‹ Mémoires de ma vieChapitre 10 sur 44 · LOUIS XIV, ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE · texte numérisé non relu

LOUIS XIV, ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE

Après avoir dompté ses ennemis, donné la paix à l'Europe et soulagé ses peuples, résolut de faire achever le royal bâtiment du Louvre, commencé par François Ier et continué par les rois suivans. Il fit travailler quelque temps sur le même plan ; mais depuis, ayant conçu un nouveau dessein et plus grand et plus magnifique, et dans lequel ce qui avoit été bâti ne peut entrer que pour une petite partie, il fit jetter ici les fondemens de ce superbe édifice, l'an de grâce m. dc. lxv, le [17e] jour du mois d'octobre. Messire Jean-Baptiste Colbert, ministre d'Etat et trésorier des Ordres de Sa Majesté, étant alors surintendant de ses bâtimens.

Dans une autre plaque de cuivre de même grandeur et de même épaisseur, il y avoit :

Ludovicus XIV, Francorum et Navarrae rex christianissimus, florente setate, consummatâ virtute, devictis hostibus, sociis defensis, finibus productis, pace sancita, asserta religione, navigatione instaurata,

Regias JEdes

Superiorum principum œvo inchoatas, et ab ipso juxta prions exemplairs formant magna ex parte constructas, tandem pro majori tam sua quam imperii dignitate longe ampliores ataue

ediliores excilari jussit; earumque fundamenta posait anno R. S. M DC LXV. Octob. operi promovendo solerler ac sedulo invigilante Joan-Balisla Colbert, Régi. JEdif. Prœfecto.

Dispute que feus avec le cavalier Bernin. — Un jour1 que j'étois dans l'attelier du cavalier Bernin, où il retouchoit le buste du Roi, je m'amusai à examiner le dessein de la façade du Louvre du côté de la rivière, que le sieur Mathias 2, élève du cavalier, mettoit au net et ayant remarqué qu'un côté n'étoit pas comme l'autre, j'en demandai la raison au signor Mathias. Le cavalier, qui m'entendit faire cette demande, entra tout-à-coup en fureur, et me dit les choses du monde les plus outrageantes, et, entre autres choses, que je n'étois pas digne de décroter la semelle de ses souliers. Après lui avoir laissé évaporer sa bile, je lui dis le plus honnêtement et le plus respectueusement que je pus, quejen'avois pas prétendu trouver rien à redire à son dessein, mais qu'ayant l'honneur d'être le premier commis des bâtimens, j'avois cru pouvoir m'instruire avec son élève de ce que j'ignorois et qu'étant tous les jours exposé à mille questions que des personnes de qualité me faisoient sur les bâtimens, j'avois fait la demande qui l'avoit blessé, pour me mettre en état de pouvoir répondre à ceux qui me feroient la même demande. Ce que je lui dis étoit si raisonnable que sa colère en diminua un peu ; cependant il continua à

j. 6 octobre. Journal de Chantelou, p. 206 et 210.

2. Matlhia de Rossi, l'élève du cavalier Bernin, l'accompagna durant son voyage en France et retourna avec lui à Rome ; mais il revint à Paris à la fin de mai 1666, pour y séjourner une année et surveiller l'exécution des travaux du Louvre, suivant les plans de Bernin. Pendant tout le temps de ses séjours en France, Matthia de Rossi entretint avec l'Italie une abondante correspondance, conservée aujourd'hui au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale (mss. ital., n° 2o83) et qui a fourni à M. Léon Mirot les principaux éléments de son étude sur Le Bernin en France, les travaux du Louvre et les statues de Louis XLV [dans les Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de V Ile-de-France, t. XXXI (1904), p. 161-288].

répéter ces paroles : « A un homme de ma sorte! moi que le Pape traite avec honnêteté, et pour qui il a des égards, que je sois traité ainsi! Je m'en plaindrai au Roi, quand il iroit de ma vie ; je veux partir demain et m'en aller. Je ne sçai à quoi il tient que je ne donne du marteau dans mon buste après un si grand mépris qui se fait de moi. Je m'en vais chez M. le nonce. » Je n'ai point sçu s'il y alla ou non, mais il n'en parla ni au Roi ni à M. Colbert et la chose en demeura là. M. le Chantelou met dans son journal que ce fut lui qui empêcha qu'il ne se plaignît, lui ayant représenté qu'il ruineroit la fortune d'un jeune homme. Cependant il ne m'auroit fait aucun tort, car, ayant raconté le même jour à M. Colbert la chose comme elle venoit de se passer, il se contenta de me dire que j'eusse mieux fait de ne rien dire sur le dessein du cavalier, mais que je ne craignisse rien ; qu'il était trop habile homme pour faire un incident dans la conjoncture où étoient les choses. Je crois effectivement que, s'il eût reçu en ce temps-là les trois mille louis d'or que je lui portai quand il s'en alla, comme je le dirai ci-après, il auroit pu faire quelque incartade.

Deux propositions que fit le cavalier Beriiin pour les fondations du Louvre qui furent trouvées toutes deux ne rien valoir. — Le cavalier proposa deux choses pour la construction des fondations du Louvre, outre celles que j'ai marquées ci-devant, d'arroser le moëlon et de ne le point arranger : la première, de faire une retraite de deux pieds sur la troisième assise des fondations, ce qui n'auroit rien valu, parce qu'elle auroit posé sur la queue des libages de dessous ; cette retraite fut réduite de près de la moitié ; et l'autre, de fouiller la terre à plomb, ce qui n'auroit aussi rien valu et ne fut pas suivi.

Apophtegmes du cavalier Bernin. — M. de Chantelou a rapporté dans son journal beaucoup d'apophtegmes et

de bons mots du cavalier Bernin, que je mettrai ici tout de suite pour éviter la peine de marquer les temps, les lieux et les rencontres où il les a dites, circonstances qui ne sont d'aucune utilité.

En parlant du buste du Roi qu'il alloit faire, il dit qu'un buste de marbre étoit comme un visage dont tout seroit blanc, etc1.

Il dit qu'il n'étoit pas honteux à la France d'avoir pris un architecte à Rome, comme il ne seroit pas honteux à Rome de venir prendre en France un général d'armée, si elle en avoit besoin2.

Il dit qu'ayant demandé au pape Urbain VIII une dot pour une fille qu'il lui assuroit avoir beaucoup de vertu, le pape lui répondit : « Elle a une dot, si elle a delà vertu3. »

Il disoit que les Espagnols n'avoient aucun goût poulies arts et il se moquoit d'eux volontiers 4.

Il estimoit le Pasquin de Rome (c'est un soldat d'Alexandre qui le soutient lorsqu'il fut blessé au siège de Tyr) le plus bel ouvrage de l'antiquité, et ensuite le Torse, qu'il disoit être un Hercule 5.

Il dit que 6 le pape Urbain VIII avoit fait sur sa Daphné l'épigramme qui suit :

Quisquis amans sequitur fugitivse gaudia formée, Fronde jnanus implet, bacchas ceu carpit amaras.

Je l'ai ainsi traduite :

Qui suit une beauté dont le feu le consume

Ne cueille, en l'attrapant, qu'un fruit plein d'amertume.

i. Chantelou, Journal, p. 18.

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