LIVRE TROISIEME
M. Colbert m ordonne de demandera être de V Académie françoise. — En ce temps-là, M. Colbert m'ayant demandé des nouvelles de l'Académie françoise1, dans la pensée qu'il avoit que j'en étois, et moi lui ayant répondu que je n'en sçavois point, n'ayant pas l'honneur d'être de cette compagnie, il parut étonné et me dit qu'il falloit que j'en fusse. « C'est une compagnie, ajouta-il, que le Roi affectionne beaucoup ; et, comme mes affaires m'empêchent d'y aller aussi souvent que je le voudrois bien, je serai bien aise de prendre connoissance par votre moyen de tout ce qui s'y passe. Demandez la première place qui vaquera. »
i. La société de Conrart, dont les premières réunions eurent lieu en 1629, fut le noyau initial de l'Académie. Elle se composait alors d'une douzaine de membres. Ce nombre fut porté à 27, lorsque le cardinal de Richelieu leur proposa, au commencement de i634, de se constituer en un corps régulier. Il y avait 36 membres au mois de janvier 1 645 quand furent signées les lettres patentes qui organisaient l'Académie française. Le chiffre de 40 ne fut atteint, selon Pellisson, qu'en 1639, Par l'élection de Priézac. Les documents originaux manquent sur cette période de l'existence de l'Académie qui s'étend de sa constitution jusqu'à l'époque dont Perault va parler. On est réduit, sur ce point, aux témoignages des contemporains, en particulier de Pellisson, qui eut en mains les premiers procès-verbaux de l'Académie. Nous renverrons, pour tout ce qui concerne les origines de cette compagnie, aux diverses histoires dont elle a fait l'objet et aussi à l'Essai d'une bibliographie raisonnée de l'Académie française, par Ticné Kerviler (1877, in-8°). Signalons seulement deux monographies de M. Gaston Boissier, aussi alertes que bien informées (l'Académie française au x\ n° siècle, dans la Revue des Deux Mondes du i5 juin 1897 ; et l'Académie française dans Y Institut de France, 1907 t. I, p. 85-i 34) et encore la consciencieuse Isographie de l'Académie française de M. Raoul Bonnet, liste alphabétique des académiciens depuis l'origine avec des notices biographiques et les fac-similés de leurs signatures, (1907, in-8°).
Peu de temps après, M. Boileau1, frère de M. Despréaux, vint à mourir. Tous les académiciens à qui j'en parlai ou en fis parler me promirent leur voix et me dirent qu'il falloit avoir l'agrément de M. le chancelier2. Je l'allai voir à Saint-Germain-en-Laye, où M. le chancelier me dit qu'il avoit promis la place que je lui demandois à Mmc la marquise de Guiche, sa fille, pour M. l'abbé de Montigny \ mais qu'il me donneroit sa voix et son agrément avec plaisir pour la première qui vaqueroit.
A quelques mois de là, M. de La Chambre \ médecin très-célèbre et de l'Académie françoise, vint à mourir. Toute l'Académie fit aussitôt son compte de me mettre en sa place ; mais M. Colbert me dit que je n'y songeasse pas, parce que M. de La Chambre, médecin et fils du
1. Gilles Boileau, poète et traducteur, avocat au Parlement, payeur des rentes de l'Hôtel de Ville de Paris, puis contrôleur de l'argenterie du roi, trésorier de la Sainte-Chapelle, né à Paris le 22 octobre i63i, mort dans la même ville le 16 mars 1669. Il avait été élu à l'Académie française, en mars 1659, en remplacement de Colletet.
2. Pierre Seguier, chancelier de France depuis le 19 décembre i635. L'un des membres fondateurs de l'Académie française, il donna sa démission lorsqu'il en devint le prolecteur en décembre 1642, après la mort du cardinal de Richelieu. On peut consulter sur lui l'ouvrage de René Kerviler, le Chancelier Pierre Seguier, second protecteur de l'Académie française (Paris, 1874, in-8°).
3. Jean de Montigny, poète et littérateur, aumônier ordinaire de la reine Marie-Thérèse, puis évêque de Saint-Pol de Léon. Il mourut à Vitré (Ille-et- Vilaine), le 28 septembre 1671, et c'est lui que Perrault remplaça.
4. Marin Cureau de La Chambre, membre de l'Académie des sciences dont il a été question déjà. Son fils aîné, François, fut médecin comme le père, et praticien renommé. Le second fils, Pierre Cureau de La Chambre, littérateur et prédicateur (21 décembre i64o-i5 avril 1693), curé de Saint-Barthélémy de Paris, fut élu à l'Académie, en 1670, en remplacement de Racan. Il avait accompagné Bernin à Rome, lors du retour de celui-ci, et s'était lié avec l'artiste, qu'il pratiqua pendant une année et avec lequel il correspondit quinze ans. L'abbé de La Chambre a consacré dans le Journal des Savants du 24 février 1681, un Eloge de sept pages au cavalier, qui a ensuite paru à part, précédé d'une Préface pour servira l'histoire de la vie et des ouvrages du cavalier Bernin (sans lieu, ni date, in-4°, de 27 p.). On voyait jadis, dans l'église Saint-Eustache, le médaillon de l'abbé de La Chambre par Tuby « d'après un dessin de Bernin ». à ce que dit Hurtaud. Ce médaillon est conservé actuellement au musée de Versailles (n° 1894).
défunt, lui en a voit parlé pour son frère, curé de Saint- Barthélemi. Je n'ysongeai plus, et il fallut solliciter puissamment presque tous ceux de la compagnie qui me vouloient nommer de n'en rien faire, et leur représenter de quelle conséquence seroit qu'à mon occasion l'intention de M. Golbert ne fut pas exécutée. M. de La Chambre fut donc élu, et j'attendis encore. Le procédé de l'Académie, dont j'étois fort content, déplut tellement à mes frères, et ils me fatiguèrent si fort là-dessus, que je laissai passer M. Régnier1, M. Quinault, et plusieurs autres. Mais enfin, l'abbé de Montigny, évêque de Léon, étant mort, l'Académie me nomma sans que je fisse aucune sollicitation.
Le jour de ma réception étant venu2, je fis une harangue dont la compagnie témoigna être bien satisfaite, mais d'une manière si naturelle que je ne pouvois pas douter que ses louanges ne fussent sincères. Cela me porta à leur dire que, si mon discours leur avoit fait quelque plaisir, il auroit fait plaisir à toute la terre si elle avoit pu m'entendre; qu'il me sembloit qu'il ne seroit pas mal à propos que l'Académie ouvrît ses portes aux jours de réception, et qu'elle se fît voir dans ces sortes de cérémonies, lorsqu'elle est parée, de même qu'il est très-bon qu'elle les ferme lorsqu'elle travaille à son dictionnaire, parce que le public n'est pas capable de connoître les beautés de ce travail, qui ne se peut faire sans disputes et même quelquefois sans chaleur.
1. L'abbé François-Séraphin Régnier Desmarais (i3 août i632-6 septembre I7i3), fut élu, en janvier 1670, en remplacement de Marin Cureau de La Chambre. Il devint secrétaire perpétuel de l'Académie le 3i juillet i683. — Quinault avait remplacé, à l'Académie, Salomon de Virelade, mort le 2 août
2. Le a3 novembre 1671. Le Remerciement à Messieurs de l'Académie française, prononcé par Perrault à cette occasion, est imprimé dans son Recueil de divers ouvrages en prose et en vers (1675, in-40, p. an; 1676, in-8°, p. 222), et aussi dans le Recueil des Harangues de 1 Académie (1698, in-40, P- 164).
a eu
On résout à V Académie françoise de faire à V avenir les
réceptions en public. — Ce que je dis étoit si raisonnable, et d'ailleurs la plupart s'imaginant que cette pensée m'avoit été inspirée par M. Colbert, tout le monde s'y rangea et l'approuva d'une commune voix. Il n'y eut que M. Chapelain, rigide observateur des coutumes anciennes, qui s'y opposa quelque temps, prétendant qu'il ne falloit rien innover; mais il ne fut suivi de personne.
Le premier qui fut reçu après moi fut M. l'abbé Fléchier1, présentement évêque de Nismes. Il y eut une foule de monde et de beau monde à sa réception, et le public témoigna une extrême joie de ce nouvel établissement.
On peut dire que l'Académie changea de face à ce moment : de peu connue qu'elle étoit, elle devint si célèbre que l'on ne parloit presque d'autre chose. Cela alla toujours depuis en augmentant ; en suite des harangues du récipiendaire et du directeur qui étoient beaucoup plus étudiées et châtiées que lorsqu'elles se faisoient à huis clos, plusieurs de la compagnie lisoient de leurs ouvrages sur toutes sortes de sujets agréables. L'abbé Tallemant2, le jeune, prononça trois ou quatre fois des discours d'éloquence très-beaux, mais surtout si bien prononcés qu'il enlevoit toute la compagnie. La
i. Esprit Fléchier, né à Pernes (Vaucluse), le 10 juin i632, mort à Nîmes, le 16 février 1710. Il fut élu, en remplacement de Godeau, le 5 décembre 1672, en même temps que Racine et l'abbé Galloys. La réception publique de ces trois nouveaux membres eut lieu le même jour, le 12 janvier 1673. On a conservé le texte des harangues de Fléchier et de l'abbé Galloys. Le discours de Racine n'a pas été transcrit sur les registres de l'Académie et est demeuré inconnu. M. Ludovic Halévy a consacré à cette triple réception une étude intitulée : La première séance publique de l'Académie française, étude dont il a été donné lecture à la séance annuelle des cinq Académies du jeudi 23 octobre 1888.
2. Paul Tallemant, né à Paris le 18 juin 1642, mort le 3o juillet 1712. 11 fut élu à l'Académie française, en 1666, en remplacement de Gombauld, et fît également partie de l'Académie des inscriptions, dont il fut le secrétaire de 1694 à 1706.
satisfaction qu'en reçut le public, et particulièrement M. Colbert, fut cause de sa fortune; il lui fit donner par le Roi le prieuré de Sausseuse1, proche Vernon, et une pension de i,5oo livres, espérant qu'il en feroit un excellent prédicateur. Il avoit commencé dès sa jeunesse à s'appliquera la prédication, où il réussit beaucoup ; mais, ayant voulu s'y remettre après dix années d'interruption, il ne se retrouva plus le même et abandonna tout.
Le Roi veut bien être protecteur de l Académie française et en prend lu qualité, — Dans ce temps, M. le chancelier, protecteur de l'Académie, vint à mourir2. Le Roi, qui aime cette compagnie, ne dédaigna pas de lui succéder dans la place de protecteur de l'Académie françoise. Il voulut qu'elle tînt à l'avenir ses assemblées dans le Louvre, au même endroit où se tenoit le conseil lorsque Sa Majesté y logeoit3. M. Dumetz, garde des meubles de la couronne, eut ordre de meubler cet appartement, ce qu'il fit avec une propreté et même une magnificence qui marquoient l'amour qu'il a pour les belles-lettres et ceux qui en font profession. M. Colbert, affectionnant fort l'honneur de la compagnie, porta encore le Roi à lui donner tous les livres doubles de sa bibliothèque royale, ce qui
i. Sans doute la Saussaye, commune du canton d'Amfreville, dans l'Eure, dont l'église était une collégiale.
2. Mort à Saint-Germain-en-Laye, à l'hôtel de la Chancellerie, le 28 janvier 1672; son corps fut transporté au couvent des Carmélites de Pontoise. C'est le 12 mars suivant que le roi se déclara le protecteur de lAcadémie {Gazette de France, 1672, n° 36).
3. Elle fut établie dans les deux salles du rez-de-chaussée qui portent aujourd'hui, dans le musée de sculpture moderne, les noms de Puget et de Couslou. La salle la plus vaste servait pour les séanoes publiques et la plus petite, qui était à la suite de la première, était employée au travail du dictionnaire. Une vue de la première salle ligure en tête de la seconde édition des Harangues prononcées par MM. de V Académie françoise (Paris, Coignard, 1714, 3 vol. in-120). Cette planche qui a pour titre : Réception d'un Académicien, a été maintes fois reproduite et ne peut dater que de 1713, époque où des fauteuils uniformes furent concédés par le roi comme siège des académiciens.
MÉMOIRES DE MA VIE g5
forma une belle petite bibliothèque1. Il fit encore acheter tous les livres de ceux de la compagnie qui, étant morts, n'avoient point d'héritiers qui pussent les fournir, ce qui alla à sept ou huit cens livres. L'intention étoit que tous ceux de la compagnie qui composeroient des ouvrages en missent un exemplaire à cette bibliothèque2, ce qui, avec le temps, auroit fait un amas de livres très-beau et très-honorable à la compagnie ; mais cela n'a pas été observé fort exactement.
On commence à faire V élection des Académiciens par billets. — Lorsque j'entrai dans l'Académie, l'élection des académiciens se faisoit de cette sorte. Un mois après la mort d'un académicien, un de la compagnie, après en avoir parlé avec quelques-uns de ses amis de la compagnie, disoit : « Nous avons perdu M. tel, etc. Je crois que nous ne saurions mieux faire que de jetter les yeux sur M. tel pour remplir sa place. Vous connoissez son mérite, etc. » Je dis un jour, peu de temps après ma réception 3, qu'il me sembloit que Dieu avoit bien assisté la compagnie dans le choix de ceux qu'elle avoit reçus jusqu'alors, vu la manière dont elle les nommoit; mais que, selon moi, ce seroit le tenter que de vouloir continuer à en user de la sorte; que ma pensée étoit qu'il faudroit doresnavant élire par scrutins et par billets, afin que chacun fût dans une pleine liberté de nommer qui il lui
i. Il y a un Catalogue des livres donnés par le roi à V Académie françoise (Paris, Pierre Le Petit, 1674, in-8°, de 64 p. Bibliothèque de l'Institut, AA 1682 A). Ces volumes sont au nombre de 660. L'ordonnance qui les concède est datée de Nancy, le 21 août 1673, et c'est Perrault qui les reçut, le 24 août, et les fit porter dans le local des séances de l'Académie.
2. Cette invitation fut faite dans la séance du lundi i5 janvier 1674.
3. C'est dans la séance du lundi 21 novembre 1672 que Perrault aborda cette question. Le procès-verbal de la réunion de ce jour porte le règlement qui devait être dorénavant observé pour procéder à la désignation des nou veaux membres. Ce règlement fut adopté à l'unanimité des dix-neuf membres présents hors une voix.
plairoit. Comme on crut que cette pensée ne venoit pas de moi seulement, mais qu'elle pouvoit m'avoir été inspirée par M. Colbert, ou du moins qu'il l'avoit approuvée, tout le monde demeura d'accord qu'il falloit prendre cette voie à l'avenir, ce qui a été exécuté et bien à propos, car, vu l'empressement terrible qu'il y a eu depuis à entrer dans la compagnie, elle auroit été remplie d'un grand nombre de mauvais sujets et il y auroit eu de grandes disputes à toutes les réceptions.
Machine pour élire des officiers. — J'ai donné une petite machine, pour faire ces élections et pour se faire des officiers, qui est assurément commode, et j'en ai fait la dépense avec plaisir1.
M. Colbert ayant observé que les Assemblées de l'Académie ne se faisoient pas avec la régularité nécessaire pour bien avancer le travail du dictionnaire, où il y avoit plus de quarante ans qu'elle travailloit, y établit l'ordre que je vais dire. Il n'y avoit point d'heure réglée à laquelle l'assemblée dût commencer à travailler, ni à laquelle elle dût finir : les uns venoient de bonne heure, les autres fort tard; les uns y entroient lorsque les autres commencoient à en sortir, et quelquefois toute l'assemblée se passoit à dire des nouvelles. 11 fut résolu qu'elle commenceroit à trois heures sonnantes, et qu'elle finiroit lorsque cinq heures sonneroient.
Pendule, î^egistres, feu, etc., donnés à V Académie. — Pour exécuter ce règlement avec justesse, M. Colbert2 fit mettre et donner une pendule à l'Académie, avec ordre
i. Perrault fit ce don plus tard, à la séance du lundi 29 mars 1678. Le procès-verbal porte, à l'occasion de cette machine « très ingénieuse »T qu'il est « difficile de l'expliquer, mais très facile de la comprendre, quand on la voit ». L'Académie s'en servit dès le 5 avril suivant. Furetière dit malicieusement dans un de ses factums (éd. Asselineau, t. I, p. i85) que cette machine était « propre à jouer des gobelets... aux élections pour le scrutin. »
2. C'est dans la séance du lundi 2 janvier 1673 que Perrault porta les intentions de Colbert à la connaissance de l'Académie, qui s'en montra fort
au sieur Thurct1, horloger, de la conduire et de l'entretenir. M. Colbert lui fit donner aussi un registre2, couvert de maroquin et très propre, où le secrétaire écrivoit toutes les délibérations de la compagnie ; des écritoires, des flambeaux, de la cire et du bois, et établit des gages à une des mortes payes3 du Louvre, pour ouvrir, fermer et nettoyer les salles où la compagnie s'assemble, et en être comme l'huissier et le concierge.
Jettons donnés à V Académie. — Pour engager encore davantage les académiciens à être assidus aux assemblées, il établit qu'il leur seroit donné quarante jettons par chaque jour qu'ils s'assembleroient, afin qu'il y en eût un pour chacun, en cas qu'ils s'y trouvassent tous (ce qui jamais n'est arrivé), ou plutôt pour être partagés entre ceux qui s'y trouveroient, et que, s'il se rencontroit quelques jettons qui ne pussent pas être partagés, ils accroitroient à la distribution de l'assemblée suivante. Ces jettons ont d'un côté la tête du Roi avec ces mots : Louis le Grand, et de l'autre côté une couronne de laurier avec ces mots : ^4 l'immortalité, et autour : Protecteur de V Académie françoise* .
heureuse et ordonna que des remerciements seraient exprimés de vive voix au ministre par une députation.
i. Il avait soin également des pendules de l'Académie des sciences et de l'Observatoire.
i. Ce registre, relié en maroquin rouge, subsiste encore. C'est le plus ancien recueil de procès-verbaux que l'Académie ait conservé. Il s'étend du lundi i3 juin 1672 au mardi Ier juillet 1681, et contient également quelques pièces intéressant l'histoire de la compagnie. Ce registre a été publié intégralement, avec des notes explicatives de Marty-Laveaux, dans le recueil si précieux mis au jour par l'Académie elle-même, sous ce titre : Les Registres de l'Académie française (1672-1793) (4 vol. in-8°).
3. Le salaire annuel des mortes-payes chargées de ces diverses besognes était de 60 livres.
4. Perrault lui-même avait fait un projet de jeton qui ne fut pas exécuté. Dans le catalogue des autographes de Benjamin Fillon, sous le n° 2244» ligure une lettre de lui, du 8 novembre 1671, à un correspondant inconnu, dans laquelle il est question de ce projet qu'un dessin accompagnait. D'après
Il avoit pensé de faire donner un demi-louis d'or à chacun des présens; mais il songea que cette libéralité pourroit ruiner l'Académie, parce que cette distribution iroit à 8 ou 900 livres par an, ce qui seroit regardé comme un excellent bénéfice, que les grands de la cour solliciteroient et feroient avoir à leurs aumôniers, aux précepteurs de leurs enfants et même à leurs valets de chambre pour récompense de leurs services. Cette réflexion le fit même hésiter pour les jettons; mais, ayant considéré que la rétribution étoit fort modique1 et qu'elle seroit un merveilleux aiguillon pour exciter ou du moins pour déterminer les académiciens à assister aux assemblées, il se détermina à faire cette gratification à la compagnie. On lui doit en partie l'achèvement du Dictionnaire, car, depuis ce rétablissement, on a plus travaillé et mieux travaillé dix fois qu'on n'avoit fait jusqu'alors2.
Pour empêcher qu'on n'en donnât à ceux qui viendroient après l'heure sonnée, ce qui commençoit à se pratiquer par une espèce d'honnêteté qu'on avoit pour eux, et ce qui eût anéanti tout le fruit qu'on en pouvoit attendre, je n'entrai exprès deux ou trois fois qu'un moment après l'heure sonnée. On voulut me mettre sur la feuille pour participer aux jettons; je ne le voulus point, afin qu'étant établi qu'on ne me faisoit point de grâce lorsque j'arrivois l'heure étant sonnée, personne ne se plaignît si on en usoit de même à son égard.
ce qu'en dit Perrault, le jeton devait représenter, d'un côté, le buste de Louis XIV ; de l'autre, le Roi assis recevant les hommages des Académiciens que lui présente Colbert.
1. Suivant un renseignement fourni par le P. Léonard dans ses notes sur l'Académie (Archives nationales, M 763) le jeton valait alors 3a sols. Dans une lettre du 3 juin 1692, Racine mande à Boileau que le président Rose songeait à « faire retrancher les jetons, s'il n'était, dit-il, retenu par la charité. »
2. L'Académie ne coûtait alors au roi qu'environ 7,000 livres par an, dont 6,400 représentaient les émoluments des jetons.
Le Roi agrée que V Académie te harangue dans toutes les rencontres où le Parlement et les autres cours souveraines sont mandées pour le haranguer. — Il arriva encore en ce même temps là une chose qui donna bien du relief à la compagnie : c'est que le Roi trouva bon qu'elle vînt le haranguer1, de même que le Parlement et les autres cours supérieures, dans toutes les rencontres où il trouvcroit bon qu'elles se donnassent cet honneur. C'est à M. Rose 2, secrétaire du cabinet, et qui depuis a été de l'Académie, à qui on en a l'obligation. Voici comment la chose se passa.
Le Roi jouoit à la paulme à Versailles, et, après avoir fini sa partie, se faisoit frotter au milieu de ses officiers et de ses courtisans, lorsque M. Rose, qui le vit en bonne humeur et disposé à entendre raillerie, lui dit ces paroles : « Sire, on ne peut pas disconvenir que Votre Majesté ne soit un très-grand prince, très-bon, très-puissant et très sage, et que toutes choses ne soient très-bien réglées dans tout son royaume ; cependant j'y vois régner un désordre horrible, dont je ne puis m'empêcher d'avertir Votre Majesté. — Quel est donc, Rose, dit le Roi, cet horrible désordre? — C'est, Sire, reprit M. Rose, que je vois des conseillers, des présidens et autres gens de longue robe dont la véritable profession n'est point de haranguer, mais bien de rendre justice au tiers et au quart, venir vous faire des harangues sur vos conquêtes, pen-
1. D'après d'Olivet, l'Académie jouit pour la première fois de ce privilège en 1668, à la suite de la conquête de la Franche-Comté. Dans son discours de réception, Rose lui-même fait allusion au rôle qu'il eut en tout cela et l'explique plus clairement dans une note.
2. Toussaint Rose, seigneur de Coye, né à Provins, baptisé le 5 septembre i6i5, mort à Paris le 6 janvier 1701. Il fut attaché au cardinal de Richelieu, au cardinal de Retz et au cardinal Mazarin, avant de devenir secrétaire de la chambre et du cabinet du roi. Rose « avait la plume », c'est-àdire qu'il était autorisé à signer et à écrire au nom du roi des lettres que celui-ci ne voulait pas prendre la peine de tracer. Rose fut élu le 1 décembre 1675, en remplacement de Conrart.
Univers/^ NBLIOTHECA
dant qu'on laisse en repos là-dessus ceux qui font une profession particulière de l'éloquence. Le bon ordre ne voudroit-il pas que chacun fît son métier, et que MM. de l'Académie françoise, chargés par leur institution de cultiver le précieux don de la parole, vinssent vous rendre leurs devoirs en ces jours de cérémonie où Votre Majesté veut bien écouter les applaudissemens et les cantiques de joie de ses peuples sur les heureux succès qu'il plaît à Dieu de donner à ses armes? — Je trouve, Rose, dit le Roi, que vous avez raison : il faut faire cesser un si grand désordre, et qu'à l'avenir l'Académie françoise vienne me haranguer comme le Parlement et les autres compagnies supérieures. Avertissez-en l'Académie, et je donnerai ordre qu'elle soit reçue comme elle le mérite. »
M.***, qui étoit alors directeur, suivi de toute l'Académie en corps, alla haranguer le roi à Saint-Germain , en suite du Parlement, de la Chambre des comptes et de la Cour des aydes. Elle fut reçue comme ces compagnies. Le grand maître des cérémonies alla la prendre dans la salle des ambassadeurs, où elle s'étoit assemblée, et la mena jusqu'à la chambre du Roi, où le secrétaire d'Etat de la maison du Roi se trouva et la présenta au Roi, qui Tattendoit. La harangue plut extrêmement, et le Roi témoigna de la joie de l'avoir appellée à cette cérémonie. Elle a continué depuis à s'acquitter de ce devoir dans toutes les rencontres qui s'en sont présentées, avec applaudissements extraordinaires.
L'Arc de triomphe. — Après les conquêtes de Flandres et de la Franche-Comté, M. Colbert proposa d'élever un arc de triomphe ' à la gloire du Roi. M. Le Brun et M. Le
i. La première pierre de cet arc de triomphe fut posée le 6 août 1670. Il ne fut élevé en pierre que jusqu'à la hauteur des pieds d'estaux des colonnes, et, pour juger de l'ouvrage entier, on le continua seulement en plâtre. Louis XIV parut, dit-on, si peu sensible à la perfection de ce monument, que U ville en discontinua la construction. Après la mort de ce prince, le duc
Vau en firent des desseins, et moi en ayant aussi fait un que j'envoyai à M. Colbert, et que j'appellois un griffonnement, il écrivit à la marge de ma lettre que ce griffonnement lui plaisoit plus que les desseins qu'on lui avoit donnés. C'est sur ce griffonnement que mon frère forma le dessein qui a été exécuté en grand modèle comme on le voit à la porte Saint-Antoine. Il en fit encore plusieurs autres desseins, dont il y en a assurément de plus beaux que celui qui a été exécuté, mais que M. Colbert n'osa choisir, parce, disoit-il, qu'ils n'étoient pas dans la forme qu'on a toujours donnée à ces sortes d'édifices, mais c'étoit selon moi une raison de les préférer, étant d'ailleurs très-agréables. On les peut voir dans le second volume des desseins d'architecture de mon frère le médecin. Ce fut M. Gittard l, architecte, que M. Colbert chargea de faire exécuter le modèle sous la conduite de mon frère. Quand le Roi alla voir ce modèle, il en parut tout-à-fait content ; mais presque tout le public trouva que les arcades, et particulièrement celle du milieu, n'étoit pas assez large pour sa hauteur. Monsieur, frère unique du Roi, qui se fait un plaisir de lui dire toutes les nouvelles de la ville, lui dit que tout le monde se plaignoit de ce défaut. Le Roi ordonna là-dessus à M. Colbert de lui faire deux petits desseins, l'un du
d'Orléans, régent, prit encore moins d'intérêt à cet édifice, de sorte qu'on se détermina à le démolir en 1716. Leclerc nous a gravé une belle estampe de ce magnifique arc de triomphe, qui doit faire regretter que l'on n'en ait pas suivi en son temps l'entière exécution (Note de Patte.) — On trouvera une description de ce monument dans le Voyage de Lister à Paris en 1698, traduit et publié par la Société des Bibliophiles français, p. 60. Les deux colonnes qui ont été construites sous le Consulat et qui se voient encore sur la place du Trône indiquent la plus grande largeur de l'arc de triomphe de Perrault, dont les bas-reliefs ont été, paraît-il, reproduits dans la porte de Paris, à Lille. [Société des Beaux-Arts des départements, 1891, t. XV, p. 164)- Voyez ci-dessous Appendice v.
1. Daniel Gittard, né à Blandy-en-Brie, le 14 mars 1620, mort à Paris, le i5 décembre 1686. Il continua l'église Saint-Sulpice commencée par Le Vau, et l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
10i CHARLES PERRAULT
modèle tel qu'il étoit, et l'autre de la proportion qu'on souhaitoit qu'il eût. Mon frère fit ces deux desseins, qui ont été deux ou trois mois dans la chambre du Roi, et que Sa Majesté rendit ensuite à M. Golbert en lui disant : « Je persiste toujours à trouver le dessein du modèle tel qu'il est plus beau que l'autre; cependant, comme il faut avoir égard au public, je suis d'avis de partager le différent par la moitié, et d'augmenter la largeur des arcades de la moitié de ce que l'on demande. » Cette résolution fut suivie dans l'ouvrage effectif, qui est d'une proportion moyenne entre celle des deux petits desseins. J'ai ces deux desseins dans des bordures dorées que je garde comme deux pièces curieuses.
Dessein d'amener la rivière d'Etampes à Paris. — Environ ce temps-là il se présenta un homme qui s'offroit de faire venir sur le haut de Paris la rivière d'Etampes, ou du moins une partie, moyennant une somme qu'il demandoit. La chose est très faisable et il fit graver une carte, qui est parmi mes estampes, où le chemin qu'il lui auroit fait prendre est marqué. A l'endroit où la rivière d'Orge passe entre Viry et Savigny, il faisoit un aqueduc qui portoit l'eau d'un coteau à l'autre par-dessus cette rivière.
Pensée d'une maison royale. — Gela me fit naître une pensée qu'on pourroit bâtir en cet endroit la plus belle maison royale qu'on puisse imaginer1, à cause du bonheur de sa situation et de l'amas des eaux qui s'y rencontrent, savoir : la rivière d'Orge qui passe dans une des plus belles prairies du monde; la rivière d'Etampes qui viendroit la traverser et passer par-dessus par des aqueducs, qui, étant fort larges, feroient un canal dont les eaux
i. Note de Perrault : « En l'année 1701, j'ai dessiné cette maison royale avec tous les jardins, rivières, fontaines et forêts voisines en trois petits tableaux que j'ai dans mon cabinet. »
Médaille commémorative des gratifications aux savants et littérateurs.
Louis xiv recevant l'académie française.
Dessin de S. Le Clerc.
(Musée Condé. Chantilly).
MEMOIRES DE MA VIE io3
iroient faire des effets d'eau prodigieux dans un canal de quinze ou seize cents toises de long et de cent toises de large que formeroit la rivière d'Orge. Les deux coteaux des côtés, celui de Viry et celui de Savigny, où il y a un monde infini de sources, seroient ornés dune infinité de fontaines. Le château seroit planté sur le sourcil du coteau de Savigny, au soleil levant, et auroit toute la vue de la rivière de Seine jusque et au-delà même de Gorbeil. Il auroit d'un côté la forêt de Seguigny, de l'autre celle de Senart qu'un pont sur la rivière de Seine uniroit l'une à l'autre. Si j'eusse eu le temps de faire un plan de tout ce que j'avois imaginé, comme on étoit en branle de quitter Versailles, en ce temps-là, pour aller bâtir dans un terrain plus heureux, peut-être auroit-on choisi cet endroit. La pensée de faire venir la rivière d'Étampes le long du coteau n'alloit qu'à embellir ainsi Paris. La proposition ne fut pas écoutée. Cependant la chose est très faisable et seroit d'une très grande beauté et d'une plus grande utilité encore.
Dessein de conduire une partie de la rivière de Loire à Versailles. — On écouta plus favorablement la proposition que l'on fit d'amener à Versailles une portion de de la rivière de Loire. M. Riquet1, qui a fait le canal de la communication des mers, étoit l'entrepreneur de ce travail, et le devoit exécuter moyennant la somme de deux millions quatre cens mille livres. Le traité étoit prêt à signer, lorsqu'ayant par hasard parlé de cette proposition à M. l'abbé Picard, de l'Académie des sciences, il me dit que cela étoit impossible, qu'il avoit nivelle le terrain, fort légèrement à la vérité, mais suffisamment pour pouvoir assurer qu'il n'y avoit pas de pente pour l'amener où on le proposoit, qui étoit sur la montagne
i . Pierre-Paul Riquet, le créateur du canal du Languedoc, né à Béziers en 1604, mort à Toulouse le ier octobre 1680.
io4 CHARLES PERRAULT
de Satori, vis-à-vis de Versailles. Je dis cela à M. Colbert, qui marqua du chagrin de ce que je lui disois ; il m'ordonna cependant de faire venir M. l'abbé Picard, qui lui dit positivement les mêmes choses. M. Colbert, fâché de voir de l'obstacle à la satisfaction qu'il espéroit donner au Roi, poussa un peu l'abbé Picard en lui disant qu'il devoit prendre garde à ce qu'il avançoit, que M. Riquet n'étoit pas un homme ordinaire, et que les grandes choses qu'il avoit faites dans le canal de la communication des mers étoient un préjugé qu'il ne se trompoit pas aussi lourdement que l'on vouloit le lui faire entendre. M. l'abbé Picard, sans répondre un seul mot à M. Colbert, fit une révérence et se retira. Ce procédé me surprit un peu, et M. Colbert me parut ne s'y attendre pas.
Ce dialogue se passa au bout de sa bibliothèque. Comme il retournoit gagner son cabinet, je lui dis que, s'il le vouloit bien, je mettrois aux mains M. Riquet et M. l'abbé Picard, sans que l'un ni l'autre s'apperçût que ce fût à dessein, et que je lui rapporterois le plus fidèlement qu'il me seroit possible la conversation qu'ils auroient ensemble ; que je prierois M. Riquet de vouloir bien m'instruire de son dessein, et que M. l'abbé Picard, que j'aurois mandé, survenant là-dessus, je les ferois entrer facilement en une dispute qui pourroit éclaircir bien des choses. M. Colbert approuva ma pensée, et, le lendemain matin, je les envoyai prier tous deux de me venir trouver.
Quand M. Riquet fut venu, car je l'avois mandé le premier, je lui dis : « M. Colbert m'a ordonné, Monsieur, de prendre connoissance de la belle entreprise que vous allez commencer pour faire venir une partie de la rivière de Loire, parce qu'il veut que je lui en rende compte et que j'entre dans le détail de cette affaire pour en régler les payemens avec vous. Je vous avoue, Monsieur, pour-
MÉMOIRES DE MA VIE io5
suivis-je, que la chose me paroit bien difficile, car Versa illes est sur une éminence, et la rivière de Loire est assurément dans le plus bas des plaines où elle passe. — Cela est vrai, Monsieur, reprit-il; mais le niveau est plus juste que tous les raisonnemens que Ion peut faire à boule vue et sur de simples apparences. J'ai fait jetter des niveaux depuis la Loire, où je la veux prendre, jusqu'à l'endroit où je la dois mener, et je suis sûr de mon affaire. J'ai de la pente au-delà de ce qu'il m'en faut. — On m'a dit, repris-je, que vous promettiez, Monsieur, de rendre l'eau de la Loire sur le haut de la montagne de Satori. — Je ne sçai ce qu'ils hie content, m'interrompit-il, de la montagne de Saint Satori. — Il n'y a point, lui dis-je, de saint à cette montagne ; elle se nomme simplement la montagne de Satori, et apparemment vous avez fait espérer que vous conduiriez là l'eau que vous promettez ; car M. Le Nôtre dit, il y a deux jours, au Roi, en l'accompagnant sur les bords du canal de Versailles, que ce seroit une belle chose de voir descendre les vaisseaux de la rivière de Loire avec leurs mâts et leurs voiles, le long de la montagne, en manière de ramasse, et s'envenir flotter sur le canal. M. Le Nôtre n'a pu dire cela que le Roi ne lui eût dit que vous amèneriez l'eau de la Loire sur la montagne de Satori. Le Roi n'a pu le dire que M. Colbert ne lui eût dit, ni M. Colbert qu'il ne l'ait appris de votre bouche. » Mon induction étoit un peu pressante, mais M. Riquet ne s'embarrassoit pas de si peu de chose. « Suffit, dit-il, que je ferai en galant homme tout ce que j'ai promis. »
Dans ce moment, M. l'abbé Picard entra dans mon cabinet. « Monsieur, lui dis-je, vous aimez les belles choses et surtout celles qui ont du merveilleux. On va faire à Versailles ce que l'on n'a jamais crû se pouvoir faire. M. Riquet s'engage d'y amener une partie de la
,o6 CHARLES PERRAULT
rivière de Loire sur le haut de la montagne de Satori : ragez quels effets d'eau l'on pourra faire, ayant une rivière en ce lieu là ! — Il ne faut plus de pompes ni de moulins, répondit M. l'abbé Picard; mais je tiens la chose bien difficile, et Monsieur me pardonnera, s'il lui plaît, si je doute que l'eau de la Loire puisse monter à la hauteur du rez-de-chaussée du château de Versailles, bien loin de pouvoir s'élever sur la montagne. Tout le monde sçait que la Seine, à l'endroit de Saint-Germainen-Laye, est plus basse en été de quatre-vingts pieds que le rez-de-chaussée de Versailles. Or, de croire que la Loire, en quelque endroit que l'on la prenne, soit plus haute que la Seine de quatre-vingts pieds, il n'est pas aisé de se l'imaginer. — Les imaginations, dit M. Riquet, doivent le céder à des mesures justes que l'on a prises. — Ces mesures, reprit M. l'abbé Picard, ne sont pas aisées à prendre, et je doute que les niveaux ordinaires soient suffisamment bons pour des distances aussi grandes que celles-là. » Ils se dirent encore plusieurs choses où je vis que M. Riquet n'étoit pas bien sûr de son affaire.
Je fis le rapport fidèlement de cette conversation à M. Golbert, qui, quelques jours après, nomma M. l'abbé Picard et plusieurs autres de l'Académie des sciences pour aller tout de nouveau niveler la pente qu'il pouvoit y avoir de la rivière de Loire à Versailles. On leur donna des ordres du Moi pour entrer dans tous les lieux où ils auroient besoin de faire passer leur niveau, avec un exempt de la prévôté pour les faire exécuter en cas qu'il s'y trouvât de la résistance. Le nivellement fut fait avec toute l'exactitude possible et avec des niveaux d'une justesse infiniment plus grande que celle des gens de M. Kiquet, la plupart maçons de village, et il fut trouvé que l'eau ne pouvoit venir que plus bas que le pied du
château de Versailles, et qu'ainsi elle ne feroit point les effets pour lesquels on avoit désiré de l'avoir. Cette précaution n'épargna pas seulement au Roi 2,400,000 livres, et peut-être beaucoup davantage (car ces sortes de dépenses excédent toujours de beaucoup les projets qu'on en dresse) , mais le trouble, l'inquiétude et le dommage qu'on auroit fait dans tous les pays où on auroit passé et dans ceux où on n'auroit pas passé, en leur faisant acheter bien cher la grâce de ne pas passer dans leurs terres, sans compter la honte d'avoir bouleversé tant de bois, de villages et de maisons inutilement et pour n'avoir su ce que l'on faisoit. Ce me fut un plaisir d'avoir aidé à détourner cette folle et malheureuse entreprise1.
Proposition de conduire à Versailles une partie de la rivière des Gobelins. — Dans ce temps-là ou à peu près, des ingénieurs proposèrent d'élever la rivière des Goblins à Bue au-dessous de Bièvre*, pour en amener une partie à Versailles. De bons bourgeois de Paris, trèsignorans en fait d'élévation d'eau et de tout ce qui en dépend, étoient les cautions et les associés de ces ingénieurs. Ils me faisoient pitié, car je vo)Tois qu'ils s'alloient ruiner dans une entreprise qui ne pouvoit réussir . Je crois que M. Golbert le voyoit aussi bien et mieux que moi ; mais tout ce qui pouvoit aller à donner des eaux
1 . Le carton O1 1735, aux Archives nationales, contient les pièces suivantes concernant cette affaire : i° lettre de l'abbé Picard à Perrault, contrôleur des bâtiments, disant que Riquet s"est absolument rendu, mais qu'il persiste à dire qu'il n'a jamais fait que la proposition d'amener l'eau dans le réservoir du château; 20 procès-verbal signé Riquet et Picard certifiant les cotes de labbé Picard; une Elude pour prendre la Loire au-dessus de Briare, vers La Charité où elle se trouve à un niveau suffisant pour être conduite à Versailles. Voy. L.-A. Barbet, Les grandes eaux de Versailles, installations mécaniques et étangs artificiels, description des fontaines et de leurs origines (1907, in-4°), p. 52.
2. On fit en effet de nombreux projets pour amener les eaux de la Bièvre dans les bassins de Versailles, projets sur lesquels on est assez mal informé maintenant, mais dont certaines parties s'exécutèrent (L.-A Barbier, Les grandes eaux de Versailles, p. 48-5 1).
io8 CHARLES PERRAULT
à Versailles étoit si sacré et si bien reçu du Roi, que M. Colbert écoutoit tout avec une bénignité inconcevable, et se donnoit des peines incroyables à vérifier tout ce qu'on proposoit, quoique convaincu, la plupart du temps, que ce n'étoit que de pures visions.
Proposition de fouille?" des métaux en France. — Environ ce temps-là, M. Colbert ' faisoit rechercher des métaux en plusieurs endroits de la France, sur les avis qu'on lui donna qu'il y en avoit abondamment de toutes les façons : car les ministres ne manquent jamais de gens qui leur donnent des avis suivant leur inclination, et M. Colbert eût été fort aise que toutes choses se fussent trouvées en France. Il me renvoyoit tous les échantillons de ce qu'on fouilloit pour les faire éprouver dans les fourneaux de l'Académie des sciences. Après plus de cinquante mille écus de dépense, il se trouva que les frais de la fouille excédoient de beaucoup le produit, et qu'il étoit beaucoup plus expédient d'acheter du plomb et de l'étain en Angleterre, et du cuivre en Suède (car on n'avoit guères fouillé que de ces trois métaux), que d'en vouloir tirer en France. Sur quoi il me dit : « Nous avons fait là une folie d'autant plus inexcusable qu'elle a été faite il y a soixante ans, ou environ, sous Henri IV, comme on le voit par des pièces d'or et d'argent que nous avons, où il y a écrit : Ex auro Gallico, ex argento Gallico. » Je lui dis que dans soixante ans, et plus tost même, on feroit encore la même faute si on n'écrivoit dans plusieurs livres qu'on s'étoit mal trouvé de cette entreprise.
Je donnai le dessein de la grotte de Versailles qui est
i. On a une lettre de Colbert, du /, février 1666, à Bodin, procureur du roi au siège présidial de Périgueux, pour le presser de tenir la main aux recherches de cuivre qu'on fait en Périgord, et lui vanter les avantages de trouver ce métal en France, au lieu de l'acheter de la Suède [Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. III, p. 40, note 2).
de mon invention1. — Lorsque le Roi eut ordonné qu'on bâtit la grotte de Versailles, je songeai que, Sa Majesté ayant pris le soleil pour sa devise, avec un globe terrestre au dessous et ces paroles : Nec pluribus impar, et la plupart des ornemens de Versailles étant pris de la fable du Soleil et d'Apollon (car on avoit mis sa naissance et celle de Diane, avec Latone, leur mère, dans une des fontaines de Versailles, où elle est encore), on avoit aussi mis un soleil levant dans le bassin qui est à l'extrémité du petit parc ; je songeai donc qu'à l'autre extrémité du même parc où étoit cette grotte (car elle a été démolie depuis), il seroit bon de mettre Apollon qui va se coucher chez Thétis après avoir fait le tour de la terre, pour représenter que le Roi vient se reposer à Versailles après avoir travaillé à faire du bien à tout le monde2. Je dis ma pensée à mon frère le médecin, qui
i. Cette grotte, appelée la grotte de Thétys, était située à l'endroit occupé aujourd'hui par le vestibule de la chapelle. C'était une des curiosités de Versailles, qui plaisait beaucoup aux contemporains et dont quelques-uns nous ont laissé des descriptions enthousiastes : Félibien, Madeleine de Scudéry, La Fontaine (Pierre de Nolhac, la Création de Versailles, 1901, in-folio, p. 82). C'est dans ce décor de rocailles que Racine, Boileau et Molière s'assemblèrent, un jour de l'automne 1668, pour entendre la lecture des vers de Psyché que leur fit La Fontaine lui-même (Ibid., p. 69). La grotte de Thétys ne resta debout qu'une vingtaine d'années. En 1684, elle fut démolie pour permettre la construction de l'aile nord du château.
Nous avons reproduit en notes divers passages pris par J.-F. Blondel dans le manuscrit perdu de Perrault et qui serviront à éclairer certains endroits de ses mémoires. Voir aussi Appendice VI.
2. « Voyez la description de cette grotte par Félibien, historiographe des bâtiments duR.oi, imprimée en 167 1 chez Coignard, rue Saint- Jacques, extraite du sixième volume des Œuvres du Cabinet du Roi, ancienne édition, où l'on trouve en vingt planches gravées par Edelinck, Baudet, Chauveau et Le Pautre, tous les développements intéressants de cette grotte. Voyez aussi dans le premier volume manuscrit de Perrault, p. 157, les desseins qu'il avait donnés de cette grotte en 1667. Charles Perrault rapporte dans ce manuscrit que le projet de son frère ne fut pas exécuté, parce qu'il avait imaginé un dessein sans exemple. Raison, dit-il, pour laquelle il aurait dû être préféré. C'était des figures colossales qui auraient été de marbre blanc revêtues en partie de rocailles, qui les aurait fait paraître d'une seule pièce. L'intérieur de cette grotte était magnifique. Le Brun, dit toujours Charles Perrault, avait seulement disposé les groupes des figures exécutées par Girardon cl Regnau*
It0 CHARLES PERRAULT
en lit le dessein, lequel a été exécuté entièrement, sçavoir : Apollon dans la grande niche du milieu, où les nymphes de Thétis le lavent et le baignent, et dans les deux niches des côtés, il représenta les quatre chevaux du Soleil, deux dans chacune niche, qui sont pansés par des Tritons. M. Le Brun, lorsque le Roi eut agréé ce dessein, le fit en grand et le donna à exécuter, sans presque y rien changer, aux sieurs Girardon et Regnaudin1 pour le groupe du milieu, et aux sieurs Gaspard Marsi" et Guérin pour les deux groupes des côtés, où sont les chevaux pansés par des Tritons. Mon frère fit aussi des desseins pour tous les autres ornemens de cette grotte, figures, rocailles, pavé, etc. ; il fit aussi le dessein de la porte, qui était très beau : c'étoit un Soleil d'or qui répandoit ses rayons aussi d'or sur toute l'étendue des trois portes, lesquelles étoient de barres de fer peintes de verd 3. Il sembloit que le Soleil fût dans cette grotte et qu'on le vît au travers des barreaux de la porte. Dessein de V allée (Veau à Versailles. — Mon frère fit aussi le dessein de l'allée d'eau % qui fut entièrement exé-
din, et Claude Perrault avait donné le dessein de tout le reste, même des compartiments de la voûte et du sol, dont il nous a conservé les desseins, dans les pages 161 et i63 du même volume manuscrit. » (J.-F. Blondel, Architecture francoise, t. IV (1706), p. 107.)
1. François Girardon (1628-1715). Fils d'un fondeur de métaux de Troyes, il fut l'élève de François Anguier et exécuta nombre de projets de Le Brun. — Thomas Rcgnaudin (1622-1706). Dans le groupe de marbre, Apollon servi par les nymphes, quatre figures sont de Girardon et trois de Rcgnaudin. Il est actueUement conservé dans le bosquet des Bains d'Apollon (Stanislas Lami, Dictionnaire des sculpteurs de l école française sous Louis XIV, 1906, in-4°, p. 207).
2. Gaspard Marsy (1624-1681). — Gilles Guérin (1606-1678) . — Les Deux Tritons abreuvant les chevaux d'Apollon complètent actuellement la décoration du bosquet des bains d'Apollon (Stanislas Lami, op. cit., p. 354).
3. C'étaient trois grilles, placées devant trois portes parallèles, dont les barreaux convergents semblaient sortir d'un soleil central occupant les vantaux du milieu. Elles furent exécutées par le serrurier Malhurin Breton, et payées 4,520 livres (L.-A Barbet, op. cit., p. 277, note 3).
4. « Plusieurs attribuent à Le Brun le dessein de cette cascade et de l'allée
MÉMOIRES DE MA VIE m
cuté. En ce temps-là, le Roi laissoit ordonner de toutes choses à M. Colbert, et M. Colbert se fioit à nous pour l'invention de la plupart des desseins qu'il y avoit à faire. Mais, les dames ayant remarqué que le Roi y prenoit beaucoup de plaisir, elles voulurent se mêler d'en donner de leur côté pour amuser le Roi agréablement. Mme de Montespan donna le dessein de la pièce du marais, où un arbre de bronze jette de l'eau par toutes ses feuilles de fer blanc, et où les roseaux de même étoffe jettent aussi de l'eau de tous côtés.
Dessein de vases en marbre et en bronze pour Versailles. — Mon frère eut ordre de faire des desseins de grands vases de marbre et de bronze pour mettre dans les jardins de Versailles. Il en fît un grand nombre qui sont dans le premier ou dans le second volume de ses desseins d'architecture. Ils ont été presque tous exécutés. M. Girardon en a exécuté deux entre autres qui sont très-beaux et très-grands ; ils sont de marbre blanc : lun représente la Force, et l'autre la Douceur1. Les anses de celui de la Force sont ornées des peaux de lion dont la tête et la queue font les anses ; quatre des principaux travaux d'Hercule sont représentés dans les quatre faces. À celai de la Douceur, des couronnes de fleurs que tiennent des Amours forment les anses. Les trois Grâces et trois autres sujets semblables ornent les quatre faces de ce vase.
d'eau : cependant Ton en trouve les desseins p. i65, etc., dans le premier volume manuscrit de Claude Perrault, que Charles, son frère, prétend avoir été exécutés, et où il dit que Le Brun a seulement présidé à la composition des ligures. En sorte que Claude Perrault, au dire de son frère, parait avoir eu quelque part à la décoration de plusieurs des foDtaines et des bosquets de Versailles : ce qui prouverait que non seulement il était bon architecte, à en juger parle péristyle du Louvre et les autres édifices que nous avons donnés de lui dans les volumes précédents, mais encore qu'il excellait dans les arts de goût. » (J.-F. Blondel, Architecture francoise, t. IV, p. io3, note n.) — Sur l'allée d'eau et son exécution, voy. P. de Kolhac, La création de Versailles, p. 124; André Pératé, Versailles, p. 61 ; L.-A Barbet, op. cit. p. 294