‹ Mémoires de ma vieChapitre 3 sur 44 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Par où on commença à travailler au bâtiment du Louvre. — Quand M. Colbert fut fait surintendant des bâtimens du roi, ou du moins qu'on commença à lui en faire publiquement des compliments, qui fut au premier jour de Tannée 1664, il y avoit déjà non-seulement des fondemens jettes pour la face principale du Louvre, mais une partie de cette façade étoit élevée huit ou dix pieds hors de terre. Gela avoit été bâti sous les ordres de M. de Ratabon, dernier surintendant, et sur les desseins de M. Le Vau ', premier architecte.

Les architectes de Pai^is sont invités à critiquer le dessein de M. Le Vau et à en donner de leur façon. — M. Colbert n'étoit pas content de ce dessein2, et, se faisant une affaire d'honneur et capitale de donner à ce palais une façade digne du prince qui la faisoit bâtir, commença par faire examiner le dessein de M. Le Vau par tous les architectes de Paris et les invita à en venir voir le modèle

1. Louis Le Vau, né en 1612, premier architecte du roi de i653 à 1670, époque de sa mort. C'est lui qui construisit le château de Vaux pour Foucquet, et cette circonstance n'était pas pour le servir auprès de Colbert et du roi.

2. M. Léon Mirot signale aux Archives nationales, série O1 16662, liasse 2, un Plan proposé à faire pour augmenter l'ancien dessein du palais du Louvre pour le premier estage, par le sieur Le Vau, premier architecte du roy, qui lui paraît être le plan dont il est ici question [Léon Mirot, Le Bernin en France, les travaux du Louvre et les statues de Louis XIV, dans les Mémoires de la Société de Vhistoirc de Paris et de l'Lle de France, t. XXXI (1904), p. i63, n° 2. Ce plan est reproduit].

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de menuiserie1 dans une salle où ilétoit exposé aux yeux de tout le monde, et en même temps il invita ces mêmes architectes à faire des desseins de cette façade, promettant de faire exécuter celui qui auroit le mieux rencontré et que le Roi trouveroit le plus à son goût. Presque tous les architectes blâmèrent le dessein de M. Le Vau, et en firent la critique dans des mémoires qu'ils donnèrent. Plusieurs même apportèrent des desseins de leur invention, qui furent aussi exposés dans la même salle où étoit le modèle du dessein de M. Le Vau. Votre oncle fit un dessein à peu près semblable à celui qu'il donna depuis et qui a été exécuté2. M. Colbert, à qui je les montrai, en fut charmé, et ne comprenoit pas qu'un homme qui n'étoit pas architecte de profession eût pu faire une si belle chose. Ce dessein qui est double, l'un géométral et l'autre en perspective, sont dans deux enchassures de bois tout simple et sont dans la grande armoire de mon gardemeuble. La pensée du peristile est de moi, et l'ayant communiquée à mon frère, il l'approuva et la mit dans son dessein, mais en l'embellissant infiniment, comme il en était capable.

Dessein de M. Perrault, le médecin, exposé à la critique

i . Il fut exécuté en menuiserie et en stuc par Antoine Saint-Yves et rehaussé de dorures par Le Hongre (J.-J. Guiffrey, Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, t. I, col. 14 et i5).

2. M. Mirot met en doute [op. cit., p. 164, n. 3) la sincérité de ces assertions de Perrault. Outre qu'il est difficile, après les détails précis qu'il donne dans son manuscrit et que nous reproduisons ici pour la première fois, de ne pas croire à sa véracité, il est certain que Claude Perrault fit de nombreux projets pour le Louvre, ce qui coûtait fort peu à la fertilité de son invention. Les dessins manuscrits, aujourd'hui perdus, nous en fourniraient certainement la preuve, car ils contenaient au dire de J.-F. Blondel, « une quantité prodigieuse de projets faits pour le vieux Louvre ». D'ailleurs Blondel luimême a reproduit dans son Architecture française deux plans de Claude Perrault pour la jonction du Louvre et des Tuileries, dont l'un (t. IV, pi. II) était antérieur à l'autre (pi. I). Quant à Colbert, tout séduit qu'il fut par l'imagination de Perrault, on comprend qu'il hésitât à se lancer dans une pareille entreprise confiée à un homme qui n'était pas du métier et qui pouvait, si elle échouait, devenir fort onéreuse aux finances royales.

comme les autres. — Ce dessein fut exposé dans la salle comme les autres ; ce fut un plaisir de voir les jugemens qu'on fit de ce dessein; il fut trouvé très-beau et trèsmagnifique, mais on ne sçavoit à qui l'attribuer. Les plus versés dans ces matières ne connoissoient personne, hors quelque étranger qu'ils nommoient, qui pût dessiner si proprement ni si correctement. M. Colbert, quoique trèscontent du dessein de votre oncle, ne crut pas devoir en demeurer là ; il ne voulut rien omettre dans une affaire de cette conséquence, il résolut de prendre l'avis des plus excellens architectes d'Italie, et de les inviter, comme il avoit fait ceux de France, à faire des desseins.

On envoie à Rome le dessein de M. Le Vau pour y être examiné. Lettre écrite à M. Poussin. — On fit des copies du dessein de M. Le Vau qu'on envoya à Rome et que l'on adressa à M. Poussin1, peintre ordinaire du roi et un des plus excellents qu'il y eût alors. M. Colbert m'ordonna de lui faire une lettre, et la voici :

Monsieur,

Vous connoitrez par cette lettre l'estime particulière que le Roi fait de votre mérite. Sa Majesté ayant résolu d'envoyer à Rome les plans et les élévations de son palais du Louvre, pour avoir les avis et les pensées des plus fameux architectes qui y font leur demeure, et, pour cet effet, ayant besoin d'un personne très-intelligente et très-capable pour les consulter de sa part sur cette matière, elle a cru ne pouvoir remettre le soin de cette affaire en de meilleures mains que les vôtres. Elle a non seulement considéré quo la connaissance parfaite que vous avez de la peinture et de l'architecture vous rendoit très- capable de cet emploi, mais aussi que le long séjour que vous avez fait à Rome, joint à votre mérite, vous ayant sans doute attiré l'amitié de tout ce qu'elle a d'excellents hommes, personne ne pourroit mieux

i. Sur Poussin, voyez la pénétrante étude de M. Paul Desjardins dans la collection les Grands Artistes.

que vous en tirer les lumières et les avis qu'on leur demande. Le discours qui accompagne les plans et les élévations que je vous envoie et qui leur sert d'explication vous instruira suffisamment des choses sur lesquelles il les faut consulter, et il suffira de toucher quelques observations sur la manière dont je crois que vous devez vous conduire avec eux. J'estime qu'avant que de les assembler, il seroit nécessaire de les voir, de leur communiquer les desseins à tous séparément, les leur laisser môme quelque temps pour former leur idée en particulier, afin qu'il se rencontrât plus de diversité dans leurs pensées, et aussi afin que chacun ait la gloire toute entière de ce qu'il auroit inventé, sans qu'on pût lui reprocher d'avoir été secouru par l'avis de quelqu'autre. Ensuite, il seroit bon de les assembler, si cela se pouvoit, et de les entendre approuver ou condamner ce qu'ils auroient proposé les uns et les autres, pour juger en gros de quel côté pencheroit l'avis de l'assemblée, et sçavoir ce qui auroit été le plus généralement approuvé. Je ne limite point le nombre de ceux que vous consulterez ; il faut prendre garde seulement que la chose ne traîne pas en longueur, en admettant indifféremment toutes sortes de gens à dire leur avis et, d'un autre côté, d'avoir soin de n'oublier aucun de ceux qui sont en grande réputation, comme les signori Pietro di Cortone, Reynaldi Areveti, le cavalier Bernin, et quelques autres des plus fameux. Il faut les prier tous de donner leur avis par écrit, ce que je crois qu'ils feront volontiers, étant malaisé qu'ils ayent de 1 indifférence pour la gloire qui leur reviendra d avoir donné des desseins pour le plus beau et le plus superbe palais du monde, et de les voir préférer, en cas qu'on suive leur avis, à ceux de tous les plus fameux architectes de leur siècle. Mais ce qu'il est nécessaire particulièrement de leur faire entendre, c'est que, quand ils condamneront quelque chose dans les desseins qu'on leur envoyé, ils ajoutent les raisons qu'ils en ont; comme aussi, quand ils avanceront quelque pensée et quelque dessein, ils l'appuyent ou de quelques raisons d'architecture, ou d'exemples considérables. Voilà de quelle sorte je pense que la chose se doit traiter; néanmoins, comme il se peut rencontrer des difficultés imprévues en s'y conduisant de cette manière, je remets le tout à votre prudence et vous laisse le choix de l'ordre que vous tiendrez en cette affaire, qui est sans doute très-importante, puisqu'il s'agit de mettre en sa perfection le plus bel

édifice du monde, et de le rendre digne, s'il se peut, de la grandeur et de la magnificence du prince qui le doit habiter. Je ne doute pas, Monsieur, que la pensée qu'a eue le Roi d'achever son palais du Louvre ne vous ait donné bien de la joie, puisqu'il est aisé de remarquer dans ce dessein l'amour que Sa Majesté a pour tous les beaux arts que vous possédez. Il est constant qu'elle a dessein de les mettre dans le plus haut point de perfection où ils ayent jamais été, et qu'elle veut que son règne soit fameux, non seulement par les grandes actions de sa vie, mais aussi par une infinité d'hommes illustres en toute sorte de professions, qui égalent et surpassent môme ceux de l'antiquité. Pour cet effet, elle n'oublie rien de tout ce qui peut exciter naturellement la vertu dans le cœur de ceux qui ont quelque disposition aux grandes choses et elle leur donne de sa part tous les moyens de se perfectionner. Pour allumer le désir des sciences, elle a gratifié tous les gens de lettres qui avoient quelque réputation extraordinaire et partout où le mérite a éclaté, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, on y a vu paroître en même temps des marques de sa libéralité royale. A l'égard de la peinture et de la sculpture, que Sa Majesté aime singulièrement, et qu'elle regarde comme deux arts qui doivent particulièrement travailler à sa gloire et transmettre son nom à la postérité, elle n'omet rien de ce qui peut les remettre en leur dernière perfection. Ce fut par ce motif si noble et si louable qu'elle établit à Paris, il y a quelques années, une Académie royale de peinture et de sculpture, gagea des professeurs pour l'instruction de la jeunesse, proposa des prix aux étudians, et donna à cette assemblée tous les privilèges qu'elle pouvoit souhaiter. Cette institution n'a pas été infructueuse : il s'y forme des jeunes gens qui promettent beaucoup et qui donneront quelque jour d'excellens maîtres. Mais, parce qu'il semble encore nécessaire aux jeunes gens de votre profession de faire quelque séjour à Rome, pour là se former le goût et la manière sur les originaux et les modèles des plus grands maîtres de l'antiquité et des siècles derniers, et qu'il arrivera souvent que ceux qui ont le plus de génie et de disposition négligent ou ne peuvent en faire le voyage à cause de la dépense, Sa Majesté a résolu d'y en envoyer tous les ans un certain nombre qui sera choisi dans l'Académie, et qu'elle entretiendra à Rome durant le séjour qu'ils y feront. Sa Majesté, considérant

encore qu'il seroit très utile pour l'avancement et le progrès de ces jeunes gens, d'être sous la direction de quelque excellent maître qui les conduisit dans leur étude, qui leur donnât le bon goût et la manière des anciens, et qui leur fasse remarquer, dans les ouvrages qu'ils copieront, ces beautés secrètes et presque inimitables qui échappent aux yeux de la plupart de ceux qui les regardent, et qui ne sont apperçues que par les plus habiles, pour cet effet, Sa Majesté a résolu d'avoir toujours à Rome quelque maître illustre pour avoir le soin et la direction des étudians qu'elle y envoyera, et vous a choisi, Monsieur, et nommé pour celui qu'elle charge présentement de cette conduite. C'est pour cette considération et dans cette vue qu'elle m'a commandé de vous faire tenir la somme de douze cents écus1, que vous recevrez sous la lettre de change ci incluse. Voilà, Monsieur, ce que Sa Majesté m'a commandé de vous écrire. Je ne doute point qu'elle ne reçoive de votre part toute sorte de satisfaction dans l'exécution des deux choses importantes dont elle vous charge. En mon particulier, [je vous assure] que l'honneur que le Roi vous a fait me donne beaucoup de joie, et que j'en aurai toujours d'en rendre aux personnes de votre mérite.

Cette lettre, qui devoit être signée de M. Colbert, ne fut point envoyée, et je n'en sçai point la raison. Les desseins partirent et furent vus à Rome par tous les fameux architectes de ce temps-là, qui envoyèrent tous des desseins de leur façon, auxquels on n'eut aucun égard. Ces desseins étoient tous fort bizares, et n'avoient aucun goût de la belle et sage architecture.

Résolution de faire venir en Finance le cavalier Bernin. Lettre du Roi au cavalier Bernin. — Dans ce même temps, il y avoit à Paris un certain abbé Benedetti2, qui avoit fait connoissance avec M. Colbert du temps qu'il étoit

i. Le mot livres a été remplacé par le mot écus, également biffé.

i. Elpidio Benedetti fut l'agent de Mazarin, à Rome, puis celui de Lionne et de Colbert. Dès i645, il avait servi d'intermédiaire entre Mazarin et Bernin pour essayer de décider celui-ci à venir à la cour de France (L. Mirot, op. cit.. p. 167). Benedetti, qui se trouvait en France au moment où Colbert songeait à faire examiner les plans du Louvre de Le Vau par des artistes

intendant de M. le cardinal Mazarin. Cet abbé, soit qu'il fût ami du cavalier Bernin, soit que le cavalier se le fût rendu ami par des voies que je n'ai point sçues, prona tellement son mérite, et le mit si fort au-dessus de tous les architectes d'Italie, que M. Golbert prit la résolution de le faire venir en France. Quelques-uns disent que le cardinal Barberin ' fut le premier qui prôna le cavalier Bernin, M. de Bellefonds2 ensuite, et que ce fut sur le bien qu'ils en dirent qu'on prit la résolution de le faire venir. Voici les lettres qui lui furent écrites :

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