LETTRE DU ROI
Seigneur cavalier Bernin, je fais une estime si particulière de votre mérite que j'ai un grand désir de voir et de connaître une personne aussi illustre, pourvu que ce que je souhaite se puisse accorder avec le service que vous devez à Notre Saint Père le Pape, et avec votre commodité particulière. Cela m'a fait envoyer ce courier exprès, par lequel je vous prie de me donner cette satisfaction, et de vouloir entreprendre le voyage de France, prenant l'occasion favorable qui se présente du retour de mon
italiens, était de retour à Rome dès le 19 avril 1664, et le lendemain même il transmettait à Bernin la demande de Golbert, tandis qu'il retardait de quelques jours sa démarche auprès de Pierre de Cortone.
1. Antonio Barberino, que l'on désignait d'ordinaire sous le nom du cardinal Antoine, établi en France depuis longtemps, évèque de Poitiers (1662), grand aumônier de la Reine (i663), archevêque de Reims (1667). Le cardinal de Richelieu l'avait pris comme intermédiaire auprès du Bernin lorsqu'il commanda son buste à celui-ci (1641). ^s le mois d'octobre 1662, le cardinal Antonio mandait au Bernin que Louis XIV désirait vivement le voir à Paris (Mirot, op. cit., p. 168).
1. Bernardin Gigault, marquis de Bellefonds, maréchal de France, premier maître d'hôtel du roi, qu'il se permettait parfois de conseiller d'un ton assez rude.
3. L'original de cette lettre ne paraît pas avoir été conservé. Il n'en est pas de même pour les lettres que Louis XIV envoya au pape et au cardinal Chigi, dont les autographes, gardés aux archives du Vatican, ont été publiés par M. Fraschctti dans son livre sur Bernin (p. 33g, nos 1 et 1). En même temps, qu'il écrivait de la sorte à l'artiste, le roi lui envoyait par un courrier de la cour, Mancini, accompagné d'un fourrier, une somme de 3o.ooo livres (Guiffrey, op. cit., col. 61).
MÉMOIRES DE MA VIE 5g
cousin le duc de Créqui, ambassadeur extraordinaire, qui vous fera sçavoir plus particulièrement le sujet qui me fait désirer de vous voir et de vous entretenir des beaux desseins que vous m'avez envoyez pour le bâtiment du Louvre, et du reste me rapportant à ce que mon dit cousin vous fera entendre de mes bonnes intentions. Je prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde, seigneur cavalier Bernin.
Signé : Louis.
De Lyo.nne.
A Paris, le XI avril i665.
Lettre du Roi au Pape pour avoir le cavalier Bernin. — Une lettre à peu près semblable fut écrite au Pape et au cardinal Chigi, et fut portée par l'abbé Benedetti.
Honneurs rendus au cavalier Bernin à son arrivée en France. — C'est une chose qui n'est pas croyable que les honneurs que Ion fit au cavalier Bernin. Quand M. de Grequi alla prendre congé du Pape, colla solita pompa, il alla ensuite chez le cavalier Bernin, conla medesima, le prier de venir en France ; et, quand il partit de Rome , toute la ville fut dans une grande allarme, à ce que Ton dit, pour la crainte qu'on avoit que le Roi ne le retînt en France pour toujours.
Dans toutes les villes par où il passa, les officiers eurent ordre de la part du Roi de le complimenter et de lui porter les présens de la ville1. La ville de Lion même, qui ne rend cet honneur qu'aux seuls princes du sang, s'en acquitta comme les autres. Des officiers envoyés d'ici exprès lui aprêtoient à manger sur sa route, et, quand il approcha de Paris, on envoya au-devant de lui M. de Chambray2, seigneur de Ghantelou, maître d'hôtel de
i. Le Bernin quitta Rome le 29 avril i665. M. Léon Mirot a recueilli et publié quelques documents intéressants sur le voyage de l'artiste en Italie et en France, principalement à Lyon (op. cit., p. 198-203), documents auxquels il faut joindre ceux que Jal a utilisés dans son Dictionnaire critique, à l'article Bernin.
2. Paul Fréart, sieur de Chanlelou — et non de Chambray, comme Per-
Sa Majesté, pour le recevoir, lui tenir compagnie et l'accompagner partout où il iroit. M. de Chantelou fut choisi parce qu'il sçavoit très-bien l'italien, qu'il avoit été en Italie où il avoit fait amitié avec le cavalier Bernin, et qu'il avoit pour lui une estime au-delà de ce qui se peut imaginer. Le cavalier arriva en France sur la fin du mois de mai, et M. de Chantelou alla au-devant de lui jusqu'à Juvisi.
On le logea d'abord à l'hôtel de Frontenac1, que M. du Metz 2, intendant des meubles de la Couronne, eut ordre de faire meubler pour lui et pour son fils, et où il établit des officiers pour faire sa cuisine et le servir. Il salua le Roi le 4 juin i665, jour de la Fête-Dieu, et en fut reçu autant bien qu'on le sçauroit imaginer3. Il fit tendre ses desseins dans un cabinet fort propre, où personne n'entroit que lui, M. de Chantelou et M. Colbert. Quelques personnes de qualité, à qui M. Colbert voulut bien donner ce régal, y furent aussi admises. Au bout de quinze jours ou environ, le sieur Fossier1, qui avoit ordre de fournir
rault le dit à tort, par confusion avec Roland Fréart, — né au Mans le 25 mars 1609, mort en 1694. Lié avec Poussin d'une longue et tendre amitié, il avait été, en 1640 et i643, envoyé en Italie par son cousin Sublet de Noyers, surintendant des bâtiments du roi. Depuis le 2 juin jusqu'au 20 octobre i665, Chantelou a tenu un journal de son séjour auprès du Bernin, document très précieux que Perrault a connu, comme on le verra ci-dessous, et qui, demeuré longtemps manuscrit, a été publié par Ludovic Lalanne, dans la Gazette des Beaux-Arts (1877-1886, passim.), et ensuite en tirage à part (i885. Grand in-8°, de 272 p.). C'est sous cette dernière forme que nous le citerons ici.
1. Cet hôtel était alors la propriété de la couronne et le roi plus tard y installa sa suite. Son emplacement devait se trouver parmi les constructions existant à 1 intérieur de la cour du Louvre et acquises de divers particuliers en vue de l'agrandissement du palais (L. Mirot, Le Bernin en France, dans les Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, t. XXXI, p. 207, n. 1).
2. Gédéon du Metz était alors intendant des meubles de la couronne. Il mourut à quatre-vingt-trois ans, le 4 septembre 1709, président honoraire à la Chambre des Comptes et contrôleur général des meubles de France.
3. Pour les détails de cette présentation, voyez le Journal de Chantelou, p. 14. Mais on n'y trouve rien sur les incidents rapportés plus bas par Perrault.
4. Daniel Fossier, garde du magasin des marbres, qui s'acquittait avec
au cavalier tout ce qui lui seroit nécessaire pour dessiner me dit que, si je le voulois, il me feroit voir les desseins du cavalier. J'acceptai son offre, et je vis ces desseins. Le lendemain, M. Colbert me demanda si je les avois vus. Dans ce moment je pris le parti sans y avoir songé auparavant de dire que je ne les avois pas vus. Je puis assurer que c'est la seule et la première fois que je n'ai pas dit la vérité à M. Colbert. « C'est quelque chose de fort grand, me dit M. Colbert. — Il y a sans doute des colonnes isolées? lui répondis-je. — Non, me dit-il, elles sont au tiers du mur. — La porte est fort grande ? lui dis-je. — Non, me dit-il, elle n'est pas plus grande que la porte de la cour des cuisines. » Je lui dis encore quelque autre chose de semblable qui alloit à lui faire remarquer que le cavalier Bernin étoit tombé dans les mêmes défauts que l'on reprochoit au dessein de M. Le Vau, et de la plupart des autres architectes ; et ce fut à cette intention que je feignis n'avoir point vu les desseins du cavalier, ces critiques devant avoir bien plus de force, ne l'ayant pas vu, que si je les eusse faites après l'avoir examiné ; outre que je n'aurois peut-être pas osé en dire alors mon avis avec autant de liberté.
Buste du Roi par le cavalier Bernin. — Le cavalier proposa, dès qu'il fut arrivé, de faire le buste du Roi. Il fit parfaitement bien sa cour par cet endroit. On porta chez lui le plus beau bloc de marbre, qu'on pût trouver. Il travailla d'abord sur le marbre, et ne fit point de modèle de terre1, comme les autres sculpteurs ont accoutumé de faire, il se contenta de dessiner en pastel deux ou trois profils du visage du Roi, non point, à ce qu'il
beaucoup de zèle de ses fonctions et pour qui Colbert avait une grande sympathie [Lettres de Colbert, t. Y, p. 3io).
i. Le 10 juin, Bernin demanda cependant de la terre à modeler, avant d'entreprendre le buste, « afin d'occuper ses gens » (Chantelou, p. 28).
6a CHARLES FERRAULT
disoit, pour les copier dans son buste, mais seulement pour rafraîchir son idée de temps en temps, ajoutant qu'il n'avoit garde de copier son pastel, parce qu'alors son buste n'auroit été qu'une copie, qui de sa nature est toujours moindre que son original.
Portrait du cavalier Bcrnin. — Avant que de parler davantage de ce buste du Roi, il est bon que je vous tasse le portrait, du cavalier Bernin. Sa taille étoit un peu au-dessous de la médiocre, ayant bonne mine et un air fort hardi. Son âge avancé et sa grande réputation lui donnoient encore beaucoup de confiance. Il avoit l'esprit vif et brillant et un grand talent à se faire valoir; beau parleur, tout plein de sentences, de paraboles, d'historiettes et de bons mots dont il se servoit dans la plupart de ses réponses, dédaignant de répondre simplement à ce qu'on lui demandoit. Il étoit fort bon sculpteur, quoiqu'il ait fait une statue équestre du Roi fort misérable et si peu digne du prince qu'elle représentoit que le Roi lui a fait mettre une tête antique1. Il étoit médiocre architecte, et s'estimoit extrêmement de ce côté là. Il ne louoit et n'estimoit presque rien que les hommes et les ouvrages de son pays. Il citoit fort souvent Michel-Ange, et on l'entendoit presque toujours dire : Si corne diceva il Michel Angelo Buonarotti*.
Le Roi ne fut pas longtems à s'apercevoir qu'il louoit peu de choses, et l'ayant dit à l'abbé Butti3, grand par-
i. Cette figure, tout en marbre d'un seul bloc, est au bout de la pièce des Suisses du jardin de Versailles. A la place de la tête de Louis XIV on y a mis une tête de Marcus-Curtius, que AI. Girardon, avoit copiée d'après l'antique (note de Patte). Voyez ci-dessous p. 85.