LE LOUVRE
sépare le Louvre de cet édifice, est un port qu'on peut considérer comme un objet amusant à certains égards, parce que les appartements qui regardent sur la rivière en sont assez éloignés pour empêcher que ni le bruit, ni la vue trop distincte de ce qui se passe sur le port, n'ait quelque chose de désagréable, y ayant entre la rivière et ces appartements un jardin d'une largeur assez considérable.
A l'égard du ciel, le Louvre se trouve encore fort heureusement placé ; car les aspects du midi et du couchant (les meilleurs pour l'hiver, qui est la saison où ce palais est le plus habité) sont les aspects des appartements destinés pour le service du Roi et de la Reine.
Le fond sur lequel ce bâtiment est posé a été jugé par tous les architectes le meilleur qu'on puisse choisir, étant un sable ferme et égal, qui peut soutenir les masses des édifices les plus pesants, sans qu'il soit nécessaire de creuser les fondements bien avant, ni de les piloter.
Le rez-de-chaussée est suffisamment élevé au-dessus de la rivière pour empêcher que les bâtiments ne soient incommodés par les plus grandes crues d'eaux, et pour laisser cependant la commodité des canaux souterrains, qui passent aux endroits où le cours d'une grande eau est nécessaire pour les nettoyer.
La grandeur et l'étendue de ce palais n'est pas moins considérable que la commodité de sa situation ; son bâtiment, dont on peut compter qu'il y a plus d'un tiers d'achevé, y comprenant le palais des Tuileries qui y est joint par la grande galerie, contient plus de quarante arpents, c'est-àdire cinq fois plus que n'en occupe l'Escurial, qui est regardé comme le plus grand bâtiment du monde, et soixante fois plus que le Palais Farnèse. Cette grande étendue, qui, avec le jardin dépendant du palais des Tuileries, est comprise dans la ville, ne lui cause aucune incommodité, ni ne lui en devait causer aucune, suivant le projet général qui en a été fait1, qui laisse un passage dans son
i. Voyez ce projet du dessein de Claude Perrault, planche première, que Charles Perrault prétend avoir été approuvé par Louis XIV (note de J.-F. Blondel).
aa4 APPENDICES
milieu, pour communiquer du quartier Saint-Honoré à celui du faubourg Saint-Germain.
M. Colbert, suivant les intentions de Sa Majesté, s'étant proposé d'achever ce grand bâtiment et de commencer par la face principale de l'entrée, ne voulut rien négliger pour le porter à sa dernière perfection ; et, quoiqu'il eut une très bonne opinion de la capacité de Claude Perrault en fait d'architecture, cependant, comme celui-ci n'était pas architecte de profession, et qu'il avait beaucoup d'ennemis, ce ministre crut que le plus sûr moyen de se disculper de toutes les fautes qui pourraient survenir dans la composition d'un édifice de cette importance, était de préférer un architecte dont le nom seul arrêtât la critique des plus hardis, et donnât de la réputation à l'ouvrage. Pour cet effet, il fit venir de Rome le cavalier Bernin, l'architecte le plus en vogue de son temps, et surtout le plus habile à se faire valoir par ses manières hardies et décisives ; il vint et fut reçu avec un appareil qui peut-être n'a jamais eu d'exemple. Son dessein pour la face principale du Louvre fut agréé, et on y travailla pendant près d'une année : mais quand le6 fondations furent jetées, et qu'il fut question d'élever la façade, l'examen qu'on en avait fait à loisir en dégoûta ; et comme son projet général allait à abattre presque tout ce qui était déjà construit, parce qu'il proposait quatre nouveaux corps de logis dans la grande cour, qui auraient couvert les murs de face de ceux qui y sont, et en auraient fait des murs de refend, en refondant toute l'architecture et la sculpture, ce qui est sans doute refaire un bâtiment, il fut décidé qu'on abandonnerait son dessein, lequel était directement opposé à la condition essentielle de ne rien abattre, sur laquelle on avait fait venir cet architecte en France, et il fut résolu qu'on suivrait le plan de Claude Perrault ; ce qui a été exécuté très heureusement, et offre à la postérité un des plus beaux édifices qui soit dans le reste du monde. »
Jacques-François Blondel, Architecture française (1756), t. IV, p. 5.
LE PLAN DU LOUVRE i-i5