‹ Mémoires de ma vie. Voyage a Bordeaux, 1669Chapitre 5 sur 50 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Par oit on commença à travaille!^ au bâtiment du Louvre. — Quand M. Golbert fut fait surintendant des bâtimens du roi, ou du moins qu'on commença à lui en faire publiquement des compliments, qui fut au premier jour de Tannée i664, il y avoit déjà non-seulement des fondemens jettes pour la face principale du Louvre, mais une partie de cette façade étoit élevée huit ou dix pieds hors de terre. Gela avoit été bâti sous les ordres de M. de Ratabon, dernier surintendant, et sur les desseins de M. Le Vau \ premier architecte.

Les architectes de Paris sont invités à critiquer le dessein de M, Le Vau et à en donner de leur façon. — M. Golbert n'étoit pas content de ce dessein \ et, se faisant une affaire d'honneur et capitale de donner à ce palais une façade digne du prince qui la faisoit bâtir, commença par faire examiner le dessein de M. Le Vau par tous les architectes de Paris et les invita à en venir voir le modèle

1. Louis Le Vau, né en 1612, premier architecte du roi de i653 à 1670, époque de sa mort. C'est lui qui construisit le château de Vaux pour Foucquet, et cette circonstance n'était pas pour le servir auprès de Golbert et du roi.

2. M. Léon Mirot signale aux Archives nationales, série O^ 1666^, liasse 2, un Plan proposé à faire pour augmenter V ancien dessein du palais du Louvre pour le premier estage, par le sieur Le Vau, premier architecte du roy, qui lui paraît être le plan dont il est ici question [Léon Mirot, Le Bernin en Fî-ance, les travaux du Louvre et les statues de Louis XIV, dans les Mémoires de la Société de Vhistoire de Paris et de l'Ile de France, t. XXXI (1904), p. i63, no 1. Ce plan est reproduit].

i«^'3^îf. "^^-"^

de menuiserie* dans une salle où ilétoit exposé aux yeux de tout le monde, et en même temps il invita ces mêmes architectes à faire des desseins de cette façade, promettant de faire exécuter celui qui auroit le mieux rencontré et que le Roi trouveroit le plus à son goût. Presque tous les architectes blâmèrent le dessein de M. Le Vau, et en firent la critique dans des mémoires qu'ils donnèrent. Plusieurs même apportèrent des desseins de leur invention, qui furent aussi exposés dans la même salle où étoit le modèle du dessein de M. Le Vau. Votre oncle fit un dessein à peu près semblable à celui qu'il donna depuis et qui a été exécuté ^ M. Golbert, à qui je les montrai, en fut charmé, et ne comprenoit pas qu'un homme qui n'étoit pas architecte de profession eût pu faire une si belle chose. Ce dessein qui est double, l'un géométral et l'autre en perspective, sont dans deux enchassures de bois tout simple et sont dans la grande armoire de mon gardemeuble. La pensée du peristile est de moi, et l'ayant communiquée à mon frère, il l'approuva et la mit dans son dessein, mais en l'embellissant infiniment, comme il en était capable.

Dessein de M, Perrault^ le médecin^ exposé à la critique

1 . Il fut exécuté en menuiserie et en stuc par Antoine Saint-Yves et rehaussé de dorures par Le Hongre (J.-J. Guiffrey, Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis AIV, t. I, col. 14 et i5).

2. M. Mirot met en doute {op. cit., p. 164, n. 3) la sincérité de ces assertions de Perrault. Outre qu'il est difficile, après les détails précis qu'il donne dans son manuscrit et que nous reproduisons ici pour la première fois, de ne pas croire à sa véracité, il est certain que Claude Perrault fit de nombreux projets pour le Louvre, ce qui coûtait fort peu à la fertilité de son invention. Les dessins manuscrits, aujourd'hui perdus, nous en fourniraient certainement la preuve, car ils contenaient au dire de J.-F. Blondel, « une quantité prodigieuse de projets faits pour le vieux Louvre ». D'ailleurs Blondel luimême a reproduit dans son Architecture française deux plans de Claude Perrault pour la jonction du Louvre et des Tuileries, dont l'un (t. IV, pi. II) était antérieur à l'autre (pi. I). Quant à Colbert, tout séduit qu'il fut par l'imagination de Perrault, on comprend qu'il hésitât à se lancer dans une pareille entreprise confiée à un homme qui n'était pas du métier et qui pouvait, si elle échouait, devenir fort onéreuse aux finances royales.

comme les autres. — Ce dessein fut exposé dans la salle comme les autres ; ce fut un plaisir de voir les jugemens qu'on fit de ce dessein ; il fut trouvé très-beau et trèsmagnifique, mais on ne sçavoit à qui l'attribuer. Les plus versés dans ces matières ne connoissoient personne, hors quelque étranger qu'ils nommoient, qui pût dessiner si proprement ni si correctement. M. Golbert, quoique trèscontent du dessein de votre oncle, ne crut pas devoir en demeurer là ; il ne voulut rien omettre dans une affaire de cette conséquence, il résolut de prendre l'avis des plus excellens architectes d'Italie, et de les inviter, comme il avoit fait ceux de France, à faire des desseins.

On envoie à Rome le dessein de M. Le Vau pour y être examiné. Lettre écrite à M. Poussin. — On fit des copies du dessein de M. Le Vau qu'on envoya à Rome et que l'on adressa à M. Poussin^ peintre ordinaire du roi et un des plus excellents qu'il y eût alors. M. Golbert m'ordonna de lui faire une lettre, et la voici :

Monsieur,

Vous connoitrez par cette lettre l'estime particulière que le Roi fait de votre mérite. Sa Majesté ayant résolu d'envoyer à Rome les plans et les élévations de son palais du Louvre, pour avoir les avis et les pensées des plus fameux architectes qui y font leur demeure, et, pour cet effet, ayant besoin d'un personne très-intelligente et très-capable pour les consulter de sa part sur cette matière, elle a cru ne pouvoir remettre le soin de cette affaire en de meilleures mains que les vôtres. Elle a non seulement considéré que la connaissance parfaite que vous avez de la peinture et de l'architecture vous rendoit très- capable de cet emploi, mais aussi que le long séjour que vous avez fait à Rome, joint à votre mérite, vous ayant sans doute attiré l'amitié de tout ce qu'elle a d'excellents hommes, personne ne pourroit mieux

I. Sur Poussin, voyez la pénétrante élude de M. Paul Desjardins dans la collection les Grands Artistes.

que vous en tirer les lumières et les avis qu'on leur demande. Le discours qui accompagne les plans et les élévations que je vous envoie et qui leur sert d'explication vous instruira suffisamment des choses sur lesquelles il les faut consulter, et il suffira de toucher quelques observations sur la manière dont je crois que vous devez vous conduire avec eux. J'estime qu'avant que de les assembler, il seroit nécessaire de les voir, de leur communiquer les desseins à tous séparément, les leur laisser même quelque temps pour former leur idée en particulier, afin qu'il se rencontrât plus de diversité dans leurs pensées, et aussi afin que chacun ait la gloire toute entière de ce qu'il auroit inventé, sans qu'on pût lui reprocher d'avoir été secouru par l'avis de quelqu'autre. Ensuite, il seroit bon de les assembler, si cela se pouvoit, et de les entendre approuver ou condamner ce qu'ils auroient proposé les uns et les autres, pour juger en gros de quel côté pencheroit l'avis de l'assemblée, et sçavoir ce qui auroit été le plus généralement approuvé. Je ne limite point le nombre de ceux que vous consulterez ; il faut prendre garde seulement que la chose ne traîne pas en longueur, en admettant indifFéremment toutes sortes de gens à dire leur avis et, d'un autre côté, d'avoir soin de n'oublier aucun de ceux qui sont en grande réputation, comme les signori Pietro di Cortone, Reynaldi Areveti, le cavalier Bernin, et quelques autres des plus fameux. Il faut les prier tous de donner leur avis par écrit, ce que je crois qu'ils feront volontiers, étant malaisé qu'ils ayent de rindifïérence pour la gloire qui leur reviendra d'avoir donné des desseins pour le plus beau et le plus superbe palais du monde, et de les voir préférer, en cas qu'on suive leur avis, à ceux de tous les plus fameux architectes de leur siècle. Mais ce qu'il est nécessaire particulièrement de leur faire entendre, c'est que, quand ils condamneront quelque chose dans les desseins qu'on leur envoyé, ils ajoutent les raisons qu'ils en ont; comme aussi, quand ils avanceront quelque pensée et quelque dessein, ils Tappuyent ou de quelques raisons d'architecture, ou d'exemples considérables. Voilà de quelle sorte je pense que la chose se doit traiter; néanmoins, comme il se peut rencontrer des difficultés imprévues en s'y conduisant de cette manière, je remets le tout à votre prudence et vous laisse le choix de l'ordre que vous tiendrez en cette affaire, qui est sans doute très-importante, puisqu'il s'agit de mettre en sa perfection le plus bel

édifice du monde, et de le rendre digne, s'il se peut, de la grandeur et de la magnificence du prince qui le doit habiter. Je ne doute pas. Monsieur, que la pensée qu'a eue le Roi d'achever son palais du Louvre ne vous ait donné bien de la joie, puisqu'il est aisé de remarquer dans ce dessein l'amour que Sa Majesté a pour tous les beaux arts que vous possédez. Il est constant qu'elle a dessein de les mettre dans le plus haut point de perfection où ils ayent jamais été, et qu'elle veut que son règne soit fameux, non seulement par les grandes actions de sa vie, mais aussi par une infinité d'hommes illustres en toute sorte de professions, qui égalent et surpassent même ceux de l'antiquité. Pour cet efiPet, elle n'oublie rien de tout ce qui peut exciter naturellement la vertu dans le cœur de ceux qui ont quelque disposition aux grandes choses et elle leur donne de sa part tous les moyens de se perfectionner. Pour allumer le désir des sciences, elle a gratifié tous les gens de lettres qui avoient quelque réputation extraordinaire et partout où le mérite a éclaté, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, on y a vu paroitre en même temps des marques de sa libéralité royale. A l'égard de la peinture et de la sculpture, que Sa Majesté aime singulièrement, et qu'elle regarde comme deux arts qui doivent particulièrement travailler à sa gloire et transmettre son nom à la postérité, elle n'omet rien de ce qui peut les remettre en leur dernière perfection. Ce fut par ce motif si noble et si louable qu'elle établit à Paris, il y a quelques années, une Académie royale de peinture et de sculpture, gagea des professeurs pour l'instruction de la jeunesse, proposa des prix aux étudians, et donna à cette assemblée tous les privilèges qu'elle pouvoit souhaiter. Cette institution n'a pas été infructueuse : il s'y forme des jeunes gens qui promettent beaucoup et qui donneront quelque jour d'excellens maîtres. Mais, parce qu'il semble encore nécessaire aux jeunes gens de votre profession de faire quelque séjour à Rome, pour là se former le goût et la manière sur les originaux et les modèles des plus grands maîtres de l'antiquité et des siècles derniers, et qu'il arrivera souvent que ceux qui ont le plus de génie et de disposition négligent ou ne peuvent en faire le voyage à cause de la dépense, Sa Majesté a résolu d'y en envoyer tous les ans un certain nombre qui sera choisi dans l'Académie, et qu'elle entretiendra à Rome durant le séjour qu'ils y feront. Sa Majesté, considérant

MÉMOIRES DE MA VIE Sy

encore qu'il seroit très utile pour ravancement et le progrès de ces jeunes gens, d'être sous la direction de quelque excellent maître qui les conduisît dans leur étude, qui leur donnât le bon goût et la manière des anciens, et qui leur fasse remarquer, dans les ouvrages qu'ils copieront, ces beautés secrètes et presque inimitables qui échappent aux yeux de la plupart de ceux qui les regardent, et qui ne sont apperçues que par les plus habiles, pour cet effet, Sa Majesté a résolu d'avoir toujours à Rome quelque maître illustre pour avoir le soin et la direction des étudians qu'elle y envoyera, et vous a choisi, Monsieur, et nommé pour celui qu'elle charge présentement de cette conduite. C'est pour cette considération et dans cette vue qu'elle m'a commandé de vous faire tenir la somme de douze cents écus\ que vous recevrez sous la lettre de change ci incluse. Voilà, Monsieur, ce que Sa Majesté m'a commandé de vous écrire. Je ne doute point qu'elle ne reçoive de votre part toute sorte de satisfaction dans l'exécution des deux choses importantes dont elle vous charge. En mon particulier, [je vous assure] que l'honneur que le Roi vous a fait me donne beaucoup de joie, et que j'en aurai toujours d'en rendre aux personnes de votre mérite.

Cette lettre, qui devoit être signée de M. Colbert, ne fut point envoyée, et je n'en sçai point la raison. Les desseins partirent et furent vus à Rome par tous les fameux architectes de ce temps-là, qui envoyèrent tous des desseins de leur façon, auxquels on n'eut aucun égard. Ces desseins étoient tous fort bizares, et n'avoient aucun goût de la belle et sage architecture.

Résolution de faire venir en France le cavalier Bernin. Lettre du Roi au cavalier Bernin. — Dans ce même temps, il y avoit à Paris un certain abbé Benedetti^, qui avoit fait connoissance avec M. Colbert du temps qu il étoit

1. Le mot livres a été remplacé par le mot e'cws, également biffé.

2. Elpidio Benedetti fut l'agent de Mazarin, à Rome, puis celui de Lionne et de Colbert. Dès i645, il avait servi d'intermédiaire entre Mazarin et Bernin pour essayer de décider celui-ci à venir à la cour de France (L. Mirot, op. cit.. p. 167). Benedetti, qui se trouvait en France au moment où Colbert songeait à faire examiner les plans du Louvre de Le Vau par des artistes

intendant de M. le cardinal Mazarin. Cet abbé, soit qu'il fût ami du cavalier Bernin, soit que le cavalier se le fût rendu ami par des voies que je n'ai point sçues, prona tellement son mérite, et le mit si fort au-dessus de tous les architectes d'Italie, que M. Golbert prit la résolution de le faire venir en France. Quelques-uns disent que le cardinal Barberin * fut le premier qui prôna le cavalier Bernin, M. de Bellefonds^ ensuite, et que ce fut sur le bien qu'ils en dirent qu'on prit la résolution de le faire venir. Voici les lettres qui lui furent écrites :

LETTRE DU ROP

Seigneur cavalier Bernin, je fais une estime si particulière de votre mérite que j'ai un grand désir de voir et de connaître une personne aussi illustre, pourvu que ce que je souhaite se puisse accorder avec le service que vous devez à Notre Saint Père le Pape, et avec votre commodité particulière. Cela m'a fait envoyer ce Courier exprès, par lequel je vous prie de me donner cette satisfaction, et de vouloir entreprendre le voyage de France, prenant l'occasion favorable qui se présente du retour de mon

italiens, était de retour à Rome dès le 19 avril 1664, et le lendemain même il transmettait à Bernin la demande de Colbert, tandis qu'il retardait de quelques jours sa démarche auprès de Pierre de Corlone.

I. Antonio Barberino, que l'on désignait d'ordinaire sous le nom du cardinal Antoine, établi en France depuis longtemps, évêque de Poitiers (1662), grand aumônier de la Reine (i663), archevêque de Reims (1667). Le cardinal de Richelieu l'avait pris comme intermédiaire auprès du Bernin lorsqu'il commanda son buste à celui-ci (1641). Dès le mois d'octobre 1662, le cardinal Antonio mandait au Bernin que Louis XIV désirait vivement le voir à Paris (Mirot, op. cit., p. 168).

1. Bernardin Gigault, marquis de Bellefonds, maréchal de France, premier maître d'hôtel du roi, qu'il se permettait parfois de conseiller d'un ton assez rude.

3. L'original de cette lettre ne paraît pas avoir été conservé. Il n'en est pas de même pour les lettres que Louis XIV envoya au pape et au cardinal Chigi, dont les autographes, gardés aux archives du Vatican, ont été publiés par M. Fraschetti dans son livre sur Bernin (p. SSq, vP^ i et 2). En même temps, qu'il écrivait de la sorte à l'artiste, le roi lui envoyait par un courrier de la cour, Mancini, accompagné d'un fourrier, une somme de io.ooo livres (Guiffrey, op. cit., col. 61).

cousin le duc de Créqui, ambassadeur extraordinaire, qui vous fera sçavoir plus particulièrement le sujet qui me fait désirer de vous voir et de vous entretenir des beaux desseins que vous m'avez envoyez pour le bâtiment du Louvre, et du reste me rapportant à ce que mon dit cousin vous fera entendre de mes bonnes intentions. Je prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde, seigneur cavalier Bernin.

Signé : Louis.

De Lyonne.

A Paris, le XI avril 1663.

Lettre du Roi au Pape pour avoir le cavalier Bernin. — Une lettre à peu près semblable fut écrite au Pape et au cardinal Ghigi, et fut portée par Tabbé Benedetti.

Honneurs rendus au cavalier Bernin à son arrivée en France. — C'est une chose qui n'est pas croyable que les honneurs que l'on fît au cavalier Bernin. Quand M. de Grequi alla prendre congé du Pape, colla solita pompa ^ il alla ensuite chez le cavalier Bernin, con la medesima^ le prier de venir en France ; et, quand il partit de Rome , toute la ville fut dans une grande allarme, à ce que l'on dit, pour la crainte qu'on avoit que le Roi ne le retînt en France pour toujours.

Dans toutes les villes par où il passa, les officiers eurent ordre de la part du Roi de le complimenter et de lui porter les présens de la ville ^ La ville de Lion même, qui ne rend cet honneur qu'aux seuls princes du sang, s'en acquitta comme les autres. Des officiers envoyés d'ici exprès lui aprètoient à manger sur sa route, et, quand il approcha de Paris, on envoya au-devant de lui M. de Chambray^ seigneur de Ghantelou, maître d'hôtel de

1. Le Bernin quitta Rome le 29 avril i665. M. Léon Mirot a recueilli et publié quelques documents intéressants sur le voyage de l'artiste en Italie et en France, principalement à Lyon [op. cit., p. 198-203), documents auxquels il faut joindre ceux que Jal a utilisés dans son Dictionnaire critique, à l'article Bernin.

2. Paul Fréart, sieur de Ghantelou — et non de Ghambray, comme Per-

6o CHARLES PERRAULT

Sa Majesté, pour le recevoir, lui tenir compagnie et l'accompagner partout où il iroit. M. de Ghantelou fut choisi parce qu'il sçavoit très-bien l'italien, qu'il avoit été en Italie où il avoit fait amitié avec le cavalier Bernin, et qu'il avoit pour lui une estime au-delà de ce qui se peut imaginer. Le cavalier arriva en France sur la lin du mois de mai, et M. de Ghantelou alla au-devant de lui jusqu'à Juvisi.

On le logea d'abord à l'hôtel de Frontenac % que M. du Metz % intendant des meubles de la Couronne, eut ordre de faire meubler pour lui et pour son fils, et où il établit des officiers pour faire sa cuisine et le servir. Il salua le Roi le 4 juin i665, jour de la Fête-Dieu, et en fut reçu autant bien qu'on le sçauroit imaginer \ Il fit tendre ses desseins dans un cabinet fort propre, où personne n'entroit que lui, M. de Ghantelou et M. Golbert. Quelques personnes de qualité, à qui M. Golbert voulut bien donner ce régal, y furent aussi admises. Au bout de quinze jours ou environ, le sieur Fossier\ qui avoit ordre de fournir

rault le dit à tort, par confusion avec Roland Fréart, — né au Mans le 25 mars 1609, mort en 1694. Lié avec Poussin d'une longue et tendre amitié, il avait été, en 1640 et i643, envoyé en Italie par son cousin Sublet de Noyers, surintendant des bâtiments du roi. Depuis le 2 juin jusqu'au 20 octobre i665, Ghantelou a tenu un journal de son séjour auprès du Bernin, document très précieux que Perrault a connu, comme on le verra ci-dessous, et qui, demeuré longtemps manuscrit, a été publié par Ludovic Lalanne, dans la Gazette des Beaux-Arts (1877-1883, ^«ssim.), et ensuite en tirage à part (i885. Grand in-8°, de 272 p.). G'est sous cette dernière forme que nous le citerons ici.

1. Cet hôtel était alors la propriété de la couronne et le roi plus tard y installa sa suite. Son emplacement devait se trouver parmi les constructions existant à l'intérieur de la cour du Louvre et acquises de divers particuliers en vue de l'agrandissement du palais (L. Mirot, Le Bernin en France, dans les Mémoires de la Société de Vhistoire de Paris, t. XXXI, p. 207, n. i).

2. Gédéon du Metz était alors intendant des meubles de la couronne. Il mourut à quatre-vingt-trois ans, le 4 septembre 1709, président honoraire à la Ghambre des Gomptes et contrôleur général des meubles de France.

3. Pour les détails de cette présentation, voyez le Journal de Ghantelou, p. 14, Mais on n'y trouve rien sur les incidents rapportés plus bas par Perrault,

4. Daniel Fossier, garde du magasin des marbres, qui s'acquittait avec

MÉMOIRES DE MA YIE 6i

au cavalier tout ce qui lui seroit nécessaire pour dessiner me dit que, si je le voulois, il me feroit voir les desseins du cavalier. J'acceptai son offre, et je vis ces desseins. Le lendemain, M. Colbert me demanda si je les avois vus. Dans ce moment je pris le parti sans y avoir songé auparavant de dire que je ne les avois pas vus. Je puis assurer que c'est la seule et la première fois que je n'ai pas dit la vérité à M. Colbert. ce C'est quelque chose de fort grand, me dit M. Colbert. — H y a sans doute des colonnes isolées? lui répondis-je. — Non, me dit-il, elles sont au tiers du mur. — La porte est fort grande ? lui dis-je. — Non, me dit-il, elle n'est pas plus grande que la porte de la cour des cuisines. » Je lui dis encore quelque autre chose de semblable qui alloit à lui faire remarquer que le cavalier Bernin étoit tombé dans les mêmes défauts que l'on reprochoit au dessein de M. Le Vau, et de la plupart des autres architectes ; et ce fut à cette intention que je feignis n'avoir point vu les desseins du cavalier, ces critiques devant avoir bien plus de force, ne l'ayant pas vu, que si je les eusse faites après l'avoir examiné ; outre que je n'aurois peut-être pas osé en dire alors mon avis avec autant de liberté.

Buste du Roi par le cavalier Bernin. — Le cavalier proposa, dès qu'il fut arrivé, de faire le buste du Roi. Il fit parfaitement bien sa cour par cet endroit. On porta chez lui le plus beau bloc de marbre, qu'on pût trouver. Il travailla d'abord sur le marbre, et ne fit point de modèle de terre \ comme les autres sculpteurs ont accoutumé de faire, il se contenta de dessiner en pastel deux ou trois profils du visage du Roi, non point, à ce qu'il

beaucoup de zèle de ses fonctions et pour qui Colbert avait une grande sympathie [Lettres de Colbert^ t. Y, p. 3io).

I. Le 10 juin, Bernin demanda cependant de la terre à modeler, avant d'entreprendre le buste, « afin d'occuper ses gens » (Chantelou, p. 28).

6i CHARLES PERRAULT

disoit, pour les copier dans son buste, mais seulement pour rafraîchir son idée de temps en temps, ajoutant qu'il n'avoit garde de copier son pastel, parce qu'alors son buste n'auroit été qu'une copie, qui de sa nature est toujours moindre que son original.

Portrait du cavalier Bernin. — Avant que de parler davantage de ce buste du Roi, il est bon que je vous fasse le portrait du cavalier Bernin. Sa taille étoit un peu au-dessous de la médiocre, ayant bonne mine et un air fort hardi. Son âge avancé et sa grande réputation lui donnoient encore beaucoup de confiance. Il avoit l'esprit vif et brillant et un grand talent à se faire valoir ; beau parleur, tout plein de sentences, de paraboles, d'historiettes et de bons mots dont il se servoit dans la plupart de ses réponses, dédaignant de répondre simplement à ce qu'on lui demandoit. Il étoit fort bon sculpteur, quoiqu'il ait fait une statue équestre du Roi fort misérable et si peu digne du prince qu'elle représentoit que le Roi lui a fait mettre une tète antique ^ Il étoit médiocre architecte, et s'estimoit extrêmement de ce côté là. Il ne louoit et n'estimoit presque rien que les hommes et les ouvrages de son pays. Il citoit fort souvent Michel-Ange, et on l'entendoit presque toujours dire : Si corne diceva il Michel Angelo Buonarotti^.

Le Roi ne fut pas longtems à s'apercevoir qu'il louoit peu de choses, et Payant dit à l'abbé Butti^ grand par-

I. Cette figure, tout en marbre d'un seul bloc, est au bout de la pièce des Suisses du jardin de Versailles. A la place de la tête de Louis XIV on y a mis une tête de Marcus-Curtius, que M. Girardon, avoit copiée d'après l'antique (note de Patte). Voyez ci-dessous p. 85.

a. Comme disait Michel-Ange Buonarotti.

3. L'abbé Butti était né à Rome. Naturalisé en i654, le roi lui accorda, le 9 novembre de cette année, une pension de -iooo livres sur l'évêché de Carcassonne. Sur sa promesse de résider en France, Butti obtint en 1673, permission de disposer des biens qu'il y pourrait acquérir (Léon Mirot, Le Bernin en France, dans les Mémoires de la société de l'histoire de Paris, t. XXXI, p. 168, no i).

tisan du cavalier, cet abbé eut la hardiesse de dire au roi que c'étoit M. Le Brun qui faisoit courir ce bruit là, parce que le cavalier ne louoit pas ses ouvrages, qui en effet ne valoient rien. J'ai toujours remarqué dans les Italiens un grand acharnement sur M. Le Brun. J'en rapporterai dans la suite plusieurs exemples et dirai seulement ici que c'est une marque bien assurée qu'ils regardoient M. Le Brun comme un des plus grands hommes qu'il y ait jamais eu pour la peinture.

Revenons au buste du Roi \ Le cavalier y réussit heureusement quoiqu'il y ait plusieurs défauts. Le front est trop creux et diminue quelque chose de la belle physionomie du Roi. M. Varin^ fut le premier qui s'en aperçut, ou du moins qui osa le dire. Le nez est un peu trop serré, et l'écharpe, à laquelle on donne tant de louanges, n'est pas bien entendue. Comme elle enveloppe le bout du bras du Roi, ce ne peut être qu'une écharpe qu'on a mise sur le buste du Roi, et non pas l'écharpe qui étoit sur le corps du Roi quand on a fait son buste, parce que cette écharpe alors n'environnoit pas son bras de la manière qu'elle l'environne.

Dei^is pour le bâtiment du Louvre fait par le cavalier Bernin. — Pendant qu'il travailloit à ce buste, on disposoit toutes choses pour l'exécution de son dessein pour le devant du Louvre. Il fit un devis, le plus ample qu'on ait jamais fait et le plus rempli de précautions inutiles, qu'il falloit cependant regarder comme des effets d'une prudence consommée. Il fit venir de Rome des Murateurs^ \ c'est ainsi qu'on nomme là ceux que nous appe-

Page 1