DE LA SLRETÉDA^NS LA SOCIÉTÉ
Elle consiste non-seulement à garder avec une inviolable fidélité les secrets qui nous sont confiés , mais à ne rien répéter de ce qui se dit dans une société un peu particulière , c'est-àdire de gens qui vivent souvent ensemble ; et même, si dans un cercle nombreux quelqu'un disait quelque chose d'inconsidéré, ou une méchanceté sur une autre, on ne doit ni citer la chose en nommant la personne, ni même citer le propos sans nommer. Si ce propos fait du bruit, et que, sachant que vous étiez présents quand il a été tenu, on vous interroge, il faut absolument refuser de répondre, et dire que vous ne voulez point être mêlés dans des tracasseries, et que par conséquent vous ne répondez |)oint à de pareilles questions. Si vous voyez des trahisons ou des perfidies, il faut n'y tremper en rien , les détester au fond
du cœur, mais ne point vous mêler de faire avertir ceux que l'on trompe , à moins que ce ne soient des personnes qui vous seraient extrêmement chères ; sans cela , croyant rendre des services , vous l'eriez mille tracasseries. Ou ne peut avoir de sûreté dans la société quand on est ou bavard , ou moqueur, ou médisant, parce que le bavard, afin de parler, dit mille choses inconsidérées et compromet tout le monde ; que le moqueur, pour faire une mauvaise plaisanterie , fait souvent des méchancetés et des indiscrétions ; et que le médisant répète le mal qu'il sait des autres , ce qui est très-condamnable et trèshaïssable , et que de plus , même sans le vouloir, il calomnie fréquemment en répétant le mal qu'on lui a dit, qui est toujours exagéré, et très-souvent faux.
Souvent, dans des moments d'humeur, il arrive qu'on parle légèrement des gens qu'on aime le mieux ; cela est excessivement condamnable , et j'espère que cela ne vous arrivera jamais ; mais il faudra l'excuser dans les autres , surtout quand vous serez sûrs qu'ils ont im bon cœur ; de manière que, si des personnes que vous aimeriez , et qui seraient aussi unies entre elles, avaient en votre présence de ces torts, vous feriez trèsmal de les en avertir réciproquement ; il faudrait au contraire les adoucir et employer votre crédit auprès d'elles à prévenir une brouillerie , et faire tout ce que vous pourriez pour les rapprocher et les réunir, en leur cachant tout ce qui pourrait les aigrir l'une contre l'autre. Voilà comme il faudra vous conduire constamment , surtout dans l'intérieur de votre famille , avec vos frères, votre sœur et vos belles-sœurs, etc. Quand vous verrez quelque froid entre eux, ce qui, j'espère cependant, n'arrivera point , mais est possible , il faudra ne prononcer que des paroles de paix et de conciliation , et ne pas dire un seul mot qui pût aigrir. On doit se conduire ainsi dans une société intime avec ses amis , à plus forte raison avec ses frères et sœurs ; ce devoir alors est encore plus sacré. Il y a encore une chose qui ôte beaucoup de discrétion , et par conséquent
du sûreté dans la société : c'est la sotte vanité de vouloir paraître instruit de tous les secrets des personnes avec lesquelles on vit. Il n'y a cependant rien de si sot , et qui tasse autant mépriser, que de trahir un secret, pour faire voir qu'on le sait. Il faut aussi, pour être sur dans la société, se préserver d'une curiosité frivole, qui d'ailleurs marque toujours peu d'esprit. Ces gens qui veulent savoir tout ce qui se passe et connaître toutes les petites intrigues sont très-oisifs et passent dans la société pour des esprits dangereux.
Vous voyez qu'il faut posséder beaucoup de qualités pour avoir de la sûreté dans la société ; aussi la société fait-elle un si grand cas de cette vertu qu'elle compte pour rien toutes les autres vertus sans celle-là. Et rien n'est plus naturel, puisqu'cn effet il n'y a point de vertu dont la société retire autant d'avantages. Ainsi, efforcez-vous donc de l'acquérir dès à présent, et de vous corriger de tous les défauts qui vous empêcheraient de l'avoir.
Je fus , dans ce temps , l'objet de folies qui m'excédèrent. L'abbé Mariotini , comme je l'ai dit , donnait tous les jours , après le dîner, une leçon d'italien à mes élèves ; un jour, àSaint- Leu, au lieu de les suivre après la leçon , il resta seul avec moi. Suivant ma coutume j'écrivais; il s'approche de ma table. Je lui demande ce qu'il veut ; et, sans nulle préparation, il se jette à mes genoux et me fait la déclaration d'amour la plus formelle et la plus ridicule. Dans ce moment le vannier avec lequel je faisais des pauiers entre et le voit dans cette situation ; il sortit précipitamment , et tout le monde dans la maison sut cette aventure. Je lui écrivis le jour même pour lui dire que je le priais de demander sa démission : c'était la manière la plus honnête de le renvoyer. Il me répondit, en italien, une
lettre remplie d'extravagances , d'amour et de menaces. II se mit au lit, en se disant fort malade ; il eut en eflct la fièvre et la jaunisse. 11 resta dans sa chambre trois semaines , au bout desquelles , sur la fin d'octobre , nous retournâmes à Paris. Alors, sans parler de sa folie, il fit à INI. le nonce de telles plaintes de la manière dont je l'avais traité que cet ambassadeur, M. Doria, m'écrivit pour m'en faire des reproches. Je le fis prier de vouloir bien m'accorder un moment d'audience ; il vint à Belle-Chasse. Je lui contai la chose ; je lui montrai la première lettre de l'abbé Mariotini, et cinq ou six autres du même genre qu'il m'avait écrites depuis. Le nonce fut confondu de cet excès d'emportement et d'impudence. Il me dit qu'il allait renvoyer cet extravagant en Italie. J'en fus ainsi débarrassée ; mais cette histoire me força d'écrire une quantité de lettres, d'en lire, d'avoir une infinité d'ennuyeuses explications, de chercher un autre aumônier et un autre maître d'italien ; enfin de perdre un temps énorme, chose qui m'a toujours désolée.
Au lieu de retourner en Italie, l'abbé Mariotini passa en Angleterre ; il y fit un libelle contre moi, intitulé : la Comtesse de Genlis dévoilée, avec la traduction anglaise en regard. Il n'attaquait point ma réputation dans cet écrit ridicule, qui était uniquement rempli de déclamations véhémentes contre mon caractère impérieux &i furibond. Il revint depuis eu France ; il y tomba dans la misère, et il mourut aux Incurables, deux ans avant mon retour à Paris.
Je ne fus pas heureuse en maîtres d'italien; il me fut impossible d'en trouver un ecclésiastique. Il me fallut deux personnes pour remplacer l'abbé Mariotini ; je pris pour aumônier M. l'abbé Faniin , ecclésiastique estimable et d'une très-agréable société ; et pour maître d'italien INI. de la R***, qui me fut vivement recommandé. J'en fus très-contente pendant deux ou trois ans. Au bout de ce temps, étant à Saint-Leu, un soir, après la leçon des princes, il resta dans ma chambre, et, au bout de quelques
minutes, il vint se jeter à mes pieds en fondant en larmes. Cette action me rappela si vivement l'abbé Mariotini que je restai pétrifiée. Mais M. de la R*** me causa un autre genre de surprise. 11 me dit que, dévoré de remords , il voulait m'ouvrir son cœur, et qu'il était le plus grand des scélérats ; ce qui me fit une peur épouvantable. Je le questionnai eu frémissant , et il m'avoua, avec des sanglots véritablement convulsifs , qu'il était un moine apostat. 11 avait chez lui une femme qui passait pour être la sienne et qui portait son nom. Il me demandait d'intercéder auprès de M. le nonce pour obtenir sa réconciliation avec l'Église, se soumettant d'avance à la pénitence qui lui serait imposée. Je fis ce qu'il souhaitait. I\l. le nonce eut la bonté de faire, à cet égard, ce qu'on pouvait raisonnablement désirer. iM. de la R*** retourna sur-le-champ en Italie, pour aller se remettre dans son couvent, auprès de >'aples.
M. Mérys, que j'aimais pour son beau talent et pour son amabilité particulière, eut la même folie que l'abbé Mariotini ; mais du moins, en le disant aux autres, il ne me la déclara jamais. Elle me causa beaucoup de gêne, mais j'eus l'air de l'ignorer, et je tolérai son humeur continuelle et ses susceptibilités. J'ignorais qu'il passait une partie des nuits dans mon grand corridor, où je ne pouvais entendre marcher, parce qu'il y avait un tapis. INIa chambre avait trois portes : l'ime , donnait à droite , dans celle de Mademoiselle ; l'autre, à gauche , dans celle de Paméla , et la troisième dans le corridor. J'avais fait condamner celle-là, et, en outre, pour ôter le bruit, j'avais fait mettre une porte battante et remboinrée du côté du corridor. M. Mérys se mettait entre ces deux portes pour écouter ce qu'il pouvait entendre dans ma chambre quand tout le monde était couché. Communément je jouais de la guitare pendant une demi-heure, ensuite je parlais tout haut, et toute seule, suivant ma très-ancienne coutume. Je composais des espèces de petits romans que je mettais en conversations; et, comme j'avais le talent de prenlre toutes
sortes de voix différentes, je l'employais quand je faisais parler mes personnages imaginaires, ce qui donnait à mes scènes et à mon oreille une illusion ravissante. .M. Mérys, derrière la porte battante, qui ne perdait pas un seul mot de ces dialogues, les prit pour une réalité , et la chose lui parut si extraordinaire qu'il lui fut impossible de ne pas la confier à deux ou trois personnes. De confidence en confidence, le bruit se répandit que je donnais asile et que je cachais à Saint-Leu une jeune personne que ses parents voulaient forcer à épouser un monstre, dont elle m'avait conté les choses les plus étranges et les plus épouvantables. On ne pouvait comprendre dans quel endroit il m'était possible de la cacher dans le château ; on s'épuisait vainement en conjectures pour le deviner ; mais on s'accordaità dire qu'il était certain que, toutes les nuits, j'avais des entretiens avec elle jusqu'à trois heures du matin. Cette singulière histoire circula dans le monde et parvint jusqu'à M. le duc d'Orléans , qui vint exprès à Saint-Leu pour m'en parler. J'éclatai de rire, et je n'eus pas de peine à le dissuader. On trouvera sans doute que ces entretiens imaginaires étaient une véritable folie ; je l'avouerai moi-même , mais en même temps je puis assurer qu'ils m'ont procuré les plus beaux moments de ma vie et les plus grandes consolations ; ils étaient pour moi d'une illusion si parfaite qu'ils valaient la réalité. Je me créais ainsi des amis dont je n'étais jamais mécontente, et qui me dédommageaient des injustices et de l'ingratitude. Ceuxlà m'ont suivie partout, et, n'ayant pu trouver un bonheur réel, j'ai su du moins employer la vivacité de mon imagination à m'en former un idéal ; mais ce bonheur ne fut jamais parfait, et ne pouvait l'être. Cet usage d'une imagination si flexible et si mobile ne fut point coupable , il fut mal dirigé ; il aurait fallu consacrer entièrement à la religion cette faculté, sans y mêler des illusions romanesques et terrestres. Au lieu de révet' il fallait méditer, et j'aurais aloi^ reçu du Ciel toutes les lumières et toutes les consolations qui m'étaieJit si nécessaires.
Plusieurs années avant la Révolutionne repoussai un honneur que l'on voulait me faire, dont je me trouvais tout à fait indigne. M. le marquis de Yillette fit, dans son château de Ferney, une espèce de temple , construit pour renfermer le cœur de M. de Voltaire ; il imagina d'en décorer l'intérieur des portraits gravés des personnages célèbres, hommes et femmes, que ^I. de Voltaire avait honorés de son amitié ; en conséquence il envoya un dessinateur chez toutes ces personnes, pour prendre leurs profils d'après nature. IM. de Villette m'envoya ce dessinateur, avec une lettre extrêmement flatteuse, dans laquelle il m'annonçait qu'il m'avait réservé une place dans le cœur de M. de roltaire. On imagine bien que je ne donnai point de séance ; je fis une réponse pleine de modestie, dans laquelle je reconnaissais hinnble?nen( qne je n'avais aucun droit qui put me faire prétendre à cette faveur. M. de Yillette me trouva fort ridicule; il se plaignit de ma lettre, je me moquai de la sienne , et je n'ai jamais conçu comment il avait pu faire une telle proposition à ime personne dont les principes étaient déjà si connus. II est vrai que je n'avais pas encore publié .-idéle et Théodore ; mais le Théâtre d'éducation , donné tout entier, faisait assez connaître mes opinions et mes principes religieux.
M. Chénier, après avoir donné aux Français une tragédie d'.-/zemirc, qui ne réussit pas, fit des couplets très-galants pour ma fête, et , à un petit spectacle de cette fête, placé auprès de moi, et me parlant tout bas, sa galanterie devint de si mauvais ton, etles expressions de ce qu'il appelait sonadmiration passionnée si impertinentes, que je fus obligée de la réprimer par tout le dédain qu'on peut montrer. Furieux, il me fit cette réponse, à laquelle je ne change rien ; « fous avez raison, je ne suis ni
un grand seigneur, ni un duc. — Eu effet, lui répliquai-je, il u'y en a poiut d'assez mal élevés pour s'exprimer avec si peu de délicatesse. » Et je lui tournai le dos. De ce moment il me jura une haine éternelle, mais il la dissimula jusqu'à la Révolution ; il continua à venir chez moi ; j'eus l'air d'avoir parfaitement oublié la petite scène dont je viens de rendre compte.
Lorsqu'au commencement de la Révolution il fit paraître un pamphlet fort violent , et qui était d'un bout h l'autre grossièrement insultant pour la noblesse, je lui fis fermer ma porte; il revint trois fois , mais sans entrer, et je ne l'ai pas revu depuis. Quand il donna son Charles IX, je fus trèscurieuse de voir cette pièce , dans laquelle il a si indignement calomnié les personnages historiques, entre autres le cai*dinal de Lorraine, qui fait jurer sur la sainte hostie que Ton commettra les assassinats qu'il ordonne ! Ce crime extravagant, de l'invention de M. Chénier, fit tout le succès de la pièce. 11 est permis, dans les tragédies, les poèmes et les romans, d'embellir les personnages historiques que Ton met en scène, mais il ne l'est pas de leur attribuer des forfaits qu'ils n'ont pas commis. Calomnier leur mémoire est un crime plus lâche encore que celui de profaner leurs tombes. Je menai mes élèves à la première représentation de cette pièce ; comme ce n'était pas le jour de notre loge, j'en avais loué une qui était fort en vue. A la scène exécrable du serment, je me levai et j'emmenai mes élèves. Cette action ne pouvait manquer d'être fort remarquée ; on en parla beaucoup ; elle mit le comble à la haine envenimée que me portait M. Chénier, et qu'il a conservée dans toute son énergie (1).
11 a eu le tort beaucoup plus grand de laisser périr son malheureux frère, qu'il aurait pu sauver en employant tout son crédit durant le règne de la Terreur ; on a même dit générale-
(I) Jusqu'à sa mort.
{Note de l'auteur. )
ment qu'il avait participé à sa coiidamuation, ce que je ue puis croire ; mais cette odieuse imputation fut accréditée par son silence dans ce temps , car il aurait pu alors sans danger s'en justitier hautement. Cette horrible exagération d'une mauvaise action donna lieu à une anecdote très-vraie et très-curieuse. La célèbre actrice, mademoiselle Dumesnil, existait encore à cette époque , mais elle était très-vieille et très-inGrme. M. Giénier ne l'avait jamais vue, et, sans se faire annoncer, il se rendit un matin chez elle ; il la trouva dans son lit, et si souffrante qu'elle ne répondait rien à tout ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant IM. Chénier la conjura de lui dire uniquement un vers, un seul vers de tragédie, afin, ajouta-t-il, qu'il pût se vanter de l'avoir entendue déclamer, et mademoiselle Dumesnil, faisant un effort sur elle-même, lui adressa ce vers de l'un de ses plus beaux rôles :
« A pprocliez- vous, Héron, el prenez voire place. »
Ce ne fut qu'à Belle-Chasse que j'eus des liaisons avec madame Necker, et , avant la Pvévolution, elle me prévint , m'écrivit les lettres les plus obligeantes et vint me voir. Elle m'amena sa fille, qui n'était point encore mariée, et qui avait seize ans. Jladame Kecker l'avait foi't mal élevée, en lui laissant passer dans son salon les trois quarts de ses journées, avec la foule des beaux esprits de ce temps, qui tous entouraient mademoiselle ^'ecker ; et tandis que sa mère s'occupait des autres personnes, et surtout des femmes qui venaient la voir, les beaux esprits dissertaient avec mademoiselle ISecker sur les passions et sur l'amour. La" solitude de sa chambre et de bons livres auraient mieux valu pour elle. Elle apprit à parler vite et beaucoup sans réfléchir , et c'est ainsi qu'elle a écrit. Madame Necker était une personne vertueuse , calme , sèche et corn-
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passée, saus imagination; elle avait pris de ses liaisons avec M. Thomas un langage emphatique qui contrastait i-ingulièrement avec la froideur de ses sentiments et de ses manières; elle était étudiée en tout ; elle se composait un rôle pour toutes les situations , pour le monde et pour le commerce intime de la vie; elle le dit elle-même dans ses Sourenirs. Elle y donne des règles sur la manière dont on doit causer tète à tête avec son amie. Au reste, avec ces préparations, elle était toujours égale , obligeante , et même, ne calculant que sur l'amourpropre des autres, elle était constamment louangeuse à l'excès. Voici une anecdote curieuse sur madame Necker que je tiens de l'homme du monde le plus incapable de faire un mensonge, le marquis de Chastellux. Dînant chez madame Necker, il arriva le premier, et de si bonne heure que la maître?S3 de la maison n'était pas encore dans le salon. En se promenant tout seul, il aperçut à terre, sous le fauteuil de madame Necker, un petit livre ; il le ramassa et l'ouvrit ; c'était un petit livre blanc, oqui contenait quelques pages de l'écriture de madame iVecker. Il n'aurait certainement pas lu une lettre ; mais, croyant ne trouver que quelques pensées spirituelles , il lut sans scrupule : c'était la préparation du dîner de ce jour, auquel il était invité ; madame Necker l'avait écrite la veille. Il y trouva tout ce qu'elle devait dire aux personnes invitées les plus remarquables ; son article y était, et conçu dans ces termes : Je parlerai au chevalier de Chasteliux de la Félicité publique (l) et àH Agathe (2). Madame Necker disait ensuite qu'elle parlerait à madame d'Angevillers mr Vamour^ et qu'elle élèverait une discussion littéraire entre MM. IMarmontel et de Guibert. Il y avait encore d'autres préparations que j'ai oubliées. Après avoir lu ce petit livre, M. de Chasteliux s'empressa de le remettre sous le fauteuil. Un instant après, un valet de chambre vint dire que ma-
(1) La Félicité publique, ouvrage du chevalier de Chaslellux.
(2) Une jolie comédie de lui, qui n'a jamais été imprimée.
{A'oles de l'auleur.)
dame Keckor avait oublié, dans le salon, ses tablettes ; il les chercha et les lui porta. Ce dîner fut charmant pour 'SI. de Chastellux, parce qu'il eut le plaisir d'entendre madame Necker dire, mot à mot, tout ce qu'elle avait écrit sur ses tablettes (1).
M. >ecker, qui a mis tant de pompe et de morgue dans ses écrits, avait beaucoup plus de naturel dans sa conversation. Il devait à sa ligure, courte, massive et commune, un air de bonhomie qui , joint à une conversation spirituelle, et en général un peu caustique, lui donnait quelque chose d'original. Il avait beaucoup d'esprit, et il aurait été un bon écrivain s'il ne se fût pas formé à l'école emphatique de M. Thomas. La noblesse naturelle de ses sentiments l'aurait rendu l'homme le plus distingué si elle n'eût pas été ternie par l'ostentation et par tous les ridicules que peuvent donner un orgueil et des prétentions sans mesure. J'ai dîné deux fois chez madame îsecker; elle venait souvent à Belle-Chasse. Je n'ai jamais demandé un seul service à !SI. Necker, mais je me passionnai pour son Compte rendu, et lorsque M. iSecker fut exilé, avec ordre de ne s'établir qu'à quarante lieues de Paris au plus près, M. de Sillery m'autorisa à lui offrir , pour un an, la terre de Sillery. 11 ne l'accepta point, parce qu'il obtint la permission de se fixer à Saint-Ouen ; mais cette offre valait bien un souvenir. Lorsque, depuis, j'ai été fugitive en Suisse, je n'écrivis point à madame Necker; néanmoins elle ne pouvait ignorer ma situation, et, à sa place, j'aurais cru devoir quelques marques d'intérêt à une personne qui m'en avait donné une si peu équivoque.
J'ai beaucoup critiqué madame de Staël, leur fille, dans mes ou\Tages, mais uniquement sur des principes qu'elle a jugés elle-même répréhensibles, puisqu'elle en a fait depuis une sin-
(I) L'anecdote est piquante, mais est-elle exacte? et, le fùt-elle, le plus à blâmer en tout ceci ne serait-il pas M. le marquis de Cliastellux ? Dans une société si jalouse des convenances, ne venait-il pas de commettre ce qu'il serait indulgent d'appeler une indiscrétion?
( I\'ote du nouvel éditeur. )
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(•ère abjuration ; mais, loin d'avoir jamais attaqué sa personne et ses talents, j'ai toujours trouvé un grand plaisir à lui rendre une entière justice, et même à conter plusieurs traits de sa vie qui n'étaient pas connus , et qui honorent également son unie et son caractère.
J'éprouvai à Belle-Chasse, durant l'éducation, comme je l'ai dit, une suite de contrariétés ; mais j'étais parfaitement heureuse dans toutes les choses essentielles : mes élèves étaient dociles et charmants , leur éducation était généralement admirée, leurs progrès me récompensaient de tous mes soins. Je désirais que les princes apprissent le grec ; ils n'en avaient nulle envie , et je ne voulais pas les y forcer. Je pris un maître pour moi; ils me virent avec admiration lire les caractères grecs. J'affectai un grand enthousiasme pour le grec , et au bout de six semaines ils me demandèrent mi maître. Alors j'attachai à leur éducation un excellent helléniste , et un homme aussi vertueux qu'instruit, M. Le Coupey. J'en restai à mes racines grecques, qui m'ont servi pour la botanique et pour la connaissance des étymologies des mots de notre langue. Bles élèves apprirent parfaitement le grec, et dans ma chambre.
Ce fut à Belle-Chasse que m'arrivèrent les événements les plus brillants de ma vie, les mariages de mes deux fllles. Ce fut madame de Pont, intendante de Moulins, une de mes amies, qui me donna l'idée du mariage de la seconde. M. de Genlis n'avait point encore hérité de madame la maréchale d'Estrée ; ses dettes l'avaient forcé de vendre la terre de Sissy. Les grâces que j'avais obtenues au Palais-Royal pour le mariage de ma fille aînée m'ôtaient la possibilité d'en demander de nouvelles pour celui de la seconde. Ainsi je ne pouvais espérer de lui faire faire un bon mariage, et c'était pour moi le sujet d'une inquiétude continuelle. Madame de Pont me conseilla de pro-
fiterde l'aniitie que madame de^Moutesson avait pour M. le vicomte do ^'aleuce, amitié qui l'engagerait facilement à lui douncr ma fdle en mariage et à la doter. Madame de Pont se chargea de lui eu parler, et, comme elle l'avait prévu, ma tante , qui n'aurait pas fait la moindre chose pour tout autre mariage, fit pour celui-ci au delà de tout ce que nous avions imaginé. Il fut convenu qu'elle prendrait ma fille chez elle. Pulchérie fut mariée, par l'évêque de Commge , dans la chapelle de la maisou de ma tante, et, quelques jours après, elle l'emmena à sa terre de Sainte-Assise. ]\I. de Valence avait vingt-neuf ans, ma lille eu avait dix-sept ; sa figure était charmante , son cœur e.xcellent, ses principes aussi purs que son âme. Elle avait de l'instruction, des talents ; elle peignait les fleurs, la nuniature, faisait des camées charmants ; elle lisait tout haut avec une perfection rare la prose et les vers ; il y avait dans son esprit uu mélange de finesse et de délicatesse qui lui a donné par la suite un charme particulier dans la société \ enfin, corrigée de l'excès de vivacité qu'elle avait montré dans son enfance, elle était devenue aussi douce, aussi facile à vivre, qu'elle était naturellement bonne, obligeante et sensible. Voilà ce qu'elle était quand je me séparai d'elle, et ce qu'elle est toujours à mes yeux. J'ai toujours été ambitieuse pour ceux que j'ai aimés ; c'est une nianièrt- moins répréhensible de l'être , mais elle est toujours blâmable, et surtout quand il s'agit du bonheur de ses enfants. Je dois ajouter ici, comme mère et comme écrivain parfaitement véridique , que ma fille porta , à son début dans le monde , les sentiments et les principes les plus parfaits; elle donna promptement, après son mariage, une preuve de la générosité de son âme. M. de Valence fit une perte considérable au jeu, et, pour l'empêcher de recourir à madame de Montesson, comme il l'avait déjà fait tant de fois, elle lui donna d'ellemême tous ses diamants : elle en avait reçu, à son mariage, de forts beaux de M le duc d'Orléans. M. de Valence les vendit et paya sa dette, et jamais, depuis, madame de Valence
n'a demandé cette somme, qui ne lui a point été rendue. Te pourrais citer d'elle une infinité de traits aussi généreux.
Je dois ici réfuter une histoire très-scandaleuse et très- fausse qu'on fit dans le temps sur madame de IMontesson, au sujet du mariage de ma fille ; cette calomnie fut généralement répandue, on la trouve imprimée dans plusieurs libelles; la voici. On conta qu'un jour M. le duc d'Orléans, que l'on croyait absent, entra inopinément dans le cabinet de ma tante et trouva ^I. de Valence à ses pieds , et que ma tante sans émouvoir , et avec une présence d'esprit admirable , dit au prince, en montrant M. de Valence : « Il me demande instamment, comme vous voyez , la main de ma nièce. » On prétendit que cet incident fut la seule cause du mariage de ma fille ; je puis certifier que cette anecdote est de pure invention et dénuée de tout fondement.
A la mort du vieux duc d'Orléans , je demandai au prince son fils, pour mon frère , la plus belle place, du Palais-Royal, celle de chancelier, et j'y étais autorisée par le service immense que mon frère lui avait rendu. Deux ans avant la mort du vieux duc d'Orléans, jM. le duc de Chartres se trouva dans un tel embarras d'affaires que je le vis au désespoir, parce que ses gens d'affaires lui avaient dit qu'il ne pouvait éviter de faire banqueroute à ses créanciers. Dans cette extrémité, je lui proposai de consulter mon frère, qui, par ime heureuse spéculation, empêcha la banqueroute , paya toutes les dettes , donna de l'argent comptant (1). Tout cela fut imaginé, arrêté et conclu avec une extrême promptitude. Mon frère refusa tout salaire, toute récompense, et se borna à demander vaguement la protection du prince ; ainsi la place de chancelier lui était bien due. Cependant (chose qui me blessa profondément) ce ne fut pas
(I) En prenant sur le jardin du Palais-Royal pour bâtir les boutiques et les galeries qu'on y voit aujourd'hui ; ce qui valut des sommes immenses.
{?iole de l'a II leur.)
sans peine que je l'obtins. C'était la première grâce que je demandais à jNI. le duc d'Orléans ; cette grâce n'était qu'une justice, et pour l'obtenir Je fus obligée de menacer très-sérieusement ^I. le duc d'Orléans de quitter l'éducation de ses enfants et de me retirer. Enlin mou frère eut cette place, et, par l'opération des boutiques du Palais-Koyal, il augmenta considérablement les revenus de M. le duc d'Orléans, et en tout, pendant le temps de son administration, il arrangea les affaires de Son Altesse avec autant d'intelligence et de talent que de probité. Ce fut encore à Belle-Chasse que M. de Genlis, après le mariage de sa seconde fille , hérita de madame la maréchale d'Estrée. Tout le monde croyait et nous ne doutions pas que, malgré la dernière volonté de son père, la maréchale d'Estrée ne laissât tout son bien à mon beau-frère, qui lui faisait, amsi que ma belle-sœur, la cour la plus assidue , tandis que M. de Genlis et moi ne la voyions que très-rarement. Elle mourut subitement d'apople\ie, comme toutes les personnes du nom de Louvois. On ne trouva point d'abord de testament ; alors la succession eut été partagée entre des collatéraux , ce que l'on crut pendant trois jours. Durant ce temps, on faisait publiquement l'inventaire des meubles. On allait vendre un grand secrétaire, lorsque Tacquéreur, en l'examinant et le touchant , fit partir un ressort qui découvrit un petit recoin dans lequel on vit un portefeuille de velours bleu, brodé d'or. On ouu'it le portefeuille, et l'on y trouva le testament qui instituait AI. de Genlis légataire universel. On l'envoya chercher pour lui apprendre cet événement, dont il vint sur-le-champ m'instruire à Belle-Chasse. Se trouvant tout à coup possesseur de plus de cent mille livres de rente, sans compter les bijoux, les diamants et le mobilier, il m'offrit et me pressa de quitter Belle-Chasse et de reprendre ma place naturelle , qui était avec lui. C'était mon devoir, mais je voulais finir ce que j'avais commencé; j'étais attachée à mes élèves; il me paraissait ignoble de les quitter parce que je devenais riche. Mon amour-propre ne
supportait pas ridée qu'uu gouverneur et une gouvernante, eu terminant leur éducation , m'en enlèveraient tout l'honneur. Ainsi, malgré les instances de M. de Geulis, je i)ersistai dans une résolution qui m'a coûté bien cher. Si j'eusse rempli mon véritable devoir, qui était de me réunir à lui , surtout quand il me le demandait et le désirait si vivement, j'aurais pu facilement par la suite l'engager à quitter la France quand je la quittai moi-même ; il pouvait , à cette époque , sans aucune difficulté , emporter au moins une centaine de mille francs ; nous aurions vécu paisiblement dans les pays étrangers, et il n'aurait pas péri sur un échafaud ! Cette pensée terrible est pour moi la cause d'un remords éternel ; depuis sa mort elle ne m'a jamais quittée; je l'ai exprimée dans mon ouvrage intitulé les Parvenus. Le journal A' Édélie, écrit dans la vallée de Josaphat, en parlant d'une situation semblable, ne peint rien que je n'aie ressenti. Combien de fois j'ai pensé depuis qu'il n'est rien de plus beau que le devoir ; que les actions qui paraissent les plus nobles et les plus généreuses, qui empêchent de le suivre, ne sont que des torts réels ou des illusions de la vanité!...
M. de Genlis fit sur-le-champ un digne emploi de sa fortune inattendue, et assura à son frère, qui était ruiné, quinze mille livres de rente, réversibles sur la tête de sa femme , et qui étaient si bien assurées que l'un et l'autre en ont joui jusqu'à leur mort ; ce qui était d'autant plus louable de la part de M. de Genlis que jamais son frère , avant sa ruine, ne lui avait rendu un service d'argent, et que même, pendant les trois années que . nous avons passées à Genlis , mon mari lui paya une pension. Peu de temps après son héritage , M. de Genlis prit le nom de marquis de Sillery.
J'avais toujours eu un désir passionné de faire un petit voyage en Angleterre ; enfin j'y cédai un peu avant la Révolution. C'est
la seule fois que je me sois séparée de mes élèves durant leur éducation, et ce ne fut que pour six semaines. Je les laissai tous à Sainl-Leu. Ma mère voulut bien me remplacer auprès de Mademoiselle ; M. Lebrun et M. l'abbé Guyot me remplacèrent auprès des princes. I\Ion voyage en Angleterre fut excessivement brillant. ]SulIe femme ne pouvait entrer dans la chambre des Communes ; cette chambre , par un arrêté particulier, m'accorda la permission d'assister à une séance. Je n'eus pas la permission d'y mener avec moi une autre femme ; ce fut milord Inchiquin qui m'y conduisit. On ne jouait point la tragédie l'été ; ou donna pour moi une représentation d'Hamlef. Le récit de toutes ces choses fut mis dans tous les papiers anglais, avec les réflexions les plus obligeantes pour moi. Ou inséra aussi dans ces papiers une infinité de vers faits pour moi, entre autres une belle ode par M. Hayley, et qui se trouve dans ses oeuvres. Je reçus des marques d'intérêt et d'estime des personnages les plus distingués de l'Angleterre, entre autres dejNOL Fox, Sheridan, Hayley, lord Manslield, lady Stormont, la duchesse de Devonshire, M. Swinburne , jMM. Paradice et Planta , directeurs da jMuséum ; le chevalier et lady Hume , }il. Burke, lady Harcourt, monsieur et mademoiselle >yilkes, miss Burney, auteur de Cecilia; lord William Gordon, etc., etc., toutes personaes avec lesquelles je n'avais jamais eu le moindre rapport avant mon voyage. Je ne fis point mettre toutes ces choses dans nos papiers français ; je ne les mandai même pas à mes amies : je me contentai de les écrire dans mou journal. Il est vrai que je fus, dans ce voyage, tellement livrée à la société que j'écrivis bien peu de lettres ; toutes mes heures étaient employées en courses, en visites et eu fêtes. Le prince de Galles, dont toute la maison était partie pour Britelstoue (1), eut la bonté de m'envoyer lord Gordon, que je ne connaissais pas, pour m'inviter, chez ce même lord Gordon , à une fête
(l) Que l'on prononce et que souvent même on écrit Briglilon.
( Note de l'auteur.)
240 MEMOIUES
qu'il ne pouvait me donner cliez lui. J'y allai. La fête fut charmante, et le prince rempli de grâce pour moi. Il avait alors une très-belle figure, et le sourire le plus agréable que j'aie jamais vu, chose qui a toujours eu pour «noi un charme particulier. Le fameux M. Burke, que je ne connaissais que de réputation, quitta sa maison de campagne pour venir me prendre à Londres, enm'offrant de me mener voir l'Université d'Oxford, en m'arrétant trois jours à sa maison de campagne, qui était sur la route. J'y consentis. Dans cette course, nous nous arrêtâmes d'abord chez la duchesse de Portland, qui se trouvait sur notre chemin. C'est elle qui jadis avait donné un asile à J .-J. Rousseau , qui ensuite se brouilla très-injustement avec elle.
Au moment où nous arrivâmes, on nous apprit que la duchesse était à la mort; elle mourut dans la nuit, mais on nous ouvrit son parc, oii nous nous promenâmes trois heures ; il était superbe ; on y trouve une chose très-curieuse, les restes de fortifications très-bien conservées d'un camp danois. Je passai trois jours trèsagréables chez M. Burke ; je vis là M. AVindham, qui a été si célèbre depuis ; il était de la société la plus douce et la plus aimable^ j'y vis aussi le chevalier Reinolds, le meilleur peintre de portraits de l'Angleterre. M. Burke me conduisit à Oxford, où nous passâmes deux jours. J'admirai dans la chapelle du Christ les beaux vitraux peints nouvellement alors par Reinolds ; il y avait représenté l'Espérance d'une manière ingénieuse ; elle était vue par derrière, la tête élevée vers les cieux, et les bras tendus vers des nuages. Il y a im vague dans cette idée qui convient parfaitement au sujet.
De retour à Londres, je reçus un message de la reine , qui m'envoya M. Duluc (l) , son lecteur, pour m'iuviter à aller a
fI)Auteur (le plusieurs ouvrages scientifiques très estimés. On sait qu'en général la place de lecteur chez les princes n'est guère qu'un titre lionorilique; mais la reine d'Angleterre avait beaucoup d'instruction, elle aimait véritablement la lecture, de sorte qu'à Windsor, où cette princesse
VViudsor, où elle passait l'été ; c'était une fort grande dinstinctioD, car elle n'y recevait jamais d'étrangères. Je dînai à Windsor chez madame de Lalitte, sous-gouvernante des princesses , avec laquelle j'avais eu un commerce de lettres, parce qu'elle m'avait envoyé un petit ouvrage d'elle ( des Entretiens d'une Couvei'nante avec ses élèves)^ dont, à sa prière, j'ai été l'éditeur, et auquel j'ai fait une préface. J'eus une audience particulière de plus de deux heures avec la reine ; il ne s'y trouva que les princesses, ses filles , et sa dame d'honneur, lady Penbroke , qui me présenta , et que j'avais beaucoup vue jadis à l'Ile-Adam. La conversation fut très-animée ; je trouvai la reine également obligeante et spirituelle ; je fus surtout charmée de la princesse royale, qui a été depuis reine de Wurtemberg. La reine eut la bonté de m'envoyer une corbeille remplie de superbes ananas, et, sachant que j'aimais la botanique, elle me fit dire qu'elle avait fait donner l'ordre à M. Iton, jardinier de ses jardins de Kew, de me laisser cueillir toutes les plantes que je voudrais mettre dans mon herbier, et de me domier toutes les graines que je pourrais désirer. Je n'ai point vu de jardin de plantes aussi charmant que celui de Kew ; toutes les plantes aquatiques y sont dans de grandes pièces d'eau , les plantes saxatiles y sont placées parmijies rochers. Outre que cet arrangement forme un coup d'œil très-pittoresque, il donne
vivait sans représentation , M. Duluc était appelé tous les jours pour faire une lecture de trois ou quatre heures. Il trouvait toujours la reine seule dans son cabinet, et il lisait tandis qu'elle brodait ou travaillait à de la tapisserie; maisce (|ui est remarquable, c'est l'extravagante sévérité de l'étiquette dans un pays ou l'on a tant disputé sur la liberté et les droits deTbomme. M. Duluc m'a conté qu'il avait toujours fait ses lectures tète à tète avec la reine, sans avoir jamais eu la permission de s'asseoir; il était constamment debout, immobile à sa place, et lisant à haute voix pendant trois ou quatre heures, comme je l'ai déjà dit ; et la reine écoutait et brodait Iranquillenient, sans faire la plus légère attention à la situation pénible de son malheureux lecteur. Jamais nos princes n'onL donné l'exemple de cet étrange oubli de la bonté et de l'humanité
{iSote de railleur.)
aux plantes toute la vigueur et toute la beauté qu'elles peuvent avoir, en les plaçant dans les lieux qui leur conviennent. Je fis dans ce voyage la conquête de la rose mousseuse.
Lord Mansfield (1), graud-juge d'Angleterre, m'écrivit pour me demander à me voir. Je reçus avec plaisir ce respectable vieillard, rempli d'esprit et d'instruction. .Te ne sais comment il apprit que le 10 juillet était le jour de ma fête; il m'envoya une corbeille remplie de roses mousseuses ; je n'en avais jamais vu ; cette belle fleur m'enchanta , et, quand je partis , il m'en donna dans une caisse un rosier tout entier, que j'apportai à Paris, et qui a été le premier qu'on y ait vu (2). Je fis une course à Blenheim ; la duchesse de Marlborough y était ; comme je ne la connaissais pas du tout , je ne demandai point à la voir. On ne me demanda pas mon nom, et je parcourus le château et le parc sans être connue ; mais , en m'en allant , on m'apporta un grand registre sur lequel on me pria d'écrire mon nom. Je partis aussitôt après. La duchesse , à qui on porta le registre, certaine que je m'arrêterais à Turn-Pike, m'envoya un valet de chambre porteur d'une immense corbeille pleine d'ananas , pour le moins aussi beaux que ceux de Windsor. J'offris une guinée au valet de chambre , qui la refusa en me disant : « ^ladame, je ne peux pas l'accepter ; je suis Français. » Ce mot me fit sentir combien j'étais moimême Française aussi.
Je vis avec un grand détail tout ce qu'il y a de curieux à Londres et dans ses environs. M. Horace Walpole , l'ami si intime de madame du Deffaut, me donna à déjeuner dans son prieuré gothique. On me donna une fête dans les jardins du poète AValler, dans la partie déserte, où se trouvent des précipices d'une profondeur effrayante; au fond d'un de ces préci-
10 II avait eu fies liaisons intimes avec Pope, et l'on voyait chez lui plusieurs portraits de ce poëte célèbre. '2) Et que je donnai au fameux fleuriste Descemet.
'?intes de l'auteur.)
DE .MADAME DE GEiNLIS. 243
pices on voit uu pout rompu , avec une statue antique mutilée et si belle que le chevalier Reiuolds avait offert, pour l'obtenir, douze mille francs et uu bon tableau de lui , et on refusa ce marché.
Puisque je parle des choses curieuses qui se trouvent en Angleterre, afin de rassembler les principales, je vais donner ici le détail de celles qui m'ont le plus frappée dans mes deux voyages, et je commencerai par conter l'histoire des deux amies de Langollen, que jeu'ai connues qu'à mon second voyage, fait avec mademoiselle d'Orléans. Nous étions à Bury, où nous rassemblions presque tous les jours mie petite société bien choisie, l'n soir, la conversation tomba sur l'amitié, et je dis que je ferafs volontiers un grand voyage pour voir deux personnes unies depuis longtemps par une véritable amitié. « Eh bien ! Madame, reprit M. Stuart (1) , allez à Langollen ; vous verrez là le modèle d'une amitié parfaite , et ce tableau vous plaira d'autant plus qu'il vous sera offert par deux femmes jeunes et charmantes sous tous les rapports. Voulez-vous savoir l'histoire de lady Eléonore Buttlor et de miss Ponsomby, sœur du fameux orateur du parlement d'Irlande ? — J'en serais charmée. — Je vais vous la raconter.
« Lady Eléonore Buttler, âgée aujourd'hui d'environ vingt- « huit ans ',1788), naquit à Dublin. Orpheline au berceau, « riche héritière , aimable et jolie , elle fut recherchée par les « meilleurs partis d'Irlande ; mais elle annonça de bonne heure « une graude répugnance à se donner un maître. Ce goût d'in- «•- dépendance, qu'elle ne dissimula jamais, ne fit aucun tort à sa « réputation ; sa conduite a toujours été parfaite ; nulle femme « n'est plus distinguée qu'elle par la douceur, la modestie et par « toutes les vertus qui embellissent son sexe. Dès sa première « enfance elle se lia de la plus tendre amitié avec miss Ponsomby;
(I) Depuis lord Castelreagh, qui est morl, il y a deux ans, premier ministre, et ayant pris le nom de lord Londonderry.
( Noie de r au leur.)
« Par un liasard qui frappa leur imagination , elles étaient nées à 0. Dublin dans la même année , le même jour, et elles devinrent * orphelines à la même époque. Il leur fut aisé de se persuader « que le Ciel les avait formées l'une pour l'autre , c'est-à-dire « pour se consacrer mutuellement leur evistence, afin de faire « ensemble le voyage de la vie, au sein de la paix, d'une cou- « fiance intime et d'une douce indépendance. Leur sensibilité « devait réaliser cette illusion. Leur amitié s'accrut tellement ft avec l'âge qu'à dix-sept ans elles se promirent de conserver « toujours leur liberté et de ne se séparer jamais. Elles for- « nièrent dès lors le projet de se retirer du monde et de se fixer « pour toujours dans une profonde solitude. Ayant entendu « parler des sites charmants de la principauté de Galles, elles « s'échappèrent secrètement pour aller choisir leur retraite. « Elles allèrent à Langollen, et trouvèrent là, sur le sommet « d'une montagne, une petite chaumière isolée, dont la situa- « tionleur parut délicieuse. Ce fut là qu'elles résolurent de s'é- « tablir. Cependant les tuteurs des jeunes fugitives envoyèrent « sur leurs traces, et ou les ramena à Dublin ; elles annoncèrent « qu'elles retourneraient sur leur montagne aussitôt qu'elles « auraient atteint leur majorité. En effet, à vingt et un ans, mal- « gré les prières et les représentations de leurs parents et de « leurs amis, elles quittèrent sans retour l'Irlande et volèreiit « à Langollen. Miss Ponsomby n'est pas riche, mais lady « Éléonore possède une fortune considérable ; elle acheta la pc- « tite cabane de paysans et la propriété de la montagne ; elle « fit bâtir là une chaumière , très-simple en apparence , mais « dont l'intérieur est de la plus grande élégance. Sur la plate- « forme de la montagne on a formé autour de la maison une « cour et un jardin de fleurs ; une haie de rosiers est la seule « clôture de cette habitation champêtre. Un chemin commode « pour les voitures, et dont Tart adoucit la pente rapide, fut « pratiqué dans la montagne ; on conserva sur cette montagne <' quelques sapins antiques d'une élévation prodigieuse ; on y
« planta des arbres fruitiers et surtout une grande quantité de « cerisiers, qui donnent les plus belles et les meilleures cerises « de l'Angleterre. Les deux amies possèdent encore , au pied « de la montagne, une prairie pour leurs troupeaux, une belle « ferme et un jardin potager. Ces deux personnes extraordi- « naires, ayant l'une et l'autre l'esprit le plus cultivé et des ta- « lents charmants , sont dans celte solitude depuis sept ans « sans avoir jamais découché une seule fois. Cependant elles « ne sont point sauvages ; elles vont quelquefois en visite dans « les châteaux voisins , et elles reçoivent avec autant de grâce « que de politesse les voyageurs qui passent en Irlande ou qui « en reviennent , et qui leur sont recommandés par leurs an- « cicnnes amies. »
11 fut décidé dans la même soirée que nous partirions incessamment pour Laugollen.
Ce village n'a pas la riche apparence des autres villages de TAngleterre, mais rien n'égale la propreté de l'intérieur des maisons, et c'est là, parmi les paysans , la véritable preuve de l'aisance. LangoUen, entouré d'ombrages et de prairies délicieuses par la fraîcheur de leur verdure, est situé au pied de la montagne des deux amies , qui forme là une majestueuse pyramide couverte d'arbres et de fleurs. Nous arrivâmes à la chaumière une heure avant le coucher du soleil. Les deux amies avaient reçu le matin, par un courrier, la lettre qui m'avait été donnée pour elles. Nous fûmes accueillis avec une grâce , une cordialité , un charme de bonté dont il serait impossible de donner l'idée. .Te ne me lassais point de contempler ces deux personnes si intéressantes par leur union et si extraordinaires par leur genre de vie. Je ne vis rien en elles de cette vanité qui jouit de la surprise des autres. Elles s'aimaient, et elles étaient là avec une telle simplicité que l'étomiement se changeait bientôt en attendrissement. Tout était vrai , tout était naturel dans leurs manières et dans leurs discours. Une chose bien singulière, c"est qu'étant depuis tant d'années dans une retraite profonde elles
pariaient français avec autant de facilité que de pureté. Je fus aussi très-frappée du peu de rapports qui se trouvaient entre elles. Lady Éléonore avait un cliarm;inl visage, éclatant de fraîcheur et de santé ; tout eu elle annonçait la vivacité et la gaieté la plus franche. Miss Ponsomby avait une belle figure pâle et mélancolique. Il semblait que l'une était née dans cette solitude, tant elle y était à son aise, car on voyait, à son air dégagé , qu'elle n'avait pas conservé le moindre souvenir du monde et de ses vains plaisirs; l'autre, pensive et recueillie, avait trop de candeur et d'innocence pour que l'on pût imaginer que le repentir l'avait conduite dans le désert , mais on aurait cru qu'elle y conservait quelques regrets douloureux. Toutes les deux avaient la politesse la plus noble et l'esprit le mieux cultivé. Une très-belle bibliothèque , composée d'excellents livres anglais, français et italiens, était pour elles une source inépuisable d'amusements et d'occupations variées et solides; car la lecture n'est véritablement profitable que lorsqu'on a le temps de relire. L'intérieur de la maison était ravissant par la juste proportion et la distribution des pièces , l'élégance des ornements et des meubles, et la vue admirable que l'on découvre de toutes les fenêtres. Le salon était décoré de paysages charmants, dessinés et peints d'après nature par miss Ponsomby. Lady Éléonore était très-bonne musicienne; l'une et l'autre avaient rempli leur habitation solitaire de broderies d'un travail merveilleux. IMiss Ponsomby, qui possédait la plus belle écriture que j'aie jamais vue , avait fait des recueils de morceaux choisis en vers et en pi'ose, écrits de sa main et ornés de vignettes et d'arabesques du meilleur goût , ce qui formait la collection la plus précieuse. Ainsi les" arts étaient cultivés là avec autant de succès que de modestie ; on en admirait les fruits et les productions avec un sentiment qu'on n'éprouvait point ailleurs. On était charmé de voir que tant de mérite était, dans ce paisible séjour, à l'abri de la satire et de l'envie, et que des talents sans ostentation et sans orgueil n'a-
viiietit jamais désiré là que le suffrage de raniitié ! Cette soirée l'ut un euchautement pour moi ; aucune réflexion fâcheuse n'en troubla la douceur. J'allai me coucher ; mais j'avais la tête si remplie de tout ce que je venais de voir et d'entendre que mes pensées me tinrent longtemps lieu de sommeil. Enfin j'allais in'endormir lorsque lessons les plus mélodieux me réveillèrent. Jrès-surprise, j'écoute : ce n'était point de la musique, c'était une mélodie vague et céleste qui pénétrait jusqu'au fond de l'ùme. A force d'attention je connus qu'un veut assez violent , qui venait de s'élever, la produisait. Mon oreille distinguait dans le lointain le bruit et le sifflement ordinaires causés par un orage; mais les vents, changeant de nature en approchant do cet asile de la paix et de l'amitié, ne formaient plus , lorsqu'ils frappaient ses arbres et ses murs, qu'une harmonie enchanteresse. J'étais fort disposée à croire au.\ prodiges ; néanmoins je voulais approfondir celui-ci ; mais je n'osais me lever : j'étais retenue par la crainte de réveiller mademoiselle d'Orléans, très-fatiguée du voyage et couchée dans un lit près du mien. Tout à coup la tempête se calma ; les sons harmonieux parKrent être emportés avec les vents qui s'éloignaient. Il me sembla que ce concert céleste se perdait dans les nuages ; je croyais en élevant la tête vers les cieux eu mieux recueillir les derniers accords ; j'écoutais avec saisissement , et , comme sainte Cécile, si j'eusse tenu ma harpe, je l'aurais laissée échap- |)er de mes mains, et toute musique terrestre m'eût paru bien insipide dans ce moment.
Le lendemain matin tout ce mystère fut éclairci. En ouvrant ma fenêtre je trouvai sur le balcon une espèce d'instrument qui m'était inconnu , que l'on appelle en Angleterre une eolian harp, une harpe éolienne ; instrument inventé pour rendre harmonieux le vent, qui, lorsqu'il frappe ces instruments, produit ou offot dos sons ravissants. 11 est assez naturel qu'un tel instrument ait été inventé dans une île orasouso , au sein des tempêtes dont il adoucit la tristesse
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Je me promenai toute la matinée avec les deux amies. Rien n'égale la beauté des sites qui environnent et que domine la montagne, dontelles occupaient le sommet. Il semblait, à cette élévation , qu'elles étaient les souveraines de toute celte belle contrée. Au nord elles avaient la vue du village et d'une forêt ; au midi une longue rivière baigne le pied de la montagne et fertilise d'immenses prairies, au delà desquelles on découvre un amphithéâtre de collines chargées d'arbres et de rochers.
Au milieu de ce séjour sauvage s'élève une tour majestueuse, qui paraît être le phare de ce rivage, et qui n'est qu'un débris d'un château maguiflque, habité jadis par le prince souverain du pays. Toute cette côte solitaire était jadis florissante et peuplée ; elle était alors livrée à la seule nature ; on n'y voyait plus que des troupeaux de chèvres et quelques pâtres dispersés , assis sur les rochers et jouant de la harpe irlandaise (1). En face de ce tableau agreste et mélancolique les deux amies avaient fait poser un siège de verdure , ombragé par deux peupliers , et c'était là, me dirent-elles , que souvent en été elles venaient relire les poésies d'Ossian.
J'éprouvai dans cette journée des impressions bien différentes de celles qui m'avaient causé tant d'enthousiasme la veille. La réflexion et la raison dissipèrent toutes les illusions qui m'avaient fait envier le sort des deux amies ; je les trouvais toujours aussi aimables, aussi intéressantes; mais je sentais qu'il fallait plutôt les plaindre que les admirer. Sur cette terre, oii tout nous échappe successivement , il faut conserver
(I) CeUe harpe n'est pas comme la nôtre ; les cordes sont de laiton ; elle en a deux rangs placés de manière que la basse se trouve vis-à-vis le dessus. Nous entendîmes à notre auberge un vieux pâtre qui vint en jouer devant nous, et qui nous lit grand plaisir, car il en joua agréablement. Son genre de musique était singulier, mais cbanlant. Quoique ces harpes n'aient point de pédales , elles sont beaucoup moins bornées que les petites harpes dont on joue dans les rues en Allemagne et en France.
{Note dé l'auteur.)
plusieurs iieus ou les rompre tous, pour se donner sans réserve à l'Ktre étemel , qui peut seul réaliser nos espérances et fixer notre cœur incertain. Dans l'état naturel de société , les affections de famille forment dans le cours de la vie une succession nécessaire de consolations : un époux console de la perte d'une mère ; par la suite , la main d'un enfant chéri essuiera d'autres larmes ; un frère partage nos chagrins domestiques ; un ami fidèle dédommage de la trahison d'un faux ami. Cultivons donc toutes nos relations. Ah! dans cette carrière épineuse que nous devons parcourir, ne rejetons aucun de nos appuis naturels r si l'un nous manque, un autre au moins soutiendra notre faiblesse.
Le plus grand des malheurs pour un cœur profondément sensible est de nourrir un sentiment exclusif et passionné pour un être dépendant et fragile, dont mille événements peuvent le séparer et que la mort peut lui ravir. Quelque pure que puisse être cette affection , elle sera toujours la source de tourments inévitables ; si elle est exempte de remords , elle ne saurait l'être d'inquiétude déchirantes.
Ces idées firent une telle impression sur mou esprit que je ne vis plus dans les deux amies que des victimes imprudentes •de la plus dangereuse exaltation de tète et de sensibilité. Après un tel état et de tels engagements , elles étaient pour jamais enchaînées sur cette montagne !... Mais que leur avenir est effrayant ! si l'une devait survivre à l'autre, et, sans aide comme sans consolation , se trouver, seule , chargée du soin sacré de lui rendre les derniers devoirs, d'ordonner ses funérailles!... ou si toutes les deux , devenant infirmes en même temps, privées de l'ouïe et de là vue, passaient les dernières années de leur vie sans se voir, sans s'entendre , sans pouvoir se soigner mutuellement , ensemble et séparées , puisqu'elles ne pourraient plus exister l'une pour l'autre ! Situation bizarre autant que déplorable, et dont la constance de l'amitié ne pourrait qu'aggraver l'horreur ! Aux yeux des gens du monde , le sort d'une
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carmélite doit paraître moius à plaindre. Si nos pliilosoplies s'attendrissent sur les privations qu'elle éprouve dans sa jeunesse, du moins il est impossible qu'ils ne conçoivent pas que sa vieillesse doit être parfaitement heureuse. Avec quelle sérénité , avec quelle joie elle s'avance vers la tombe !... Et Ton ne songe pas assez que la vieillesse est l'état le plus long de la vie. il peut durer quarante ans.
Les amies de Langollen avaient un moyen de s'assurer une vieillesse heureuse : c'était d'élever et d'adopter des enfants, et de se former ainsi une famille étrangère qui put égayer leur solitude et soigner un jour leurs vieux ans. J'ignore si elles ont suivi mon conseil. Depuis mou retour en France j'ai reçu de leurs nouvelles , et j'ai appris avec un véritable chagrin que miss Ponsomby était menacée d'hydropisie. Les religieuses seules peuvent se passer de familles ; elles sont entièrement dévouées à Dieu ; d'ailleurs elles ont des compagnes de tout âge , et leur vieillesse s'écoule en paix , sous la protection active et généreuse de la charité chrétienne.
Je ne dois pas quitter Langollen sans parler des moeurs admirables des habitants de cette partie de la principauté de Galles. Les deux amies nous contèrent que leur probité est si reconnue que très-souvent , quittant leur montagne pour faire une promenade aux environs , elles laissaient la clef à leur chaumière , sans que jamais on leur ait dérobé la moindre chose ; et cependant elles avaient une argenterie considérable, et une infinité de petits meubles précieux qu'on aurait pu facilement emporter. On retrouvait aussi dans les auberges de Langollen toute la propreté anglaise.
Je vis aussi dans le second voyage la charmante ville de Bury. Le cimetière de cette ville est surtout remarquable par la (j beauté des monuments antiques dont il est entouré. On me I conta que ce cimetière est le lieu de rendez-vous des amants, pendant le printemps et l'été (1); ils s'y réunissent le soir au (I) Dans presque tous les villages d'Angielerre le cimetière de la pa-
clair de la lune. Il nie semble qu'il n'y a qu'un amour légitime , profond et pur, qui puisse s'exprimer dans un tel lieu ; le vice , ou un sentiment léger, formé par le caprice, ne se plairaient point parmi ces tombeaux, ces ruines, et sous l'ombrage des cyprès. Là on ne saurait prononcer avec légèreté , et sans y penser, le serment d'aimer jusqu'à la mort ! .Te me représente avec intérêt deux jeunes amants , gênés par un tuteur avare et farouche (car je veux qu'ils ne soient point sous l'autorité des auteurs de leurs jours , puisqu'ils se donnent un rendezvous secret) ; je les vois arriver et se trouver seuls ensemble pour la première fois de leur vie ; je les vois s'approcher avec le saisissement et l'innocence d'une première passion, s'asseoir sur une tombe en face d'un de ces tombeaux gothiques dont ce lieu est entouré; je vois couler leurs larmes!... L'agitation violente qu'ils éprouvent forme un contraste frappant avec la tranquillité même de cet asile de la mort! C'est ici que toutes les passions humaines viennent s'anéantir pour l'éternité , et c'est ici, jeunes amants, que vous osez vous livrer au sentiment le plus tumultueux qui puisse troubler l'âme! c'est ici que vous jurez d'aimer éternellement!... Ils parlent!... Avec quelle attention je les écoute!... Le calme de la nuit, la douce clarté de la lune, les reflets harmonieux qu'elle produit sur ces vénérables monuments ; ces sapins et ces cyprès qui s'élèvent avec majesté parmi ces tombeaux , et dont les belles formes pyramidales se dessinent en noir foncé sur ces tours antiques ; cette réunion d'objets imposants, funèbres, religieux, en inspirant une profonde mélancolie, exalte tous les sentiments. Que l'entretien de ces amants sera touchant et pur !... C'est dans des fêtes, c'est au bal que les amants emploient le langage fantastique des poètes ; c'est là que l'on parle à sa maîtresse de
roisse devipnt ch<ique soir le rendez- vous des .nraants. Ces cimetières sont généralement enlourCs, dans leur pourtour intérieur, d'une allée de tilleuls et d'allées sablées par !cs()uelles on passe pour se rendre a l'église , construite au milieu du cimetière et séparée de tout autre bâtiment.
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ses grâces , de sa beauté , et qu'on !a compare à Vénus ; mais ici l'amour s'exprime comme la sainte amitié ; son langage est celui de l'âme , de la vertu, et c'est l'Éternel qu'on prend à témoin du serment que l'on croit irrévocable. Hélas! ce serment, peut-être , est prononcé sur la tombe d'une victime de l'amour!... Ah! s'il en est ainsi, ce fut une femme, sans doute... La séduction ou l'inconstance d'un ingrat a creusé son tombeau!... Peut-être fut-elle l'amie de celle qui foule aux pieds sa cendre et qui s'expose aux mêmes dangers !... Imprudente et jeune amante ! rappelle-toi ce souvenir. Oh ! tu viens rêver au bonheur sur les bords d'un abîme ; tu payeras cher un moment d'illusion ; tu as perdu pour longtemps la paix et la tranquillité !... Cependant tu sortiras pure de ce premier entretien ; mais n'en accorde pas un second : tu y perdrais l'innocence. Va ! tu as connu de l'amour tout ce qu'il a de doux et d'enchanteur; il n'est pas en son pouvoir de te rendre jamais le charme de ce premier rendez-vous.
Le gendre de Richardson existait encore; il s'appelaitM. Bridget : c'était un savant de l'Académie royale de Londres. Il était fort sauvage, mais , comme il possédait un portrait original de Richardson, j'eus grande envie de le voir. Je lui écrivis pour lui demander la permission d'aller chez lui ; il eut la politesse de venir me prendre. Je parcourus sa maison avec le plus grand intérêt ; j'y vis le portrait de grandeur naturelle et à l'huile de Richardson : il était blond, d'une petite taille, un peu gros ; sa physionomie et ses yeux étaient remplis de douceur. Le chevalier Reinolds m'avait fait voir un portrait original en miniature de Milton, qui avait une figure dans le genre de celle de Richardson. J'eus le plaisir dem'asseoir, dans le jardin de M. Bridget, sur le banc de Richardson ; le bras droit de ce banc s'ouvrait et renfermait une écritoire : il composait et écrivait là une partie de la matinée. M. Bridget me prit tellement en amitié qu'il me proposa de me donner un manuscrit du roman de Paméla , avec des corrections à la marge des propres mains de Richard-
■SOU ; mais il exigeait ma parole d'houneur que je le traduirais moi-même iittéralemeut. Comme il m'eut été impossible de le traduire sans y faire beaucoup de changements , je ne voulus pas prendre cet engagement ; mais je lui offris de le faire traduire sous mes yeux , avec tout le soin possible. 11 refusa cette proposition. Piichardson n'est pas entré à Westminster ; les Anglais ne font pas de cet auteur autant de cas que nous , .parce qu'il n'est pas compté au rang des bons écrivains et qu'il a mal peint le grand monde , qu'il ne connaissait pas ; mais il a si bien peint le cœur humain, les passions et la vertu, il a si bien connu le cœur d'une femme honnête , ingénue et sensible , qu'il méritera toujours d'être placé au premier rang des moralistes. M. Bridget me mena dans l'église de Sainte- Bridge , oij , sans aucun monument , reposent les cendres de Richardson. M. Bridget me conta que, l'année d'auparavant, il avait mené dans cette même église madame" de Tessé , qui avait fait un petit voyage en Angleterre, et qu'elle s'était prosternée sur cette tombe , qui n'est autre chose qu'une grande pierre sur le pavé de l'église. M. Bridget ajouta que jNI""' de Tessé avait fait tant de gémissements et versé tant de larmes qu'il avait été effrayé, craignant qu'elle ne s'évanouît. Je ne Os point toutes ce5 démonstrations, je n'épouvantai point M, Bridget par ma douleur, et cependant il fut si persuadé de mon admiration pour son beau-père qu'il me promit de lui-même de faire pour moi ce qu'il n'avait fait pour personne, de m'envoyer une copie en miniature du portrait de llichardson. Il me tint parole ; un mois après mon retour en France je reçus ce précieux portrait.
Peu de temps après mon premier voyage , le mariage de Mademoiselle a\ec M. le duc d'Angoulême fut arrêté. Nous
allâmes à Versailles, où elle l'ut baptisée. L'entrevue avec M. le duc d'Angoulênic se fit ensuite-, dès ce moment on parla publiquement de ce mariage. Les paroles données, on décida que le mariage se lerait aussitôt que le jeune prince aurait l'âge fixé par la loi : il lui manquait trois mois. On désigna les dames qui seraient attachées à la princesse. Je fus consultée là-dessus avec beaucoup de bonté, et l'on me chargea de nommer à quelques places subiilternes, et de choisir deux femmes de chambre de plus, qu'il fallait donner à la princesse. Monsieur (1) daigna m'écrire de sa main pour me recoynmander (ce fut son expression) une femme qui avait été attachée à son éducation, et pour laquelle il désirait une place de femme de cliambre auprès de la future duchesse d'Angouléme. Ainsi je puis dire aujourd'hui avec vérité qu'un de nos rois m'a fait l'honneur de m'écrire une lettre de sollicitation. La Révolution , qui survint soudainement dans ce temps , renverea tous ces projets, ainsi que tant d'autres. Le court espace de quelques mois suffit pour anéantir les espérances les mieux fondées, ainsi que les sécurités les plus raisonnablement établies, etpour ouvrir un champ sans limites aux ambitions les plus inattendues et les plus démesurées.
La Révolution éclata le 9 juillet ; c'était la veille de ma fête, que l'on célébrait à Saiut-Leu par de charmants spectacles. Un peintre, nommé Giroux, jouait dans une pantomime le rôle de Polyphême. Nous apprîmes les premiers mouvements de Paris pendant nos spectacles. M. Giroux, très-curieux de voir ce qui se passait, aussitôt qu'il eut joué son rôle, se précipita dans un cabriolet et partit à toute bride pour Paris, sans avoir pris le temps de se déshabiller. Son costume et son œil peint au mi-
(I) Depuis Louis XVIII.
( ISoic de l'auteur.)
lieu du front causèrent un tel étonnement qu'il fut arrêté aux barrières et conduit dans un corps-de-garde, oij il resta plus de deux heures ; on le questionna avec beaucoup de défiance et de sévérité sur les causes de ce singulier travestissement.
Peu de temps après, j'éprouvai la plus déchirante douleur que l'on puisse ressentir : je perdis ma mère. Je la soignai pendant trois jours et trois nuits sans me coucher une minute et sans la quitter un seul instant. Mes élèves, d'eux-mêmes, voulurent aller à son convoi ; ils l'aimaient, et ils partagèrent ma douleur de la manière la plus touchante.
Madame la duchesse d'Orléans m'avait donné, au commencement de 1789, un anneau émaillé, avec ces mots tracés dessus : Tous sai'ez combien vous yn'' aimez, mais vous ne pouvez pas savoir comme je vous aime. L'anneau portait seulement en petits diamants les lettres initiales de chacun des mots de cette phrase. En reconnaissance, je lui donnai un anneau émaillé figurant un ruban avec un nœud, et sur la partie qui n'était pas .nouée ces mots étaient tracés : Impossible à dénouer (I).
(I) Tous mes élèves, mes amis, ma mère, mon mari, mon frère, mes tilles me donnèrent chacun un anneau avec une devise. Voici celle de M, le duc de Charlres (il avait alors dix-sept ans) : Qu'aurais-je été sans vous?... Cette trop modeste devise me toucha d'autant plus qu'elle était bien de lui, ainsi que celle de Mademoiselle, qui me donna un large anneau d'or qui s'ouvrait, et qui renfermait ces paroles : Esl-il rien que je puisse préférer au bonheur d'être avec vous.' et sur l'anneau est écrit ce nom ; Adèle, qu'elle portail dans notre intérieur. M. le duc de Chartres avait pris celui <le Théodnrc. M. Pieyre fit pour M. le duc de Monlpensier celte jolie devise : Taimer est mon devoir, te plaire est mon bonheur. Il me la donna sur un anneau émaillé de noir. Celte couleur me lit de la peine : c'était un pre.ssentimenl!... M. le comte de Beaujol.iis me donna un simple anneau qu'il avait tourné lui-même, sur lequel il lit graver ces
256 MEMOIUKS
Le motif d'éloigueraent subit de madame la duchesse d'Orléans pour moi était évidemment la dilTérence d'opinions politiques ; mais je reconnais aujourd'hui que toutes ses craintes, qui me parurent alors si exagérées, et même si injustes, n'étaient que trop fondées. Telles devaient être les suites inévitables des odieux principes répandus depuis un demi-siècle en Europe, et surtout en France, par la fausse pliilosophie. A la suite de tant d'efforts, des états généraux rassemblés, des millions d'innovations proposées devaient produire tout ce que l'on a vu. Mon indignation sur certains abus, qu'il était si facile de réformer, m'inspira une sorte d'enthousiasme pour le commencement d'une révolution dont je ne sentis aucune des conséquences, et qui me parut même faite pour affermir la durée de la monarchie. L'imagination n'égara point madame la duchesse d'Orléans ; elle ne s'abandonna point à des rêves romanesques ; elle jugea mieux que moi, elle sut lire dans l'avenir. Cependant je n'avais jamais été plus loin que le roi lui-même : il avait pris le titre de restaurateur de la monarchie française. La reine répétait sans cesse (comme on peut le voir dans tous les papiers du temps), à toutes les députations qu'on lui faisait, qu''elle élevait son fils dans les principes de la Révolution, chose fort inutile à dire si elle n'était pas vraie : 1° parce qu'on ne lui demandait pas sa profession de foi politique ; et 2° parce que ce n'est pas une reine, qui n'est ni veuve ni régente, qui élève son fils. J'ai toujours pensé que, dans toutes ces protestations solennelles, le roi et la reine étaient de bonne foi. Par un sentiment louable, puisqu'il était généreux, ils croyaient alors à la reconnaissance nationale ! Ils ignoraient encore que les peuples ne sont reconnaissants que lorsqu'ils sont heureux et soumis.
mots : Je suis voire ouvrage , et je vous donne le mien. La devise rfe celui de madame la duchesse d'Orléans est prise des Lettres de madame de Sé-
vigné.
{Note de rauCeuV')
DE iMADAME DE GENLIS. 257
Arrivée à cette grande époque de la Révolution, je n'ai nullement le projet de réfuter d'absurdes inculpations ; je n'attache aucun pri\ à l'opinion de ceux qui mejugentsur des libelles auonynu'S, au lieu de me juger sur des laits, sur des travaux, si longs, et sur des ouvrages peut-être fort médiocres , mais qui du moins montrent quelques connaissances et de bons principes. IMa conscience et l'examen de l'emploi de ma vie me donnent la douce certitude que l'on ne peut que me calomnier, et qu'il est impossible de me noircir. Personne ne croira qu'une femme qui a toujours constamment cultivé les arts et les talents, qui n'a jamais sollicité une grâce de la cour, jamais paru chez un ministre , qu'on a toujours accusée d'être sauvage , qui enfin s'est enfermée , à trente ans , dans un couvent cloîtré , pour y achever l'éducation de ses filles et y commencer celle d'enfants encore au berceau ; qui , de ce moment , renonçant entièrement à la cour, à la société, a passé treize ans à donner des leçons et à composer vingt-deux volumes ; on ne croira pas , dis-je, qu'une telle personne ait été une intrigante. Je ne m'abaisse donc point à présenter une justification : je n'en ai nul besoin ; et s'il était vrai qu'elle me fût nécessaire, je n'éprouverais aucun désir de la donner; car il est des injustices si révoltantes qu'elles ne peuvent inspirer que le dédain.
Ce serait une injustice de ranger dans la classe des intrigants tous ceux qui s'engagent dans les affaires publiques, quoiqu'ils n'en soient pas directement chargés ; l'amour du bien public et le désir de servir ses amis peuvent, aussi bien que l'ambition et la cupidité, diriger à cet égard. J'ai connu des gens vertueux et des femmes estimables qui avaient le goût des affaires, et je les approuvais de s'en mêler, parce qu'ils étaient guidés par des motifs purs, et qu'ils avaient le caractère et les talents qui doivent, dans ce genre, procurer le succès. Pour réussir dans les affaires il faut nécessairement, sinon de la fausseté, du moins une sorte de souplesse ; il faut savoir non-seulement ménager, mais gagner tous ceux qui peuvent être utiles;
il faut de la prudence, et au moins un peu de dhaimulation; il faut, par-dessus tout, une inconcevable activité [)hysique. .Te n'ai aucune prudence, il m'est impossible de dissimuler, je ne puis me résoudre à quitter ma chambre, et jamais personne ne m'a parlé un quart d'heure d'affaires sans s'apercevoir que j'écoutais avec la plus extrême distraction. 11 y a dans ce caractère des inconvénients et une sorte de frivolité très-ridicule à mon âge ; mais je me suis trop occupée des autres pour avoir eu le temps de réfléchir et de travailler sur moi-même ; j'ai su corriger les défauts de mes élèves, et j'ai gardé tous les miens Du moins ces défauts mêmes auraient-ils àù me mettre à l'abri des étranges calomnies qui me poursuivent depuis tant d'années ! . . .
De ma vie je ne me suis mêlée d'affaires de politique ou d'ambition ; mon dégoût pour tout ce qui peut y ressembler, et par conséquent mon incapacité sur ce point, étaient si reconnus que jamais mes amis les plus intimes ne m'ont consultée sur leurs projets dans ce genre. Ils me confiaient leurs sentiments et les secrets de leur intérieur, mais je n'avais qu'une connaissance très-vague et très-confuse de leurs espérances d'ambition et de fortune. J'ai toujours joint à cette espèce d'insouciance le goût d'une vie retirée, sédentaire et paisible, et une extrême aversion pour tout ce qui peut troubler cette tranquillité d'esprit si nécessaire à ceux qui cultivent les lettres avec une véritable passion. D'après ce caractère je pouvais aimer une révolution dans le gouvernement si je la jugeais nécessaire au bonheur de la nation , mais je devais craindre les mouvements qui en sont inséparables. Aussi, dès la convocation des états généraux , prévoyant que le désordre des finances , le mécontentement général produiraient beaucoup de troubles , je désirai m'éloigner, et je déclarai publiquement que j'irais à Nice avec mes élèves Leurs parents y consentirent , et il fut convenu que nous partirions au mois de septembre. ]\Ialheûreusement je l'avais annoncé ; et l'on censura
tellement ce projet dans les papiers publics, il parut porter une telle atteinte à la fragile et funeste popularité de la maison d'OHéans, qu'il fallut y renoncer, du moins pour le moment. Sans doute, ayant élevé ces jeunes princes sans aucune espèce d'intérêt pécuniaire ; n'ayant jamais voulu recevoir d'appointements pour leur éducation ; possédant , par un héritage, une très-grande fortune depuis deux ans, j'aurais été parfaitement indépendante si je l'eusse voulu ; mais j'aimais ces enfants comme s'ils eussent été les miens; je ne pus me résoudre à les quitter. L'aîné devait passer encore près de deux ans avec moi; m'en séparer avant ce temps, c'ét<ait presque sacrifier leur éducation et les travaux de tant d'années. .le restai !. ..
Ce fut un véritable sacrifice ; je leur en ai fait depuis de plus grands encore!
Cependant j'obtins la promesse qu'on nous laisserait faire un voyage en Angleterre aussitôt que la Constitution serait finie ; on croyait alors que ce travail serait terminé sous peu de mois ; il fut beaucoup plus long. 3Ialgré mes vive^ instances et le désir ardent que je conservais constamment de quitter la France, l'époque de mon départ se reculait toujours sous divers prétextes ; mais, enfin, on nous promit positivement que nous partirions dans le cours de l'automne de 1790. En conséquence je fis tous mes préparatifs. Je me croyais à la surveille de notre départ lorsqu'un soir ^f. de Valence vint chez moi pour me dire qu'il savait, à n'en pouvoir douter, que M. le duc d'Orléans partait dans la nuit pour l'Angleterre. H lui fut impossible de me persuader une chose aussi inattendue et aussi étrange; mais rien n'était plus vrai : M. le duc d'Orléans partit à cinq heures du matin ; on me remit un billet de lui, dans lequel il me disait qu'il reviendrait au bout d'un mois^ et il resta à .Londres près d'un an!...
Ce voyage était inconcevable de toutes manières et ne permettait plus à mes élèves de sortir de France. Le peuple, déjii mécontent du départ de leur père, avait VœW sur eux, et les