G0 • MÉMOIRES
aurait arrêtés si l'on eût voulu les emmener. Dans tout ceci je n'étais surprise que du procédé de IM. le duc d'Orléans, qui manquait à ses promesses formelles; et d'ailleurs je ne m'étonnais pas qu'il m'eût fait un mystère de ses projets personnels ; c'est un fait très-connu de ceux qui ont vécu avec lui que, depuis la Révolution, il n'a demandé des conseils qu'à M. de Laclos et n'a eu de confiance qu'eu lui. C'est encore un fait que je ne connaissais aucune des personnes qu'il s'était particulièrement attachées depuis la Révolution ; je n'ai de ma vie rencontré M. de Laclos et M. Shée ; je n'ai jamais eu la moindre relation avec eux; je ne les connaissais même pas de vue. .T'étais si peu au fait des affaires de M. le duc d'Orléans que , lorsque ses Cahiers à ses commettants parurent, plusieurs personnes les avaient lus imprimés avant que je susse qu'ils existassent (1). Les Cahiers firent beaucoup de bruit et eurent un très-grand succès ; ils donnaient le premier exemple de sacriflces très-généreux, et ils servirent de modèle à tous ceux qui ont obtenu depuis l'applaudissement public. Si j'avais eu quelque part à cet ouvrage , d'après un tel succès je n'aurais eu nul intérêt à le nier , et à soutenir qu'on ne me les avait pas même communiqués avant l'impression. Ce mensonge eût , été absurde et absolument inconcevable ; et il est très-certain que j'ai déclaré hautement, dès le premier moment, que je ne les connaissais pas ; et c'est un fait que j'ai consigné dans un ouvrage que j'ai fait imprimer et qui a paru dans les derniers jours d'août 1791, c'est-à-dire deux mois environ avant mon départ de France.
, (I) Entre autres madame de Bouflers, la douairière; elle vint à celle époque à Belle-Cliasse, me parla de ces Cahiers .-je lui répondis que je ne savais même pas ce que c'était, que je n'en avais nulle espèce de connaissance. Comme ce fait lui parut surprenant, je suis persuadée qu'elle se le rappellera.
^yotedeVauteur.)
J'ai vécu, depuis 90, comme avant la Révolution , passant cinq mois à Paris , dans mon couvent , n'en sortant qu'avec mes élèves pour aller voir des cabinets de tableaux , d'histoire naturelle, et des manufactures-, ne voyant d'iiabitude, chez moi, que la famille de mes élèves et la mienne, et seulement depuis huit heures du soir jusqu'à neuf heures et demie, heure où nos grilles se fermaient ; ne voyant du monde que iOus les huit jours, et uniquement pendant ces cmq mois d'hi îev ; car j'ai constamment passé le reste de l'année à la campagne avec mes élèves, et toujours dans une absolue solitude. Je vais à présent rendre compte des nouvelles liaisons que je formai à cette époque.
Quelque temps auparavant, une personne de ma connaissance me parla avec les plus grands éloges d'un jeune député qui arrivait du fond des provinces méridionales , et qui , me dit-on, passioimé pour mes ouvrageS;, avait un vif désir de me connaître. Je pensai que, puisqu'il aimait mes ouvrages , il avait les principes qui donnent le goût des mœurs et le respect pour la religion. On me confirma dans cette idée en m'apprenant qu'il était lui-même homme de lettres et auteur de deux ouvrages qui avaient concouru pour les prix proposés par l'Académie littéraire de Toulouse. Les deux ouvrages imprimés avec son nom, quoique publiés depuis deux ans, étaient très-peu connus à Paris. L'auteur me les envoya ; l'un était Y Éloge de Louis XII, père du peuple et roi de France , et, avec le panég}Tique de ce prince , il contenait VÉlcje du gouvernement monarchique et de l'amour des Français pour leur roi ; l'autre ouvrage était l'Floge de feu M. Lefranc de Pompignan , et contenait en même temps un éloge touchant de la religion et la satire la mieux fondée de la philosophie moderne. Ces discours étaient mal écrits (l'auteur n'a pas depuis perfeclionué son style ) ; mais on y trouvait de l'esprit , de la raison, des traits ingénieux, et une excellente morale. Je consentis enfin à recevoir ce député : c'était .M. Barrère!...
262 MÉMOIBES
Cette curieuse anecdote Taurait conduit à l'échafaud, si je l'eusse rappelée , sous le règne de Robespierre ; mais mon silence et l'oubli profond dans lequel étaient tombés ces deux éloges assuraient à l'auteur l'impunité du délit énorme d'avoir montré des sentiments humains et religieux dans ces premières productions de sa plume , d'ailleurs très-médiocres. Voilà de quelle manière je fis connaissance avec lui. 11 était jeune, jouissait d'une très-bonne réputation , joignait à beaucoup d'esprit un caractère insinuant , un extérieur agréable , et des manières à la fois nobles , douces et réservées. C'est le seul homme que j'aie vu arriver du fond de sa province avec un ton et des manières qui n'auraient jamais été déplacées dans le grand monde et à la cour. 11 avait très-peu d'instruction , mais sa conversation était toujours aimable et souvent attachante ; il montrait une extrême sensibilité , un goût passionné pour les arts , les talents et la vie champêtre. Ces inclinations douces et tendres , réunies à un genre d'esprit très-piquant , donnaient à son caractère et à sa personne quelque chose d'intéressant et de véritablement original. Voilà ce qu'il me parut être, et sans doute ce qu'il était alors ; la lâcheté seule en a fait un homme sanguinaire. Au reste, ma liaison avec lui (ainsi qu'avec les autres personnes que j'ai connues seulement depuis la Révolution) ne fut jamais intime; je ne le recevais qu'une fois par semaine, le dimanche, jour oi^i je voyais du monde; je ne lui ai écrit qu'une seule fois dans ma vie , pour lui demander quelques détails sur les mœurs des pâtres des Pyrénées. 11 me répondit une lettre de trois pages, uniquement sur ce sujet. Il m'écrivit depuis une lettre, sur la fin de mon séjour en Angleterre, pour m'engager à revenir. Il ajoutait dans cette lettre, que j'ai conservée, qu'il imaginait facilement que les scènes tei-ribles qui s'étaient passées à Paris causaient à ma sensibilité une terreur sans doute invincible; qu'il ne me proposait point de revenir à Paris , mais qu'il m'offrait pour asile son habitation dans les Pyrénées, où Je pourrais
DE .MADAME DE CENLIS. '2(io
rester jusqu'à la fin des troubles; que là je vivrais paisible dans la retraite, et au milieu des pâtres dontj^avais si bien peint les mœurs et les vertus patriarcales , etc. (1). Le reste de la lettre ne contenait que des compliments ; elle était datée du l*"" octobre 1792. Je ne fis point de réponse ; je n'ai jamais eu d'autre correspondance avec lui.
Ma liaison avec Pétion fut du même genre. J'avoue que j'ai eu pour ce dernier une véritable estime , jusqu'à l'époque affreuse de la mort du roi; mais je le voyais encore moins que les autres députés qui venaient chez moi, parce qu'il avait plus d'occupation. Je ne lui ai jamais écrit qu'une seule fois, je dirai tout à l'heure à quelle occasion. Quand je partis pour l'Angleterre avec mademoiselle d'Orléans et deux autres jeunes personnes que j'ai élevées avec elle, je craignis vivement que notre départ n'excitât une sensation désagréable dans les provinces que nous devions traverser, surtout n'ayant point d'homme avec moi qui pût au besoin haranguer le peuple et les municipalités, si l'on nous arrêtait. .Te communiquai cette crainte à Pétion, qui m'offrit de me conduire à Londres. 11 était, dans ce temps, au plus haut point de sa popularité ; j'étais sûre qu'avec lui nous serions à l'abri de tout événement fâcheux ; ainsi j'acceptai son offre avec la plus grande joie. On était alors, à Paris, au moment de s'occuper de l'élection d'un nouveau maire ; on savait d'avance que Pétion serait élu à l'unanimité ; il m'avoua franchement lui-même qu'il n'en doutait pas , mais qu'il était bien aise de s'éloigner de Paris, dans cette conjoncture, aOn qu'on ne pût l'accuser d'avoir intrigué, ce qui lui coûtait d'autant moins, ajouta-t-il, qu'il était irrévocablement décidé à refuser celte place. Comme j'avais cru démêler dans son caractère de l'irrésolution, et une bonhomie et une faciliLe qui allaient quelquefois jusqu'à la faiblesse, je lui répondis que
(I) J'ai fait sur ces paires, quelques lettres qui parurent dans un Journal.
[Note de l'aulcur. ).
26t MÉMOIRES
je pensais qu'on le presserait si vivement qu'il finirait par accepter. Là-dessus il me dit ces propres paroles : Quelques instances que fon puisse me faire , si j'accepte, je consens que vous me regardiez à jamais comme le plus méprisable de tous les hommes. 11 me répéta vingt fois celte plirase durant notre voyage. Quand j'appris qu'il avait accepté, je cessai d'estimer son caractère, mais je restai persuadée qu'il avait l'âme la plus droite, la plus homiête, et les principes les plus vertueux. Nous arrivâmes à Calais sans aucun incident remarquable, .le conduisis Pétion jusqu'à Londres ; il m'y quitta pendant le temps où je changeais de chevaux -, je lui lis mes adieux sans descendre de voiture , ne voulant pas m'arrêter à Londres. Il resta huit jours , et au bout de ce temps retourna à Paris. JNous ne nous écrivîmes point, car mes occupations particulières ne m'ont jamais permis d'entretenir des correspondances , et, depuis que j'existe, des devoirs indispensables, ou la tendresse de mère et d'institutrice, ont pu seuls m'engager à écrire des lettres avec suite et exactitude (1).
Voilà toutes les relations que j'ai eues avec Pétion (2). Voici
(1) Cela est si vrai qu'à Paris, cinq ou six ans avant la Révolution,
j'avais renoncé à toutes les lettres qui m'arrivaient par la poste. Auteur,
cl attachée à une maison de prince , j'en étais tellement accablée et ruinée
que je pris ce parti, qui, certainement ne devait pas me faire des par-
thans.
{Noie de l'auteur.)
(2) Pétion soutint dans l'Assemblée constituante le projet de division de l'Assemblée législative en deux chambres. Si ce projet, réalisé depuis, eût été adopté, bien des malheurs eussent peut-être été prévenus; il esl cependant permis d'en douter. Des esprits plus méditatifs que celui de Pétion ont cru à la possibilité d'arrêter le mouvement populaire aussitôt qu'il avait atteint le but vers lequel il était dirigé; mais l'expérience des siècles dépose contre celte vieille erreur. Dans toute marche faite en foule et d'une manière désordonnée, il est presque impossible de déterminer le point où l'on fera halte ; car tous, voulant loucher au but les premiers, poussés par ceqx qui viennent après, sont forcés de le dépasser. Diviser les masses ou changer leur direction , c'est également s'éloigner de ce point de repos. {ISote des premiers éditeurs.)
les noms des autres personnes avec lesquelles j'étais liée. Je voyais souvent l'infortuné M. de Beauharnais (1) (Tune des plus intéressantes victimes de Robespierre); mais je l'avais connu longtemps avant la Révolution, ainsi que INI. Matthieu de IMontmorency et JM. de Girardiu. Je recevais encore chez moi, très-rarement, quelques gens de lettres, MM. de Volney, Grouvelle (2) et jMillin ; enfin je voyais plusieurs artistes , parmi lesquels était David. Je n'ai point à me justifier d'avoir reçu ce dernier ; alors il se bornait à être le premier peintre de l'Europe ; il n'était pas député , et je le connaissais depuis six ou sept ans Cependant, près d'un an avant mon départ de France, nous eûmes ensemble quelques discussions qui nous brouillèrent, et je cessai totalement de le voir.
Louis XVI étant encore sur le trône, David fit une esquisse du Serment du jeu de paume, et, par une inspiration non divine, mais infernale, il y représente le château de Versailles frappé de la foudre. Je lui demandai i-aison de cette compo-
(I) Le vicomte Alexandre de Beauliarnais péril à cinquante-quatre ans sur récliafaud , victime de ces dénonciations si fréquentes alors, dont le mystère n'est pas encore tout à fait dévoilé. 11 avait élé député par la noblesse de Blois aux états généraux , en 1789; il lit les premières guerres de la Révolulion et commanda en chef l'armée du Rhin. Le vicomte de Beauharnais, premier mari de Joséphine de La Pagerie, qui depuis épousa Napoléon, était né à la Martinique en 1760.
(2' Grouvelle , élève de Cérutli , qui , a dit une femme de bon jugement, n'apprit de son maître qu'à mettre sa philosophie dans de petites phrases, était un écrivain médiocre, froid et vain. Secrétaire du prince de Condé, il composa sa première satire contre les grands dans le palais même de ce prince, qui le traitait avec honlé. De petits vers insérés dans VAlmavSh des Muses; une comédie en trois actes , tombée à la première représentation; une ode sur la mort du duc de Brunswick ; quelques pamphlets politiques; quelques articles de journaux et des Mémoires historiques sur les Templiers, composent le léger bagage littéraire de Grouvelle. On trouve du moins dans ce dernier ouvrage des faits curieux, et peu connus jusqu'alors, sur les causes secrètes de la ruine des célèbres chevaliers du Temple. Fils d'un orfèvre de Paris, où il était né en 1758, Grouvelle est mort en I80G. (A'o/c du premier éditeur.)
'See MÉMOIRES
sition; il répondit que cola signifiait la destruction du despotisme. Je lui représentai que cela paraissait signifit.'r la destruction de la famille royale. Nous eûmes à ce sujet une quereih' très-vive. Quelque temps après, je me moquai devant lui de la pompe de Voltaire, qui était en effet la chose la plus inepte, la plus scandaleuse et la plus complètement ridicule qu'on ait vue à Paris avant les fêtes de la Raison. David avait composé le char de triomphe du cadavre de Voltaire; il trouva mes critiques fort impertinentes, et de ce moment il cessa de venir chez moi.
Depuis la fuite du roi à Varenues et son retour forcé à Paris, Je brûlais de quitter la France, et M. le duc d'Orléans me le permit enfin. Les médecins ordonnèrent à Mademoiselle d'alli r en Angleterre prendre les eaux de Bath. Nous partîmes en toute règle, avec des passe-ports qui exprimaient la permission de rester en Angleterre aussi longtemps que la sauté de Rlademoiselle l'exigerait. Nous partîmes le 11 octQbre 1791. Nous arrivâmes à Calais le soir, à la nuit; nous descendîmes à l'auberge de Dessaint. Un jeune homme très-bien mis, tenant deux bougies, vint nous éclairer pour nous conduire à notre appartement ; il marchait devant nous. Aussitôt que nous fûmes entrées dans notre chambre, il posa les deux bougies sur une table et vint se jeter à mes pieds ens'écriant : « Reconnaissez Martin ! » C'était un jeune homme dont voici l'histoire. Il était fils de ce qu'on appelait un chasse-marée. Quelques mois avant mou premier voyage en Angleterre, comme il conduisait sa charrette chargée de marée , en descendant une montagne , un homme ivre-mort se trouva sur le chemin. IMalgré toupies cris de Martin, qui ne pouvait pas arrêter son cheval. Il ne se dérangea point ; il fut écrasé et tué sur la place : il y avait heureusement trois hommes sur le chemin qui furent témoins de cet événement. INIartin, qui avait dix-sept ans, fut si effrayé de ce meurtre involontaire qu'au lieu d'aller se mettre en prison il ne rentra point dans Calais ; il s'embarqua et se sauva
à Douvres. Il fut condammé par contumace. A mou premier passage, sa mère vint me demander de solliciter sa grâce quand je retournerais eu France. Le maître de l'auberge, Dessaint . s'intéressait vivement à lui, et tout le monde m'assura qu'il était un excellent sujet. Je le vis en passant à Dou\Tes , où il servait dans une auberge ; il avait une jolie figure ; il me toucha vivement en me contant que son seul plaisir était de monter sur le haut des dunes pour apercevoir les côtes de France. De retour à Saint-Leu je donnai à M. le duc d'Orléans un petit ."Mémoire sur ce jeune homme, et le lendemain il m'apporta sa grâce en bonne forme. Dossaint le prit dans son auberge, et, au bout de six mois, il conçut pour lui une si grande amitié qu'il le maria à sa nièce, qui était son unique héritière. Dessaint avait au moins trois cent mille francs de bien. Ce jeune homme m'a donné toutes les preuves imaginables de reconnaissance. Au commencement de l'émigration il découvrit où j'étais ; il m'écrivit pour m'offrir de passer gratuitement eu Angleterre ; il m'a donné beaucoup d'autres preuves d'attachement. J'ai éprouvé tant d'ingï-atitude dans ma vie que je me plais à recueillir dans ces Mémoires tous les traits de reconnaissance dont j'ai été l'objet et le témoin.
>'ous allâmes d'abord à Londres, dans la maison que M. le duc d'Orléans y avait achetée. Nous y passâmes une quinzaine de jours; de là nous allâmes à Bath, où nous l'estàmes deux mois. Il y avait une excellente troupe de comédiens qui jouaient la tragédie et la comédie. Je louai une loge, et, pour nous bien familiariser avec la langue parlée, nous allions presque tous les jours au spectacle. Nous entendîmes parfaitement presque tout de suite la tragédie; il n'en fut pas de même de la comédie : la vitesse du débit, les façons de parler familières et proverbiales et les fréquentes abréviations nous déroutaient continuellement. Mais nous portions toujours avec nous les pièces imprimées, où nous lisions ce que notre oreille ne nous faisait pas comprendre , et, de cette manière, au bout de six semai-
268 MÉMOIKKS
nés, nous entendions l'anglais comme les Anglais mêmes. Nous ne vîmes à Bath que six personnes : un prêtre irlandais catholique , qui nous confessait ; lord et lady Londonderry ; le docteur Fothergill, médecin des eaux; le docteur "Warner, etIM. Neagle,tous de la société la plus aimable. De Bath nous allâmes à Bristol, et de Bristol chez le chevalier Hoare, dont le beau château à Stourhead est dans ces environs. Il y a dans le parc de ce château un monument bien vénérable : c'est la tour sur le haut de laquelle Alfred le Grand proclama la délivrance de l'Angleterre, que, par ses éclatantes victoires, il venait d'affranchir entièrement du joug des Danois. J'ai monté plus d'une fois toute seule sur le sommet de cette antique tour ; dans de longues rêveries j'aimais à deviner les nobles pensées qui, dans ce lieu même , avaient àù occuper le souverain légitime, le libérateur, le législateur de sa nation ; de ce prince dont la vie fut aussi pure qu'héroïque et brillante ; de ce triomphateur modeste et généreux ; de ce poète justement célèbre ; de ce saint sur un trône et dans les camps (1)! .. enfin, de ce monarque qui reçut du Ciel des talents aussi variés, un génie aussi, vaste que son âme fut grande et magnanime !.. , Nous restâmes dans cette belle habitation quinze jours, qui s'écoulèrent bien agréablement. De là nous nous rendîmes à Edmoud's- Bury, où nous nous établîmes dans une jolie petite maison que je louai. Là nous fîmes connaissance avec plusieurs per-
(1) Alfred le Grand, monarque législateur et guerrier, fut encore poêle et écrivain remarquable. 11 passe pour être le premier Anglais qui ait appris le latin. U Uadaisil rHistoiie dOrose , celle de Bédé, les Psaumes de David, des Dialoguas de saint Grégoire, le Trafte de la Consolation, ou la Philosopide de Boëce. L'Angleterre doit encore a .\lfred un Recueil de Chroniques elles Lois des Saxons occidentaux. Ce prince, Thonneur du neuvième siècle, monta sur le trône en 871 ; il mourut en l'an ooo. Toute la durée de son règne fut employée à soustraire l'Angleterre au joug des Danois, à construire des villes, des forteresses et des vaisseaux, et à faire d'un pays inculte , sauvage et sans cesse agité par la guerre et les révolutions, un séjour de justice et de repos.
{?iotc du premier éditeur.)
sonnes dont je conserverai toujours un tendre souvenir : miss Fergus et sa sœur lady Gages ; le chevalier Bunbury, qui avait de très-belles serres, et qui nous envoyait tous les samedis un âne chargé de fruits superbes et de fleurs, parmi lesquels il y avait toujours des pèches aussi bormes que celles de Montreuil ; M. Howard, aujourd'hui duc de >'orlolk. iNous allions souvent à la campagne chez lui ; il était jeune , catholique , plein de vertu et de bonté, d'une piété exemplaire et de la société la plus aimable. Je vis chez lui un jeune homme pour lequel uous prîmes toutes les quatre ^^Mademoiselle, ma nièce, Paméla et moi) une véritable amitié; car, avec tous les agréments de la jeunesse, une gaieté charmante, il était si raisonnable, il avait une conduite et des mœurs si parfaites, que l'on prenait naturellement en lui laconQance qu'on aurait eue pour un homme d'un âge mûr; il en méritait toute l'estime; c'était ^I. Hervey, aujourd'hui lord Bristol. Je vis aussi à Bury le fameux Arthur Young^ qui s'était ruiné en ne s'occupant que d'économie et d'agriculture. De Bury nous allâmes plusieurs fois à l'Université de Cambridge et aux courses de>"e\v-Market, et nous fîmes aussi un voyage dans les provinces d'Angleterre. ]Nous vîmes les belles grottes du Derbyshire. L'espèce d'albâtre qui forme les stalactites de ces grottes est toujours blanc ; les vases que nous achetons, qui sont faits en cette manière, lorsqu'ils sont rayés de bleu et de violet, sont ainsi bigarrés par un procédé chimique, ce qui m'étonna beaucoup ; voici pourquoi. iM. Bellenger, architecte justement célèbre, et qui peignait parfaitement à la gouache , fît, avant la Révolution, un petit voyage à Londres ; il en rapporta un portefeuille de charmants dessins coloriés, faits par lui. Il \ int à Belle-Chasse pour nous les faire voir ; nous admirâmessurtout l'intérieur des grottesdu Derbyshire. IN'ous étions émerveillées en contemplant les élégantes draperies d'albâtre dont la nature les a tapissées (1), et qui toutes (dans ces dessins)
(i; Jusqu'alors, et quand nous les avons vues, les manufacturiers les
étaient liscrées et rayées de bleu ou de violet. Le fait est que M. Bellcnger, n'ayant point vu ces cavernes, les avait dessinées d'après des gravures noires, et il les avait coloriées d'après les coupes et les vases faits de cet albâtre, qu'il supposait colori(' ainsi dans les grottes.
Dans les derniers jours du mois de septembre 1792, étant encore à Bury, dans la province de Suffolk, je vis par les journaux français qu'un parti puissant formait les plus sinistres proJ( ts et voulait faire juger le roi et la reine. Je croyais que Pélion conservait toujours une grande popularité ; je ne doutais point qu'il ue combattit avec force ses horribles desseins ; mais j'avais moins de confiance en ses talents qu'en sa droiture. Il me vint à ce sujet quelques idées qui me parurent bonnes, ot l'intérêt pressant de la justice et de l'humanité me décida à les lui communiquer. J'écrivis donc pour la première fols à Pétion sur ce jugement du roi et de la reine, que tous les papiers publics semblaient annoncer ; ma lettre avait six pages (1 ).
avaient respectées , en n'emplojant que les slalaclilcs et les stalagmites de
ces grottes , qui sont de la même matière.
(Note de l'(iuteu):)
(I) Un journal du temps parle ainsi de cette lettre :
« Le patriote Gorsas se plaint dans son journal d'un article inséré da, s « notre avant-dernier numéro, où il s'agit de lettres arrivées d'Angli> " terre, contenant, disons-nous, des avis non-offUiels, mais officieux, » de conserver précieusement la vie de Louis XF t et de sa famille. » .V Dieu ne plaise que nous ayons prétendu dire par-là que Gorsas , ni les autres estimables journalistes qui ont publié ces lettres, les eussent supposées! Nous nous serions fait notre procès à nous-mêmes, puisqu'il est vrai qu'elles se trouvent aussi dans nos feuilles. Le mot officieux ue porte que sur l'écrivain ou les écrivains de ces lettres , et notre but n'a été que d'inspirer une sage méliance pour ces monitions arrivées de l'étranger. Joseph Gorsas ne doit point ignorer que Londres est infecté de Feuillants, de biscaméristes, de prêtres réfractaires , en un mot, de cette dernière écume que la France a vomie dans sa dernière révolution, t.t que tous
J'y prouvais qu'indépoudamment de rimmanité la seule politique prescrivait aux Français d'être non-seulement équitables dans cette occasion , mais généreux. Comme il fallait dans ce temps des citations de l'histoire romaine, je citais l'exemple des Romains, qui, en renonçant à la royauté, n'avaient ni massacré les Tarquins , ni confisqué leurs biens, ni attenté à leur liberté. Je développais tous les avantages d'une conduite équitable, noble et généreuse, et tous les affreux inconvénients qui résulteraient nécessaire-ment d'une conduite opposée. Quand cette lettre fut écrite, je n'osai la confier à la poste ; je n'avais aucun moyen particulier de la faire parvenir ; j'imaginai de l'envoyer à jMM. Fox et Sheridan, certaine qu'ils en approuveraient les sentiments, et qu'étant à Londres ils pourraient par une occasion l'envoyer sûrement à Paris. Je connaissais à peine ces deux hommes si justement célèbres par leur génie, leurs talents et leurs vertus. Je ne les avais vus alors l'un et l'autre qu'une seule fois dans ma vie ; mais sur leur réputation je m'étais déjà adressée à eux pour des choses qui m'étaient purement personnelles; ils m'avaient l'épondu avec la bonté qu les caractérisait , de sorte que je n'hésitai point à les charger de ma lettre pour Pétion. Je la leur envoyai ouverte, ec les priant de la lire, et, s'ils l'approuvaient, de la cacheter
ces honnêtes s^^os peuvent avoir d'excellentes raisons pour nous donner ou nous faire donner sur le continent de charitables avis que nous ferons très-bien de ne pas suivre.
« Si nous n'avons pas cité textuellement les lettres en question, nous ne croyons pas en avoir chanfjé ni altéré le sens ; elles ne se bornent point comme le dit Gorsas, à nous conseiller de ne point maratiser Louis XVI ; elles ne veulent pas que nous le fassions périr, même légalement, puisqu'elles nous recommandent d'imiter les Romains, qui préférèrent l'expulsion à la mort des Tarquins. Cette recommandation peut être fondée en raison; mais, quand on la motive sur la crainte de la guerre avec l'Angleterre, nous croyons devoir dire en hommes libres que la République ne doit pas se décider sur un semblable motif, [.liinales patriotiques , 3 octobre 1792. )
( iS'ote (lu premier éditeur.)
et de le faire partir : M. Fox me répondit par le courrier d'ensuite; il ine mandait en français qu'il était enchanté de mon excellente lettre (ce furent ses expressions), et que je pouvais compter que Pétion la recevrait très-incessamment. Pétion ne me fit aucune réponse; mais, très-peu de temps après, je vis ma lettre imprimée dans le Patriote français ; on en avait retranché quelques phrases; elle n'était point sous la forme de lettre; mon nom et celui de Pétion n'étaient pas prononcés; mais un prétendu correspondant anonyme répétait d'ailleurs fort exactement tout ce que j'avais écrit, en prétendant qu'il avait entendu faire tous ces raisonnements à Londres à un véritable ami de la liberté. Avant d'envoyer cette lettre à M. Fox, je l'avais montrée à trois ou quatre personnes, de sorte qu'on la reconnut facilement dans le Patriote français. Ou sut bientôt que cet écrit était de moi ; on le manda à Paris, ce qui me valut dès lors la haine du parti de Marat et de Robespierre. Il est évident, d'après ce fait assurément très-incontestable, que je pensais alors (c'est-à-dire si peu de temps avant la mort du roi) comme j'ai pensé toute ma vie. Ce fait montre aussi et les sentiments et la pusillanimité de Pétion ; il aurait voulu sau\er le roi, mais il n'osait parler , et, n'ayant pas le courage d'exprimer ouvertement ce qu'il approuvait dans ma lettre, il la faisait imprimer en se cachant.
Immédiatement après les massacres des prisons, au mois de septembre 1 792, je reçus une étrange lettre de M .le duc d'Orléans, qui me mandait de revenir en France pour lui ramener sa fille. Je lui répondis sur-le-champ que je n'en ferais rien, parce qu'il serait absurde de choisir un tel moment pour l'y reconduire. Je ferais un volume de plus si je voulais écrire toutes les idées douloureuses qui , dans ce temps, troublaient mon imagination. Que de nuits passées à me promener dans ma chambre et à prier Dieu !... Je repoussais les pressentiments, les réflexions et les prévoyances inutiles, mais j'avais habituellement un ma
laise vague et une sorte d'oppression inexprimable ; cependant jamais IMademoiselle et mes deux autres élèves n'ont pu s'en apercevoir... On peut, par la religion et l'occupation , se distraire des chagrins les plus cuisants du cœur, et parvenir, durant le jour, à n'y point penser... mais qu'il faut peu de chose pour sortir de cet heureux assoupissement!... Un jour, plus accablée que jamais par mes peines déchirantes, mais concentrées au fond de mon âme, je m'occupais comme de coutume avec calme et tranquillité ; je peignais... Tout à coup passe dans la rue im orgue bien juste, bien doux, jouant un air touchant, dont la mélodie parle à mon cœur , en ranime la sensibilité contiainte et réprimée par la raison... Des souvenirs attendrissants cl cruels se retracent vivement à mon imagination, des regrets superflus déchirent mon âme ; je retrouve tout mon malheur, je le vois dans tous ses détails, je le sens dans toute son étendue ; les sensations de la mélancolie et de la douleur ont écarté ce voile mystérieux qui me le cachait à moitié... Toutes les blessures de mon cœur se rouvrent à la fois .. Mon pinceau échappe de ma main ; des larmes amères inondent la fleur que je venais d'ébaucher !
Dans les premiersjoursdenovembre(1792),M. le duc d'Orléans m'envoya M. Maret, depuis duc de Bassano, et que je ne connaissais pas du tout -, il était chargé d'une procuration de M. le duc d'Orléans , qui l'autorisait à me demander de lui remettre Mademoiselle, si je ne voulais pas consentir à la reconduire moi-même sur-le-champ en France. Je lui répondis que je l'instruirais de ma décision le lendemain matin. J'étais au désespoir, ou d'être obligée d'envoyer sans moi ^Mademoiselle en France, ou de l'y mener. Je consultai Sheridau; il me dit qu'il u'était pas dUjne de moi de ne pas remettre moi-
inênie ce dépôt si cher entre les mains de celui qui me l'avait couOé. Ces mots mesuflirent; il fut décidé que je reconduirais î\Iadcmolselle , que je la remettrais à son père , en lui domiant ma démission de gouvernante , et que je reviendrais à Londres.
Quand nous arrivâmes à Paris, M. le duc d'Orléans eut l'air embarrassé et consterné ; il m'emmena dans une chambre voisine, et là il m'apprit que sa fille, par un décret tout nouveau et d'un effet rétroactif, se trouvait par son âge (elle avait quinze ans) dans la classe des émigrés pour n'être pas revenue a l'époqu^i prescrite ; il ajouta que- c'était ma faute, parce que je n'avais pas voulu la ramener sur-le-champ la première fois qu'il l'avait demandée ; mais il assura qu'on était certain, que l'on ferait des exceptions à cette loi , et qu'il était certain que sa fille serait à la tête; qu'en attendant il fallait qu'elle se soumît à la loi, et qu'elle allât en pays neutre attendre ce décret sur les exceptions -, qu'en conséquence il me conjurait de la conduire à Tournay ( la Belgique n'était point encore réunie à la France) ; que le décret d'exception serait sûrement publié sous huit jours; qu'il irait lui-même chercher sa fille et qu'alors je serais libre , et qu'enfin il se flattait que je n aurais pas la cruauté oe reiuser cette dernière preuve d'attachement à une enfant à laquelle j'en avais donné tant d'autres depuis sa naissance. Je répondis sèchement que je conduirais Mademoiselle à Tournay, mais sous la condition que, si le décret d'exception n'était pas publié sous quinze jours , il enverrait une personne à Tournay pour me remplacer auprès de IMademoiselle. Il m'en donna sa parole d'honneur.
Ce même soir, M. de Sillery, pour dissiper nos idées noires, nous mena au spectacle dans une petite loge qu'il avait ; on jouait LodoUka. Un Anglais , lord Edouard Fitz-Gérald, était à ce spectacle ; il devint passionnément amoureux de Pamela. Il se fit présenter dans notre loge par un Anglais de notre connaissance,-M. Stone. Le lendemain matin, nous allâmes au
Raincy; il fut conveuu que nous en partirions le jour suivant pour Tournay. ISI. le duc d'Orléans et M. de Sillery passèrent toute cette journée au Raincy. Je trouvai à M. le duc d'Orléans un air distrait, sombre, préoccupé , et je ne sais quoi d'égaré daas la physionomie qui avait quoique chose de véritablement sinistre ; il allait et venait d'une chambre à l'autre, sans s'arrêter , comme craignant la conversation et mes questions. Le temps était assez beau ; j'envoyai Mademoiselle , ma nièce et Paméla dans le jardin; M. de Sillery les suivit. Je me trouvai seule avec M. le duc d'Orléans ; alors je lui dis quelques mots sur sa situation. Il se hâta de m'interrompre, et me répondit brusquement qu'il s'était prononcé pour les jacobins! Je répliquai qu'après tout ce qui était arrivé c'était à la fois un crime et unefolie, qu'il serait leur victime, et qu'il en avait déjà la preuve dans le dernier décret qui déclarait émigrés tous les voyageurs français» au-dessus de l'âge de quatorze ans, qui n'étaient pas rentrés au mois de septembre. J'ajoutai qu'il fallait être bien aveugle pour ne pas voir que ce décret extravagant n'avait été fait que pour lui donner le désagrément de voir sa fille mise au nombre des émigrés. Je lui conseillai d'émigrer lui-même avec sa famille et de passer en Amérique, parce que, de toutes les républiques de l'univers, la république française, fùt-elle raisonnablement organisée , était assurément celle qui convenait le moins à des princes de la maison de Bourbon. IM. le duc d'Orléans sourit dédaigneusement, et me répondit, ce qu'il m'avait déjà dit mille fois, que je méritais d'être écoutée, consultée, quand il s'agissait d'histoire ou de littérature, mais que je n'entendais rien à la politique. Pour changer de conversation, et pour satisfaire ma curiosité sur une chose qui m'étonnait beaucoup, jiîlui demandai pourquoi il avait laissé sur la plaque de la cheminée du salon où nous étions, ainsi que sur toutes les autres du château, ses armes (trois Heurs de lis), puisque ces signes étaient proscrits par des décrets, et que les jacobins venaient sans cesse dans cette maison. Voici littéralement la réponse
de M. le duc d'Orléans : « Je les ai laissées parce qu'il y au- « rait de la lâcheté h lès ôter !... » Cette singulière réponse fut faite avec le ton brusque et tranchant qu'il avait naturellement dans toute discussion, et surtout depuis la Révolution. L'entretien s'anima, devint très-aigre , et tout à coup il me quitta. J'eus le soir un long entretien avec M. de Sillery ; je le conjurai en versant des larmes de quitter la France : il lui était facile de s'évader et d'emporter au moins deux cent mille francs. Il m'écouta sans m'interrompre , il parut ému ; il me répondit qu'il abhorrait tous les excès de la Révolution , mais que je voyais trop en noir l'avenir ; que Robespierre et ses adhérents étaient trop médiocres pour ne pas perdre promptement tout leur ascendant ; que les talents et l'esprit étaient du côté de ceux qui pensaient bien (peu de temps après ceux-là furent tous immolés ); que l'on rétablirait bientôt l'ordre et la morale, sans lesquels rien ne pouvait subsister ; qu'enfin il trouvait qu'un homme de bien ferait un crime en quittant la France dans ce moment , puisque sa fuite priverait son pays d'une voix de plus pour la raison et pour l'humanité. J'insistai, mais toutes mes prières, toutes mes instances furent inutiles. Il me parla de M. le duc d'Orléans , et il me dit que , dans sou opinion, il se perdait, parce qu'il mettaittoute son espérance dans les jacobins, qui se plaisaient à l'avilir afin de pouvoir ensuite le sacrifier plus facilement. Il ajouta que ce malheureux prince, livré aux plus mauvais conseils, aveuglé par de fai'sses idées , ne pouvait cependant se débarrasser entièrement de sou bon sens naturel ; qu'au fond il se repentait de s'être engagé dans une telle route, mais que, croyant impossible d'en sortir, il s'y jetait à corps perdu, se flattant de trouver ainsi du moins l'enthousiasme qui fait tout braver et qu'il n'avait nullement. Nous partîmes le lendemain matin. M. le duc d'Orléans , plus sombre que jamais, me donna le bras pour me conduire à la voiture ; j'étais fort troublée; Mademoiselle fondait en larmes \ son père était pâle et tremblant. Lorsque je fus dans
la -voiture, il resta immobile à la portière et les yeux fixés sur moi -, son regard lugubre et douloureux semblait implorer la pitié!... Jdieit, Madame! me dit-il. Le son altère de sa voix porta au comble mon saisissement ; ne pouvant proférer une seule parole, je lui tendis la main ; il la prit, la serra fortement ; ensuite, se tournant ets'avançant brusquement vers les postillons, il leur fit un signe, et nous partîmes.
On nous avait donné des passe-ports qui disaient que nous ne partions que par respect pour la loi , et que nous allions attendre à Toumay le décret sur les exceptions qu'on allait publier incessamment, et que nous resterions à Toumay jusqu'à ce que nous fussions rappelées. Ainsi , il est de fait que nous n'avons jamais été émigrées , puisque nous devions attendre qu'on nous rappelât. Le décret ne parut point, mais on reconnut si bien que nous n'étions pas émigrées que, lorsque Touruay fut réuni à la France , on nous excepta de Tordre donné à tous les émigrés de quitter la Belgique. Nous restâmes à Toumay jusqu'au moment où il fut pris par les ennemis ; de sorte que, lorsque je rentrai en France, si l'on avait eu l'ombre de la justice , on m'aurait donné un dédommagement pour toutes les choses qu'on m'avait consignées.
Nous trouvâmes à la première poste lord Edouard, que son amour pour Paméla engageait à nous suivre à Toumay. A peine fus-je arrivée dans cette ville qu'il me demanda Paméla en mariage. Je lui montrai les papiers qui constataient sa naissance ; elle était fille d'un homme nommé Seymours, qui avait de la naissance, et qui épousa, malgré sa famille, une personne de la classe la plus inférieure , qui s'appelait Mary Stjms, et l'emmena en Amérique, à Terre-Neuve , dans un lieu appelé Foc/o. Paméla y naquit ; on la nomma Sancij. Son père mourut, et la mère repassa en Angleterre avec l'enfant âgée de dixhuit mois. Comme son mari était déshérité , elle se trouva dans la misère et forcée de vivre du travail de ses mains ; elle s'établit à Christ-.Church. Ce fut là que, quatre ans après, passa
I\I. Forth, chargé par .M. le duc d'Orléans de nous chercher et de nous envoyer une^ petite Anglaise. Il y vit cette enfant et l'obtint de sa mère. Lorsque je commençai véritablement à m'attacher à Paméla, j'eus beaucoup d'inquiétude que sa mère ne voulut me la reprendre juridiquement , c'est-à-dire qu'elle ne m'en menaçât, pour obtenir des sommes d'argent que je n'aurais pas été en état de lui donner. Je lis consulter là-dessus des jurisconsultes anglais , qui me répondirent qu'il n'y avait qu'un moyen de me mettre à l'abri de ce genre de persécution : c'était de faire signer à sa mère un acte de cession de sa fille pour apprentissage , moyennant vingt-cinq guinées. Elle y consentit. Elle fut, suivant la forme ordinaire, citée au grand banc d'Angleterre, par-devant le grand-juge , qui était lord IMansfield. L'acte qu'elle signa portait qu'elle me cédait sa fille, pour apprentissage, jusqu'à sa majorité, qu'elle ne pourrait me la redemander qu'en me payant tous les mémoires que je présenterais des dépenses que j'aurais faites pour son entretien, sa nourriture et son éducation. Lord Mansûeld apposa sa signature à ce papier, qui fut écrit et fait juridiquement et publiquement au grand banc d'Angleterre. En montrant ces papiers à lord Edouard , je lui dis qu'ayant donné ma démission de gouvernante de IMademoiselle j'avais de droit en retraite la pension de six mille francs attachée à cette place, et que j'allais écrire à M. le duc d'Orléans pour lui mander que je renonçais à cette pension pour moi, et que je le priais de la faire passer sur la tête de Paméla , qui avait elle-même des droits à cette grâce comme ayant été compagne de toute l'enfance et de la première jeunesse de Mademoiselle, et, sous le rapport de la ' langue anglaise , utile à son éducation. D'ailleurs je trouvais une grande satisfaction , après tous les mécontentements que j'avais éprouvés, à me débarrasser de cette pension, et en pensant que j'avais élevé gratuitement les trois frères de Mademoiselle. Je dis encore à lord Edouard que rien ne me ferait consentir à lui donner Paméla contre le gré de sa famille et
sans le consentement par écrit de sa mère , la duchesse de Lcinster ; aussitôt il m'assura qu'il Tobtieudrait. 11 partit sans délai pour l'Angleterre , revint sous peu de jours , et m'apporta une lettre charmante de la duchesse sa mère , qui consentait au mariage avec joie.
Le lendemain de son retour le contrat fut signé ; le mariage se fit aussitôt , et les nouveaux mariés partirent le surlendemain pour l'Angleterre. Cette séparation me fit verser beaucoup de larmes ; cependant j'éprouvai la joie la plus vive de voir assurer d'une manière si honorable le sort d'une enfant qui m'était si chère. Elle était à la fois mon élève et ma filleule ; car, comme je savais que Christ-Church était rempli d'anabaptistes, je craignais qu'elle n'eût pas été baptisée, et je voulus la faire baptiser sous condition ; en conséquence j'allai trouver JF"" l'archevêque pour lui exposer mes craintes et mon projet. Il me répondit que l'on ne pouvait faire légèrement des baptêmes sous condition , mais que, justement, il allait envoyer, pour une affaire particulière, un de ses secrétaires en Angleterre, et que, si je voulais lui confier tous mes papiers relatifs à cette enfant , ce secrétaire prendrait des informations , et qu'à son retour j'aurais une réponse. Je lui donnai tous mes papiers , et , d'après les informations prises par le secrétaire , ^l""" l'archevêque donna la permission de baptême sous condition. Ce fut ainsi que je devins sa marraine.
Cependant trois semaines s'étaient écoulées à Tournay, et M. le duc d'Orléans n'envoyait personne pour me remplacer auprès de Mademoiselle. Je l'en conjurais vainement dans mes lettres ; il me répondait toujours qu'il me demandait en grâce de prendre patience et d'attendre encore quelques jours. Au mois de décembre , ^lademoiselle eut une maladie très-sérieuse , une fièvre bilieuse , causée par le chagrin , et qui me donna les plus cruelles inquiétudes. Je la soignai avec toute l'affection que pouvait inspirer la tendresse maternelle la plus vive; elle fut surtout fort malade pendant deux nuits, que je
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passai au chevet de son lit. Cette maladie , dont la convalescence fut languissante et longue , m'ôta toute idée de m'éloigner d'elle dans un tel moment ; car c'eût été lui donner la mort. Enfin, le mois de janvier arriva, ainsi que la funeste catastrophe de la mort du roi. M. le duc de Chartres, qui était venu nous rejoindre à Tournay, reçut de son père une lettre qu'il me montra, et qui commençait ainsi : J'ai le cœur navré, mais,pou}' l'intérêt de la France et de la liberté, j'ai cru devoir... etc..
Cette lettre fit sur ÎM. le duc de Chartres la même impression que sur moi : nous fûmes saisis d'horreur et consternés. Mon malheureux mari m'écrivit à la même époque ; il m'envoyait uu grand nombre d'exemplaires de son Opinion sur le procès du roi ; cette opinion fut mise dans tous les papiers , mais en outre il l'avait fait imprimer séparément ; il me chargeait d'envoyer en Angleterre ces exemplaires , ce que je fis aussitôt. Voici quelle était cette noble , courageuse et franche opinion : « Je ne vote point pour la mort : premièrement , « parce qu'il ne la mérite point; secondement, parce que nous « n'avons pas le droit de le juger; troisièmement, parce que je « regarde sa condamnation comme la plus grande faute poli- « tique que l'on puisse faire. »
M. de Sillery terminait ainsi sa lettre : Je sais parfaitement qu'en prononçant cette opinion fat prononcé mon arrêt de mort... Aussi, en sortant de l'assemblée , saisi d'horreur et pénétré d'indignation, il alla sur-le-champ se mettre volontairement dans la prison de l'Abbaye!... Hélas! il aurait pu encore se sauver!... Cette lettre me déchira le cœur; cependant, comme je ne voyais nul prétexte pour lui ôter la vie, je me persuadai qu'il en serait quitte pour une captivité de quelques mois. Je ne songeais pas à la cupidité des jacobins , et que l'infortuné avait plus décent mille ti\Tes de rentes !... Au milieu des plus affreuses inquiétudes, je trouvais une grande consolation dans la franchise sans ménagement de son bé-
roïque opinion ; elle fut la seule de ce genre ainsi conçue. Plusieurs autres députés refusèrent d'opiner à la mort, mais ils prirent des tournures ; par exemjjle, M. de Condorcet dit que, dans sa conscience , il désapprouvait en général la peine de mort , et qu'ainsi il ne pouvait voter pour la mort ; tous, à l'exception de M. de Sillery, employèrent ainsi quelque détour pour ne la point prononcer.
La Belgique fut réunie à la France , et, quoiqu'on ait beaucoup écrit qu'elle ne le fut que par son vœu , je puis assurer qu'elle n'en avait nulle envie et qu'elle y fut forcée. Nous fûmes témoins de scènes désastreuses : Mademoiselle vit tuer un homme sous ses fenêtres. On envoya des commissaires, dont iuu, très-insolent et très-cruel , se fit généralement détester. Il fallut supporter le chagrin de ses visites; j'eus l'humiliation de lui plaire à tel point que je ne pus ra'empêcher de me laisser baiser les mains à toutes minutes. Je profitai de mon ascendant sur lui pour lui défendre de me tutoyer ; il eut la galanterie de s'interdii'e avec nous cette familiarité républicaine. M. de Jouy, aide de camp alors du général O'Moran, mit le comble à mon aversion pour ce commissaire en me confiant qu'il croyait avoir découvert qu'il avait été prêtre , parce qu'il savait le nom de tous les saints de chaque semaine ; et il ne se trompait pas dans sa conjecture. L'autre commissaire était M. Thiébaut. Ces deux personnes , ainsi que M. de Jouy, venaient sans cesse dîner chez nous; leur société m'était fort agréable. M. de Jouy avait pris beaucoup d'amitié pour moi ; il était aimable et spirituel ; ainsi que M. Thiébaut il déplorait et détestait tout ce qui se passait en France de contraire à la raison et à Thumanité. 11 me confia qu'il était amoureux d'une jeune Anglaise , mademoiselle LIamilton, qui était à Tournay. Dans le dessein d'engager ses parents à la lui donner, je fis connaissance avec eux , et je gagnai tellement l'amitié de M. et de ^l'"*' Hamiltou que je contribuai beaucoup à ce mariage, auquel .M do Jouy attachait alors tout sou bonheur.
Au moment où Dumouriez allait réaliser des projets qui sont connus, je reçus de Paris un courrier envoyé par ma tille et son malheureux père ; ce courrier m'apportait de l'argent , et des lettres qui m'apprenaient que ma flile et mon mari, ayant vivement sollicité mon rappel , en représentant le danger où m'exposait la marche rapide des ennemis , avaient enfin obtenu la promesse formelle qu'on allait incessamment m'envoyer mon ordre de rappel , qu'on avait chargé un comité de l'expédier, et que je l'aurais sous peu de jours. J'éprouvai alors l'inquiétude que M. le duc d'Orléans n'obtînt pas celui de sa fille; car on ne m'en parlait plus, et je sentais que rien ne pourrait m'engager à abandonner cette chère et malheureuse entant. Deux jours après avoir reçu ce courrier, j'étais dans ma chambre avec quelques personnes lorsqu'on vint me dire qu'un commissaire des guerres , nommé M. Crépin , que je connaissais depuis peu de temps et qui me témoignait beaucoup d'intérêt, demandait à me parler en particulier. Je passai avec lui dans un cabinet. Il me dit que , d'après des avis certains qu'il venait de recevoir, il était persuade que les Autrichiens seraient dans Touruay le lendemain. A ces mots je fus prête à m'évanouir. M. Crépin, touché de l'état où il me vit , et connaissant ma position , m'offrit pour asile , dans ces premiers moments , une ferme qu'il possédait auprès de Valenciennes , et qui , située dans des marais, était dans un lieu si solitaire qu'il m'assura que nous y pourrions passer deux ou trois mois sans que personne le sût. J'acceptai avec attendrisment cette proposition; il me donna sur-le-champ un écrit par lequel il ordonnait au fermier qui avait soin de sa métairie de nous recevoir, en ajoutant que nous étions ses parentes. On verra par la suite qu'il ne me fut pas possible de profiter de cette offre. Ce fut à cette époque que M. le duc de Chartres , qui n'a jamais eu personnellement de vues ambitieuses, efqui , dans tout ce qu'il a fait politiquement, n'en a eu d'autres que celle d'être utile à son pays, prit la résolution
d'écrire à la Convention pour demander la permission de quitter à jamais la France ; car, au fond de l'âme , depuis la mort du roi, il était tombé à cet égard dans le plus grand découragement.
Après avoir écrit cette lettre à la Convention , il me dit qu'il ne croyait pas pouvoir l'envoyer sans l'aveu de son père. J'imaginai bien que la difllculté de trouver un asile empêchait ]\I. le duc d'Orléans d'adopter cette résolution et qu'il ne l'approuverait pas dans son fils ; cependant je me flattai qu'il ne la défendrait pas positivement, et nous étions décidés à faire cette démarche, à moins d'une défense expresse. M. le duc de Chartres envoya donc cette requête à son père , en le conjurant de trouver bon qu'il la fit ; il ajoutait que M. le duc d'Orléans, étant député, ne pouvait quitter la Convention et par conséquent former une pareille demande. Nous espérions qu'en faveur de cette différence M. le duc d'Orléans ne s'opposerait pas', du moins formellement, à ce que désirait son fils; mais il répondit sèchement que cette idée n'avait pas de sens, et qu'il n'y fallait plus penser. M. le duc de Chartres a respecté cet ordre, et il n'en fut plus question.
jNI. le duc de Montpensier, son frère , désirant passiomiément voir l'Italie, avait demandé à servir à Nice, ce qui lui fut accordé; il partit dans ce temps de Tournay, où il était auss. avec nous.
Peu de jours après nous quittâmes Tournay, le 31 mars de grand matin; nous étions dans une berline dont les stores étaient baissés, et eu outre de grands chapeaux avec des voiles cachaient entièrement nos visages. On verra par la suite combien cette précaution nous fut utile. Lorsque nous suivîmes l'armée ,• nous n'avions point d'hommes dans notre voiture ; les troupes marchaient sans ordre ; les soldats étaient excessivement bruyants; leur ton, leurs discours m'effrayaient malgré moi , et nous nous sentions moins mal à l'aise en ne les voyant pas et en nous cachant. .Te n'avais jamais fait jus-
qu'alors un voyage aussi désagréable; mais j'en fis bientôt un autre plus désagréable encore. La veille de mon départ de Tournay, j'avais fait partir pour Paris un courrier chargé de lettres, dans lesquelles je mandais que, pour éviter de tomber dans les mains des ennemis, j'allais à Saint-Amand, et que je priais qu'on m'y envoyât mon ordre de rappel. Je logeai avec mademoiselle d'Orléans et ma nièce dans la ville même de Saint-Amand , et le général Dumouriez logea à un quart de lieue, dans un endroit appelé les Boues-de-Saint-Amand, où se trouvent les bains et les étuves pour les malades. Le jour de mon arrivée à Saint-Amand, j'appris que le général Dumouriez se disposait à lever l'étendard de la révolte. Je ne sus rien par lui , car il ne m'a jamais dit un seul mot de ses projets ; mais un homme qui avait toute sa confiance , et que je n'avais jamais vu avant cette époque, me témoigna un intérêt particulier et répondit très-franchement à mes questions ; cet officier était l'infortuné M. de Vaux, qui a été exécuté depuis. J'avais une véritable obligation au général Dumouriez de m'avoir reçue dans son camp, malgré les dangers qui nous y attendaient; car, comme je n'étais pour rien dans la conspiration, s'il m'eût laissée dans une ville reprise par les ennemis, il est évident que mademoiselle d'Orléans et moi nous aurions été pour bien longtemps privées de notre liberté : c'est un souvenir que je dois conserver. Entrevoyant enfin des desseins et des complots très-effrayants que je désapprouvais entièrement et à tous égards , je n'eus plus qu'un désir, celui de fuir de Saint-Amand ; mais la difficulté d'avoir des chevaux me retint malgré moi. Nous étions arrivées le 31 mars, et, le 2 avril , le général Dumouriez intercepta iui paquet rempli de mandats d'arrêt lancés contre presque tous les principaux officiers de l'armée, entre autres M. de Valence, M. le duc do Chartres, etc. Ces ordres arbitraires, envoyés par un simple comité ( et non par la Convention ) , étaient signés Diihem. Ce fut le lendemain au soir que les commissaires de
la Convention fu?eut arrêtés. On vint m'apprendrc à minuit cet étrange événement, qui augmenta Textrème désir que j'éprouvais de partir ; mais je ne pus avoir des chevaux que le lendemain matin à dix heures. Je ne me couchai pas, et je passai la nuit à réfléchir sur mon sort et à me préparer à tout ce que j'envisageais. Je ne pouvais plus m'abuser sur le système de proscription qui s'établissait en France ; si l'on avait proscrit le général Dumouriez sur de simples soupçons, et avec lui tant d'autres personnes que raisonnablement rien n'avait dû rendre suspectes, quelles mesures ne prendraiton pas lorsqu'on apprendrait l'arrestation des commissaires , rintelligenee de Dumouriez avec les ennemis, etc. ?
Je prévoyais facilement que l'on proscrirait, sans délai comme sans examen , tout ce qui fuirait de Saint- Amand, et que, malgré ma parfaite innocence, je serais enveloppée dans cette condamnation générale. Je me toyais donc fugitive, arrachée à ma famille, à mes amis, à mon pays, forcée de vivTe de mon travail, et livrée aux plus horribles inquiétudes sur la destinée de ceux que j'aimais et que je laissais en France. D'un autre côté, je frémissais en pensant que, selon toutes les apparences, le camp allait se partager en deux partis; que les premiers rayons du soleil éclaireraient vraisemblablement des scènes sanglantes ; qu'au milieu de ce tumulte ma fuite serait impossible , et que même, quand la révolte n'éclaterait pas si promptement, je ne pourrais toujours m'échapper qu'en courant les plus grands dangers. D'ailleurs, si j'avais le bonheur de sortir du territoire français, que deviendrais-je dans les pays étrangers ? Sans recommandation, sans protection , sans amis, calomniée avec tant de noirceur et d'acharnement , oii trouverais-jp un asile? Que pourrais-jc opposer à la haine, aux persécutions des émigrés?... Enfin la situation de mademoiselle d'Orléans achevait de me percer le cœur. Jetais décidée, n'étant plus sa gouvernante, à ne l'associer ni à ma misère , ni à mes périls , et à la laisser entre les mains de son
frère; mais quelle affreuse séparation!... quelle manière de quitter une enfant qui me fut confiée à l'âge de onze mois, à laquelle j'avais prodigué tant de soins, qui en avait si bien profité, et qui avait pour moi un si tendre attachement!... Tandis que je faisais en silence ces douloureuses réflexions , elle était couchée à côté de moi ; elle ne dormait pas , et je l'entendais gémir sourdement. Elle avait vu les préparatifs de mon départ ; elle ne comprenait que trop que mon projet n'était pas de remmener : elle se taisait et elle pleurait. Sur les cinq heures du matin, l'excès de son accablement la fit tomber dans uu assoupissement qui fut bientôt suivi d'un profond sommeil ; alors je m'approchai de son lit , je jetai les yeux sur elle-, mes larmes coulèrent avec amertume. Je croyais la regarder pour la dernière fois ; je lui donnai toutes les bénédictions de la tendresse maternelle, et je sortis de la chambre. J'allai dans uu autre ap^iartement attendre le grand jour. Je passai cette nuit en prières, sans me coucher. Tout à coup l'idée me vint de faire à la fois un sacrifice à Dieu , et de me délivrer, dans l'avenir, de mille inquiétudes et d'un grand embarras. Je fis vœu, si Dieu me rendait mes biens ou me faisait faire une fortune , de ne jamais dépenser pour moi que l'absolu nécessaire et de donner tout le reste. J'ai été fidèle à ce vœu. J'étais bien sûre, avec mes talents, de gagner toujoufs de quoi vivre ; ainsi je me débarrassais des regrets de fortune et de toute ambition. Dans cette même nuit si cruelle pour moi, qui précéda mon départ de Saint- Amand , je ne fus soutenue que par la religion ; mais elle suffit à tout : c'est elle qui m'avait consolée dans les terreurs de la fin de mon séjour eu Angleterre. Je me rappelle qu'un jour, à Bury, étant seule, livrée à mes réflexions, j'en fis de si désespérantes que je ne me suis jamais trouvée dans un tel abattement ; pour me distraire de ces terribles pensées je pris un livre de prières qui était sur mes tablettes ; je l'ouvris par hasard, et je tombai sur le psaume 90 , qui commence par ces paroles : Celui qui n^a
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que le Très-Haut pour appui recevra des marques constantes de la protection du Dieu du ciel, etc. Tout le reste du psaume ue contient que des consolations, d'heureuses prédictions, et l'assurance que l'on passera à travers tous les périls, guidé et porté par les anges. Je ne lisais jamais ce psaume, qui ne se trouve point dans ceux de la Pénitence. Après l'avoir lu, je fermai le livre; je le rouvris encore deux fois au hasard , et je tombai toujours sur le même psaume. Je me sentis tout à fait fortifiée ; j'espérai du fond de l'ame en la bonté divine , qui en effet a daigné me préserver de dangers et de malheurs qui paraissaient tout à fait inévitables. Tels furent les sentiments et les pensées qui, à Saint- Amand, firent toute ma force , et qui par la suite m'ont fait supporter tous mes maux.
A sept heures je fis mes adieux à M. le duc de Chartres ; il me renouvela les instances qu'il m'avait faites la veille de me charger de sa sœur ; il me répéta qu'il ignorait encore le parti qu'il prendrait, que tout annonçait dans le camp une prochaine révolte, et que, dans de telles circonstances, sa sœur le gênerait mortellement et serait exposée à mille dangers affreux. Je répondis que ceux de ma fuite n'étaient pas moins effrayants ; qu'à moins d'une espèce de prodige il me paraissait impossible de passer tous les postes français sans être reconnue et arrêtée ; que , dans ce dernier cas , on nous conduirait à Valenciennes, dont nous étions si près , et qu'alors, perdues sans retour, nous serions envoyées à l'échafaud ; que, dans le choix des périls, il valait mieux peut-être que mademoiselle d'Orléans se rendît volontairement à Valenciennes, seule et comme de son propre mouvement, après ma fuite -, qu'alors je croyais que la plus grande rigueur à son égard se bornerait à la déporter et à la conduire hors des frontières , ce qui la ferait sortir de France sans dangers; qu'au reste je n'indiquais pas ce parti, qui pouvait avoir des inconvénients non prévus ; que je ne conseillais rien , mais que , soit qu'elle prît cette résolution,
OU celle de fuir avec sou frère et les amis de ce dernier, il me semblait qu'elle risquerait moins qu'avec moi. Enfin je fus inébranlable dans mes refus jusqu'à l'instant de mon départ ; mais, au moment où je montais en voiture, M. le duc de Chartres revint, tenant dans ses bras sa sœur baignée de larmes ; je la reçus dans la voiture à côté de moi, et nous partîmes surle-champ, et avec tant de précipitation que ni mademoiselle d'Orléans ni moi ne songeâmes à prendre avec nous quelques-uns de ses effets, du moins ses bijoux ; nous oubliâmes tout. Mademoiselle d'Orléans sortait de son lit et n'avait sur elle qu'une simple robe de mousseline ; ce fut ce qu'elle emporta , et sa montre, qui était fort belle, et qu'elle n'oublia point parce qu'elle était au chevet de son lit ; elle laissa à Saint- Amand ses malles, ses robes, son linge, son écrin; tout fut perdu, à l'exception seulement de sa harpe, qu'un domestique fît charger sur un chariot qui passa , et qui nous rejoignit quelques jours après; mais, du reste, on ne lui rapporta pas un habit, pas une chemise. Comme j'avais sauvé la plus grande partie de ce qui m'appartenait , je me trouvai heureuse de pouvoir suppléer à ce déuûment total. J'aurais pu partir avec des passe-ports, ce qui eût produit une grande di.'férence dans notre position : Dumouriez m'en offrit ; mais , connaissant sa conduite, je les refusai nettement. Le parti dans lequel il s'était d'abord engagé étant devenu sanguinaire, il était tout simple de le quitter ; mais il était affreux de le trahir et de livrer à l'étranger le peu de troupes qui consentit à le suivre.
Nous étions quatre dans la voiture, mademoiselle d'Orléans, ma nièce, M. tle Montjoye et moi. Je ne connaissais M. de ÎNIontjoye que depuis peu de jours; mais comme il voulait fuir aussi, et aller eu Suisse oii il avait des parents , il désira faire ce voyage avec moi : ce qui nous était d'autant plus agréable, qu'il parlait parfaitement bien l'allemand. Quand nous fûmes hors de la ville de Saint- Arnaud, j'embrassai mes deux jeunes compagnes d'infortune, en leur promettant que, dans
la carricro iriijvcrsités que nous allions parcourir, elles me verraient un courage et une patience inébranlables. Je leur demandai d'imiter l'exemple que j'étais décidée à leur donner à cet égard; elles mêle promirent.. Nous nous sommes tenu parole réciproquement, et je puis dire avec vérité que , depuis cet instant , par une grâce particulière de la Providence, j'ai eu dans les dangers autant de sang-froid et de présence d'esprit, et autant de force et de résignation dans le malheur, que j'avais montré d'abattement et de faiblesse dans les derniers mois de mon séjour en Angleterre et pendant le temps que j'ai passé à Tournay.
Nous étions convenus que M. delMontjoye parlerait seul aux postes français que nous allions passer, et nous donnerait pour des dames, anglaises qui se rendaient à Ostende, afin de s'y embarquer pour l'Angleterre, et qu'il conduisait jusqu'à Quiévraiu. Heureusement que nous n'étions pas H> moins du mond(> connues des troupes ; car, si on avait vu nos figures à Saint- Amand, il nous eût été impossible de nous échapper ; mais on ne les y avait pas aperçues, y étant arrivées, comme je l'ai dit, dans une voiture dont les stores étaient baissés, et n'étant pas sorties de nos chambres pendant deux jours que nous passâmes dans cette ville. Nous avious laissé le camp dans une position encore équivoque pour son général révolté ; cependant on prévoyait déjà que la majorité ne serait pas pour lui. Nous n'avions aucun passe-port , et nous prîmes des chemins détournés, afin de rencontrer le moins de troupes qu'il serait possible. iM. de Montjoye avait oublié de prendre le mot d'ordre, ce qui pensa plus d'une fois nous être funeste. Au bout de deux heures de marche , nous nous trouvâmes dans des chemins de traverse si mauvais, que la voiture y cassa. Comme nous tournions autour de Valeiu-icMnes , nous n'en étions, dans ce moment, qu'à une petite demi-lieue, et nous nous trouvions dans un village rempli de volontaires. Notre inquiétude fut extrême ; il fallut entrer dans un cabaret, et attendre là, plus d'une heure
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et demie, que la voilure fût raccommodée. Enfin, après beaucoup de questions de la part des volontaires, faites avec un air indécis et sombre qui était véritablement effrayant , on nous laissa partir. Les chemins devenant toujours plus mauvais, et la nuit survenant, nous fiïmes obligées, malgré le froid qui était excessif, de descendre de voiture. Nous avions fait près d'une lieue à pied lorsque tout à coup nous fiimes arrêtées , non point à un poste , mais par un capitaine de volontaires et des soldats qui de loin avaient aperçu le guide avec une lanterne qui nous conduisait. Ce capitaine , peu satisfait de nos réponses, nous dit qu'il nous soupçonnait émigrées, et qu'il était décidé à nous conduire à Valenciennes. On peut juger de ce que j'éprouvai dans ce moment ; mais sur-le-champ j'eus l'air d'y consentir très-gaiement. Je pris le commandant sous le bras , et , dans un baragouin très-peu intelligible, je lui Us mille plaisanteriis sur son peu de complaisance; mais, tout en parlant et en riant, je marchais toujours fort lestement, comme si je n'avais pas eu le moindre dessein de le faire changer d'avis. Au bout d'un demi-quart dlieure il s'arrêta , me dit qu'il voyait bien que j'étais véritablement une Anglaise , qu'il ne voulait pas nous déranger, et que nous pouvions continuer notre route vers Quiévrain. Il nous conseilla d'éteindre la lumière de notre lanterne, qui pourrait encore nous faire arrêter, et enfin il nous conduisit dans un petit sentier détourné, par lequel nous pouvions, nous dit-il, arriver aux postes autrichiens sans rencontrer de nouvelles troupes. Quand il nous eut quittées nous respirâmes ; nous suivîmes ses conseils , et nous arrivâmes sans accident au premier poste des ennemis. J'éprouvai un mouvement de joie inexprimable en entrant à Quiévrain , en pensant que mes deux compagnes et moi nous étions quittes de l'affreux danger d'être conduites à Valenciennes; mais, réfléchissant presque aussitôt à l'hoi^eur et à la bizarrerie d'une situation qui obligeait deux enfants et une femme , qui chérissaient leur patrie , à se
réfugier chez une nation coalisée contre la nôtre, et à fuir des Français, leurs compatriotes, avec la crainte qu'on aurait de tomber entre les mains d'ennemis implacables, mon coeur se serra et mes yeux se remplirent de larmes. M. de Montjoye demanda à parler au commandant, qui se nommait M. le baron de Vounianski. Je n'ai poiut mis dans mon Précis de Conduite un incident (qui cependant nous sauva) , parce qu'il est si extraordinaire qu'il eût donné à ma narration une tournure romanesque que j'ai voulu éviter dans une apologie. Je n'y ai parlé du baron de Vounianski , que pour raconter succinctement ce qu'il fit pour nous ; mais je vais conter avec détail , dans ces Mémoires , quel fut le vrai motif de cette extrême obligeance.
En quittant Toumay et la Belgique , je ne m'abusai point sur riiorreur de ma situation ; je vis même pour moi personnellement l'avenir plus noir qu'il n'a été ';'je sentis que l'esprit de parti et le malheur d'avoir été attachée à la maison d'Orléans m'exposeraient à tous les genres de calomnies et de persécutions. Je m'y résignai, en adorant la Providence, car je reconnus que je le méritais, puisque, si j'eusse tenu la promesse que j'avais faite à mon amie madame de Custine, si j'eusse rempli mon devoir en restant avec ma seconde mère, madame de Puisieux, au lieu d'entrer au Palais-Royal, ou si , à la mort de la maréchale d'Estrée , j'avais quitté Belle-Chasse , comme le désirait mon mari , nulle autre émigrée n'aurait été plus paisible et plus heureuse que moi dans les pays étrangers. Avec le goût général qu'on y avait pour mes ouvrages, ma réputation littéraire et les talents agréables que j'y portais, j'aurais trouvé les plus puissantes protections et tous les genres de ressources, ainsi que tous les dédommagements d'ambition , si j'avais voulu me donner de nouvelles chaînes. Je me promis d'expier mes fautes parla patience, le courage, et une parfoite soumission aux volontés divines et suprêmes. Aussi , du moins , ne m'est-il jamais échappé un seul murmure. Je n'avais pas perdu
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mon temps à Tournay ; nous y avions mené une vie parfaitement réglée : une personne de la ville me prétait des livres; j'y avais fait tous les jours une lecture tout hautd'une bonne heure et demie ; j'y avais joué de la harpe avec Mademoiselle , tout comme à Belle-Chasse; elle y peignit beaucoup de fleurs , et moi aussi. Eu outre, nous faisions ensemble une quantité de jolis petits ouvrages ; j'appris là à l'aire de charmantes petites corbeilles de paille. L'église de la paroisse était à deux pas de notre maison ; nous allions tous les jours à la messe , et nos journées s'écoulaient avec rapidité, et même agréablement. Suivant ma coutume, je veillais toujours tous les soirs tout seule, deux ou trois heures , j'écrivais mon journal Qi des pensées détachées, que j'ai placées depuis dans le Petit La Bruyère.
Je vais maintenant raconter ma singulière aventure avec le baron de Vounianski.
Aussitôt que nous eûmes passé la frontière et que nous fûmes entrées dans Quiévrain , on nous demanda qui nous étions et nos passe-ports. Je dis que j'étais une dame irlandaise nommée madame de Yerzenay, voyageant avec mes nièces ; mais , qu'étant partie dans toute la déroute du camp , je n'avais point de passe-ports , et , comme il en fallait pour être reçue , je demandai à parler à M. le commandant ( le baron de Vounianski ) ; sa maison était heureusement tout près de la porte de la ville. On me dit d'attendre dans la voiture, et qu'on allait prendre ses ordres. Un moment après, le baron vint lui-même, nous fit descendre de voiture, me donna la main , et nous conduisit chez lui. Le jour était tout à fait tombé, et j'avais à mon chapeau une grande dentelle noire rabattue sur le visage. En entrant dans le salon qui était fort éclairé, je relevai ma dentelle ; le baron me regarde , tressaille et s'écrie : Ahî princesse! A cette exclamation, je pensai, de premier mouvement , qu'il reconnaissait mademoiselle d'Orléans. J'eus une grande frayeur, mais qui fut bientôt dissipée par les discours du baron, qui me firent connaître qu'une res-
semblance véritablement miraculeuse lui persuadait que j'étais la princesse de Lansberg , princesse de^Moravie. J'eus toutes les peines du monde à l'en dissuader, car j'avais aussi le même son de voix. Le baron devait sa fortune à cette princesse, et il l'aimait passionnément. Il n'y a certainement jamais eu de ressemblance plus parfaite, car, malgré toutes mes protestations, il reprenait à chaque instant l'idée que j'étais cette princesse incognito. Il nous donna un souper à la Hongroise , qui aurait pu sufflre à vingt personnes pour la quantité , mais qui était le plus mauvais que j'aie fait de ma vie, parce que tous les mets nageaient dons une sauce de graisse fondue. Pendant ce souper je souffris mortellement ; car le baron, en dissertant sur les affaires publiques, fit d'horribles imprécations sur M. le duc d'Orléans. Je vis Mademoiselle pâlir et prête à s'évanouir, et J'essayais vainement de changer la conversation ; le baron y revenait toujours. Le lendemain matin, le baron,'qui nous avait logées, m'apporta lui-même sur un plateau mon déjeuner, en s'écriant encore mille fois que j'étais la princesse de Lansberg. Api-ès le déjeuner nous descendîmes dans le salon , prêtes à partir pour IMons , avec une escorte que le baron avait la bonté de me donner. Il me dit , quand nous entrâmes dans le salon , qu'il allait me faire voir que rinconcevable ressemblance qu'il me trouvait n'était pas un effet de son imagination ; que , dans l'escorte qu'il me donnait, il y avait deux jeunes cadets arrivés depuis peu de IMoravie , qui avaient été pages de la princesse et qu'elle lui avait particulièrement recommandés ; qu'ils allaient venir, et que je verrais l'effet que je produirais sur eux. Quand ils entrèrent j'avais mon voile baissé ; le baron me pria de le relever. Ces jeunes gens , en jetant les yeux sur moi , témoignèrent la plus vive surprise, et aussitôt s'avancèrent vers moi pour me baiser la main , me prenant effectivement pour la princesse de Lansberg. Toutes ces choses se passèrent en présence de Mademoiselle et de ma nièce. Je questionnai beaucoup le baron sur cette princesse ; il me dit qu'elle avait infini-
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ment d'esprit, qu'elle savait et parlait parfaiteuient le français, et qu'elle était grande musicienne. Je demandai son ilge ; elle était plus jeune que moi de trois ans. Je dus à celle singularité tout ce que le baron lit pour nous. 11 me donna la main pour monter en voiture ; en m'y conduisant , il me dit que si je lui avouais, en le quittant, que j'étais la princesse de Lansberg , il serait beaucoup moins étonné qu'il ne Tétait de m'entendre lui soutenir que je ne l'étais pas. Le baron nous donna une escorte dans laquelle il ne manqua pas de mettre les deux jeunes cadets qui m'avaient prise pom* leur princesse, et qui, se plaçant à nos portières, eurent constamment les yeux fixés sur moi, en témoignant de temps en temps, par des exclamations, l'excès de leur étonnement.
Nous arrivâmes à ^lons, et nous nous établîmes sur-le-cbamp dans une auberge , où nous fûmes très-mal logées , parce que les meilleurs appartements en étaient pris.
Il me fut impossible de partir de jMons le lendemain de mon arrivée dans cette ville ; un nouveau malheur m'en empêcha. Je couchais dans la chambre de mademoiselle d'Orléans ; je ne dormis point et je l'entendis se plaindre et tousser toute la nuit. Je me levai au point du jour pour l'aller regarder, et je vis qu'elle avait la rougeole; je passai dans le cabinet où couchait ma nièce, pour l'instruire de ce triste événement, et je la trouvai dans le même état. Elles étaient toutes deux si malades et avaient une fièvre si violente , je trouvais d'ailleurs tant d'inconvénients à différer mon départ, que bien peu de choses m'ont causé de plus vives inquiétudes. Kous n'avions point de femme de chambre, nous n'avions plus qu'un domestique de louage; l'auberge était remplie de monde ; on ne pouvait attendre aucun service des servantes ; je ne pus avoir un médecin que le soir, et il me fut impossible d'obtenir une garde avaui le quatrième jour ; cependant elles furent bien soignées. Je connaissais parfaitement le traitement de cette maladie ;,je leur fus plus utile que le médecin. Je passai les trois premières nuits sans
me coucher ; quand j'eus uue garnie , je restai toujours dans la chambre de mademoiselle d'Orléans , et pendant les neuf jours je la veillai toujours jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Au milieu des peines qui m'agitaient, je jouissais cependant de l'idée que j'avais véritablement sauvé la vie à mademoiselle d'Orléans en l'emmenant avec moi ; car, deux jours après notre départ , M. le duc de Chartres et M. Dumouriez ne se sauvèrent de Saint-Amaud qu'après avoir couru les plus grands dangers, essuyé des coups de fusil,etc. Que serait devenue cette malheureuse enfant au milieu d'un tel désordre? D'ailleurs elle avait le germe d'une grande maladie (car elle partit de Saint- Amaud avec la fièvre) ; la rougeole se serait déclarée de même le lendemain, et qu'aurait-on pu faire dans cet état!... Ces réflexions adoucissaient le chagrin que'j'éprouvais en la voyant souffrir ; cependant le cruel incident de cette maladie trahit notre incognito et donna le temps de nous reconnaître ; mais Jes Autrichiens nous traitèrent avec beaucoup de générosité. Un jour, en allant chercher des drogues chez un apotliicaire , qui heureusement se trouvait dans notre rue , je rencontrai sur l'escalier M. le prince de Lambesc(l), qui me
(I) Le prinœ de Lambesc, de la maison de Lorraine, était p;ireul de la reine Marie-Antoinelle, à laquelle il se montra dévoué. Peu de lemps apns que la Révolution eut éclaté, il se réfugia en Autriche pour se soustraire aux dénonciations et aux poursuites exercées contre lui a i'occasion de la journée du \i juillet 1789. Dans cette journée, le prince de Lambesc, qui commandait le régiment Royal- Allemand, après avoir dissipé les rassemblements formés sur la place Louis XV, entra au galop et le sabre a la main dans le jardin des Tuileries pour le faire évacuer. On a dit que, dans cette bagarre, un vieillard avait été tué et un jeune liomme ble.>sé, mais jamais la preuve de ce fait n'a été donnée. Le prince de Lambesc devint "énéral-raajor et ensuite feld-maréchal au ser\ice de rAulriclie. Il a fail, sur le Rhin et en Italie, les campagnes contre les Français, sans obtenir un de ces commandements, ni trouver une de ces occasions qui permettent de se distinguer et de sortir de la foule des guerriers ordinaires.
( ?\olc du i)i\initr édUcitr. )
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reconnut à l'instant. Il ne me parla point, mais son air sombre et sinistre ne m'annonça rien de bon ; en effet il alla nous dénoncer à yi. le baron de Jlack, car il devina facilement que l'une de mes jeunes compagnes était mademoiselle d'Oi'léans. M. le baron de Mack (1), avec lequel je n'avais jamais eu le moindre rapport , vint me trouver. Une servante me l'annonça ; son nom seul me fit éprouver une frayeur mortelle. Je me hâtai d'aller le recevoir sur le palier de l'escalier ; je lui dis que je ne pouvais avoir l'honneur de le recevoir parce qu'une personne malade de la rougeole était couchée dans la chambre que j'occupais ; il me répondit, avec l'air et le ton le plus bienveillants : « Madame , ce qui n'est point contagieux pour vous ne saurait l'être pour moi. » De ce moment je fus rassurée, je ne vis plus en lui qu'un protecteur. Je le conduisis dans notre chambre ; j'allai fermer les rideaux de l'alcôve de Mademoiselle , et nous nous établîmes dans l'embrasure d'une fenêtre. Le baron nous dit qu'on lui avait appris qui nous étions , que cette dénonciation ne nous nuirait en aucune manière. Il m'assura que nous étions les maîtresses de rester en Flandre et de nous établir dans le lieu que nous choisirions pour résidence. Je lui répondis que notre intention était d'aller en Suisse ; il eut la bonté de m'offrir de nous faire avoir
(I) Le baron Charles de Mack, célèbre par ses plans et ses revers , était iils d'un bourgeois de Neuslingen, en Franconie, et oflicier de fortune. 11 entra dans un régiment de dragons comme simple soldat, il parvint dégrade en grade, et pour ainsi dire de revers en rêvera, jusqu'au commandement en chef de la grande armée autrichienne, qui, en 1805, s'empara si vite et fut si promptement chassée du royaume de Bavière. Après la capitulation d'Ulm , le général Mack fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort ; cette peine fut commuée en celle de la dégradation militaire et en une détention qui dura peu, mais à laquelle a succédé l'oubli profond dans lequel le général Mack est mort, autant du chagrin que lui causa la perle de son fils que de celui causé par ses défaites et sa disgrâce. Jamais guerrier n'a fait naître et n'a trompé plus d'espérances que le général Mack.
{Note du premier édilcnr.)
des passe-ports de M. le prince de Cobourg (1), ce qui nous mettrait à l'abri de tout iuconvénicut pour traverser l'Allemagne, et ce que j'acceptai avec reconnaissance. Il m'objecta qu'il ne lui était pas permis de domier des passe-ports sous un faux nom. Je lui répondis que le nom de Yerzeuay n'était pas un faux nom, que c'était celui d'une petite terre enclavée dans la terre de Sillery. Il fallut lui en donner ma parole d'honneur ; alors il nous fit avoir ces passe-ports tels que je les désirais. 1 Is nous furent inutiles , car on ne nous les a pas demandés une seule fois. Mes jeunes compagnes se trouvant en état de soutenir la voiture , quoiqu'elles fussent encore extrêmement faibles, nous partîmes de Mons le samedi 13 avril, avec M. de ^lontjoye, qui vint nous rejoindre , car il nous avait quittées a Quiévrain. Notre voyage fut long, mais assez heureux. Le '20 , nous passâmes à "Wisbaden, et là nous prîmes un chemin de traverse afin d'éviter les troupes ; mais nous côtoyâmes pendant quatre ou cinq heures le camp des Hessois , dont nous n'étions séparés que par une plaine; nous les distinguions parfaitement : ils bordaient la rive du Rhin de notre côté. On apercevait un peu plus loin Cassel, où étaient les Français; s'ils eussent fait une sortie , nous nous serions trouvées dans un bien grand péril. Cette pensée me fit trouver cette journée cruellement longue. De l'autre coté du fleuve on voyait IMayence et un village en feu. Enfin cette réunion d'objets formait un tableau terrible, dont l'effet était encore augmenté par les coups de canon que l'on tirait de temps en temps et que nous entendions distinctement. En songeant que ces coups de canon
(1) Peu de noms étrangers son', plus ccMùbres en France que celui du prince de Cobourg. Sa campagne de 1793 fut une suite non interrompue de succès, mais la gloire en fut effacée par les revers de la campagne suivante. Le prince de Colx)urg fut forcé de se retirer, avec le regret d'avoir trompé les espérances des émigrés, auxquels il eut l'indignité de défendre l'entrée des places conquises sur les Français.
( ISole du premier éditeur. )
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étaient dirigés contre des Français , j'éprouvai que ni les injustices, ni la persécution ne peuvent arracher d'un cœur sensible et généreux l'amour de la patrie et cet intérêt pressant qu'inspirent des compatriotes.
Après sept jours de marche nous arrivâmes à Schaflhouse, en Suisse , le 26 mai. ]Ma joie fut extrême de me trouver dans un pays neutre. Outre beaucoup d'inquiétudes vagues , j'ava's été dans une sorte de malaise inexprimable durant mon séjour forcé à jMons et en traversant l'Allemagne. En me voyant au milieu des ennemis de mon pays, ma raison repoussait en vain une espèce de remords involontaire, aussi pénible que peu fondé , car assurément je n'avais rien à me reprocher. .Te puis dire, sans exagération, que je n'ai jamais rencontré de tioipes autrichiennes sans éprouver une sensation douloureuse.
Le besoin extrême de repos qu'avait mademoiselle d'Orléans nous Ct séjourner à Schaffhouse; M. le duc de Chartres était venu nous y rejoindre ; nous n'en partîmes que le 6 juin. ÎXous allâmes à Zurich, où nous comptions nous établir ; mais, quand il fallut se nommer aux magistrats, le malheureux nom de mademoiselle d'Orléans et de sou frère rompit ces arrangements. D'ailleurs nous avions été reconnus par plusieurs émigrés qui nous firent beaucoup de méchancetés. Ici commencèrent les persécutions que l'esprit de parti ne cessa d'exercer contre M. le duc de Chartres, Mademoiselle et moi, à l'étranger.
La veille de mon départ du Zug, où nous fûmes reconnus, une méchanceté véritablement atroce me causa une des plus grandes frayeurs que j'aie éprouvées de ma vie. Notre petite maison était située au milieu d'un grand pré, au bas duquel se trouvait le grand chemin , et par de là le lac ; toutes nos fenêtres donnaient sur ce pré , et elles n'avaient point de volets. Mademoiselle d'Orléaus restait tous les soirs dans le salon , au rez-de-chaus'sée, jusqu'à dix heures trois quarts ; elle était établie dans l'embrasure de la fenêtre , et pendant la convcr-
satiou elle travaillait à de petits ouvrages. Comme , depuis sa rougeole , elle avait uu peu mal aux yeux, elle gardait toujours sur sa tête uu grand chapeau qui lui cachait la lumière. Le 5 juin, veille de mou départ, j'étiiis à dix heures uu quart du soir dans ma chambre, qui se trouvait précisément au-dessus du salon ; ]M. le duc de Chartres , suivant sa coutume , était couché, ainsi que le seul domestique qu'il y eût dans la maison. Mademoiselle d'Orléans eut heureusement quelque chose à me dire ; elle se leva , laissa sa lumière sur la table , ôta son chapeau, le mit sur une des pommettes du dossier de sa chaise, et monta chez moi avec ma nièce. J'écrivais à une table placée aussi dans la fenêtre. En voyant entrer mademoiselle d'Orléans je quittai ma place ; je me mis dans l'entre-deux des fenêtres, dans uu grand fauteuil , et je la pris sur mes genoux. A peine étions-nous assises que nous entendîmes un bruit très-fort, causé par une énorme pierre lancée contre la fenêtre du salon ; une demi-minute après, plusieurs autres pierres furent de même lancées contre la fenêtre que je venais de quitter et cassèrent les vitres avec un tel fracas que M. le duc de Chartres, éveillé, sauta à bas de son lit, prit un bâton ( qui est une fort bonne arme dans ses mains), et courut à la porte, en appelant le domestique, qui se leva aussi. L'un et l'autre sortirent de la maison en criant après les assassins (car on doit donner ce nom à ceux qui commirent cette action) ; les brigands se sauvèrent à toutes jambes. M. le duc de Chartres jugea, au bruit de leur marche, qu'ils n'étaient que deux ou trois, tout au plus. Kous descendîmes dans le salon , et nous vîmes que le premier coup de pierre avait été lancé vers la place qu'occupait ordinairement mademoiselle d'Orléans , et dirigé à son chapeau, qu'elle avait, comme je l'ai dit, posé sur la pommette de la chaise ; les brigands avaient certainement pris ce chapeau pour sa tête : illusion fort simple , à la distance où ils étaient. Ou avait visé avec beaucoup de justesse ; car le carreau de vitre qui se trouvait vis-à-vis le chapeau était brisé , le chapeau
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renversé , et la pierre , grosse comme le poiug , suivant sa direction en ligne droite , avait été fracasser un carreau de faïence d'un poêle placé à l'extrémité du salon. Je ramassai ce caillou, en remerciant le Ciel, du fond de l'àmc , de n'avoir point permis que l'innocente enfant qu'on voulait assassiner restât une minute de plus à cette place , qu'elle n'aurait dii quitter naturellement qu'une demi-heure plus tard. J'ai conservé soigneusement ce caillou ; je le fis polir et tailler en plaque de médaillon, sur laquelle ces deux mots sont gravés : Innocence, providence. La même nuit on ne vola pas, mais on coupa par petits morceaux deux harnais de chevaux appartenants à M. le duc de Chartres. IXous fîmes des dépositions juridiques de tous ces faits , sur lesquels je ne me permettrai nulle conjecture; Je dirai seulement que nous étions très-aimés à Zug ; que , sortant tous les jours pour aller dans les chami)S ou à l'église, traversant souvent la ville à pied , nonseulement nous n'avons jamais reçu la moindre insulte, mais que le peuple nous a toujours personnellement témoigné infiniment de bienveillance. Le lendemain de l'événement dont je viens de rendre compte, nous partîmes à dix heures du matin ; nous traversâmes la ville", et nous vîmes universellement sur tous les visages l'expression de l'intérêt et du regret de nous voir partir.
Grâce à l'obligeance extrême de M. le marquis de Montesquiou-Fesenzac, nous avions été reçues au couvent de Sainte- Claire, à Bremgarten, près Zug; mais M. de Montesquiou nous recommanda de cacher avec soin qui nous étions, en nous disant qu'il ne l'avait confié qu'à deux magistrats de ses amis , l'un de Bremgarten, l'autre de Zurich. 11 nous avait annoncées à la prieure du couvent comme une famille irlandaise, que la guerre et la crainte des corsaires empêchaient de retourner dans son
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pays. Il nous avait choisi de nouveaux noms supposés, et m'apprit, en arrivant, que je m'appelais madame Lénox , tante de mesdemoiselles Stuart , filles de ma sœur, qui me les avait remises en mourant. Nous entrâmes ainsi au couvent de Sainte- Claire. M. le duc de Chartres nous quitta , fil tout le voyage de Suisse ; ensuite, sous un nom supposé, il entra dans le collège des Grisons en qualité de professeur d'histoire et de géométrie. Il y resta plus d'un an, à ma connaissance; quand je partis de Suisse, il y était encore. Étant alors dans l'impossibilité d'aller en Amérique, c'était certainement le parti le plus digne de lui qu'il pût prendre ; nul autre ne pouvait faire plus d'honneur à son caractère et à son éducation.
jMademoiselle d'Orléans , ayant à M. de Montesquiou l'obligation de l'asile qu'elle avait enfin trouvé, reçut ses visites dans les premiers temps ; mais au bout de deux ou trois mois elle tomba malade. Je veillai mademoiselle d'Orléans pendant cinq nuits, et je passais toutes les journées dans sa chambre. Elle fut malade plus de deux mois et m'inquiéta cruellement. Cette maladie l'avait empêchée de recevoir M. de Montesquiou. Ensuite la plus horrible catastrophe (1), dont j'appris la nouvelle le 9 novembre 1 793, me mit hors d'état de recevoir une personne avec laquelle je n'étais pas intimement liée. Je fus malade moimême, pour la première fois depuis mon exil. . .
Au milieu des peines de tout genre, j'eus la douce consolation, à force de soins, de rétablir parfaitement la santé délabrée de mademoiselle d'Orléans. Je connais si bien sa constitution, et j'ai fait une étude si particulière de ce qui lui est bon et nuisible, que, dans toutes ses maladies, je lui ai toujours été plus utile qu'un médecin. Je lui avais caché la mort de son infortuné père ; je connaissais sou extrême sensibilité et sa tendresse pour un père dont elle était adorée. Ainsi je pris toutes les précautions nécessaires pour qu'elle ignorât cet affreux événe-
(I) La mort de M. de Genlis.
( .\o<e rft' Fauteur. )
meut ; ce qui u'étaii pas difficile, ne voyant personne du dehors, et ne nous quittant jamais. Même avant cette époque, je l'avais priée de ne point lire les papiers publics, en lui disant, ce qui était vrai , qu'ils étaient remplis d'impiétés et de clioses contre les mœurs. J'étais bien sûre que , d'après cet avertissement , elle n'aurait jamais la tentation de les lire ; cependant je l'habillai de deuil, en lui disant que c'était celui de la malheureuse reine de France , qu'en effet elle aurait toujours porté si elle n'avait pas dû en prendre un plus sacré pour elle. Persuadée que des occupations constantes et variées peuvent, beaucoup mieu.\ que la dissipation, distraire des chagrins et de l'inquiétude, je ne souffrais pas que mademoiselle d'Orléans eût dans sa journée une minute d'oisiveté; elle se promenait trois fois par jour dans le jardin, et y faisait plusieurs courses , chose à laquelle je l'ai accoutumée dès l'enfance. Elle entendait tous les jours la messe , et les dimanches , par sa volonté particulière , elle passait au moins deux heures et demie à l'église. Elle écrivait une heure, ou des lettres réelles ( à son frère aîné , ou à lady Edward Fitz-Gérald) , ou des lettres d'imagination (1). Nous n'avions point de livres , mais j'avais beaucoup d'e.xtraits , et nous en lisions tous les jours ; elle peignait trois heures, jouait autant de temps au moins de la harpe, et, comme j'avais un piano , je lui en donnai des leçons. Eu peu de mois elle fut en
(i)Elle eut l'idée d'écrire régulièrement à sa mère, son père et ses jeunes frères, et, ne pouvant envoyer les lettres, d'en amasser un recueil, dans l'espoir de les leur remettre un jour, ce qui s'exécuta jusqu'à la mort de son malheureux père ; depuis cette époque elle lui écrivit encore plusieurs fois. Dans la crainte de lui donner des soupçons, je n'osai d'abord l'en empêcher, et l'on conçoit ce que je devais souffrir lorsqu'elle m'apportait ces lettres pour les corriger... Enlin je lui dis que, pour apprendre à varier son slyle, il fallait s'exercer sur toutes sortes de matières, et que je lui donnerais des sujets. Je lui détaillai mes raisons de manière à ne lui pas causer la moindre inquiétude. J'eus soin de lui fournir chaque jour de nouveaux sujets, et qui demandaient toute son
application. ., , ., ,
{ISoie de l auttur.)
état de jouer des petits airs et des variatious, ce qui devint pour elle une nouvelle source d'amuseiueut ; le soir elle cousait, ûlait, brodait, ou faisait de la tapisserie. Naturellement d'une excessive gaieté, elle avait absolument perdu cet heureux don de la nature ; mais son caractère avait changé sans s'aigrir; sa mélancolie était si douce qu'elle ressemblait moins à la tristesse qu'au développement d'une extrême sensibilité. Je puis dire, sans exagération , que jamais il n'est échappé do sa bouche une plainte ou un murmure ; quand elle est affligée elle pleure , se tait et prie Dieu davantage. Jamais elle n'a regretté la fortune et le luxe qui Teuvironnaient , ni paru surprise du changement qui se trouvait dans tous les détails physiques de sa situation : on aurait cru, à la voir, qu'elle n'avait Jamais habité qu'une petite cellule, qu'elle n'avait eu de la vie un bon cuisinier, et ainsi de tout. Sa piété , qui est véritablement angélique, lui donne la philosophie chrétienne, qui consiste dans la patience, le courage, la résignation , et le mépris sincère du faste et des grandeurs. J'ajouterai que, sans la religion, mademoiselle d'Orléans n'eût jamais supporté ses maux ; elle a trouvé dans l'Évangile toutes les consolations qui lui étaient si nécessaires : elle ne pouvait les trouver que là. Nos jours s'écoulaient tristement, mais sans ennui. Nous étions aimées dans le couvent , de la manière la plus touchante, de toutes les religieuses, qui étaient de véritables anges. Nous remarquâmes, durant notre séjour dans cette solitude, plusieurs coutumes, dont j'écrivis le détail sur mon journal ; voici celles qui nous frappèrent le plus. A toutes les noces de ce canton catholique , la mariée portait sur la tête un petit bouquet de fleurs d'argent et d'or, aûa de pouvoir le conserver toujours. Le jour de la noce on payait une femme, à laquelle on donnait le privilège d'être toujours à côté de la mariée ; on l'appelait \di femme jaune. Elle tenait à la main un beau mouchoir blanc de batiste ; elle s'en servait, au festin de noce, pour le passer de temps en temps sur les yeux de la mariée, pour essuyer les
larmes que l'on supposait que doit lui faire répandre sa séparation d'avec sa mère et sa famille. Voici d'autres coutumes que je voudrais voir établir en France, parce qu'elles enchanteraient les enfants. Le jour de Saint-Nicolas, ils trouvent tous, à leur réveil, de petits présents cachés dans leurs souliers , ce qui fait que communément ils se réveillent avant le jour. Voici l'autre coutume, qui est encore plus jolie. Ce même jour, on les lâche dans un petit jardin, dans lequel on a caché, sous des fleurs et des légumes , une grande quantité de joujoux et de présents, et l'on ne manque pas d'en mettre un certain nombre, pour les jeunes garçons, sur le sommet des arbres. Nous avons vu cette récréation dans un grand jardin ; il y avait une multitude d'enfants qui formaient le spectacle le plus animé et le plus agréable que l'on puisse contempler. J'aurais été , dans cette douce retraite, aussi heureuse que je pouvais l'être dans ma situation, sans les tracasseries et les persécutions qui m'étaient suscitées par des inimitiés particulières. Il n'était pas difficile de m'opprimer dans un pays où je n'avais nul appui, où je ne voyais qui que ce fût. J'avais une amie en Suisse, qui me sera toujours chère, et qui a été constamment obligeante pour moi ; mais elle était à Lausanne , c'est-à-dire à cinquante lieues de Bremgarten, et, à cette distance , elle ne pouvait ni prévenir les méchancetés que j'éprouvais, ni même les connaître (1). On avait grande envie de me faire quitter la Suisse, mais on n'osa solliciter ou l'on ne put obtenir l'ordre de m'en éloigner; seulementonme fitdire, parquelqu'imqui vint exprès chez moi (sous prétexte de me donner cet avis), que je ferais bien de chercher un autre asile, parce qu'on était certain que le gouvernement finirait par m'y forcer. Je répondis que je me conduirais de manière à ne pas le mériter et à n'en être pas humiliée, si une chose aussi étrange arrivait; que je n'avais
(I) Cette amie est une personne justement célèbre, madame la baronne de Montolieu.
{ISote de Vauleur.)
pas un goût de prédilection pour la Suisse, mais que j'aimais notre monastère ; que mademoiselle d'Orléans ne pouvait être dans une retraite plus décente et plus convenable; que j'étais enchaînée à sa destinée, et qu'aussi longtemps que- je lui serais utile je resterais dans cette solitude. On me répondit que je risquais beaucoup; et, voyant qu'on ne m'effrayait point, on parla à ma nièce confidemment, d'une manière beaucoup plus positive et plus alarmante. Elle connaissait comme moi-même le fond de toutes ces petites intrigues ; elle me rendit compte de tout ce qu'on lui avait dit ; mais , sans y croire, nous restâmes, et je n'ai jamais entendu parler depuis de cet ordre prétendu.
Au mois de décembre nous lûmes véritablement à la veille de quitter la Suisse, mais pour une affaire à laquelle nous étions totalement étrangères. Il s'éleva dans la ville de Bremgarten une violente dispute entre les principaux habitants qui formaient l'espèce de sénat qu'on appelle conseil, qui se trouva divisé en deux partis, l'un ami et l'autre ennemi de 31. de ]Montesquiou. Le parti ennemi l'emporta, et , par animosité contre les partisans de IM. de Rlontesquiou , fit décider au conseil, à la pluralité, que tous les Français, sans exception, seraient renvoyés de Bremgarten (1). Le 23 décembre on vint nous signifier qu'il fallait nous préparer à partir sous deux jours, et qu'il serait impossible d'obtenir un plus long délai. Notre chagrin et notre embarras furent extrêmes dans les premiers moments : nous n'avions plus de voiture , nous avions très-peu d'argent, on était au milieu de l'hiver. Que devenir, sans domestiques, sans passe-ports, sans recommandation , sans amis.' où aller?
(I) La querelle venait de ce que les amis de M. de Monlesquiou n'avaient pas voulu qu'un Français voyageur s'établit à Bremgarten.
{?\ole de l'auteur. )
ISous passâmes une journée entière à faire des paquets et â former des projets; et tout ce que j'imaginai de mieux fut de laisser en dépôt nos malles à la prieure du couvent , de nous déguiser en paysannes à quelques lieues de Bremgai'ten , et d'aller à pied ou en charrette, dans le canton de Schwitz, nous établir en pension dans une chaumière. Ce projet parut charmant à mes jeunes amies , et tellement qu'elles onl presque regretté que nous ne l'ayons pas réalisé. Heureux âge où quelques circonstances singulières et romanesques peuvent consoler des revers les plus accablants , quand ils n'affectent pas le cœur ! J'ai souvent pensé que , si j'eusse eu pour compagnes d'infortune des personnes de mon âge , j'aurais été bien plus abattue et bien plus à plaindre ; mais je ne pouvais m'attrister de notre situation que lorsque je les voyais affligées, et jamais elles ne l'étaient que pour ce qui doit émouvoir la sensibilité ; pour tout le reste, j'ai constamment remarqué que les choses les plus désagréables avaient pour elles, par leur nouveauté ou leur singularité, un certain charme qui les amusait ; et, loin de chercher à leur ôter cet heureux enfantillage , qui produisait tous les résultats d'une raison sublime, je feignais de l'avoir moi-même, ou, pour mieux dire, j'en tirais une si grande consolation que souvent je le partageais de bonne foi.
Cependant, le jour même que notre arrêt de bannissement fut prononcé, M. de IMoutesquiou se rendit à Zurich, qui n'est qu'à trois lieues de Bremgarten -, il y plaida la cause des Français réfugiés et obtint fort promptement la l'évocation de notre sentence ; car le petit territoire de Bremgarten dépend du canton de Zurich. Ainsi, nous en fiimes quittes pour la peur, et cet incident servit du moins à nous faire connaître à quel point nous étions aimées dans le couvent. La nouvelle de notre départ y répandit la douleur et la consternation, et toutes nos bonnes religieuses nous donnèrent les plus touchants témoignages de sensibilité et d'affection. Ce ne fut que plus de deux mois après cet événement que nous apprîmes par hasard que madame la pria-
cesse de Conti (1), taute de mademoiselle d'Orléans, habitait la Suisse et était à Fribourg ; je la croyais eu Italie, chez M. le duc de Modène , sou frère ; et il me parut si surpreuaut que madame la princesse de Conti n'eût pas voulu retirer sa nièce des maius d'une étrangère, et dans le pays qu'elle habitait, que j'eus besoin de me faire conQrmer cette nouvelle. Eu conséquence j'écrivis à Fribourg pour m'eu informer, et j'appris que rien n'était plus vrai. Il était bien simple que, ne voyant personne, nous ignorassions le séjour de madame la princesse de Conti en Suisse ; mais elle ne pouvait ignorer que mademoiselle d'Orléans était à Bremgarteu avec moi, car tous les papiers publics l'avaient dit et le répétaient sans cesse. .T'en conclus que madame la princesse de Conti trouvait que mademoiselle d'Orléans ne pouvait être mieux qu'avec moi, etjefustrès-flattée de cette opinion; mais , sans l'extrême tendresse que j'avais pour mademoiselle dOrléans , je ne serais jamais restée un an dans un lieu où. j'étais horriblement persécutée , et qui d'ailleurs ne m'offrait nulle ressource. 11 m'était absolument nécessaire , pour subsister, de me rapprocher d'uue imprimerie ; je pouvais bien rester encore quelques mois à Bremgarteu , mais au bout de ce temps j'aurais été obligée d'aller faire imprimer un ouvrage ; car je ne voulais pas envoyer mes manuscrits. Décidée à ne jamais abandoimer mou intéressante et chère élève tant que je lui serais utile, je sentais eu même temps que je ne pouvais quitter furtivement la Suisse avec elle lorsqu'elle y avait une tante, quoiqu'elle en parût oubliée. Je sentis que mademoiselle d'Orléans devait faire une démarche auprès de madame la princesse de Conti ; je le lui dis ; ses larmes coulèrent avec amertume!... mais, toujours docile à la voix de la raison, et ne sachant que trop déjà que l'emploi de la vie n'est qu'un sacrifice continuel de nos désirs secrets et de nos plus chères
(I) Celle princesse était Forlunée-Marie d'Esl, sœur du duc de Modène (Hercule-Renaud), née le 24 novembre I73i; elle avait épousé, en 1759, Louis-François-Joseph de Bourl)On, prince de Conti.
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affections , elle se décida à écrire à madame la princesse de Conti.
Environ huit à dix jours après, madame la princesse de Conti répondit à mademoiselle d'Orléans par une lettre tendre et touchante, pour lui annoncer qu'elle la recevrait , mais que ce ne pourrait être que dans un mois. Ce mois s'écoula bien tristement. Mademoiselle d'Orléans s'efforçait en vain de me caclier ses larmes et sa douleur ; mon cœur, qui partageait sa peine, n'en voyait que trop l'étendue. Elle ne dormait plus, ne mangeait plus , et, quoique s'occupaut toujours. Elle [)leurait doucement, en silence, et sans discontinuité ; elle me déchirait l'àme, et je n'étais guère plus raisonnable qu'elle.
' Je m'étais attachée au couvent de Bremgarten ; nous y étions utiles ; ma nièce , qui réunit à des talents charmants toutes les connaissances pratiques du ménage , avait enseigné avec succès la cuisine à quatre religieuses, qui , d'après ses leçons , étaient en état de faire sept ou huit ragoûts excellents et tous les entremets possibles ; en outre , nous leur avions appris à faire une quantité de jolis petits ouvrages , et enfin j'étais devenue très -nécessaire à une jeune pensionnaire aussi intéressante qu'infortunée : elle s'appelait Antonia ; âgée de dix-neuf ans , sa figure était charmante. Quelques mois auparavant, au moment de faire un mariage avantageux , de l'aveu de ses parents et du choix de sou cœur, elle fut abandonnée, et de la manière la plus cruelle , par son promis ( on appelle ainsi en Allemagne celui qu'on doit épouser). Cette perfidie fit perdre la tète à cette malheureuse jeune personne. Elle devint folle, mais par accès qui toujours étaient furieux ; elle avait cet accès de folie et de fureur à peu près deux fois la semaine , et, dans les intervalles, elle reprenait sa raison tout entière et son ca-
DE MADAME DE GEiNLIS. 30*J
ractère, qui était rempli de douceur. Je l'avais reucontrée dans le jardin ; sa belle ligure m'avait vivement intéressée , ainsi que tout coque les religieuses nous contèrent d'elle. Elle aimait passionnément la musique , et , quand nous jouions de la harpe , elle venait dans le corridor nous écouter à la porte. ]N"ous en fûmes touchées , et mademoiselle d'Orléans me demanda de la laisser entrer. J'y consentis , parce que les religieuses m'assurèrent qu'elle sentait d'avance lorsqu'un accès devait la pendre, et qu'alors elle eu avertissait, et que, si elle n'était pas dans sa chambre , elle y retournait au plus vite. Elle vint donc nous entendre, et, comme nous ne la recevions que le lendemain d'un accès, jamais elle n'en eutles avant-coureurs chez nous. Un jour qu'après avoir fait de la musique nous causions elle me vit tirer de ma poche un petit flacon d'essence, que j'avais l'habitude de respirer assez souvent ; elle désira lo sentir. Elle fut si enchantée de ce parfum que, malgré sa réserve naturelle, elle me demanda instamment de lui donner ce petit flacon. J'hésitai un moment à lui répondre , parce qu'une idée singulière me vint à l'instant à l'esprit. « Ma chère Antonia, lui dis-jeenûn, vous me demandez un énorme sacriQce, et je ne puis que vous prêter cette essence ; car, je dois vous l'avouer, je suis en proie, ainsi que vous, au mal affreux qui vous tourmente , et cette odeur en est le remède certain. Aussitôt que j'en ressens les premières atteintes, je respire cette essence, et je suis préservée de toute espèce d'accès. » A ce récit Antonia, baignée de pleurs, se précipita à mes genoux, en me conjurant à mains jointes de lui prêter ce précieux spéficique. Je supprime un long dialogue , dans lequel j'opposai une résistance qui ne fit qu'irriter le désir passionné qu'éprouvait Antonia de posséder ce miraculeux parfum ; enfin je cédai, et je le lui donnai, en lui disant tout à coup que je me rappelais que je pourrais en avoir un autre. Jamais une idée bizarre n'eut plus de succès : dès qu'Antonia éprouvait les premiers symptômes d'un accès elle se hâtait de respirer l'essence , et l'imagination
tranquillisée la mettait dans un état parfait de raison. Elle passa de la sorte six semaines et trois jours sans avoir l'apparence d'un accès , et depuis dix mois qu'elle était dans le couvent on ne l'avait jamais vue dans cet état plus de quatre jours ; on avait même remarqué que , depuis trois mois , les accès se rapprochaient encore. Tout le couvent la crut guérie, mais elle eut un léger accès au bout de ce temps ; comme elle s'en affligeait à l'excès, je la consolai en l'assurant que c'était uniquement parce que l'essence avait perdu sa force, mais que je lui en procurerais une autre fiole qui achèverait de compléter entièrement sa guérison. Dans ces entrefaites je fus obligée de partir, et de quitter à regret pour jamais la pauvre Autonia, qui versa des torrents de larmes en me disant adieu. Pour calmer son imagination je lui enseignai deux ou trois odeurs qui pouvaient, lui dis-je , servir de supplément à celle que je lui avais sacrifiée. Cette aventure m'a donné la certitude qu'il serait très-possible de guérir la folie par accès en calmant successivement l'imagination par l'espérance, car éloigner considérablement les accès est certainement déjà un commencement de guérison. Je donne ce fait à méditer à ceux qui , infiniment plus savants que moi, ont déjà traité avec succès cette horrible maladie .
Le départ de mademoiselle d'Orléans acheva de me rendre odieux le séjour que j'habitais , malgré le sincère attachement que j'avais pour les respectables religieuses de ce couvent; mais j'avais tant souffert dans ce lieu , j'y avais éprouvé tant de peines en tout genre, qu'indépendamment de toute autre raison je n'aurais pu y rester alors sans y mourir de consomption. Ma nièce, si bonne et si sensible, partageait le désir que j'éprouvais de m'en éloigner promptement; d'ailleurs,
quand je l'aurais voulu, il m'eût été impossible d'y séjouruer davantage.
Je passai avec ma nièce par Schaffliouse, Stuttgard, ]\Iayence et Cologne; là nous prîmes une voiture qui nous conduisit jusqu'à Utrecht. M. de Valence mon gendre en habitait les environs. Nous avions toujours entretenu une correspondance suivie. Je lui avais écrit dans les derniers temps de mon séjour à Bremgarten ; quand je sus que j'allais me séparer de mademoiselle d'Orléans, je le conjurai de me chercher, sous un nom supposé , une place de concierge dans un château ; dans ce cas j'aurais laissé ma nièce au couvent de Sainte-Claire , entre les mains de madame l'abbesse, à laquelle j'aurais payé une demiannée de pension ; j'aurais été dans mon château, où je n'aurais rien dépensé, et dans lequel j'aurais pu travailler en secret; j'aurais envoyé mes ouvrages en Angleterre, à Sheridan, qui les aurait parfaitement vendus ; de cette manière j'échappais à la calomnie, aux persécutions, et j'aurais pu amasser beaucoup d'argent. Une seule chose dans ce plan m'embarrassait : c'était ma harpe ; je ne pouvais me résoudre à m'en séparer ; j'étais décidée à l'emporter, en déguisant dans l'emballage la forme de l'étui, et j'espérais trouver dans le château le moyen d'en jouer incognito dans quelque coin isolé. EnGn j'aimais à me représenter l'effet que je pourrais produire avec un peu de temps sur mes maîtres, et je bâtissais sur ces suppositions les plus jolis romans du monde, d'autant plus que je me voyais , pendant toute la mauvaise saison , dans une solitude absolue, et souveraine maîtresse du château, pendant que mes maîtres habiteraient la ville. jM. de Valence rejeta d'abord cette proposition ; qu'il appelait une folie romanesque ; j'insistai vivement, et je donnai de si bonnes raisons qu'il me répondit promptement qu'il avait trouvé ce que je pouvais désirer, des maîtres instruits, spirituels, très-riches , ayant une lillenon mariée, à laquelle j'aurais pu donner des soins d'institutrice , un château antique et vaste , et , pour que rien ne
manquât au bonheur de cette trouvaille (ce fut son expression ) , il m'assurait que le ciiateau contenait une superbe bibliothèque. Cette lettre m'enchanta; mais, quelques jours après , il m'en écrivit une autre pour se dédire formellement , en me disant qu'il ne pouvait se résoudre à se donner le ridicule de faire de moi une concierge ; il me conjurait de venir le trouver près d'Utrecht, et que là nous formerions des projets plus raisonnables. J'eus beau lui représenter qu'il existait un nombre infini d'émigrées, qui me valaient bien, et dont les unes , sans micun ridicule , étaient marchandes de modes (l) , les autres institutrices de particulières, etc., etc. ; il fut inexorable.
Nous arrivâmes donc à Utrecht : M. de Valence vint luimêmg nous chercher, et nous mena à Oud-Naarden, une charmante maison de campagne qu'il avait louée sur le bord du Zuyderzée. Je me reposai là environ cinq semaines. Je rejetai à mon tour tous les projets que me proposa M, de Valence , et je me décidai à m'aller établir sous la domination danoise. J'avais encore un peu d'argent ; je n'en demandai point à M. de Valence^ je convins seulement que je laisserais ma nièce chez lui, avec une dame étrangère qui s'y trouvait, et que je préparerais l'établissement de M. de Valence à Altona , car il avait aussi le projet de s'y fixer.
J allai m'établir dans cette ville chez un aubergiste nommé M. Plock. J'eus lieu de m'applaudir de ce choix; le maître de la maison était la probité et la bonté mêmes, et sa fille, remplie de douceur, d'esprit , de sensibilité , ayant reçu la meilleure éducation , devint bientôt mon amie. Je ne comptais d'abord rester'dans cette auberge que le temps nécessaire pour trouver à me mettre en pension aux environs de la ville ; mais dans les
II) Entre autres^ madame la baronne de Crussol, en Angleterre, où l'on a su apprécier sa conduite parfaite et son noble courage dans l'infortune , qui lui a fait préférer le travail aux emprunts.
{ Note de l'auteur. ]
premiers jours j'éprouvai un mortel embarras. Je voulais manger dans ma chaml)re , et l'on me signifia que ce n'était pas l'usage de la maison , et qu'il fallait aller dîner à table dliôte. La nouveauté de cette proposition, et surtout la crainte d'être reconnue , m'effarouchèrent beaucoup ; on me dit que les convives que je rencontrerais seraient des Allemands et des Français patriotes. Je pensai que vraisemblablement je ne trouverais parmi ces derniers personne avec qui j'eusse vécu , et je me décidai à ce qu'on exigeait de moi ; d'ailleurs il le fallait bien. Je fus très-embarrassée pendant une quinzaine de jours; ensuite, ne craignant plus de faire de mauvaises rencontres , je m'accoutumai à ce genre de vie , qui devint pour moi la uSatière de beaucoup d'observations nouvelles.
L'amitié que j'avais prise pour mademoiselle Plock me retint huit mois et demi dans cette maison. ■ Tout ce temps s'est écoulé pour moi d'une manière paisible et douce; je ne sortais de ma chambre que pour aller dîner, et de la maison que pour aller à l'église; je ne recevais personne, sans exception ; j'étais logée dans l'endroit le plus retiré de la maison. J'avais un voisin fixé aussi dans cette maison ( M. de Kercy ) ; c'était un patriote français, chargé des affaires de France, homme aussi estimable par les rares qualités de sou cœur qu'il est distingué par son instruction et la piquante originalité de son caractère ; philosophe vertueux , sans pédanterie et sans orgueil , et le philanthrope le plus sincère que j'aie rencontré. Il était presque aussi sédentaire que moi ; jamais je ne l'ai reçu en visite ; mais je dînais presque tous les jours avec lui , et sa conversation était pour moi aussi instructive qu'agréable. Je n'allais à table qu'une demi-heure après tout le monde , parce que le diner était long; aussitôt après je rentrais dans ma chambre. J'avais un assez bon piano, une harpe, une guitare, des couleurs, des pinceaux , une écritoire , quelques livres , un herbier qu'on m'avait prêté, et mes journées s'écoulaient avec une incoucc- Yable rapidité. J'ai passé neuf mois de la sorte dans le plus paris ^
fait incognito. On me prenait généralement pour une femme à talent, née en Irlande et élevée en France, et qui attendait une occasion particulière pour repasser dans sa patrie ; quelques personnes prétendaient que j'étais une religieuse émigrée, mais jamais on n'a soupçonné la vérité. Très-souvent, à table, j'entendais parler de moi , surtout dans le moment oîi une troupe de xtrollers, c'est-à-dire une troupe de comédiens anglais ambulants, passa et séjourna à Hambourg et à Altona, où ils jouèrent des pièces anglaises, et plusieurs traductions des miennes, entre autres Zélie ou l'Ingénue. Comme ces représentations étaient le sujet de presque tous les entretiens de table, on parlait aussi très-naturellement de Fauteur de ces pièces. Comme on doit se respecter soi-même, je m'étais promis, si j'entendais parler de moi d'une manière outrageante , de me lever de table et de me nommer à riustant; car, alors, cacher son nom eût été se renier, et par conséquent uue lâcheté. Mais je ne fus point forcée de prendre ce parti violent ; car, à cette table, je n'entendis jamais parler de moi d'une manière offensante: il est vrai que mademoiselle Plock et M. de Kercy, très-passionnés pour mes ouvrages , n'auraient souffert qu'impatiemment sur moi de simples critiques littéraires.
Je ne quittai pas sans attendrissement une maison où j'avais vécu si paisiblement, où j'étais universellement aimée, et dans laquelle je laissais une amie sincère qui m'a constamment rendu les plus tendres soins. Je lui en rendis à mon tour dans une douloureuse circonstance. Pendant que j'étais dans cette auberge , elle perdit son père , vieillard respectable , qui m'avait donné aussi beaucoup de preuves d'amitié. Je ne l'avais pas mis dans mon secret , et , croyant que j'étais en effet miss Clarke, il voulait absolument me marier, afin de me fixer dans le Holsteiu. 11 jeta les yeux sur un boulanger veuf et retiré, qui avait deux cent mille francs de bien. Ce boulanger, qui ne savait pas un mot de français, était un homme de qua-
raute-six ans. Il venait souvent dîner à notre table crhôte ; je remarquai qu'il avait toujours les yeux fixés sur moi. J'en parlai à mademoiselle Plock, qui me dit qu'il s'était passionné pour moi eu m'éeoutant dans la cour, quand je jouais de la harpe. IM. Plock, qui avait achevé de le décider à me demandt r en mariage, se chargea de me faire cette proposition, qu'il me fit très-gravement, et il fut extrêmement choqué de mon refus positif II mourut peu de temps après, ce qui me fit connaître les cérémonies funèbres du pays , qui me causèrent beaucoup d'étonnement , parce qu'elles ont un rapport extraordinaire avec les coutumes du même genre des anciens Grecs, dont on peut trouver le détail , entre autres , dans Athénée. Aussitôt que M. Plock fut mort , on mit à son lit des draps blancs et des oreillers garnis de mousseline. Le mort, à visage découvert, fut revêtu d'une belle camisole et mis sur sou séant, ses deux mains étendues sur un couvre-pied brodé , sur lequel on jeta des fleurs et uu grand nombre de branches de romarin. On entoura son lit de lumières, qui doivent brûler nuit et jour ; sa chambre , à l'extrémité de la cour, était vis-à-vis de la mienne ; ses fenêtres n'avaient point de volets ; je vis ces lumières pendant tout le temps de l'exposition , qui dura six jours , et cette clarté fiméraire me causait une tristesse invincible. Toutes les personnes de la maison allèrent , suivant l'usage reçu, lui baiser la main , mais je me dispensai de cette visite. Son enterrement fut très-beau; il y eut un très-grand nombre d'honnnes; les gens mariés avaient un citron à la main, et les garçons une branche de romarin. Quand ils revinrent après le convoi , mademoiselle Plock leur donna le repas funéraire ; j'y fus invitée, car il s'y trouva plusieurs femmes; j'y allai par curiosité. Mademoiselle Plock en fit les honneurs ; les convives, ainsi qu'elle, étaient en grand deuil ; tout s'y passa fort gravement , mais le dîner à trois services était excellent, et l'on mangea de très-bon appétit. Ce fut dans la maison de mademoiselle Plock que je goûtai
les premières consolations que j'aie reçues depuis mes malheurs; c'est dans ma petite chambre d'Altona que j'ai appris plusieurs événements du plus grand intérêt pour moi , entre autres la chute de Robespierre , la délivrance de ma fille , dont j'avais ignoré les affreux dangers, mais que je savais dans une maison d'arrêt. C'est là que j'appris aussi la paix avec la Prusse : c'était un événement heureux pour la France , et il me causa autant de joie que si je n'eusse pas été fugitive.
J'appris singulièrement la mort de Robespierre. A une heure après minuit, je fus très-surprise d'entendre frapper à ma porte à coups redoublés , et je m'étonnai davantage en reconnaissant la voix de mon paisible voisin iM. de Kercy; il me criait : « Ouvrez , ouvrez ! il faut que je vous embrasse. » Comme je résistais à ce singulier désir, il répéta plusieurs fois : « C'est vous-même qui m'embrasserez. Ouvrez, ouvrez ! » Enfin j'obéis. M. de Kercy se jette à mon cou en disant : « Le tyran n'est plus ! Robespierre'est mort ! » En effet , à ces mots je l'embrassai de moi-même et de tout mon cœur. Nous apprîmes le lendemain que cette même nouvelle avait produit un effet tout contraire sur un des partisans passionnés de Robespierre : il y en avait beaucoup dans le Holstein ; un de ces profonds politiques, en apprenant sa fln tragique, fut tellement saisi de douleur qu'à l'instant même il tomba roide mort.
Après cette époque il nous arriva dans l'auberge une charmante jeune personne, appelée madame Gudin ; elle était avec son \ieux mari et sa nièce. Elle était musicienne; elle aimait passionnément les arts ; elle prit pour moi un sentiment passionné. Au lieu de rester huit jours dans l'auberge elle y passa quatre mois. J'allais tous les jours chez elle; elle y rassemblait d'excellents artistes allemands ; nous faisions beaucoup de musique ; nous jouions à de petits jeux et nous donnions des walses. Je ne pouvais m'arracher à cette dissipation qui, trèssouvent, me contrariait. Sur la fin de son séjour dans l'auberge on commença à soupçonner mon vrai nom ; on le dit à ma-
dame Gudiu, qui éclata de rire eu 5'écriaut : « Miss Clarke un auteur! Je vous réponds que, passé ses Heures, elle u'a jamais mis le nez dans un livre. »
iM. de Valence , qui avait besoin d'un secrétaire, en prit un fort singulier : c'était Tune des deux sœurs amazones qui avaient servi dans l'armée de Dumouricz avec tant de valeur et d'éclat, et sans que jamais on ait pu dire un mot défavorable surleurs moeurs; elles s'appelaient mesdemoisellesFernig(l). La
(I) Le besoiD d'une prompte et légitime défense lit de deux jeunes lilles modestes et timides , l'une âgée de treize ans , l'autre de quinze , deux soldats audacieux et redoutables. Pour protéger les femmes et les enfants du village de Mortagne, qu'elles habitaient, et que, presque toutes les nuits, les Autrichiens venaient insulter, les demoiselles Fernig (.Félicité et Théophile) revêtirent les habits de leur frère, s'armèrent de fusils de chasse, et , mêlées aux gardes nationales du lieu, combattirent avec eux pour repousser les partis et les maraudeurs de l'ennemi. C'est dans les rangs de ces premiers défenseurs de l'honneur des familles et de la sûreté des foyers que le général Beurnonville découvrit les demoiselles Fernig, trahies par le soin même qu'elles prenaient d'éviter ses regards. Le général les présenta à Dumouriez, qui se les attacha comme officiers d'étatmajor, ainsi que leur père et leur frère. Ces deux jeunes lilles, au milieu d'un camp, devinrent les objets du respect et de l'admiration de toute l'armée. Elles combattirent à Valmy, à Jemmapes, à Anderlecht, à Nerwinde, et dans toutes les affaires qui ont eu lieu jusqu'au 5 avril 1793, avec la valeur la plus brillante. Dans un combat en avant de Bruxelles, entraînées par leur ardeur, elles se trouvent au milieu de l'arrière -garde ennemie ; un oflicier supérieur leur crie :« Bas les armes! » La cadette s'avance, et, pour toute réponse, le jette à ses pieds d'un coup de pistolet. Dans la journée de Jemmapes, à l'attaque du village de Quaregnon, cette même sœur se précipite, avec quelques chasseurs à cheval, sur un bataillon hongrois , et de sa main prend et désarme celui de tous ces grenadiers qui paraissait le plus redoutable. La stature de ce prisonnier h pied dépassait presque celle de son vainqueur à cheval. L'autre sœur accompagna .M. le duc de Chartres , et ne le quitta pas dans les charges les plus périlleuses exécutées par ce général , aujourd'hui M. le duc d'Orléans. Dumouriez, dont les demoiselles Fernig protégèrent la fuite, les entraîna avec lui; mais à peine eurent-elles louché la terre étrangère qu'elles se séparèrent de ce général , reprirent les habits de leur sexe , et reparurent^ ce qu'elles avaient toujours été, timides et modestes. La stature de ces
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plus jeune, Théophile Fernig, âgée de vingt et un ans, avait la plus jolie et la plus modeste figure et des petites mains blanches , délicates et charmantes ; ce fut elle qui vint à Sielk demeurer avec nous. Elle avait une écriture superbe et une trèsbouue orthogra[)he ; la douceur et l'égalité de son caractère donnaient à son commerce un agrément inOni. Dumouriez m'avait conté d'elle beaucoup de traits intéressants, entre autres, celui-ci. Dans une bataille, le pistolet à la main , elle saisit un grand Autrichien qu'elle fit prisonnier; elle le conduisit sur-lechamp à Dumouriez, auquel elle dit, avec une petite voix douce et enfantine : Mon général^ voilà un prisonnier que je vous amène! Cette douce et jolie voix fit tressaillir l'Autrichien , qui fut inconsolable de s'être rendu à une jeune fille. .l"ai vu d'elle, à Sielk, une action de ce genre. Un jour que nous étions chez notre voisine, madame Clrhost, pendant que tous les hommes de Sielli étaient à la chasse avec leurs valets,^ la cuisinière effrayée vint tout à coup nous dire qu'un brigand était entré dans la cuisine et y faisait un ravage affreux. Théophile aussitôt, prenant un air martial, se lève, saisit une grosse canne restée dans un coin du salon, et sort impétueusement ; elle va dans la cuisine, se jette sur le voleur, le terrasse, lui fait demander grâce, et le chasse de la maison. Après cet exploit, elle revint près de nous avec autant de simplicité que si elle eût fait l'action la plus commune. Pendant tout le reste du jour nous ne pouvions nous lasser de regarder ses jolies petites mains, si valeureuses et si fortes dans les occasions périlleuses.
jeuneà lilles était peu élevée, et, douées de l'àme la plus forte, elles avaient les traits et la voix d'une extrême douceur. Elles ont erré longtemps loin de la France, guidant, consolant , nourrissant leur vieux père du fruit de leurs travaux. L'une a épousé un général helge; l'autre, Théophile, est morte à Bruxelles, et repose modeslemeut, dit un de ses biographes, auprès des Ihéàtres'de sa gloire.
( ISole du premier éditeur. )
Je re\ is ma nièce à Hambourg, où je me réfugiai ; puis une persouue de beaucoup d'obligeauce et d'amabilité, madame la comtesse Cordéiie de Wédercop, voulut bieu me procurer uue habitation selon mon godt, à deux petites lieues de son château, dans le llolstein. C'était dans un lieu appelé Brevet, une véritable ciiaumière de roman, dont les habitants étaient des personnages d'églogue. La maison était couverte de chaume, mais l'intérieur en était charmant ; d'ailleurs madame de Wédercop s'était plu à arranger mon logement avec tout le soin et toute la recherche imaginables. Il était composé de deux chambres à coucher, d'un charmant petit salon avec un poêle, et d'une gFcinde salle à manger, qui m'était commune avec les maîtres de la maison, dont Iheure des repas était différente de la nôtre. Dans toutes les chaumières de ce pays on trouve toujours un appartement destiné pour un temps aux étrangers. Le chef de famille le loue jusqu'à ce qu'il soit assez vieux pour quitter le labourage et le travail ; alors, pour consacrer le reste de sa vie au repos, il se retire dans ce logement, en se réservant une petite pension ; il abandonne la ferme et tout le bien à son liéritier, qui travailleà son tour jusqu'à la vieillesse. Quand j'entrai dans cette chaumière, le maître de la ferme, nommé M. Pétcrson, était encore dans la force de l'âge; il avait plus de deux cent mille francs de bien. Sa famille était composée de sa femme, de sa fille, âgée de dix-neuf ans, nommée Lena, et la plus belle bergère que j'aie jamais vue , et d'un fils qui avait viugt-deux ans , et qui était aussi un véritable berger d'idylle. Ce dernier était très-bon musicien; il jouait fort agréablement de la flûte, il faisait de fort jolis vers allemands, et il était beau comme un ange. 11 y avait encore dans la ferme un valet qui n'était occupé que des écuries, et deux servantes uniquement consacrées à prendre soin du nombreux troupeau de vaches. M. Péterson et son fils se livraient à la culture du jardin et au labourage ; madame Péterson et Lena se chargeaient de la cuisine et des soins du ménage. La belle Lena ne dédaignait pas
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de bêcher tous les jours pendant plus d'une heure, seulement dansle jardiu, et c'était d'une manière très-singulière, inventée, me dit-on, par les jeimes filles de fermier que l'on dispensait des grands travaux des champs. Léua bêchait assise , avec mie petite bêche assez large, mais qui n'avait presque pas de manche ; elle faisait ainsi sans fatigue beaucoup d'ouvrage et très-lestement. J'aimais à voir passer sou frère, lorsqu'il allait aux champs debout sur son stullhwagen ; il avait un air noble et grec , qui réalisait l'idée qu'on se fait d'Apollon. En tout ces paysans sont de véritables bergers des plus élégantes églogues.
Dans mou dernier voyage à Hambourg je revis M. de TallejTaud-Périgord (1) , revenant d'Amérique pour se rendre à Paris ; je l'avais vu très-intimement à Londres, où il s'était réfugié dans les commencements de la Terreur, pour se dérober aux persécutions, parce qu'il ne voulait participer à aucun des crimes. ?yous nous rappelâmes avec un extrême plaisir les soirées que nous avions passées ensemble à Londres avec Mademoiselle et ma nièce, sans y admettre jamais une autre personne. Je n'ai jamais entendu parler avec une indignation plus énergique des excès qui se commettaient en France ; ce fut lui qui nous conta la fin tragique de la vertueuse madame Duchâtelet, et le courage héroïque que, dans cette occasion, montra la duchesse de Grammont pour la sauver. Ces tristes récits furent souvent entremêlés d'entretiens agréables, dont l'esprit de M. de TallejTand faisait tout le charme. Il assistait communément à nos petits soupers, dont il louait avec la plus ai-
(I) Aujourd'hui le prince de Talleyrand.
[I\'oie de l'auteur.)
niable moquerie Vestimable frugalité. Un soir , je douuai un grand souper parfaitement bien servi, où tous nos amis furent invités; M. de Talleyrand , en voyant ce magnifique festin, s'approcha de mon oreille et me dit tout bas : Je vous promets que je n'aurai pas l'air étonné. On n'a jamais été plus aimable qu'il le fut à ce souper. 31. de Talleyrand m'avait écrit plusieurs fois d'Amérique des lettres dans lesquelles il me recommandait toujours de mettre dans mes réponses beaucoup de noms propres. Nous fûmes enchantés de nous revoir ; je lui demandai s'il prendrait part aux affaires ; il me répondit qu'il en était dégoûté pour la vie , et que rien au monde ne pourrait le déterminer à s'y rengager. Je suis sûre qu'il me parlait de bonne foi ; mais les ambitieux sont les hommes du inonde qui se connaissent le moins eux-mêmes : ils sont comme les amants, qui prennent sans cesse leur mécontentement et leur dépit pour le détachement et la raison. Quelques jours avant son départ , ]M. de Talleyrand me demanda mes commissions pour Paris , et je le priai de m' envoyer le livre intitulé la Sagesse de Charron ; le lendemain , à mon réveil , je reçus de IM. de Talleyrand un joli billet, avec le livre que je désirais, parfaitement relié, et une superbe édition Elzévir. Le hasard avait fait que M. de TallejTand possédait précisément ce livre, qu'il avait conservé en vendant à Londres sa belle bibliothèque, et que, l'aimant beaucoup, il le portait toujours avec lui. Je fus très-sensible au sacriQce qu'il me fit. Ce n'était pas la première preuve d'amitié que je recevais de lui ; car, dans les commencements de l'émigration, lorsqu'étant encore à Londres il apprit que j'étais dans un couvent à Brcmgarten, il m'écrivit pour m'offrir douze mille francs ; je refusai cette offre généreuse, mais je ne l'oublierai jamais.
322 MEMOIUES
J'avais toujours conservé un commerce de lettres très-vif avec mademoiselle Bocquet ; elle me conjurait de revenir à Berlin, chez elle, et me conseillait d'écrire directement au roi. Je suivis ce conseil, et je reçus, le courrier d'ensuite, une réponse du roi, remplie de bouté. 11 m'autorisait à revenir à Berlin, en m'assurant que j'y trouverais toujours tranqulUUé et sûreté \ il ajoutait que, si l'on m'inquiétait sur ma route, je pourrais montrer sa lettre, qui me servirait de passe-port. J'arrivai donc heureusement à Berlin , où mademoiselle Bocquet me reçut chez elle avec transport.
Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un véritable encliautement pour moi ; je ro\ is toutes mes connaissances et tous mes amis, qui me témoignèrent encore plus d'empressement qu'au premier voyage. Chacun s'occupa de mon amusement ; on me mena au spectacle, on me lit faire dos i)arties charmantes dans les environs. jN'ousallàmesjusqu'à Sans-Souci, où j'allai recueillir une quantité de souvenirs du grand Frédéric, et, en parcourant ces appartements, dont on avait respecté les meubles et toutes les vieilleries, ']e me confirmai dans l'idée que j'avais depuis longtemps, que les aperçus et les réflexions prétendues philosophiques de certains auteurs , dans lesquels leurs partisans trouvent tant de profondeur, ne sont en général que des niaiseries et des faussetés. M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, pour juger parfaitement du caractère, des inclinations , du genre d'esprit d'un homme qui n'existe plus, dont il n'aurait jamais entendu parler, avec lequel il n'aurait jamais eu le moindre rapport, il lui suffirait de se trouver à son • inventaire et d'examiner avec une intention philosophique ses meubles, ses habits, ses bijoux, ses livres, etc. , parce que toutes ces choses, par leur solidité ou leur frivolité, lui doimeraient une idée complète du personnage. Ainsi donc, si l'on eût transporté M. de Volney , ce profond penseur , dans les appartements du grand Frédéric, comme il n'y aurait vu que des meubles et des draperies couleur de rose et argent»
que des gravures et des tableaux mythologiques, et une collection de tous les bijoux les plus fragiles et de tous les colifichets des boutiques françaises, comme il aurait trouvé dans la bibliothèque un nombre infini d'ouvrages licencieux et de poésies frivoles, il aurait certainement pensé que le défunt, dont nous supposons qu'il aurait ignoré le nom, était un jeime Sybarite entièrement dépourvu de mérite et d'esprit ; et cependant ce prétendu Sybarite était un vieux guerrier, le plus grand capitaine de son temps, le roi le plus vigilant, le plus laborieux, et qui, au milieu de ses draperies couleur de rose, couchait toujours avec ses bottes. Voilà comme ces messieurs ont jugé tant de fois, et sans appel !
La plupart de nos voyageurs modernes ont adopté cette manière déjuger, qui, au reste, est commode ; car alors il suffit d'entrevoir pour connaître, ce qui épargne beaucoup de temps et de recherches fatigantes. Il en résulte qu'un voyage n'est qu'un recueil de conjectures. Il ne fallait aux anciens voyageurs que du bon sens et de la véracité ; il faut aux nôtres une pénétration admirable. Il n'est pas bien étonnant de peindre fidèlement ce qu'on a bien examiné ; il est merveilleux de donner une idée juste et précise de ce qu'on n'a pu que deviner. Pour moi, qui ne suis qu'une voyageuse très-vulgaire, je ne jugerai jamais par induction ; voici là-dessus ce qui m'est arrivé. J'avais entendu dire que les protestants , ennemis dans leur culte de toute décoration , n'ornaient jamais leurs églises de vases de fleurs. Étant depuis peu de jours à Hambourg, je me promenais seule, un matin, aux environs de cette ville; je vis réunis plusieurs jolis jardins de paysans, entourés seulement d'uiie petite haie. .T'entrai dans un de ces jardins ; il était rempli de légumes, à l'exception d'un petit carré [)lc'in de fleurs charmantes , cultivées avec soin. .Te savais assez l'allemand pour faire quelques questions et pour entendre quelques phrases. Je félicitai la bonne paysanne qui me recevait d'avoir ce goût pour les fleurs ; elle me répondit qu'elle les cultivait pour l'é-
glise. Surprise de ce fait je m'écriai : « Quoi ! pour l'église ? - Oui, reprit-elle, ces fleurs sontjaites pour être des bouqueii d'église, et vous trouverez la même chose dans tous lesjar diiis. » Cela était positif ; néanmoins, pour n'avoir aucun doulj là-dessus, j'entrai dans cinq ou six autres jardins. Je vis partoul le même carré de fleurs, et partout on me Otla même répom sur leur usage. En rentrant chez moi j'écrivis sur monjourn. que les paysans de ce canton avaient une piété que je voudra voir aux catholiques, et qu'enfin les églises de Hambourg, ain que les nôtres, étaient ornées de fleurs. Si j'étais partie t Hambourg le lendemain, j'aurais à jamais gardé cette opinioi et j'aurais laissé une erreur sur mon journal. Quelques jou: après, j'allai dans un temple protestant, persuadée que j'y tro> verais beaucoup de vases de fleurs. Il n'y en avait point ; ma je vis un grand nombre de villageois qui tous avaient un boi quet à la main. J'étais avec un Hambourgeois que je questionn là-dessus, et qui me dit : « Tous ces paysans portent ces boi quets pour montrer qu'ils ont une propriété, qu'ils possèdei du moins un petit coin de terre. Aussi, dans tous leurs jardin: ils cultivent une plate-bande de fleurs pour les bouquets i Péglise. Ceux qui, parmi eux , n'ont aucune propriété, n'osi raient, dans ce lieu solennel de rassemblement, porter un boi quet ; les propriétaires ne souffriraient pas qu'ils en eussen Ainsi les fleurs ici sont des marques d'honneur ; c'est ime v; nité d'un nouveau genre qui s'en pare. » D'après cette expl cation , j'effaçai dans mon journal mes belles réflexions si la piété des paysans hambourgeois et tout ce que j'avais éci sur les bouquets d'église. Ceci prouve combien les voyageu doivent être en garde contre les apparences, et combien il e facile, en pays étranger, de se tromper et de porter de faux jug ments, alors même que l'on croit avoir pris toutes les info mations possibles.
J'allai à Hambourg, où je m'arrêtai chez ma nièce, madaaie Mathiessen. J'y reçus la visite de Klopstock. Il y a pour les autours certaines gens dont la première entrevue est insupportable. Ces gens-là veulent , non vous coimaître , mais vous montrer, en vous abordant, tout ce qu'ils savent et tout ce qu'ils ont d'esprit. Je me rappellerai toujours ma singulière entrevue avec le fameux auteur de la Messiade, au commencement de mon séjour à Hambourg. J'étais en pension chez le pasteur Volters. Klopstock fit demander à me voir ; il vint. J'étais seule avec ma nièce. Je vis entrer un petit vieillard , boiteux , fort laid. Je me lève, je vais à lui, je le conduis vers un fauteuil; il s'assied en silence, d'un air réfléchi, croise ses jambes, s'enfonce dans le fauteuil , et prend le maintien d'un homme qui s'établit là pour longtemps. Alors, d'une voix haute et glapissante , il m'adresse cette singulière question : « Quel est, Madame, à votre avis , le meilleur prosateur, de Voltaire ou de Buffon?... » Cette manière d'entamer, non une conversation, mais une thèse, me pétrifia ; et Klopstock, qui avait beaucoup plus d'envie de me faire connaître son opinion que de savoir la mienne , n'insista nullement pour obtenir une réponse. n Quant moi, reprit-il , je me décide pour Voltaire, et je me fonde sut plusieurs raisons; la première... » 11 me donna une raisons, ce qui fit un très-long discours. Ensuite parla de son séjour à Dresde et en Danemarck, des hommages qu'on lui avait rendus, et de la traduction qu'un émigré faisait alors de la Messiade. Dans tout cet entretien je ne plaçai pas six monosyllabes. Klopstock , au bout de trois heures, se retira très-satisfait de ma conversai ion, car il dit le soir à un de mes amis qu'il m'avait trouvée fort aimable. Assurément c'était l'être à peu de frais.
Cela me rappelle un trait du même genre, pour le moins aussi comique. Une dame française , recevant pour la première fois la visite d'un littérateur et baron allemand , M. de Ramdor, lui demanda avant même qu'il fût assis : Monsieio-
le baron, que pensez-vous de l'action de Julien r Apostat qui, en débai'quant et quittant le Tigre, fit brûler sa flotte? Ce trait singulier m'a été coûté par M. le prince de ï***; il prouve que la pédanterie cliez toutes les nations prend les mêmes formes et les mêmes ridicules.
Je retournai à Paris avec ma fille. Je n'essaierai point dépeindre les émotions que j'éprouvai en passant la frontière, en entrant en France, en entendant le peuple parler français , eu approchant de Paris, en apercevant les tours de IN'otre-Dame , et eu passant les barrières.
Des émotions de genres bien différents m'attendaient à Paris, et m'en rendirent le séjour bien pénible pendant les trois premiers mois.
Tout me paraissait nouveau ; j'étais comme une étrangère que la curiosité force à chaque pas de s'arrêter. J'avais peine à me reconnaître dans les rues , dont presque tous les noms étaient changés; je trouvais des philosophes substitués aux saints; j'avais été préparée à cette métamorphose enlisant VAlmanach national , où j'avais vu les saints remplacés par les sans-culottides et par des oignons, des choux, à\x fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc. L'antipathie trèsnaturelle que les chefs de la république avaient pour tout ce qui n'était pas ignoble, ou du moins vulgaire, leur avait fait supprimer les mots hôtels et palais. Ainsi je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu'on avait écrites sur les façades de ces anciens édifices: 7naison ci-devant Bourbon, maison ci-devant Conti , propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques murs cette phrase républicaine: La liberté, la fraternité, ou la mort (i) Je voyais passer des fiacres que je reconnaissais pour
{Vj J"avaii di'jà vu avant mon (îéparl de France, en revenant de Clec-
les voitures confisquées de mes amis. Je m'arrêtais, sur les quais , devant de petites boutiques dont les livres reliés portaient les armes d"une quantité de personnes de ma connaissauce, et dans d'autres boutiques j'apercevais leurs portraits étalés en vente publique. J'entrai un jour chez un petit brocanteur qui en avait au moins une vingtaine -, je les reconnus tous, et mes yeux se remplirent de larmes en pensant que les trois quarts des infortunés nobles que ces peintures représentaient avaient été guillotinés , et que les autres, dépouillés de tout et proscrits, orraient peut-être encore dans les pays étrangers!...
En sortant de cette boutique, j'allai , toujours seule , me promener sur le boulevard. Au bout de quelques minutes, un marchand , portant de charmants petits paniers d'osier, passa près de moi ; je l'arrêtai pour en choisir ime demi-douzaine ; mais je n'avais point d'argent sur moi, et d'ailleurs je n'aurais pu les emporter ; il me demanda mon adresse, et, me trouvant auprès de la porte ouverte d'im marchand de vin en détail , j'entrai dans le comptoir, oij je ne trouvai qu'un garçon de boutique auquel je demandai de l'encre et un peu de papier, •l'écrivis rapidement mon adresse, que je lus tout haut au marchand de paniers avant de la lui donner ; alors le jeune cabaretier s'écria : « Eh ben! vous êtes cheux vous! — Comment.' — Pardi! oui ; vous êtes dans le ci-devant hôtel de Genlis!... » En effet, c'était la maison qu'avait occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère, le marquis de Genlis. Il me fut impossible de la reconnaître ; tout le rez-de-chaussée était divisé en plusieurs boutiques , et la façade des autres logements tout à fait méconnaissable. Cet incident ridicule me serra le cœur, et je me hâtai de m'éloigner de ce lieu si triste pour moi.
mont en Auvergne, sur tous les rochers dont la montagne de Châlons à Aulun est parsemée, ces terribles inscriptions : Tremblez, aristocrates. La liberté, ou la mort, etc
{Aole de Vauleur.]
Je vis beaucoup de parvenus qui , ués dans la classe de simples ouvriers , avaient fait les plus brillantes fortunes ; les uns ne se rappelaient leur premier état et leur extraction que pour s'enorgueillir du chemin qu'ils avaient fait , comme s'il eût été merveilleux qu'un plébéien eût obtenu une excellente place dans un temps où les nobles en étaient dépouillés ou exclus ! Les autres, pleins d'orgueil et de sufOsance, prenaient l'impolitesse pour de la dignité ; les mots respect, honneur, n'entraient jamais dans leurs formules , même avec les vieillards et les femmes ; et, substituante ces mots d'usage parmi les gens bien élevés les mots avantage et civilité, comptant leurs pas en reconduisant chez eux, s'iuclinantàpeine pour saluer, parlant toujours à haute voix, ils croyaient avoir les manières des grands seigneurs et un ton parfait.
Je revis avec plaisir le fils d'un de mes anciens garde-chasse , devenu capitaine , qui avait servi dans nos brillantes armées avec la plus grande distinction ; sa belle tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de La Rochefoucauld : Vair bourgeois se perd rarement à la cour^ il se perd toujours à l'armée.
Je vis des femmes qui haïssaient naturellement toute conversation intéressante ou spirituelle , parce qu'elles n'y pouvaient prendre part ; du commérage ou de la médisance formaient tout leur entretien ; elles avaient refroidi tous les amis de leurs maris par leur insipidité , leur sécheresse et leur susceptibilité, défaut de toutes les femmes qui manquent d'esprit et d'éducation. La plupart de ces personnes, ridiculement vaines, comptaient les visites et marchandaient une révérence ; elles étaient toujours sur le qui vive ? toujours inquiètes de la manière dont on les traitait, sans savoir positivement comment on doit être traité; de sorte qu'elles s'irritaient continuellement de manques d'égards imaginaires et d'impertinences idéales. Elles se plaignaient sans cesse à leurs maris , qui d'abord n'y faisaient nulle attention, mais qui, peu à peu , s'accoutumaient
à ce genre d'entretien, car on n'en pouvait avoir d'autre avec elles. Je ne retrouvai plus de bureaux d'esprit , et , quoique je n'en eusse jamais tenu, je les regrettai. On api>elait ainsi jadis, en dérision , les maisons dont la société était principalement composée de gens de lettres, de- savants et d'artistes célèbres, et dont les conversations n'avaient pour objet que les sciences, la littérature et les beaux-arts. Voilà ce que les ignorants et les sots tachèrent toujours de tourner en ridicule (I). Cependant ces réunions seraient aussi agréables qu'instructives si elles étaient exemptes de toute pédanterie , et nul autre genr(' de société ne mériterait d'être aussi recherché ; et il suffirait pour cela que la maîtresse de la maison fût aimable et naturelle, car alors ou donne aisément à la société qu'on rassemble le ton qu'on a soi-même. Depuis l'hôtel de Rambouillet, les plus fameux bureaux d'esprit furent , dans le dernier siècle , ceux de mesdames du Deffant, Geoffrin, d'Espinasse et d'Houdetot. De toutes ces femmes spirituelles , celle qui , malgré la vieillesse , faisait le mieux les honneurs de l'un de ces salons académiques, était madame du Deffant.
(I) Il y eut sans doute qaelquelois de la péclaulerie à l'hôtel de Rambouillet, mais, en général , ces réunions de gens d'esprit, de savants et d'artistes, durent, par leur éclat , exciter la jalousie de tous les sots, qui ne manquent jamais de généraliser les moqueries particulières, lorsqu'elles tomhent sur les personnes d'un grand mérite. Il serait curieux de recueillir toutes les scènes intéressantes qui se sont passées et tous les bons mots qui se sont dits dans le fameux hôtel de Rambouillet. Ceci me rappelle un trait qui mérite d'être cité. Bossuet, âgé de seize ans, s'y trouvant un soir, y débita, à minuit, le premier sermon qu'il eut composé ; il fut applaudi avec transport, et Voiture dit à ce sujet qu'il n'avait jamais entendu prêcher si lot et si lard.
(.Vo/e de Vauleur.)
< Voici ce que j'écrivais un jour à l'empereur, sur la vieillesse :
« Dans ma jeunesse, je me suis toujours promis d'étudier sur moi-même cet âge si j'y parvenais. iM'y voilà, et je me tiens parole. Je me faisais jadis une idée terrible de cet état, effrayant surtout en perspective pour une femme quand elle est leste, animée, brillante, et qu'elle se voit entourée d'admirateurs... Un vieux monarque, qui a régné avec bouté et avec gloire, présente la vieillesse sous un aspect divin ; on est tenté de lui rendre un culte. Un vieux guerrier, un vieux magistrat, qui ont bien rempli leur devoir, inspirent une profonde vénération. Mais une vieille femme! .. Cette dénomination seule est si dure!... J'ai vu bien peu de vieilles de mon goût, même parmi celles qui passaient pour être aimables. Les unes avaient une douceur affectée et un ton mielleux qui ressemblaient à la fausseté ; les autres montraient une gaieté ou peu naturelle , ou qui leur otait toute la dignité de leur âge. Celles-ci avaient une gravité ennuyeuse ; celles-là parlaient et contaient trop. D'ailleurs, que fait une vieille femme dans un cercle ? Premièrement elle le dépare ; et puis n'est-il pas ridicule que l'art des brodeurs, des bijoutiers et des marchandes de modes s'épuise sur une figure de soixante ans ? Shakspeare a dit qu'un grand emploi qui a été exercé par un homme de génie et donné ensuite à un sot est riiabit d'un géant mis sia- un nain. Que dira-t-on d'une élégante coiffure faite par Leroi, et posée sur la têle d'une vieille femme ? C'est pourtant ce qu'on voit tous les jours ; on voit même souvent ces reines, depuis si longtemps détrônées, porter encore des diadèmes de diamants et de fleurs. Il m'a toujours semblé qu'il est si difficile, pour ne pas dire impossible , qu'une vieille femme puisse plaire dans le grand monde, qu'elle a quelque chose d'un peu moqvable quand elle y est, à moins qu'elle n'y soit forcée par un devoir positif. ^lais si eHe est naturelle et bonne, si elle a bien connu le monde, sa société intime peut être agréable, pourvu toutefois qu'elle
n'iiit pas la manie des anecdotes etquVlle ne conte jamais qu'à propos.
« Cicéron est celui qui a le mieux parlé des vieillards ; c'est lui qui a dit qu'ils sont comme les vins , que le temps a rendus aigres ou qu'il a bonifiés.
« Il existe des créatures humaines qui n'ont point été vicieuses, et qui, dans le cours de la vie, n'ont été trouvées ni imbéciles, ni déraisonnables, et qui, cependant, parvenues à l'âge de «oixante-dix ans, pensent de très-bonne foi qu'elles n'ont été créées que pour s'habiller , déjeuner, dîner, souper, jouer au piquet et dormir.
« Si l'on est capable de quelque reflexion, on doit être bien malheureux dans la vieillesse lorsqu'en jetant les yeux sur le passé on n'y voit qu'une longue suite d'années écoulées dans une insouciante oisiveté , et que , dans l'espace de plus d'un demi-siècle, on trouve, non la vie utile, animée, d'un être intelligent, industrieux et sensible , mais la honteuse végétation d'une brute.
« Lorsqu'un vieillard est exempt d'infirmités , qu'il a conservé ses facultés intellectuelles, et qu'il est religieux , il est dans un état habituel de bonheur qu'il n'a pu connaître dans sa jeunesse. Il est naturellement débarrassé de toutes les sujétions sociales, et cet heureux affranchissement double pour lui le temps qui lui reste. 11 ne saurait regretter les amusements qui ne sont plus de son âge; s'il a un bon esprit, il en a été fatigué et même ennuyé longtemps avant d'y renoncer. Son avenir est court , mais il en est véritablement le maître ; il en peut disposer sans craindre que ses résolutions soient anéanties ou traversées par les passions, l'étourderie et l'imprudence. Il connaît la juste valeur des choses ; il ne s'agitera plus pour des misères ; il est calme, il juge bien ; c'est là tout le secret des conduites parfaites. Si sa présence n'excite plus la joie turbulente et la gaieté, elle inspire le respect et la vénération ; la jeunesse bien née ne dispute point sur les déférences qui lui
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sont dues : les avoir toutes pour cet âge, auquel on désire atteindre un jour, c'est s'honorer soi-même dans l'avenir. Rien n'est plus attachant que la conversation d'un vieillard aimable qui n'abuse pas du privilège d'être écouté avec intérêt. Enfin la faiblesse physique , la débilité même de la vieillesse a ses dédommagements. Cette légère lassitude, que lui donne sans la faire souffrir sa pesanteur habituelle , lui rend le repos si doux ! S'asseoir dans un bon fauteuil, surtout en revenant de la promenade ; goûter le charme d'un calme parfait, et quelquefois, au milieu d'une agréable rêverie, céder pour quelques instants au sommeil, voilà pour elle de vrais plaisirs, et qui se renouvellent tous les jours.
« On ne conçoit pas comment un vieillard peut se livrer à l'humeur, à la colère, à l'avarice, à l'ambition , et se rend insupportable à tout ce qui l'entoure. Prêt à tout quitter, à quoi lui serviront ces honneurs qu'il sollicite, cet argent qu'il amasse, toutes ces superfluités de luxe qu'il accumule autour de lui ? Il n'a plus que le temps de donner et de pardonner. Quel est l'homme qui, au moment de s'expatrier pour toujours , voudrait employer les instants qui lui restent jusqu'à son départ à gronder, à bouder, à maltraiter ses proches et ses amis, dont il va se séparer sans retour? Il n'en est point qui, dans cette situation, ne désire laisser des regrets, et qui ne cherche à les mériter. Ah ! la sagesse véritable, dans la vieillesse, c'est la douceur, l'indulgence sans bornes et la bonté. Ces qualités, que la religion prescrit à tous les âges, peuvent-elles coûter à celui-ci ? Elles n'excluent nullement la vigueur de l'esprit et la force de l'àme ; elles s'allient parfaitement avec le courage qui fait condamner sans ménagement les mauvaises actions, l'impiété publique et les principes corrupteurs ; mais le vieillard , tel qu'il doit être , parle en faveur des mœurs , sans fiel , sans exagération. Il est inaccessible à la haine ; il met tous ses soins à rendre heureux ceux qui l'environnent ; il n'en exige rien ; il leur offre tous les conseils de la raison et de l'expérience ; il
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est , pour sn famille et pour ses amis , une sentinelle attentive , placée là pour quelques jours. »
Pendant mou séjour à l'Arsenal, je passai trois étés à la campagne avec Casimir et Alfred ; l'un chez madame de Brady, au château de Rebrechien, auprès d'Orléans; le second chez madame du Brosseron , à Sorel ; le troisième à Sillery. Je ne revis pas sans une profonde émotion ce lieu où j'avais passé les heureuses années de ma première jeunesse. Je le trouvai bien déplorablement changé ; les superbes bois du INIeseril étaient coupés, ainsi que les beaux arbres de la cour; une aile du château contenant la belle galerie et la chapelle était abattue ; les îles délicieuses et leurs charmantes fabriques , si obligeantes pour moi, faites par M. de Genlis, étaient détruites et n'offraient plus que de tristes marécages; le reste du château était démeublé ; les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui avaient été refaits avec magnificence , en bois précieux , par madame la maréchale d'Estrée, avaient été arrachés par la rage révolutionnaire, parce qu'on y avait vu représentées des armoiries avec le bâton de maréchal de France. Je n'y retrouvai avec plaisir que la chambre où Henri IV avait couché trois nuits ; tous les vieux meubles y étaient encore ; le damas cramoisi qui les formait était si usé qu'il n'avait pu tenter la cupidité des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que m'atlrister dans cette habitation, jadis si brillante et si belle qu'un Anglais célèbre (M. Young" , dans son voyage de France fait avant la Révolution, dit qu'il n'a rien vu en France qui lui ait plu autant que Sillery. Je fis faire, dans l'église de la paroisse, un service funèbre pour mon mari, aussi magnifique qu'il est possible de le faire dans un village ; tous les cures des environs s'y trouvèrent, et, pour les y rassembler, il fallut célébrer le service un jour
ouvrier. 11 fut annoncé au prône, et pas un seul paysan ne manqua de s'y rendre ; on y vit même des vieillards infirmes s'y faire porter, et des malades sortir de leur lit pour la première fois, afin de rendre cet hommage de reconnaissance à la mémoire du seigneur bienfaisant qu'ils avaient tant aimé ! L'église fut tellement remplie qu'une partie des paysans ne put y entrer et resta sous le porche et autour de l'église,. Tous ces paysans, et sans exception, donnèrent à la quête, et ils perdirent une demi-journée de travail. Il n'y a point de discours académique qui puisse valoir un tel éloge !
Le séjour de la campagne et la vue des troupeaux que j'y rencontrais me rappela qu'aux environs de Berlin , dans le château de M. le comte de Voss, j'entendis pour la première fois une chose ravissante, et qui, si elle était universellement établie, donnerait de plus aux champs un charme inexprimable : c'étaient des vaches rassemblées en troupeau et portant à leurs cous des sonnettes harmoniques formant , avec une extrême justesse, l'accord parfait majeurdans plusieurs octaves hautes et basses. On n'a pas l'idée de cette délicieuse mélodie ; quand elle est un peu lointaine , c'est une musique céleste dont le vague et la douceur agissent si puisammenl sur l'imagination qu'il est impossible de l'écouter sans une vive émotion.
Puisque j'ai parlé de Berlin, j'ajouterai qu'à la même époque on me mena voir à Postdam l'arbre intéressant des réfugiés, du temps de la révocation de l'édit de Nantes; il est tout couvert d'inscriptions touchantes, qui expriment l'amour de la patrie et la douleur de l'avoir quittée. On me conta d'eux à ce sujet une chose touchante dont je vérifiai l'exactitude. Ces réfugiés avaient imaginé de donner, aux environs des lieux qu'ils habitaient, les uoms de plusieurs villages de France, et
•ces espèces de sobriquets patrio'iques étaient restés à la plupart de ces villages.
AutreFois les femmes, après le dîner ou le souper, se levaient et sortaient de table pour se rincer la bouche ; les hommes, et même les princes du sang, par respect pour elles, ne se permettaient pas, pour faire la même chose, de rester dans la salle à manger; ils passaient dans une antichambre. Aujourd'hui cette espèce de toilette se fait à table dans beaucoup de maisons. Là on voit des Français , assis à côté des femmes , se laver les mains et cracher dans un vase... C'est un spectacle bien étonnant pour leurs grands-pères et leurs grand's-mères , Cet usage vient d'Angleterre. Il est certain que cette coutume n'est pas française; mais au moins cette coutume est plus excusable en Angleterre, puisque les femmes se lèvent toujours au dessert et laissent les hommes à table
Dans la bonne compagnie, jadis, les femmes étaient traitées par les hommes avec presque tous les usages respectueux prescrits pour les princesses du sang ; ils ne leur parlaient en général qu'à la tierce personne ; ils ne se tutoyaient jamais entre eux devant elles , et même , quelques liés qu'ils fussent avec leurs maris , leurs frères , etc. , ils n'auraient jamais , en leur présence, désigné ces personnes par leurs noms tout court. Jamais alors les gens bien élevés ne louaient en face une femme sur sa flgure : ils lui supposaient toute la modestie de son sexe, l'éloge le plus flatteur que l'on puisse domier. Lorsqu'on leur adressait la parole, c'était toujours avec un son de voix moins élevé que celui qu'on avait avec des hommes. Cette nuance de respect avait une grâce qui ne peut se décrire. Toutes ces' choses n'étaient plus d'usage à mon retour en France ; chaque homme pouvait dire :
De soins plus importants mon àme est agitée.
De leur côté, les feiimies, n'étant plus traitées avec respect,
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avaient perdu la retenue qui doit les caractériser ; par exemple, elles appelaient dans un cercle les jeunes gens par leur seul nom de baptême , et l'habitude d'entendre tutoyer continuellement en leur présence leur avait fait prendre celle de se tutoyer entre elles devant du monde, chose qu'on n'a jamais vue dans Taneien temps (1).
J'observai un ridicule plus amusant ; je m'aperçus que, malgré le dénigrement aiîecté de l'ancien temps, plusieurs parvenus avaient fait une étude sérieuse de l'art de contrefaire les grands seigneurs de l'ancienne cour; MM. de Talleyrand, de Valence, de Isarbonne et de Vaudreuil étaient surtout leurs modèles. 1! faut avouer qu'ils les choisissaient bien.
Une chose qui me déplut particulièrement , fut la suppression des couvre-pieds de chaises longues. Je vis les dames les plus qualifiées et les plus à la mode de cette époque recevoir parées et couchées sur un canapé , et sans couvre-pieds, il eu résultait que le plus léger mouvement découvrait souvent leurs pieds et une partie de leurs jambes. Le manque de décence, qui ôte toujours du charme, surtout aux femmes, donnait à leur maintien et à leur tournure une véritable disgrâce.
L'empereur m'avait donné une pension de six mille francs et un appartement à l'Arsenal. Je pris un jour pour y recevoir du monde, mais heureusement les raouts n'étaient point encore
(I) Cette remarque sur le tutoiement rappelle un mot très-plaisant de madame de Bussy, femme du gouverneur de Saint-Domingue , étant seule avec son mari qu'elle n'aimait pas. M. de Bussy la conjurait, ce qui était fort simple, étant tète à tète, de le tutoyer, ce qu'elle n'avait jamais fait. Après beaucoup d'instances passionnées elle y consentit enfin et lui dit ; Eh bien! va-fen.
[Note de Vauteur.)
introduits en France ; je ûs une liste qui s'étendit beaucoup parla suite, parce que plusieurs étrangers y furent inscrits; mais je n'y plaçai d'abord que des personnes remarquables par leur esprit, leur caractère et leurs talents :
jMadame d'Harville, mon ancienne et fidèle amie; madame la baronne de Lascaurs, dont j'ai déjtà fait le portrait, que tous ceux qui la connaissent ne trouveront certainement pas flatté ; M. de Lascours, son mari, aussi recommandable par ses nobles sentiments que par sa capacité dans les affaires. Mesdames de Châtenay. T'ai déjà souvent , dans mes oun-ages , rendu justice au mérite, aux connaissances et aux talents de madame Victorine de Châtenay, qui a toujours fait le bonheur d'une mère aussi tendre que vertueuse et d'un père digne d'être le chef d'une telle famille. IMadame la princesse de Beaufremont (depuis comtesse de Choiseul), et dont j"ai déjà parlé, à laquelle ma famille avait l'honneur d'être alliée. C'est une personne dont l'originalité m'a toujours autant frappée que ses vertus et ses talents m'ont paru dignes d'admiration ; elle joint aune extrême vivacité une raison parfaite et la plus grande discrétion ; elle a presque l'air de l'étourderie, et nulle femme au monde n'est plus en état de juger sainement et de donner un meilleur conseil. On lui trouvait quelquefois, dans sa première jeunesse, l'apparence de la coquetterie ; on se trompait; elle n'a jamais eu envie de plaire que par bienveillance ou par sentiment , et cependant sa modestie est incomparable ; elle n'a nul désir de briller ; elle en connaît les dangers, et son âme, forte et sensible, en dédaigne la gloire. l\Ialgré sa modestie , elle n'est point humble , parce qu'elle se connaît et se juge comme elle jugerait une autre. ^Madame Kennens, dont l'esprit, la douceur, la sensibilité et le talent d'écrire rendent le commerce si agréable et si sîir. IMadame de Vannoz, rivale heureuse de Delille, relativement au poëme de la Conversation, et dflnt la réputation littéraire n'a pas besoin de mes éloges. Madame du Brosseron, avec laquelle je fis connaissance
d'une manicro agréable et singulière, dont je donnerai par la suite des détails. Madame Roger (depuis comtesse de .MoQtliolon ), deux personnes remplies d'aménité, qui possédaient toutes les qualités aimables qui fout le charme de la société, ^ladamellainguerlot, que ^I. de Cabre, à mon arrivée à Paris, me fit connaître, et que je trouvai, ce qu'elle était, remplie d'esprit; sa conversation était aussi piquante qu'animée. ^la liaison avec elle a duré plusieurs années ; ensuite le dépérissement de «a santé l'a forcée de voyager, d'aller aux eaux , et je l'ai entièrement perdue de vue. IMadame Cabarus ( depuis princesse de Chimay ) ; durant mou séjour à Berlin ma fille me manda qu'elle avait contribué à lui sauver la vie. Lorsqu'elle voulut bien me prévenir et venir me voir, je la reçus avec autant de plaisir que de reconnaissance ;' son entretien dans l'intimité , rempli d'anecdotes curieuses , qu'elle seule avait pu recueillir, avait l'intéressante et rare singularité d'être toujours exempt de médisance et de déclamation. Elle est peut-être la personne du monde qui a rendu le plus de services, et qui, par conséquent, a fait le plus d'ingrats. Elle était encore extrêmement belle et sa beauté devait plaire généralement-, il y avait de la noblesse dans sa taille et dans sou maintien, et la plus agréable expression dons son sourire. jMon amie , madame de Bon , auteur de la jolie traduction de la Dame du Lac, de Walter Scott, très-passionnée dans son amitié , avec d'autant plus de charmes qu'elle n'est jamais exigeante ; elle est capable d'une généreuse profusion de soins et d'attentions, et n'est jamais blessée de la négligence et même de l'oubli , pourvu qu'elle puisse compter dans les choses essentielles sur le fond des sentiments. Enfin, mesdames deBellogarde, que l'on peut citer comme des modèles de l'union fraternelle et de roniabilité ^spirituelle et bienveillante.
J'ai oublié do rendre compte d'une fête qu'on me donna dans mou ancien appartement à l'Arsenal, et qui fut si charmante que j'en dois parler par reconnaissance. Une dame que je n'avais jamais vue, madame du Brosscron, qui connaissait mon frère , me fit demander par lui la permission de venir passer chez moi la soirée du mardi gras avec quelques personnes déguisées ; j'y consentis. Ce devait être dans trois ou quatre jours, et, le mardi gras arrivé , on me demanda seulement de ne pas entrer dans mon salon de la journée. A huit heures et demie on vint me dire que je pouvais retourner dans mon salon ; je n'y trouvai d'autre changement qu'un rideau posé et tiré sur les deux battants de la porte d'entrée. Au bout d'un moment , j'entendis une belle symphonie, un excellent orchestre : c'était la musique du Conservatoire. Alors ou tira le rideau , et je vis entrer madame du Brosseron déguisée avec le costume d'une magicienne tenant une baguette à la main; elle s'avança vers moi et me demanda la permission de me faire voir les plus admirables prodiges que son art eut jamais produits. Ce petit compliment fut suivi d'un joli couplet de chanson qui m'annonçait qu'on allait faire passer sous mes yeux une longue suite de tableaux aussi charmants que variés. Pendant le chant de la magicienne on avait refermé le rideau : elle le fit rouvrir, et je vis, à travers un transparent, un tableau parfaitement groupé et costumé, représentant ime scène à\ldé(e et Théodore. Les figures, les attitudes, tout était parfait. Pendant que je l'examinais, la magicienne l'expliqua dans un couplet de chanson. Ensuite elle fit reformer le rideau , et, taudis qu'on préparait derrière ce rideau un nouveau tableau, l'orchestre fit entendre de nouvelles symphonies ; après quoi on reprit la suite des tableaux tirés de tous mes ouvrages, et tous également bien composés et aussi brillants les uns que les autres. Chaque tableau fut toujours expliqué par un couplet chanté par madame du Brosseron, et, entre chaque tableau, chaque intervalle fut toujours
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rempli par une symphonie. Les personnages des tableaux , changeant de costumes suivant les sujets , avaient des figures qui semblaient faites exprès pour les scènes qu'ils représentaient ; par exemple , mademoiselle d'Aubanton , âgée de quinze ans, d'une beauté éclatante , couverte de pierreries et vêtue d'une robe brodée d'or, représentait parfaitement la belle duchesse de Clèves, Béatrix , dans les Chevaliers du Cygne. Olivier et Isambard , avec leurs boucliers et leurs devises, étaient fort bien représentés par IMM. d'Offémont et Désaugiers. Mesdames du Crest et Georgette donnaient une idée parfaite de Diana et Alphonsiue dans le Souterrain ( dans la Tendresse maternelle, ou l'Éducation sensitive). Madame d'Aubanton , très-belle encore , paraissait être madame de Maintenon elle-même. Madame de Sainte- Anne, sœur de madame du Brosseron , d'une figure très-agréable , était véritablement touchante sous le costume de religieuse de madame de La Vallière dans sa cellule. Madame Delarue , fille de feu Beaumarchais, avait une grâce infinie dans le rôle d'Ida dans le Jupon ver/. Enfin tous ces tableaux furent réellement délicieux, ainsi que les couplets faits par ]M. de' la Trcmblaye et mon frère ; on me les donna et je les ai tous conservés.
Après cette représentation, qui dura plus de deux heures et demie, madame du Brosseron disparut , et, quelques minutes après, revint avec tous les persormages des tableaux , qui tous avaient gardé leurs beaux costumes. INIadame du Brosseron était habillée en Flore; elle tenait une corbeille de fleurs qu'elle me présenta ; tout le reste de la compagnie formait un groupe tenant un ravissant tableau sjjperbement encadré avec une glace et recouvrant une couronne des plus belles fleurs artificielles, au milieu de laquelle était mon chiffre. J'embrassai toutes les dames de la compagnie ; j'admirai de près les costumes-, ensuite on s'assit, on prit du thé, et l'on causa jusqu'à deux heures du matin. Je n'ai jamais reçu ni même vu de fête plus iuqéuieuse.
Je n'ai jamais, dans toute ma vie, fait autant de méditations sur mes lectures que j"ea lis dans ce temps; je relus tous les. anciens auteurs, non-seulement du siècle de Louis XIV, mais du siècle précédent. Je m'attachai particulièrement, en étudiant les progi'ès de la langue française , à me rendre raison des motifs qui avaient décidé à rejeter les vieux mots, les vieilles locutions, et à introduire les nouvelles manières de parler et les nouveaux tours dont se compose la langue qui a produit tant de chefs-d'œuvre. Je n'avais jusque-là étudié que l'exacte propriété des mots et l'harmonie de la langue ; Racine , eu vers, ^lassillon et jM. de Buffon, eu prose , ont été à cet égard mes principaux maîtres; mais la nouvelle étude dont je viens de parler eut pour moi un charme tout particulier ; il fallait pénétrer, deviner les intentions des plus grands écrivains que nous ayons eus. Cet exercice plaisait à mon imagination, il flattait mon amour-propre et piquait ma curiosité. Il était beau de s'initier dans de tels secrets, et dans tout ce que j'en ai pu décou\Tir j'ai toujours trouvé quelque chose de moral, de délicat et d'ingénieux. Par exemple , j'ai cherché pourquoi , en bannissant du langage noble une grande quantité de mots et d'expressions qui n'offrent que des locutions familières, et qui n'ont rien de choquant, on avait néanmoins conservé plusieurs mots ignobles, et qui présentent les images les plus dégoûtantes, tels que boue, fange, fumier; et j'ai trouvé que l'élévation de l'esprit et de l'àme avait dû conserver ces mots , afin de pouvoir, par d'odieuses comparaisons, déprécier mieux ce qui est vil, et montrer pour toute espèce de bassesses morales le dernier degré du mépris. S'il fallait détailler toutes mes remarques sur ce sujet, je serais forcée d'écrire un volume ; je me contenterai de dire que cette étude m'a prouvé que la fi.xation d'une belle langue est le fruit et l'ouvrage des réflexions les plus fines, les plus spirituelles, les plus justes, et du goût le plus pur.