V342 MÉMOIRES
J'ai fait, dans les commencements de la Révolution, une pièce en prose et en cinq actes, très-singulière ; elle était prise entièrement des ouvrages de J.-J. Rousseau; elle avait pour titre : Vile de Saint-Pierre. Je n'avais pris que ses beaux morceaux, et ceux qui sont religieux ; j'avais cousu tout cela à une intrigue simple et ingénieuse. Il n'y avait pas deux pages de moi; toute ma pièce était de Jean-Jacques, et elle était charmante. En partant pour l'Angleterre, je l'ai laissée à une personne de ma connaissance qui la fit jouer ; elle eut le plus grand succès, et, le lendemain de la seconde représentation, on porta en pompe au Panthéon le buste de Jean- Jacques. IMais après plusieurs représentations , on la trouva trop religieuse ; on donna d'indignes pièces dans un sens tout contraire, et on ne la joua plus. Je n'ai jamais pu ravoir le manuscrit; il n'était pas de mon écriture , puisque la pièce entière n'était qu'une compilation ; on me répondit qu'on l'avait donné à MoIé,qui n'a jamais voulu le rendre; je n'en avais point de double copie : je l'ai perdu.
Parlons d'une des choses qui m'intéresse le plus, l'éducation publique et l'éducation particulière. Depuis cinquante ans elles ont été soumises à une infinité de systèmes opposés les uns aux autres. D'abord on éleva à la Jean-Jacques : point de maîtres , point de leçons ; les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature, et, comme la nature n'apprend pas l'orthographe, et encore moins le latin , on vit paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l'ignorance la plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité ; on surchargea les enfants d'instruction et d'études ; on voulut en faire des prodiges , surtout dans les sciences. La géométrie, la physique , la chimie étaient à la mode. L'étude de l'histoire et de la morale fut toujours très-négligée ; on suivait les
cours (le MM. Charles , .Alitouard et Sigaud-de-Lafoiul ; ou montait à cheval à l'anglaise-, on se déclarait gluckisto ou picciniste; on pouvait parler des expériences sur l'air fixe, etc. : cela s'appelait être bien élevé. A la Révolution , on se précipita dans la politique ; tous les jeunes gens devinrent des hommes d'État. Depuis 1791 jusqu'en 1796 toute éducation fut suspendue ; l'enfance respira ; on la laissa grandir sans l'inquiéter. Enfin on se rappela qu'il devait exister une foule d'adolescents auxquels on n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs qui n'eurent qu'un désir, celui de rendre leurs disciples aussi éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes. On fit faire aux écoliers des multitudes d'amplifications, et les plus ridicules obtinrent constamment tous les prix. Ces brillants élèves , sortis des écoles , se livrèrent à la littérature ; ils y portèrent le néologisme , l'emphase et le philosophisme qui leur avaient procuré tant de succès dans leurs classes. Paris fut inondé de brochures politiques, de romaus philosophiques, de drames pathétiques, et de mélodrames dans lesquels une épouse adultère ou une Jille-mère jouait toujours le beau rôle...
Combien aujourd'hui l'on doit excuser les gens de trente à quarante ans qui n'ont pas le sens commun ! Combien on doit admirer ceux de cet âge qui ont de bons principes et des idées justes!...
Cependant on fit dans l'éducation publique une utile réforme. On changea les professeurs; on mit à la tète des écoles un chef qui, par ses principes et ses talents , était digne de les relever; mais la conscription vint détruire de si douces espérances. Le fer tranchant de Bellone coupa le fil heureusement renoué de la morale et des études; la jeunesse n'eut plus le choix d'un état; son goût ne fut plus consulté ; ses dispositions ne furent plus un sujet de joie pour les familles ; une mère gémissait eu voyant grandir son fils... Le plus beau développement de l'es-
prit (l'un enfant adoré ne pouvait qu'affliger son père, qui répétait tristement : Ces talents qu'il annonce , il ne pourra les cultiver!... La guerre établissait une odieuse égalité entre tous les jeunes gens ; elle étouffait le géuie des sciences et des arts, ou le rendait inutile... Pendant ce temps on refaisait un Code, et l'autorité paternelle y fut oubliée.
L'éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de vicissitudes. On n'a songé pendant longtemps qu'à leur donner les talents de la danse, delà musique et de la peinture , sans s'occuper le moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillante, on les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait dans le monde en leur disant gravement : Allez ! soyez simples, sans prétention ; n'ayez que des goûts solides et raisonnables ; ne séduisez personne , ce serait un- crime , et surtout soyez toujours insensibles aux louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On conçoit l'effet que peut produire cette belle exhortation sur une personne de seize ans, qui n'a jamais pu penser, dans les intervalles de ses occupations, qu'au bonheur et à la gloi7-e d'obtenir de grands succès à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d'éducation à une autre extrémité ; on voulut , pendant quelque temps , ne faire des jeunes personnes que de bonnes tnénagères, comme si l'ignorance et la grossièreté devaient être les gages de la sagesse ; et comme s'il était impossible , avec une intelligence cultivée , de bien conduire une maison. On décida que les femmes ne doivent ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.
Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames de Grollier et Le Brun, que mademoiselle Lescot n'eussent jamais peint;
que madame de Mongeroux n'eût jamais joué du piano, et que quelques autres n'eussent jamais écrit ? Eu éducation Surtout , il ne faut point de système absolu ; on doit seconder les dispositions données par la nature et non prétendre les forcer. L'éducation ne donne beaucoup qu'à ceux qui sont nés riches ; elle corrige jusqu'à un certain point , elle guide, elle développe, elle perfectionne; elle n'a jamais rien créé. Le jardinier le plus habile ne peut que doubler une belle fleur ( celle-là seule vaut les soins d'une culture recherchée), il n'est pas en son pouvoir (le produire un seul brin d'herbe ; il faut que la nature ait donné la semence. Si votre élève manque de mémoire, d'intelligence et d'application, vous n'en ferez jamais un savant ; s'il n'est pas doué d'un certaine organisation , soyez certain qu'il ne sera jamais un littérateur ou un artiste distingué. Si l'ambition de l'instituteur pour son élève est trop forte ou mai placée, l'éducation , quelque soignée qu'elle puisse être , est manquée , on rebutera toujours celui auquel on demandera plus qu'il ne peut accorder.
Lorsqu'on eut fait en France tous les essais dont on vient de parler, les institutrices eurent ensuite la manie des sciences ; les cuisinières mêmes voulurent faire de leurs filles des grammairiennes. Enfln, après tant d'erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq ans , celui de la nouveauté , fera peut-être entrer dans la bonne route. Puisse-t-on s'y fixer ! car l'éducation aura toujours la plus puissante influence sur les mœurs et par conséquent sur le bonheur public (1), puisqu'elle contribue à prévenir l'égoïsme qui lui sera toujours si fatal.
(I) On demandait dans l'antiquité à quelle marque un étranger arrivant dans une ville reconnaitrait qu'on néglige l'éducation, Platon répondit : Si on y a grand besoin de médecins et de juges. 11 faut convenir que, depuis dix ans, en France, l'éducation publi(iue des femmes a été en général très-supérieure a celle des hommes. L'école de madame Campan
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Sur la (in dudiv-luiitièine siècle, l'aff-ctation de sensibilité, que chaque jour se. a'ilait accroître, devint, à cerlaias égards, si ridicule que , malgré la grâce et l'élégance des ijersonnes qui l'avaient mise à la mode , elle tomba tout à coup en discrédit; ou s'en moqua avec esprit et gaieté. La raison se trouvait au fond d'accord avec la malice , et , dans ce cas , les épigrammes sont véritablement redoutables ; la raison a toute son autorité, tout son poids , lorsqu'elle amuse la malignité. On vit se former dans la société un parti de ropposition , qui , par sa gaieté, la légèreté de son tou, la finesse de ses plaisanteries, déconcertait sans cesse le sérieux de la secte sentimentale et déjouait ses plus touchantes dissertations. Tandis que les uns affichaient en tout genre les sentiments les plus exagérés, les autres affichaient une insouciance que souvent ils n'avaient pas, et bientôt la vérité ne se trouva plus ni d'un côté ni de l'autre. A force de se moquer des fausses vertus on finit par estimer moins les véritables, parce qu'on ne les discerna plus, et que l'habitude du sarcasme et de l'incrédulité s'étendit à tout indistinctement. Lorsqu'on a eu le malheur de mettre tout son amour-propre à n'être la dupe d'aucune affectation, on perd l'heureuse faculté d'admirer, et on ne passe alors que trop facilement de la censure à la satire et de la médisance habituelle à la calomnie. Ainsi , dans le monde, l'esprit observateur n'est pas sans danger ; il aiguise sans doute la finesse de l'esprit , mais il peut gâter le caractère si le cœur n'est pas essentiellement sensible etbon. On était frappé dans le monde des contrastes les plus étonnants ; ou entendait les discussions les plus étranges, et , dans la même société , les entretiens les plus singuliers et les plus opposés entre eux. Des femmes d'une conduite au moins imprudente dissertaient gravement sur toutes les affections de l'ame et sur les devoirs de la vie. Livrées à l'ambition,
était justement célèbre , et l'on pourrait en compter plusieurs autres très dignes aussi d'éloges,
( Note de Vauleur.)
DE iMADAME DE GENLIS 347
à la plus extrême dissipation, elles vautaioiit avec enthousiasme le charme de la retraite, de la lecture, et la puissance de l'amitié; elles peignaient l'amour sous les traits les plus romanesques et ne le concevaient quo. platonique. D'un autre côté, et souvent dans le même salon, on ne parlait qu'avec une ironie piquante de l'amitié , de l'amour, et l'on se glorifiait de ne croire qu'à la vanité. En effet, l'amour-propre seul formait presque toujours le fond de ces liaisons ; ou voulait surtout qu'elles fussent brillantes; on croyait que le langage d'une pruderie sentimentale dispensait du mystère , et que d'ailleurs l'éclat des conquêtes effaçait la honte des égarements.
Il y avait dans toutes les têtes ( du moins à bien peu d'exceptions près) uue fermentation d'orgueil, de prétentions, de désirs ardents d'obtenir des succès , de quelque genre qu'ils fussent, qui, jointe à la confusion des idées morales, au dénumeut des principes, dénouait peu à peu tous les liens de la société et desséchait l'âme en exaltant l'imagination. On ne marchait point avec effronterie vers le vice, on ne levait point avec audace le masque de la vertu ; au contraire , on parlait toujours d'elle , sinon avec le charme de la vérité , du moins avec les expressions de l'enthousiasme. Ou n'était pas tout à fait hypocrite ; on mettait plus de soin à s'abuser soi-même qu'à tromper les autres ; on se pervertissait en croyant rafûner, épurer tous les sentiments. L'artiûce n'était pas toujours avec la fausseté, mais la déraison était partout. Au milieu de ce désordre intellectuel et moral et d'un égoïsme universel, l'amour fut dénaturé comme tous les autres sentiments ; dans la conversation , ou finit par le représenter comme une passion véhémente jusqu'à la démcKce, jusqu'à la rage, et, dans la réalité, il n'eut en général qu'une influence d'intrigues sur la dernière moitié du dix-huitième siècle.
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Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre et d'affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. A croire les gens du monde , on doit être persuadé qu'ils n'aspirent qu'à la retraite , et qu'une vie simple, champêtre et solitaire, et l'unique objet de leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables en gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques sur le bonheur de l'indépendance et de la tranquillité sédentaire. A les entendre elles ne sont que des esclaves infortunées , forcées d'agir en tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. D'après ces discours , il faut penser qu'elles seraient infiniment ,plus heureuses dans une chaumière , ou dans la grotte paisible d'un désert. Vont-elles au spectacle : elles en sont excédées ; elles trouvent la Comédie Française insipide, l'Opéra ennuyeux, Bruuet et Potier pitoyables ; elles n'avoueront jamais qu'ils les ont fait rire. Cependant elles ont des loges, ou elles en empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand dîner : quelles lamentations sur la nécessité de se parer et sur l'ennui mortel de la représentation ! Et elles passent journellement trois ou quatre heures à leur toilette, et se ruinent en schalls , en habits et en chiffons. Reviennent-elles du bal ou d'une fête : quelle tristesse ! quel abattement ! quelles déclamations sur la cohue, la foule, les lumières, le chaud! quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s'y est passé ! Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur des billets , et , dans les mêmes occasions , elles intrigueront toujours pour en avoir. Fontelles des visites : quelle désolation sur cet usage et sur la perte de temps qu'il cause ! Et tous les matins elles sortent régulièrement et ne rentrent qu'à l'heure du diuer. Enfin , donnent-elles des assemblées et- reçoivent-elles beaucoup du monde : quelles plaintes amères de la fatigue ! quelles courbatures, quelles migraines sont les suites inévitables de l'obligation, cruelle de faire les honneurs de sa maison!,..
Tout ce mécontontemeat se mauifeste dès la première jeunesse ; on a entendu dire toutes ces choses et on les répète ; elles font partie des phrases d'usage que l'on a apprises durant son éducation. Toute jeune personne bien élevée les sait par cœur ou garde cette habitude , et aujourd'hui l'âge mûr les fortifle encore. Quand on a des flUes de quinze à seize ans , c'est pour elles qu'on va dans le monde et qu'on se trouve à toutes les fêtes, qu'on suit tous les bals ; c'est pour elles qu'on se pare à peu près comme elles; c'est pour elles qu'on leur fait mener im genre de vie qui ôte toute possibilité d'acquérir de vrais talents et une solide instruction. Il y a vingt-cinq ans que les jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais dans le monde ; elles n'allaient , durant le carnaval seulement , qu'à des bals d'enfants , qui commençaient à six heures et finissaient à dix. Comment toutes les mères , qui ont des goûts si sédentaires , ne reprennent-elles pas cette ancienne coutume , si bonne dans toute éducation et si salutaire pour la santé ?
D'où viennent ce dénigrement et ce ton de misanthropie presque universels parmi les femmes de tout âge ? On ne se rend point intéressante par des plaintes affectées, par des peines imaginaires, par une inconséquence frappante à tous les yeux , et rien n'est plus ennuyeux qu'une complainte éternelle sur l'ennui. Les jeunes femmes pensent-elles qu'elles excusent , par ce langage , une excessive dissipation et une totale oisiveté ? Elles se trompent ; elles auraient droit à l'indulgence si la nouveauté , l'amusement en étaient la cause ; on pourrait se dire qu'avec un peu de temps elles s'en lasseraient et changeraient de manière de vivre ; mais qu'espérer d'une personne de dix-huit ans, blasée, misanthrope, dégoûtée de tous les plaisirs brillants de la société, qu'on rencontre et qu'on voit partout ? Tout ce que nous oserons dire à cet égard, c'est qu'on est doublement condanmsble d'employer l'artilice lorsqu'on peut, sans danger et sans scandale, montrer de la bonne foi.
Les jeunes personnes, jadis, et même celles qui étaient dans le monde depuis plusieurs années , allaient très-rarement au\ spectacles, parce qu'alors il fallait louer une loge entière, car on ne voulait pas risquer de se trouver assise en public à côté d'une courtisane. Les femmes, dans ce temps, étaient beaucoup plus sédentaires; dans leur jeunesse elles ne sortaient qu'avec leurs chaperons , et c'était surtout pour remplir des devoirs. Dans l'âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient chez elles une société choisie, qui ne s'y réunissait que pour le seul plaisir de la conversation. Elles attiraient du monde sans aucuns frais, et n'étaient pas obligées de promettre de la musique et des charades Aujourd'hui , ce qu'on appelle nne soirée est un spectacle ; on y trouve de tout , excepté de l'aisance , de la confiance , de la gaieté, de la conversation , et l'esprit de société.
En général, aujourd'hui. Tes jeunes femmes attachent beaucoup trop d'importance à la parure , à la mode ; elles sont infiniment trop avides à' invitations et de spectacles ; elles ne se plaisent point assez chez elles. De tels goûts ne promettent, pour l'âge mur, ni des femmes aimables et sensées, ni d'excellentes mères de famille. Cependant il n'y a point pour une femme d'éloge, non-seulement complet, mais réel, si l'on n'y joint celui d'aimer de préférence à toutes les dissipations du monde l'intérieur de sa maison. Aussi les anciens pensaient-ils qu'il ne manquait rien à l'éloge d'une femme vertueuse, qui se trouve dans cette belle épitaphe •.
Casta vixit, Lanam fecit, Domum servavii (I).
Cette épitaphe antique peint et peindra toujours une femme parfaite. Enfin les intérêts de la santé et de la beauté s'accordent parfaitement sur ce point avec la morale.
(Ij « Elle vécut chaste; elle aima le travail et sa maison. »
( Note de l'auteur, )
A cette époque ou retrouva la manie sciitiineutale dout je me suis moquée clans uue de mes pièces du Théâfre d'Éducation (1); ou outra même cette manie sous l'Empire, car ou y vit des femmes porter des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues et des cheveux de leurs amauts. Nos graudspères et nos grand's-mères élaijcnt bien loin de cette touchante prodigalité de cheveux. Cependant ou lit sur ce sujet, daus les Mémoires de d\liibigné , un trait qui mérite d'être rapporté. Durant les guerres du temps de Henri IV, d'Aubigué , daus uue bataille, combattait corps à corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort do Tactiou, d'Aubigué s'aperçut qu'une arquebusade avait mis le feu à un bracelet des cheveux de sa maîtresse, qu'il portait à son bras; aussitôt, sans songer à l'avantage qu il donnait à son adversaire, il ne s'occupa que du soin d'éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet , qui lui était plus cher que la liberté et la vie. Le capitaine Dubourg, touché de ce sentiment , le respecta -, il suspendit ses coups , baissa la pointe de son épée, et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté d'une croix.
Les prétentions à l'esprit et au génie sont aussi devenues beaucoup plus communes qu'autrefois , et les plaisirs de l'esprit beaucoup plus rares. Ou jouait jadis des proverbes, ce qui demandait de l'esprit, car ces proverbes étaient de petites comédies impromptu. Ou avait quitté cet amusement pour les charades, qui n'exigent assurément aucuns frais d'esprit. On faisait régulièrement des lectures tout haut à la campagne; ou n'eu faisait plus ; on avait retranché de la société jusqu'à la conversation; on dissertait, on soutenait des thèses, mais on ne causait plus. Enfin les comédies de société étaient autrefois universellement à la mode ; elles n'y sont plus du tout aujourd'hui.
(1) Les Dangers du Monde.
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Ma correspondance avec Pempereur continuait toujours, tt je l'avais fait servir à obliger beaucoup de personnes, dont plusieurs l'ont oublié depuis. Ne sollicitant absolument rien pour moi , j'étais fort encouragée à parler pour les autres ou à proposer ce que je croyais utile ou raisonnable. J'avais eu dans ce genre, à l'Arsenal, un succès qui me fit un grand plaisir. Le préfet de Paris ( M. Frochot ) nomma , dans tous les quartiers, des dames d'inspection des écoles primaires et de toutes les autres maisons d'éducation ; Je /«s nommée dame d'inspection de mon arrondissement, conjointement avec madame Robert (car on nommait toujours deux dames à'inspection par arrondissement). Comme la place était honoraire et sans appointements, je crus devoir l'accepter, ce qui m'a pris un temps considérable ; mais je ne l'ai pas regretté, parce qu'il a été utilement employé. J'allai donc visiter toutes les écoles, et je découvris une très-grande quantité d'abus pernicieux. Je composai là-dessus un petit ^Mémoire dans lequel je détaillais ces abus, et les moyens d'y remédier ; j'envoyai ce Mémoire (1) à l'empereur, qui en fut si content et si frappé qu'il me fit dire par ^I. de Lavalette qu'il en était extrêmement satisfait, et qu'il me chargeait d'en faire un beaucoup plus long et beaucoup plus détaillé, contenant le plan d'une école gratuite pour le peuple. M. de Lavalette ajouta que l'empereur m'offrirait sûrement la direction de cet établissement, et je l'aurais acceptée avec joie : c'était la seule place qui pût me convenir. Je fis le Mémoire qui m'était commandé, et, pour le mieux faire, j'employai quinze jours, depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures après midi, à visiter de nouveau les écoles, grandes et petites, et les gardeuses d'enfants, non-seulement de mon quartier , mais de tous ceux de Paris ; et comme je n'avais pas le droit d'interroger dans ces derniers, je m'y pré-
(0 Cet écrit se trouvait entièrement étranger aux Mémoires.
(.Note du nouvel édileur. )
sentais sous le prétexte d'avoir des enfants à y p'^cer. Je gardai une copie des IMémoires que j'envoyai à l'empereur, et j'eus la satisfaction, après avoir donné ce ^Mémoire, de voir surle-champ, dans tous les papiers publics, les décrets de l'empereur, réprimant les abus que j'avais signalés, et donnant, pour les réprimer, les ordres que j'avais proposés, surtout relativement aux gardeuses d'enfants. Ce succès m'enhardit à faire à l'empereur une autre proposition, qui fut aussi bien accueillie. Je savais que ses passions lui avaient fait adopter, dans sa vie privée, tous les principes philosophiques, ce qui ne m'empêcha pas de lui parler sans cesse , dans ma correspondance, contre la philosophie moderne.
J'ai déjà dit que j'avais pour collègue, dans mon inspection , madame Robert, ce qui nous obligea à faire ensemble beaucoup de courses; madame Robert est une personne aussi aimable qu'elle est intéressante ; on trouve dans sa vie plusieurs singularités qui méritent d'être rapportées. Elle a eu plusieurs enfants , accouchant alternativement d'un sourd et muet et d'un enfant ayant tous ses organes. J'ai beaucoup vu l'aînée , mademoiselle Robert , qui avait alors quatorze ou quinze ans; elle était d'une fraîcheur éblouissante et belle comme le jour. Elle joignait à cette fraîcheur si remarquable une intelligence surprenante , dont on avait profité pour lui donner beaucoup de talents ; elle avait toute l'adresse que peut avoir une femme ; elle peignait trèsagréablement ; elle jouait même du piano ; je l'ai vue prendre sa leçon et déchiffrer passablement; voici comment. Son maître était assis derrière elle , les bras étendus , afin de poser légèrement ses mains sur celles de l'écolière ; alors il indiquait les notes en touchant à mesure les doigts qui doivent faire résonner les touches. L'invention est ingénieuse, mais le résultat ne vaut pas la peine et l'application qu'elle exige ; car qu'estce que la mesure sans oreille ? .Mademoiselle Robert se faisait entendre par signes parfaitement, même par ceux qui ne con-
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naissent pas le langage des doigts, qu'on apprenait si bien chez l'abbé de l'Épéeet son digue successeur, l'abbé Sicard. Madame Robert avait pris beaucoup de leçons chez lui, alin de pouvoir s'entretenir avec sa fille, et la tendresse maternelle la rendit bientôt aussi savante qu'on peut l'être dans ce genre. La physionomie de mademoiselle Robert était si expressive, elle avait des yeux si pénétrants , qv.e sans aucuns signes elle pouvait l'acilement entendre et comprendre. Madame Robert conduisit un soir sa fille à un grand bal donné par la ville de Paris à l'empereur; mademoiselle Robert fut placée sur la banquette des danseuses ; l'empereur, frappé de sa belle figure, s'arrêta devant elle et lui dit beaucoup de choses obligeantes, que mademoiselle Robert comprit parfaitement; elle lit plusieurs signes modestes de reconnaissance avec une expression si naïve et si vraie que l'empereur crut entendre ses réponses. Il s'éloigna d'elle sans se douter qu'elle fût muette.
Ce fut à ce même bal que madame Cardou fit à Napoléon une réponse si spirituelle et si touchante. Napoléon, en général, n'aimait pas que l'on eût une grande fortune indépendante de ses dons. Napoléon n'avait jamais vu madame Cardon, son nom même lui était incomiu ; on lui dit que son mari possédait de grandes richesses ; alors il s'avança vers elle avec une nuance d'humeur et lui dit brusquement : « Vous êtes madame Cardon ? » Une profonde révérence répondit à cette question. L'empereur reprenant la parole : « Vous êtes très-riche? — Oui , Sire ; j'ai dix enfants. « L'empereur seutit toute la finesse et tout le charme de cette réponse ; son regard se radoucit, mais il se hâta de s'éloigner.
Dans les derniers temps du règne de l'empereur, je lui proposai de faire dès éditions séparées, magnifiquement imprimées et avec de belles gravures, des ouvrages prétendus philoso-
[)lii(l!;esqui avaient le plus de réputation. Je conseillais de charger un certain nombre de gens de lettres de supprimer de ces ouvrages tout ce qui s'y trouvait contre la religion et les mœurs, et de joindre au reste quelques notes critiques placées au bas du texte. J'offris de livrer pour cette entreprise une grande quantité d'extraits et de réflexions que la Providence a voulu que je ne perdisse pas avec tous mes autres manuscrits que j'avais confiés à ma fille. L'empereur approuva tellement cette idée qu'il envoya sur-le-champ chercher M. Pierre Didot pour lui demander combien coûterait cette entreprise et pour le charger d'en faire avec détails l'évaluation. C'était peu de temps avant la campagne de Russie, qui anéantit ce projet. Voilà ce que Napoléon voulait faire !
Oh ! le bon temps que celui oii, lorsqu'on se rassemblait dans un salon , on ne songeait qu'à plaire et à s'amuser ! où l'on n'aurait pu, sans une excessive pédanterie, avoir la prétention de montrer de grandes vuessur radnihiisf ration! où l'onavait de la grâce, de la gaieté, et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose ^e soir du poids de la journée et de la fatigue des affaires ! Aujourd'hui l'on est ni plus solide dans ses goûts, ni plus fidèle dans ses attachements , ni plus prudent dans sa conduite ; mais on se croit profond parce qu'on est lourd, et raisonnable parce qu'on est grave ; et, lorsqu'on est constamment ennuyeux, comme on s'estime ! comme on se trouve sage !... Quel est ce salon assiégé, où l'on entre en foule, en tumulte ; où tout le monde, entassé , pressé, se tient debout; où les femmes ne peuvent trouver un siège ?.. On vante l'esprit de la maîtresse de la maison ; mais à quoi lui sert-il ? Elle ne peut ni parler, ni entendre ; il est impossible de s'approcher d'elle. Un mannequin placé dans un fauteuil ferait aussi bien qu'elle les
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honneurs d'une telle soirée. Elle est condamnée à rester là jusqu'à trois heures du matin, et elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir la moitié des gens qu'elle a reçus... Cent la une assemblée à ranglaise ! Il faut convenir que les soirées à la française, passées jadis au Palais-Royal, au Palais-Bourbon , au Temple, chez madame de Montesson, chez madame la maréchale de Luxembourg, chez madame la princesse de Beauvau, chez madame de Bouflers, madame dePuisieu.x, etc., valaient mieux que cela.
. Au commencement du printemps de 1821 , je dînai chez lord Bristol , où se trouvait le duc de Mecklembourg, que je vis avec un intérêt particulier, parce qu'il était depuis longtemps l'ami intime de M. de Custine , dont il me conta des traits cliarmants. J'étais à table à côté de lui , et nous causâmes si gaiement que je lui contai à mon tour la ridicule aventure qui m'arriva jadis à jMecklembourg , où je fus forcée de m'arréter dans une auber.ge, parce qu'un de mes chevaux de louage était blessé (1). Je fis apporter ma harpe, je me mis à en jouer. Un Français qui était attaché à la cour passait dans la rue ; il m'entend, entre dans l'auberge , monte dans ma chaftibre , se passionne pour moi, me propose de me présenter à la cour (j'étais sous le nom de miss Clarke ), me dit qu'il y est attaché comme maître de langue française , et que , si je veux l'épouser, nous y ferons la plus grande fortune. Cette scène fut très-longue ; je crois l'avoir contée avec plus de détail dans ce même ouvrage. J'eus toutes les peines du monde à me débarrasser de cet amant impromptu, qui me dit toutes les extravagances du monde. Le duc rit aux larmes de cette histoire ; il me dit que ce même homme non-seulement vivait , mais qu'il était eu
(I) Je me rendais à Berlin,
France dans une fort jolie terre dont il a hérité Le duc ajouta qu'il allait lui écrire , et que , sans lui dire qui je suis , il lui apprendrait seulement qu'il avait retrouvé la personne qu'il a aimée si subitement, que cette personne n'était pas libre alors, qu'elle l'est devenue depuis, et qu'elle lui offre so)i cœur et sa main. Le duc me dit qu'il me montrerait sa réponse. Cette conversation noas mit de fort bonne humeur pendant tout le dîner
M. le duc de Bassano, que je rencontrais souvent chez IVI. de A'alence, me conta deux traits d'arbres célèbres que j'ignorais , et dont je me promis d'oraer ma Botanique historique et littéraire, parce qu'ils n'ont jamais été imprimés ; les voici.
Le roi Auguste de Saxe, rival heureux pour le trône de Pologne du roi Stanislas , faisait de fort jolis omTages de tour ; il fit venir d'Espagne de grosses bûches d'orangers pour les . tourner. Quand ces bûches arrivèrent, le roi était mort ; on déposa les bûches dans une espèce de hangar où elles restèrent oubliées pendant plusieurs années. Au bout de ce temps , un jardinier instruit les découvrit ; il vit avec surprise qu'elles avaient germé et qu'elles portaient de petites branches avec des feuilles vertes; il les planta avec intelligence d'une certaine manière ; elles reprirent. On les cultiva avec grand soin ; elles devinrent de superbes orangers qui subsistent encore , et qui sont les plus beaux de l'Europe. Les autres arbres célèbres sont , auprès de Vienne , de magnifiques pcuplierà plantés par le grand Sobieski; ces peupliers, qui étaient d'une espèce particulièrement belle, existent toujours et sont les plus élevés qu'on connaisse.
Durant ce même printemps je voyais souvent mesdames de Bellegarde , qui m'avaient fort négligée depuis longtemps ; mais elles sont si bonnes et si aimables qu'on est toujours charmé de les retrouver ; je ne suis jamais tentée de bouder des personnes auxquelles je recomiais un bon cœur et un excellent caractère.
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Je retonrn.'ii chez ^I. nonon [)oiir achever de voir ses belles collections ; j'yadmirai surtout les ouvrages des sauvages, leurs corbeilles d'uu travail admirable, leurs coiffures, leurs ceiutures, leurs tissus d'étoffes faites d'écorce d'arbre avec un art infini; celles qui sont en fils de coton ne sont point entrelacées; les fils sont posés les uns contre les autres et parfaitement bien gommés dessus et dessous ; étant préparés ainsi ils les mettent sous presse , ensuite les font sécher , ce qui forriie une toile fort blanche très-jolie et qui tient très-bien ; la pluie les dissoudrait , mais il ne pleut presque jamais dans les déserts où cela se fabrique. Tous leurs ustensiles de ménage, coupes et plats, sont charmants ; ils portent des petits dessins fort légers et très-jolis. Je remarquai une espèce de petite Loite fort ingénieuse : c'est un coco dont on n'a poli qu'une •moitié, sur laquelle' on a gravé un visage; la bourre du coco laissée de l'autre côté forme les cheveux ou une perruque à la tête. L'exécution de cette petite pièce est charmante. La collection de vieux laques est unique par la finesse, la beauté du vernis, la variété des formes et la richesse des ornements; cette collection remplit quatre armoires. U y a aussi dans ce cabinet une momie d'une conservation parfaite , et en outre encore une petite main sculptée de la plus grande beauté , qui a été modelée sur celle de la princesse Borghèse, sœur de Napoléon. M. Denon montre toutes ces choses avec une amabilité qui en augmente encore le prix.
On ne parlait dans ce moment que de la reddition de INaples, c'est-à-dire de la réception amicale que les Napolitains firent aux Autrichiens, qui n'étaient point venus comme voulant faire la guerre, et qui n'avaient annoncé que le désir d'être reçus en médiateurs pour rétablir l'ordre et la concorde entre le roi et la nation ; il est vrai que les médiateurs en si grand nombre annoncent assez qu'ils ne veulent pas que leurs bons offices soient refusés. On dit à cela : De quoi se mêlent-ils? Il est odieux, il est intolérable de s'ingérer dans les affaires d'un
DE MADAME DE GEiNLIS. 3Ô9
peuple étranger ; et , d'après ce raisouaemeut , ou s'indigne et on se récrie sur l'iniquité de cette entreprise ; et les mêmes gens si passionnés pour la justice ne s'indignent nullement lorsqu'un prince étranger vient , à la tête d'une armée , envahir une province ou même les États de son voisin ; on trouve à cela de la grandeur et de la gloire, et pour les actions de ce genre les plus iniques que l'on puisse faire on décerne des couronnes et l'on élève des statues!...
Que les hommes sont inconséquents ! Et jamais, dans aucun temps, l'inconséquence, c'est-à-dire la déraison, n'a été poussée aussi loin que dans ce siècle. Voilà où nous ont conduits les intrigues et les écrits des prétendus philosophes
J'ai oublié de dire que je fis en 1S22 un petit tour de force assez joli pour mon âge. Je reçus un matin une lettre de madame de Choiseul, qui me mandait qu'elle avait acquis un talent à Besançon , qu'elle avait appris à jouer de la guitare. J'en joue depuis mon enfance; j'ai une guitare espagnole très-belle qui m'a toujours suivie partout ; mais elle est décrépite comme moi, elle n'a que cinq cordes. Je mandai à madame de Choiseul que je la lui léguerais , comme Pétrarque légua sou luth à son ami, etjefls là-dessus uneépître en trente-six vers à ma vieille guitare. Tout cela était fini le lendemain matin, et je l'envoyai tout de suite par la poste à madame de Choiseul. Je gardai une copie de mon épître ; la voici.