ÉPITRE A MA VIEILLE GUITARE
De ta nacre el de ta beauté, De la superbe catliédrale ^I),
(I) On appelait ainsi autrefois le trou rond qui se trouve sur la table de la guitare, lorsqu'il était décoré en dedans de petits ornements au milieu desquels se trouvait une espèce de pyramide.
( Note de Vauteur.)
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Ne tire plus de vanité !
Du temps l'influence fatale, Et la mode surtout , ont détruit pour jamais Ton charme et tes brillants attraits.
Jadis lu n'avais point d'égale; On t'admirait , je ne puis le nier, Quand je portais un énorme panier.
De hauts talons, la cuirasse élégante, Qui , de mes flancs captifs bornant pressant le tour, Leur prescrivait le plus mince contour.
On t'admirait quand ma robe éclatante.
Couverte de pompons , de fleurs et de clinquants , Etalait ses plis ondoj ants , Et que ma coiffure charmanle , Édifice majestueux , Qui , réunissant à la grâce La dignité sévère et l'imposante audace , En bravant des salons les lustres radieux. Semblait s'élever jusqu'aux cieux !...
Ces beaux jours sont passés! Perte des mœurs antiques! O triste effet des révolutions!
Plus de paniers, de poches, détalons!.... Nous sommes maintenant gothiques.
Que la gloire est trompeuse et le destin léger!
Mais tu ne peux t'en affliger En songeant au bonheur que mon cœur te destine. Hélène, un jour, plus d'une fois Te pressera sur sa poitrine; Tu rajeuniras sous ses doigts.
Pour elle sois toujours exempte de rudesse : Elle aime la douceur, l'accord , la vérité ; Ne lui montre jamais d'aigreur, de fausseté:
Tu conserveras sa tendresse; Que tes accents enfin, ou nobles, ou touchants, Puissent sympathiser avec son caractère; Et si tu veux l'attendrir et lui plaire, Rappelle-lui nos sentiments.
J'étais à Tivoli lorsque madame de Choiseul me donna uu long roseau renfermant une allumette; je fis là-dessus cet impromptu, sur l'air : Pour la Baronne (i) :
Mon allumette, De l'amitié don précieux.
Mon allumette Me fera bien des envieux.
Elle esl belle ; grande et bien faite ; Que peut-on attendre de mieux
D'une allumette.
Mon allumette, Suivant un récit merveilleux ,
Mon alluraetle Recèle un larcin glorieux.
Savez-vous quelle est la retraite Du feu sacré pris dans les cieux?...
Mon allumette.
Mon allumette A jamais fera mon bonheur;
Mon allumette Entretiendra la vive ardeur Et l'amilié tendre et parfaite Qui déjà remplissaient mon cœur,
Sans allumette.
Le docteur Canuet, maître de la maison que j'habite à Chaillot, est aussi intéressant par sa vie entière et par ses actions qu'il est distingué par ses talents ; il exerce gratuitement la médecine pour les pauvres, et il est administrateur dans tout cet arrondissement de tous les établissements de charité. M. Canuet a servi dans la Vendée du temps de la République en qualité de
(I) Il faut se rappeler que la fable dit querromélhéecachadans une espèce de roseau le feu sacré qu'il avait dérobé au ciel.
(A'o/e de Vuuteur. )
chirurgien-nKijor, et il eut la gloire de conserver uu bras à IM. de Lescure. Il arriva au moment où l'on allait le lui couper; après l'avoir examiné , il s'opposa fortement à cette douloureuse opération , se chargea de le soigner, et sauva le bras de ce jeune héros. JM. Canuet m'a conté une autre histoire bien touchante du même temps , et dont il a été presque témoin. La voici. Au plus fort de la guerre de la Vendée, les républicains prirent la ville de Worms ; le représentant du peuple , nommé Féraud (I), en y entrant, se rendit sur-le-champ avec sa suite au couvent des capucins. Les religieux , à son approche, s'enfuirent, à l'exception de trois, l'un vieillard de quatrevingt-douze ans et aveugle, les deux autres jeunes, qui ne restèrent que pour ne pas abandonner l'infortuné vieillard ; action d'autant plus méritoire que toutes les cruautés précédentes devaient leur faire croire qu'ils se livraient à une mort certaine. Le représentant du peuple, après avoir parcouru le couvent, qu'il trouva désert, entra dans la chambre où étaient les trois religieux. Aussitôt que l'aveugle entendit le bruit terrible de la troupe ennemie , il pria ses deux compagnons de le mettre à genoux , ce qu'ils firent , en s'y mettant eux-mêmes et en le soutenant sous les bras; et lorsque ^I. Féraud (le représentant ) ouvrit leur porte et s'avança vers eux, le vieillard dit : « ÏSous voilà prêts à recevoir le martyre ! — Non, mon Père , répondit M. Féraud ; je vous prends sous ma protection , ainsi que vos généreux compagnons , qui ne vous ont point abandonné ; je vous accorderai d'ailleurs toutes les choses dont vous aurez besoin. Demandez-les, parlez... — JMonfils, répondit le vieillard, je ne sens en ce moment que le besoin de
(I) Le député Féraud , attaché au parti connu sous le nom de Girondins, fut un des adversaires les plus énergiques de celui dit dos Montagnards , et paya de sa tète, le 20 mai 1795, sa courageuse opposition aux fureurs de ce parti.
( ISote du premier éditeur. )
voust?iiioigncr ma rcconnnissnnce; mettez-vous à genoux, je vais vous donner ma bénédiction. . . ,
Le républicain obéit; il tombe à genoux et reçoit la bénédiction avec respect et ferveur. Les trois religieux, efficacement protégés, furent sauvés.
.T'aime à recueillir de jolis traits de Teufance et de l'adolescence; en voici un qui est beaucoup mieux que Joli; on m'assure qu'il est authentiquement consacré dans un dictionnaire historique. Le fils du comte d'H*** était élevé dans une pension d'Orléans ; cet enfant n'avait que six ans lorsque, dans le temps de la Terreur, il apprit que son père venait d'être arrêté. Aussitôt l'enfant ne songe qu'à s'évader; il se lève pendant la nuit ; il parvient à franchir les murs du jardin, se trouve sur la grande route, et, sans autre guide que l'instinct de la piété filiale, il arrive à Paris après avoir fait à pied trente lieues en deux jours et demi. Quels furent la surprise et le saisissement du comte d'il*** lorsqu'il vit introduire dans sa prison son enfant , dont les larmes et les prières avaient triomphé de la férocité des geôliers ! L'un des gardiens de la prison s'intéressa si vivement au sort de cet enfant sublime et de son père que celui-ci échappa à la mort et fut mis en liberté. On a fait un livre sur les enfants précoces ; celui dont je viens de raconter cette admirable action mérite d'obtenir le premier rang dans ce livre, car les espèces de prodiges opérés par les talents les plus extraordinaires et les plus prématurés sont bien audessous de ceux que peut produire une telle âme. Je ne me console point de ne pas savoir le nom de cet enfant et d'ignorer ce qu'il est devenu.
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A propos (le belles actions et de beaux caractères , je veux, faire lueutiou ici d'uu trait bieu touchaut qu'où m'a coûté ces jours passés. Il existe près de Paris uue vieille fermière qui a une petite-fille orpheline, âgée de seize ans, dont elle prend soin et qu'elle aime passionnément; mais comme, dans cet état, la brutalité et la violence s'allient très-communément à la sensibilité, le sentiment de la vieille femme pour sa petite-fllle ne l'empêche pas de la battre très-souvent avec beaucoup de rudesse, ce que la petite-fille supporte constamment avec une douceur inaltérable et sans jamais se permettre une seule plainte. Un jour que la vieille femme, cédant comme de coutume à son emportement, battait à coups redoublés la jeune paysanne , tout à coup cette dernière se mit à pleurer avec amertume ; sa grand'mère s'arrêta en s'écriant : « Tiens ! v'ià du nouveau ! Tu ne pleures jamais quand je te bats, et pourquoi donc aujourd'hui? — Hélas! répondit son angélique enfant, c'est que vous ne me faites pas du tout de mal , ce qui me fait voir que vus forces s'affaiblissent!... » Nous espérons qu'une telle réponse a désarmé pour jamais l'irascible grand'mère.
On m'a conté encore de la même époque une anecdote d'un genre très-différent; comme elle est courte, je vais la placer ici. Le général Decaen voyageait dans le temps de la Révolution ; il fut arrêté dans un village de Normandie et conduit devant l'officier municipal. « Comment vous nommez-vous? dit le fonctionnaire public. — Decaen. — Votre profession? — Jide de camp. — D'oii venez-vous ? — De Caen. — Où allezvous? — Au camp. — Oh ! il y a trop de cancans dans votre affaire ; je vous arrête. »
Madame la vicomtesse de Candau, grand'mère de madame de Nays, habitait Pau, où elle se faisait universellement révérer par sa piété et son immense charité. Elle jouissait d'une grande fortune ; elle était éminemment pieuse et royaliste ; on la Gt comparaître au tribunal révolutionnaire, oij elle fut condamnée à la mort. Cet arrêt produisit une vive sensation dans la ville de Pau; les pauvres, se réunissant en corps, firent même plusieurs démarclies en sa faveur ; mais, malgré le système de l'égalité , cette classe , toujours trop nombreuse, n'était point admise au rang des citoyens ; on ne les écouta point, et le jour de l'exécution fut désigné. Un incident fort extraordinaire força d'en différer l'époque : le bourreau, plus équitable et plus humain dans cette occasion que les juges , refusa nettement de guillotiner madame de Candau ; on le menaça vainement, rien ue put l'intimider. Alors on fit venir de Tarbes un autre bourreau qui, n'étant pas de la ville de Pau , ne pouvait avoir la même vénération pour la mémoire de madame de Candau. Cependant tout ce qu'il entendit dire d'elle fit sur son esprit une profonde impression. Par les lois de ce temps tout ce qui se trouvait sur les condamnés conduits à l'échafaud appartenait au bourreau. Après l'exécution de madame de Candau, on trouva sur elle une très-belle tabatière d'or; le bourreau ne voulut point la garder ; il la déposa sur-le-champ , car il était impossible, sans exposer sa vie, de la renvoyer directement à sa famille ; mais le bourreau prit de si prudentes précautions que cette précieuse tabatière , quelque temps après , fut fidèlement remise aux parents de madame de Candau, qui en ont fait un monument très-touchant : ils l'ont mise dans une belle urne de forme funéraire , portant une inscription , tirée de la sainte Écriture, sur la mort du juste.
Cette histoire m'a d'autant plus intéressée qu'elle a achevé de me confirmer dans une opinion consolante que plusieurs observations m'ont donnée pendant et depuis le règne de la Terreur.
J'ai remarqué qu'à la gloire de la nation française, et de la
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nature humaine chaque atrocité a été expiée par des actions sublimes d'un geiu'c opposé dans les mêmes situations; par exemple , on a vu des enfants et des domestiques dénoncer leur père et leurs maîtres, mais on en a vu un plus grand nombre se dévouer pour eux. Des femmes, pour échappera la mort , ont déclaré une illégitime et fausse grossesse , et la belle et jeune princesse Josèphe de Monaco a mieux aimé périr que de faire cette fausse et ignominieuse déclaration. Tandis que les impies blasphémaient et commettaient d'horribles sacrilèges, des millions de saints s'offiaient au martyre et montaient avec joie sur les échafauds ; tandis que des hommes lâches refusaient un asile à des parents, à des amis, un nombre prodigieux de personnages de tout sexe et de tout âge s'exposait à la mort et la subissait souvent pour sauver des étrangers et des inconnus proscrits. On trouve dans l'histoire de ces temps désastreux les mêmes contrastes sur les dépôts conflés , et les dépositaires généreux expiant les forfaits des dépositaires infldèles, etc., etc. Mais je n'avais point trouvé d'action sublime et contraire à celle que je crois avoir déjà citée de ce jeune homme de la Rochelle qui, dans un mouvement d'enthousiasme , proposa au club des jacobins de cette ville de guillotiner lui-même vingt-deux émigrés faits prisonniers les armes à la main, afin que l'exécution ne fût pas différée, parce que le bourreau était dangereusement malade et dans son lit. La pi'oposition fut acceptée avec transport, et le titre glorieux de vengeur du peuple fut, par acclamation, décerné à ce jeune homme , qui se montra digne de cet honneur en exécutant le lendemain de sa propre main ses vingt-deux compatriotes. Je n'avais jamais pu trouver le contraire de cette exécrable action ; mais l'histoire de madame de Candau me l'a fourni. Ceci m'a donné l'idée d'un livre très-intéressant à faire , s'il était sans verbiage : ce serait le rapprochement des grandes et des mauvaises actions, formant de beaux contrastes, produites par la Révolution.
Une de mes amies, madame de Lingré, a, depuis sa première jeunesse , une faculté infuse si étonnante et même si miraculeuse, que je dois en rendre compte ici. Sans avoir étudié le moins du monde les mathématiques et la géométrie, elle peut , par un don extraordinaire de la nature, résoudre en peu de minutes le problème le plus compliqué et le plus difficile, et de quelque genre que ce puisse être. Voulant que je fusse témoin de ce phénomène , elle m'a demandé d'inviter l'un des plus grands mathématiciens de la France ( à mon choix ) à venir passer une soirée chez moi, afin de lui proposer les problèmes dont elle donnerait sur-le-champ la solution. J"ai invité M. de Prony, qui est venu le 29 octobre ; il nous apporta trois problèmes qu'il avait composés avec soin pour cette visite , et voici sans aucune espèce d'exagération ce qui s'est passé : M. de Prony a lu l'énoncé du premier problème ; madame de Lingré aussitôt a mis la main sur ses yeux, en nous disant que nous pouvions causer comme à Tordinaire , et au bout de deux minutes elle a donné la solution parfaite du problème. Il en a été ainsi successivement des deux autres, et M. de Prony a répété plusieurs fois que c'était un don de la nature absolument inexplicable. Ce prodige m'a ravie, et comme amie de madame de Lingré et comme femme, d'autant plus que madame de Lingré a mis à ce nouveau triomphe la simplicité et la modestie qui lui sont naturelles. Je jouissais aussi de la joie touchante de son excell.ent fils. J'ai déjà parlé de lui dans ces Mémoires , avec les éloges qui sont dus à son aimable caractère et à son esprit si distingué et si supérieur.
Si madame de Lingré eût été un homme, cette faculté merveilleuse lui aurait certainement acquis la haute célébrité qui fait obtenir de grands emplois; mais, quoiqu'elle ne soit qu'une femme, il me semble que, sous tous les gouvernements, elle mériterait bien quelque marque éclatante d'honneur. Comme j'ai Yesprit de corps, qu'en général les femmes n'ont point, je m'enorgueillis aussi de tous les succès brillants de
toutes mes contemporaines. Je suis Hère de notre latiniste madame ISIaussion , et j'ai éprouvé un grand plaisir en entendant mon ami IVI. Lemaire rendre hommage, avec sa candeur ordinaire, aux talents de cette dame. Un tel suffrage, dansée cas, vaut bien une couronne académique. Je crois aussi que le beau siècle de Louis XIV n'a point vu de femmes exceller dans la peinture , et nous pouvons citer, et dans des genres différents, mesdames Lebrun, de Grollier. Jacotot, Lescot, Pages, Hersent, etc., etc., etc. Et l'on me doit une architecte et une femme sculpteur, mesdemoiselles Charpentier, dont j'ai, dès leur enfance, facilité les études; mais leurs talents et leurs succès n'ont eu pour théâtre que la ville d'Orléans (1).
Après des recherches aussi longues qu'infructueuses, et faites par mes amis et par moi, j'ai enfin trouvé dans un couvent (comme je l'ai dit) un logement qui me convient ; j'ai passé quatre mois pleins dans la maison de santé si bien tenue par le docteur Canuet, et j'emporte, en m'en allant, un regret sincère de n'avoir plus pour voisin une famille si vertueuse et si aimable. ]Me voici établie aux dames de Saint-^Iichel. J'ai été me promener hier dans leur grand jardin ; je voulais faire une visite à madame la prieure, et la dame religieuse qui avait la bonté de me conduire m'a dit qu'elle ne pouvait me recevoir, parce qu'elle était malade des suites d'un violent chagrin causé par la mort tragique et touchante d'une religieuse qu'elle aimait particulièrement. Voici le détail de cette mort inopinée. On raccommode, à l'extrémité du jardin, un grand bâtiment qui
(Tj Plusieurs années auparavant, on a vu en Angleterre une dame de la cour montrer le plus grand talent pour la sculpture; elle a fait, entre autres choses, la statue colossale de Georges III.
{Note de Vauteur.)
tombait en ruines; la religieuse dont il est question, et qui était encore dans la force de l'âge, voulut, par un sentiment céleste, passer dans ces décombres tout le temps de la journée qui n'est point employé à dire les offices ; car elle avait remarqué que les maçons se permettaient dans leurs entretiens des expressions et des chants plus que profanes, et que les pensionnaires, en se promenant, pouvaient entendre. Bien certaine que sa présence contiendrait cette licence, elle allait s'asseoir sur une pierre dans ces ruines, au milieu d'une épaisse poussière. Un matin, les maçons lui représentèrent que la place qu'elle avait choisie était fort dangereuse; elle imagina qu'ils avaient envie de se débarrasser d'elle et elle resta ; tout à coup une grosse solive tomba sur sa tête et la blessa mortellement. On envoya aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien ; elle avait toute sa connaissance ; elle n'eut que le temps de recevoir tous ses sacrements et elle expira une demi-heure après.....
Quelle piété et quelle pureté d'âme il faut avoir pour exposer sa vie dans la seule intention de prévenir le mal que nous entendons tous les jours par nos fenêtres et dans les rues : quelques propos licencieux!
Le jardin est très-grand ; on y trouve une immense allée bien couverte ; le reste du jardin est en potager, contenant quatre fabriques ,. qui sont quatre chapelles , l'une dédiée à la samte Vierge, la seconde à saint .\ugustin, la troisième à saint François de Sales, et la quatrième à saint Michel. Je désirerais qu'aux chapelles de saint Augustin et de saint François de Sales on mît des inscriptions tirées de leurs sublimes ouvrages.
J'ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours , d'aller visiter le cul-dc-sac Saint- Dominique, qui est à deux pas d'ici et dans lequel j'ai passé les plus brillantes années de ma première jeunesse, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de vingt-deux ; nous y avions un très-bel appartement au premier , donnant sur un joli jardin au bout duquel se trouvait une petite porte en face de Téglise paroissiale de Saint-Jacques du Haut-Pas;
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c'est la que mes trois enfants, mes deux filles et mon fils, furent baptisés. Mou beau-frère et sa femme occupaient le rezde-chaussée de cette maison. Comme elle est la dernière du cul-de-sac Saint-Dominique, j"ai dans Tinstaut reconnu la porte ; mais en entrant dans la cour j'ai vu que tout était cliangé dans la maison; tout devait l'être en effet depuis plus d'un demi-siècle. J'ai questionné la portière, qui m'a dit que seulement depuis di\ ans les appartements n'étaient plus reconnaissablés, et qu'afin de les doubler on les avait tous diminués ; que d'ailleurs le maître était absent et qu'il était in)possiblc d'enti'er chez lui. Je suis revenue tristement, regrettant, parce que j'aurais voulu les décrire, des impressions qui eussent sans doute été très- vives , ce qui fournit toujours quelques idées neuves et morales, mais qui n'auraient pu produire en moi que des regrets et des souvenirs douloureux. Qu'ai-je fait depuis cette époque de ces cinquante-huit ans que la Providence a daigné m'accorder? Jusqu'ici si peu de bien, du moins aux yeux de celui qui ne juge les actions que d'après leurs motifs! et tant de fautes réelles , tant d'imprudences , de fausses démarches , d'étourderies, de puérilités , de vanités romanesques , de folies en tout genre. Et combien n'ai-je pas éprouvé de joies trompeuses, de malheurs véritables, d'espérances mensongères, de
dangereuses illusions et de mécomptes de toute espèce!
Hélas ! dans ce lieu l'avenir encore était à moi ! Si je ne l'eusse pas gâté, comme je le reverrais avec délice, comme je serais heureuse aujourd'hui!
Ne nous plaignons point, car nous devons demander pardon à Dieu de presque tous nos malheurs.
Madame de Choiseul a fait pour moi quelque ehose de charmant ; elle voulait aller voir mon ancienne demeure ; je l'en ai empêchée en lui apprenant qu'elle était absolument méconnaissable ; mais madame de Choiseul a été faire une prière pour moi dans l'église paroissiale où j'ai été trois fois rc»lever de mes couches, et oi», par conséquent, comme je l'ai déjà dit, mes
trois enfants ont été baptisés ; et de ces trois enfants il ne m'en
reste qu'une! :
Je ne puis dire combien je suis reconnaissante du sentiment touchant et délicat qui a porté madame de Choiseul à aller dans cette église prier pour moi ; cette prière, sans doute si fervente, nie portera bonheur; elle me rappelle ce beau mot de l'Écriture sainte : L'amie fidèle est une forte protection ; celui qui l'a trouvée possède un trésor. (Ecclésiastique, chap. VI.)
Il m'est venu une idée utile à la jeunesse, et je veux la placer ici-, il me semble que tous les jeunes gens qui entrent dans le monde devraient composer un ouvrage qu'ils intituleraient : Ma vie ou mes Mémoires imaginaires. On donne, pour terminer l'éducation de la jeunesse , des sujets de composition , mais isolés, n'ayantnul rapport entre eux, et qui, par conséquent, ne peuvent laisser dans la tête que des idées vagues ; un ouvrage suivi, divisé par chapitres, n'aurait pas ce grand inconvénient, et il aurait l'avantage de rassembler avec une utile liaison les idées morales éparses, pour ainsi dire, dans l'imagination, et que les diverses occupations de collège ont dû donner.
L'éducation des hommes n'étant terminée qu'à dix-huit ans, au plus tôt (1) , je propose donc aux jeunes gens, à la grande époque de leurs débuts dans le monde , de composer d'abord le plan de l'ouvrage désigné ci-dessus, et d'accord et avec les conseils d'un mentor éclairé ; par exemple, le premier chapitre contiendrait le détail des opinions et des sentiments qu'un jeune homme bien né doit porter dans la société, de sa manière de s'y conduire , de sa réserve , de sa modestie , de sa
(I) Eq Angleterre on ne sort des universités d'Oxfonl et de Cambridge qu'à vingt et vingt et un ans; cela seul est un grand l)ien.
{iSok de Vautiur.)
politesse, de sou respect pour l'âge, l'expérience, et des moyens de s'instruire par la conversation , etc. Dans le second chapitre on parlerait des séductions de tout genre auxquelles un jeune homme est exposé , et l'on dirait comment on peut en triompher. Les autres chapitres apprendraient comment on doit voyager et supporter les revers de la fortune, et enfin comment on doit remplir les devoirs sacrés de fils, d'époux, de père, etc., etc. Je recommanderai surtout que le jeune homme , dans cette composition , parle toujours comme s'il était le héros de l'histoire qu'il raconte, et que, dans toutes les situations difficiles qu'il a inventées", il prenne sérieusement les conseils de son mentor. Il faut que dans celte fiction il se donne constamment le caractère auquel il doit véritablement aspirer, c'est-à-dire les sentiments religieux , les principes invariables, le courage, la force d'âme, la persévérance qui fout triompher de toutes les séductions et de tous les obstacles.
On croit trop communément qu'un caractère parfait , une vie constamment irréprochable sont des chimères, qu'enfin il y a des faiblesses aimables et intéressantes. Il n'y a rien de plus aimable que la perfection, et rien de plus intéressant que la force d'âme unie à la sensibilité ; et quant à la perfection morale , l'histoire et les observations particulières qu'on a pu faire dans une longue vie suffisent pour nous prouver que cette perfection n'est nullement idéale et chimérique.
Ce qui me choqua surtout, à mon retour eu France, c'était d'entendre des femmes appeler leur cabinet un boudoir, car ce mot bizarre n'était employé jadis que par les courtisanes. Je trouvais encore que , lorsqu'on faisait les honneurs d'une maison , il ne fallait pas offrir d'une manière vague , comme le faisaient beaucoup de personnes qui avaient l'air de ne pas sa-
voir les noms de ce qu'elles proposaient , disant seulement : Voulez vous du poisson, onde la volaille? On appelait les marchandes de modes des modistes , et un livre de souvenir un album; en parlant de riiabillement de quelqu'un, sa mise, une v\ise décente , etc. Voici encore des phrases du langage révolutionnaire, qui ne me déplurent pas moins : aborder la question, en dernière analyse , traverser la vie. On ne traverse un chemin que dans sa largeur, car y marcher dans sa longueur c'est le suivre. Ainsi, traverser est toujours faire un petit trajet. Quand on vit âge d'homme, on n'a point traversé la vie, on l'a parcourue; l'expression était donc impropre. On ne pournit dire que d'un enfant mort au berceau qu'il a traversé la vie.
On avait inventé une phrase merveilleuse, car elle répondait à tout, elle excusait tout. Quelqu'un faisait-il une sottise : ses amis disaient : Cest qu'il était dans une fausse position ; on n'avait plus rien à objecter. Cependant cette phrase , traduite littéralement, signifie qu'o;i était dans une situation embarrassaîite; et à cela on répondait jadis que l'esprit de conduite, le courage et l'habileté devaient servir à en tirer. Mais ces mots, une fausse position, comme on l'a dit, justifiaient tout.
Je dois dire, à l'honneur de la société actuelle, qu'on y entend beaucoup moins de ces phrases incorrectes que je viens de citer, et même de ces phrases banales et à la mode qui répandaient autrefois, avant la Révolution, beaucoup de monotonie et d'insipidité sur la conversation de l'ancienne société , éteinte ou dispersée. On entendait partout des exclamations qui exprimaient l'étonuement , la désolation , l'horreur ou l'enchantement et l'enthousiasme ; tout était inconcevable, inouï, monstrueux , horrible , ou charmant et céleste. Lorsqu'on rencontrait quelqu'un auquel on avait fait fermer sa porte, on ne manquait jamais de lui protester qu'on était désespéré de ne s'être pas trouvé chez soi. Les gens d'un ton i)lus raffiné
se contentiiient de dire qu'ils étaient bien afflirjés. Après avoir l'iiit sept ou huit visites , on rentrait dans sa maison avec le remords d'avoir plongé dans l'affliction et réduit au désespoir une douzaine de persomics, mais aussi avec la consolation d'en avoir charmé et rendli heureuses un pareil nombre. Aujourd'hui ces exagérations sont fort affaiblies- les femmes surtout sont beaucoup plus froides, moins affectueuses, moins accueillantes; mais sont-elles plus sincères? C'est un question que je ne me permettrai pas de décider.
On ne soupait plus, parce que les usages n'étaient pas moins changés par la langue (1); les spectacles ne finissaient qu'à onze heures du soir, et cela seul produisait un grand changeaient dans la société. Après le dîner on voulait ou faire des risites ou aller au spectacle; on était distrait, préoccupé; on regardait à sa montre. Toutes ces choses ne donnaient ni un maintien ni une conversation aimables. Le souper jadis terminait la journée; on n'avait plus rien à faire; on ne craignait plus le mouvement et l'interruption causée par les visites qui surviennent toujours après le dîner ; on était tout entier à la société ; au lieu de compter les heures on les oubliait, et l'on causait avec une parfaite liberté d'esprit, et par conséquent avec agrément.
Autrefois les soupers de Paris étaient renommés pour leur gaieté ; on s'amusait , on causait sans interruption , même à table, parce qu'on y était toujours placé, par son choix, à côté des personnes qui convenaient le mieux... Chez les princes du sang, le prince appelait auprès de lui deux persoimex, et toujours deux femmes ; la princesse aussi , et de même toujours deux femynes, à moins qu'il n'y eût un prince étranger de maison souveraine et sur le trône. D'ailleurs on pensait que ni- une princesse ni une femme de la société ne pouvaient avec
(I) Quelques-uns des usages anglo-révolutionnaires subsistent toujours, par exemple ceux qu'on va lire. (,Ao/(? de l'auteur. )
bienséance inviter un homme à venir s'asseoir à côté d'elles pendant une heure et demie; on pensait qu'à moins des privilèges du rang le plus élevé il n'y a point de cas où , dans le cours ordinaire des choses, une femme put l'aire des avances à un homme. La politesse était parfaite, et par conséquent toujours aimable ; elle ne dégénérait jamais en froid cérémonial, et l'on évitait avec soin, dans la société, tout ce qui pouvait ressembler à y étiquette ci rappeler l'idée de quelque inégalité dans les rangs. On trouvait que chez soi il fallait savoir accorder des distinctions à ceux qui le méritaient ou par la réputation, l'esprit, la considération personnelle, ou par leur place et leurs emplois, mais sans jamais blesser ou désobliger les autres , ce qui se faisait fort naturellement en s'occupant un peu plus de ces personnes, et non en leur donnant solennellement des préférences qui faisaient jouer un rôle subalterne à ceux qui ne les obtenaient pas. Le grand seigneur qui invitait à un grand souper la femme d'un fermier général et celle d'un duc et pair les traitait avec les mêmes égards , le même respect, La financière établie dans le cercle n'aurait point cédé sa place à la duchess\3 , et, si par hasard elle la lui eut offerte, la duchesse, sous peine de passer pour impertinente, ne l'aurait point acceptée. Lorsqu'on allait se mettre à table , le maître de la maison ne s'élanrait point vers U personne la plus considérable pour l'entraîner du fond de la chambre, la faire passer en triomphe devant toutes les autres femmes et la placer avec pompe à table à côté de lui. Les autres hommes ne se précipitaient point pour donner la main aux dames , comme je le voyais et comme on le fait encore souvent aujourd'hui. Cet usage ne se pratiquait alors que dans les villes de province. Les femmes d'abord sortaient toutes du salon ; celles qui étaient le plus près de la porte passaient les premières ; elles se faisaient entre elles quelques petits compliments, mais très-courts , et qui ne retardaient nullement la marche. Tout cela se faisait sans embarras, avec calme, sans empresse-
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ment et sans lenteur. Les hommes passaient ensuite. Tout le monde arrivé dans la salle à manger, on se plaçait à table à son gré.
I-e jacobiuisrae avait supprimé toute espèce de compliments en proscrivant toutes les bienséances. On comuiencait à les reprendre à mon retour, et, apparemment pour réparer le temps perdu, on les multipliait et on les allongeait. Par exemple, en entrant et en sortant d'un salon , chacun se croyait obligé d'aller faire un compliment d'arrivée ou d'adieu à la maîtresse de la maison. Autrefois , au lieu de ces entrées bruyantes et triomphales, on se présentait modestement et sans éclat; on n'allait point attaquer avec intrépidité la maîtresse de la maison, et souvent une profonde révérence formait tout le cérémonial. Lorsqu'on sortait , on n'allait point prendre un congé solennel ; on saisissait le moment où d'autres personnes entraient; on profitait de ce mouvement pour s'évader sans être aperçu, afin d'éviter l'importunité réciproque des compliments et des reconduites. L'esprit de tous ces usages était bon ; on ferait bien d'y revenir entièrement (1).
Le pape ne vint à Paris que dans l'unique dessein de sauver la religion, et il est certain qu'aucun de ses prédécesseurs ne fit une démarche aussi utile à cette cause sacrée ; il refusa avec fermeté tous les avantages temporels qu'il en aurait pu retirer et qui lui furent offerts; il voyagea à ses frais et n'accepta rien pour sa dépense durant son séjour à Paris. Le cardinal nous conta même qu'on lui avait volé en route une caisse très-précieuse , qui contenait ses plus riches et ses plus beaux
(I) Et c'est ce qu'on a fait. Ce qu'on vient de lire fut écrit en 1800.
( Note de l'auteur. ]
chapelets. Le saint-père ne s'abusa point sur l'effet que produirait en Europe cette marque éclatante d'estime et d'admiration, que Charlemagne même , bienfaiteur de l'Église, n'avait point obtenue. Ou sait que Pie VII dit publiquement qu'il était certain que cet acte solennel exciterait un grand mécontentement parmi les princes ses contemporains. « Mais, îijouta-t-il , j'empêcherai la France de devenir protestante , et •mon désintéressement prouvera que tel est le seul mobile de ma conduite. »
Il fallait en effet des vues aussi religieuses, aussi profondes, des sentiments aussi purs , pour soutenir un vieillard au milieu des dangers d'une route si longue et si fatigante, entreprise et continuée dans la saison la plus rigoureuse. Le Ciel bénit son courage ; sa seule présence ranima la foi dans tous les cœurs et rendit respectables, aux yeux mêmes des incrédules, les croyances qui pouvaient inspirer tant de force et de grandeur d'à me.
Je ne perdis pas une occasion, pendant le séjour du saintpère à Paris, de le voir dans les églises, ou seulement de l'entrevoir passer dans les rues ; aussi j'éprouvai le désir le plus vif déjuger par moi-même si sou portrait, fait par David, était aussi beau et aussi ressemblant qu'on le disait. Je fus charmée de ce portrait , mais la reine de jN'aples ( depuis reine d'Espagne) m'assura que la figure du pape était encore plus belle dans le tableau du couronnement, qu'on ne voyait alors que dans l'atelier de David. Je témoignai le regret de ne pouvoir y aller, parce que j'avais fort blâmé, dans mon Précis de Conduite, les actions et les opinions politiques de David, et que je supposais, avec vraisemblance, qu'il refuserait de me recevoir. Alors la reine eut la bonté de me dire qu'elle se chargeait de m'y mener, ce qui eut lieu dès le lendemain. David me reçut sans aucune rancune; de mon côté je louai de bien bon cœur, non le tableau entier, que Ton peut critiquer à quelques égards, mais la figure du pape, qui est véritablement admirable, (^ucl-
qu'uu disant un jour à David que tout le inonde trouvait avec raison qu'il avait beaucoup trop rajeuni l'impératrice Joséphine : Allez le lui dire, répondit David.
31. de Cabre . mon ami , qui était intimement lié avec le maréchal Bernadotle, et qui, sous l'Kmpire, allait très-souvent chez la reine delXaplcs, devenue plus tard reine d'Kspagne, lui inspira le désir de me connaître; elle me témoigna tant de bonté, je découvris en elle tant de vertus, que je m'y attachai du fond de l'ame. Par une singularité qui tenait à la noblesse de ses sentiments et de ses manières, elle m'a toujours rappelé le souvenir des princesses de l'ancienne cour ; elle avait, par exemple , tout le maintien et toute la représentation de la dernière princesse de Conti. Si le Ciel l'eût fait naître sur un trône, il n'aurait pu lui donner une bienfaisance plus étendue ; cotte grande qualité , qui doit caractériser tous les princes , fut perfectionnée en elle par la piété la plus sincère et la plus ennemie de toute ostentation. En voici un trait, entre mille autres qu'on pourrait citer. Les prêtres de Saint-Sulpice ( paroisse du Luxembourg ) remarquèrent que , depuis cinq ou six mois , la quêteuse pour les pauvres de la messe de neuf heures rapportait tous les jours, dans sa bourse, une pièce d'or de quarante francs; il était évident que cette charité partait de la même main, et l'on connut bientôt qu'elle venait d'une dame voilée, placée toujours auprès du même pilier, dans un coin de l'Église. On la fit suivre, et l'on découvrit que cette personne si charitable, avec si peu d'éclat, était la reine d'Espagne, qui allait dans cette église régulièrement tous les matins, sans valet de pied, sans aucune suite , et , comme on l'a dit, toujours voilée. Ceux qui avaient découvert cette magnificence de charité eurent l'indiscrétion de la divulguer. De ce moment la reine supprima ce bienfait anonyme ; mais les pau-
Très n'y perdirent rien : cette générosité changea seulement de forme et de lieu
Voici un fragment de ma correspondance avec Tempercur : « La littérature, à Paris, dans ce moment, n'offre point de nouveauté intéressante, à l'exception des trois excellents articles de ]M. de Bonald (I) , qui ont paru dans le Mercure. Dans les deux premiers il compare l'athéisme à l'anarchie politique, les principes de la démocratie à ceux du déisme , ceux de la religion catholique à ceux du gouvernement monarchique. Tout cela, admirablement bien exprimé et prouvé, produira des résultats lumineux et sublimes. Sou troisième article est une belle critique de la tragédie des Templiers, la seule où, selon moi, on ait eu à la fois du jugement , de l'esprit , de la politesse et de l'impartialité. Je ne connais pas du tout >I. de Bonald; je ne suis l'amie d'aucun de ses amis ; je n'ai jamais eu avec lui la moindre relation , même indirecte ; mais je n'en pense pas moins qu'il est un grand écrivain, qu'il a un esprit plein de finesse et un prodigieux génie. Avec ces talents de la
(I) Bonald (Louis-fiabriel-.Anloine-Pierre de), issu d'une ancionoe famille de Roucrgue, composa, pendant le temps de son émigralion, un ouvrage inlilulé : Théorie du pouvoir Politique et religieux , dans lequel il prédisait le retour en France de la famille des Bourbons. Cet ouvrage fut saisi par ordre du Directoire exécutif. En isos, Napoléon nomma M. de Bonald conseiller de l'Universilé impériale,- il a été maintenu dans cet emploi depuis la Restauration. Le plus célèbre de ses ouvrages est celui qu'il a publié sous ce litre : Législation primitive. Ses autres ouvrages sont : Du Divorce, considéré an dix-neuvième siècle, Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances humaines; des Mélanges littéraires , politiques el philosophiques ; plusieurs discours prononcés à la tribune de la Chambre des députés et des articles insérés au Mercwe de France. M. de Bonald devint membre de l'Académie française en 1816.
(A'o/c du premier éditeur.)
j)remière force, cet homme vitpaisiblemeut au fond d'une terre; il est vertueux, il n'intrigue point, il se tient à l'écart. Toutes ces choses sont rares.
« 11 a paru des lettres imprimées de conscrits, des dialogues de conscrits , faits avec de bonnes intentions ; mais , pour réussir, il faut que ces choses-là soient faites avec un goiit parfait ; si elles ne sont extrêmement agréables elles manquent leur but. On m'a dit qu'elles étaient laites pour le peuple ; puisqu'il m'est permis de dire toutes mes pensées , parce qu'elles sont sans conséquence , il me paraît qu'il ne faut pas que le peuple croie que l'on travaille pour lui dans ce genre ; car il en conclut qu'on veut le gagner et qu'on le craint. On a beaucoup employé ces petits moyens dans des temps qu'il faut oublier ; mais dans nos jours de gloire ils sont au moins inutiles. Il faut aimer le peuple , s'occuper de son bonheur, mais peu penser à son suffrage, dans les opérations générales; car sans doute le souverain doit désirer personnellement son amour; mais le peuple a cela d'excellent qu'il aime naturellement ce qu'il admire, et surtout le peuple français, le meilleur de tous les peuples. Je crois donc que la police ne doit faire composer pour le peuple que des chansons gaies, faites pour être chantées dans les rues. Cela n'a point l'importance des brochures et convient au caractère national ; la musique anime les paroles, et l'on retient ces chansons. Ce moyen , employé de tous temps, est le seul de ce genre qui soit bon , sans avoir d'inconvénient.
« J'ai découvert une dépense du gouvernement tout à fait inutile et même nuisible. Le Conservatoire de Musique donne des prix de composition, et celui qui obtient le prix est envoyé en Italie aux frais du gouvernement pour achever de se perfectionner dans la composition. C'est comme si l'on envoyait un géomètre dans un autre pays pour se perfectionner dans la géométrie. Les règles de la composition sont les mêmes partout ; on les sait aussi bien en Angleterre ou en Hollande, où l'on n'a pas le génie musical qu'en Italie. Il
DE iMVDAME DE GE>LIS. 38f
n'est même pas nécessaire d'envoyer en Italie pour perfectionner le goût ; la musique instrumentale concertante y est très-inférieure à la nôtre. Nos compositeurs sont très-bons : Le Sueur est très-savant, Cherubini (1) est l'un des premiers compositeurs de l'Europe, et beaucoup plus jeune que Paësieilo ; il est peut-être le premier à présent. D'ailleurs il n'en est pas de la musique comme de la peinture : il faut aller voir les tableaux de grands maîtres ; mais les grands compositeurs font graver leurs ouvrages. A cent lieues d'eux on a leurs chefs-d'œuvre, qu'on peut étudier tout comme si l'on était près d'eux. Ces jeunes gens que l'on envoie si loin vont perdre en Italie leur temps, leurs mœurs et leur sauté. Voilà tout ce qu'ils gagnent à cette magnificence mal placée. Il vaudrait beaucoup mieux leur donner une gratification. Par attachement pour mon souverain et pour mon pays , je désire qu'on vienne chez nous pour se former et s'instruire, et que nous n'ayons pas (du moins inutilement) le mauvais air d'aller chez les autres chercher des lumières et des talents. Il me semble encore que l'on pourrait fort bien aussi à présent se dispenser d'envoyer les peintres en Italie. Ce voyage, peut-être, n'est plus utile qu'aux architectes. »
(I) Cherubini, né en 1760 à Florence, avait, à l'âge de treize ans, composé et fait exécuter, dans cette ville, une messe et un intermède. Il travaillait à la fois pour l'Église et pour le théâtre, ce qui est aussi inconvenant dans un musicien que dans un poète, et de la part d'un laie que de celle d'un ecck»iasti([ue. Il fut à la fois l'élève et l'ami de Parti , sous lequel il étudia pendant quatre années En 178 i M. Cherubini se rendit, à Londres, ou il lit représenter la Fausse Princesse et Sabineau. Il retourna en Italie en 1788, et donna à Turin son Iphigénie en Atilide. Peu de temps après il vint en France, où il est resté; il y a composé la musique d'un grand nombre d'ouvrages dramatiques; les plus célèbressont Lodois/ia, Médée, les Deux Journées, Anacréon et l'Hôtellerie ■portugaise. On lui doit un grand nombre de messes, de motels, des oratorio, des cantates et des intermède». Il a publié avec Gossec, Méhul el Le Sueur, des Principes élémentaires de Musique , et des Solfèges pout h Consen-atoire. (Ao/e du premier éditeur )