‹ Mémoires de madame de GenlisChapitre 17 sur 20 · MÉMOIlîES · texte numérisé non relu

MÉMOIlîES

^ oici eucore uu autre fragment que j'adressai à l'empereur : « Ceux qui ne regrettent le temps passé que pour fronder et souvent pour calomnier le temps présent se plaignent sans cesse de la décadence de la littérature, des arts et des mœurs. Dans tous les siècles de certains esprits ont eu cette manie de détraction ; sous tous les règnes on a loué le règne précédent pour dépriser celui sous lequel on vivait , à moins que le der* nier souverain ne fût un tyran sanguinaire , et alors on prenait le parti de s'extasier sur les rois ses contemporains, ou de comparer les mœurs du temps actuel avec celles de Vâge d'or. Cet esprit critique a produit plus d'exagérations ridicules et plus de mensonges que la flatterie même.

« Après plusieurs années d'une anarchie sanglante, après le règne des scélérats insensés qui voulurent anéantir la religion, et par conséquent la morale, doit-on s'étonner de l'altération que l'on peut remarquer dans la politesse, les manières et les mœurs ? Il faut avouer que ce changement est tel parmi le peuple en général qu'on ne trouve point d'époque qui puisse en offrir un plus triste et plus frappant. Le peuple, égaré par les orateurs des tribunes , par les impiétés publiques .qu'on appelait fêtes , par les pamphlets composés pour lui , et enfin maintenant par les devins et les sorcières , et encore par les libelles à deux sous, le peuple ne ressemble plus ( du moins à Paris) à ce qu'il était jadis, et il a tout perdu à cette métamorphose. Mais la Révolution n'a pas eu à beaucoup près une si funeste influence sur les autres classes de la société ; il ne serait pas difficile de prouver que la corruption des mœurs a été plus grande en France du temps de la Régence qu'elle ne l'est maintenant , parce que le rigorisme des dernières années de Louis XIV fit prendre à tous les caractères une teinte plus ou moins forte de fausseté, et qu'à sa mort tous les hypocrites levèrent le masque. Qu'on relise les Mémoires de ce temps, et l'on ne niera point cette vérité. La dépravation fut telle alors que la plume d'une femme n'en pourrait tracer le

tableau. Ou cou\ieuclra que le temps où nous nommes fouruit un champ très-vaste à la critique ; mais ce temps si décrié nous offre aussi beaucoup de choses particulières et générales dignes des plus grands éloges. Sous l'ancien régime quelques femmes (en temps de paix) ont suivi leurs maris dans leurs garnisons, mais on n'eu a point vu traverser les mers pour ne pas s'en séparer au milieu des horreurs d'une guerre sanglante et cruelle , et refuser de les quitter durant la plus terrible contagiou... J'en connais une qui, à peine convalescente d'une longue et dangereuse maladie, n'hésite pas à suivre son mari partant pour Constantinople.

« Quant à la littérature , il est certain qu'on n'a jamais vu paraître autant de mauvais ouvrages ; mais c'est un malheur inévitable quand tout le monde écrit. II ne s'agit que de trier, et le goût le plus délicat peut encore être satisfait.

« 11 me semble que , lorsque l'on peut citer les noms de MM. de Chàteaubriant, Fontanes, Bonald, Delille, .Michaud, Dussault, Jay, de Barante, de Treueuil , Arnault, Duval , Picard, Etienne, le comte de Ségur, de Choiseul-Goufiler, madame de Staël, et tant d'autres si justement célèbres , et tant de talents agréables que la littérature française possède ; il me semble que, telle qu'elle est dans ce moment, elle tient encore le premier rang parmi toutes celles des nations policées (1).

« Pour les arts, comment pourrait-on dire qu'ils sont en décadence, quand on a vu les ouvrages de David, Gérard, Guérin, Girodet, Le Thière , Robert Lefèvre , de Vanspaëndonck , et ceux de nos sculpteurs modernes, et enBn le produit des arts dans tous les genres exposés au Louvre cette année ?

« Je voudrais qu'il y eût deux hommes nommés pour écrire les campages de Sa Majesté ; Louis XIV nomma Racine et Boileau pour ses historiographes, mais, en choisissant des his-

(I) Ceci fut écrit en 1806. Nous avons à déplorer la perte de plusieurs écrivains illustres , cités dans ce passage, depuis dix ans: Delilk, Treneuil, Choiseul-Goûffier, Foiituncs et Dussault.

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toriens contemporains , ils seront toujours accusés de flatterie. Il n'en est pas ainsi des campagnes de guerre ; ce sont des faits positifs qui ont pour témoins tous les braves de la nation. On peut faire ces récits avec autant d'intérêt durant la vie du héros qu'après sa mort , et même il vaut mieux les écrire de son vivant ; l'ouvrage gagnera tout à être revu manuscrit par lui : c'est au général vainqueur à éclairer l'écrivain. Cet ouvrage serait un admirable monument de la gloire française portée au comble par le seul génie du héros qui la gouverne. 11 me semble que l'on verrait dans cet ouvrage une chose unique : c'est que l'envie et la mauvaise foi des ennemis de la France ont provoqué , ont nécessité ces exploits inouïs ; c'est que la France était démembrée et perdue si l'Europe n'était pas soumise. Toutes les puissances jurèrent, depuis la Révolution, à l'instant où Louis XYI fut détrôné , elles jurèrent d'anéantir à peu près la France, pour C exemple.

a J'étais en Angleterre à l'époque oia la République fut décrétée ; M. Davis et M. Sheridan me dirent alors que désormais il fallait que la France l'emportât sur l'Europe , ou qu'elle fût anéantie; que son abaissement ne sufflsait pas aux puissances épouvantées , qu'il fallait sa destruction pour assurer les trônes. En 1793 j'étais en Suisse ; il parut alors une brochure (je crois de Mallet-du-Pan) qui fit beaucoup de bruit ; je la lus avec horreur. Ce bon Français disait qu'il fallait tellement, quand on aurait relevé le trône, anéantir les vestiges de la Révolution, qu'il ne restât rien de ce qu'elle avait pu produire d'utile; ainsi, tout remettre comme jadis, rendre toutes les conquêtes, et punir tous ceux qui avaient le plus petit emploi, ou prêté un serment, ou servi avec grade d'officier comme militaire , afin que , pour l'exemple de l'univers, on pût dire avec vérité qu'il n'est résulté que du mal et des calamités de la Révolution. On ne se dissimulait pas que la France serait tout à fait déchue, mais le bien du monde entier le voulait De sorte que cette conjuration était formée et affermie longtemps avant les triomphes de l'empereur ;

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de sorte qu'il ne fallait rien moins qu'une suite de prodiges pour faire échouer tous ces complots , c'est-à-dire tout oe qu'a fait l'empereur; de sorte quej'amais victoires et conquêtes n'ont été légitimées et ennoblies par d'aussi puissants intérêts, puisque le salut de la France en dépendait. Voilà ce qu'il faudrait développer dans le brillant récit de ces campagues miraculeuses, et ce qui donnerait un caractère tout particulier à l'ouvrage. Les Mémoires seraient fournis par des militaires, et deux, hommes de lettres les emploieraient. Il me semble qu'il n'y eu a que trois dignes de travailler à une telle histoire : M. de Bonald; M. Fiévée, dout les réflexions politiques seraient si parfaites , et M. Dussault , qui écrit avec une pureté et une élégance très-remarquables aujourd'hui. Tout ceci n'est que dans ma tête ; non-seulement je n'ai entendu parler de ceci à personne, mais moi-même je n'en ai parlé à qui que ce soit,, ainsi que tout ce que j"écris de ces notes. «

M. de Cabre , mon ancien ami , sans avoir été engagé dans les Ordres, était abhé avant la Révolution. Ce fut lui qui alors, dans une société où quelqu'un lui demandait de faire le portrait d'une femme attrayante par ses grâces, et même par ses défauts, fit sur-le-champ cet impromptu :

Pourquoi me demander ce que c'est qu'une femme,

A moi dont le destin esl d'ignorer ramour?

De l'aveugle afQigé vous déchirerez ràine

Si vous lui demandez ce que c'est qu'un beau jour !

En voyant que je ne pouvais faire imprimer les Mémoires de Dangeau, je saisis un moyeu de prouver ma reconnaissance

à l'empereur en les lui ol'fraut. Ainsi je fis ce don avec plaisir, puisqu'il m'acquittait de la pension que j'allais recevoir. L'empereur Ht le plus grand cas de ces ^Mémoires -Je sus par M. deTalleyraud qu'il les lisait avec un extrême plaisir; ]M. de ïalleyraud me donna l'espérance qu'il engagerait l'empereur à les faire imprimer ; il y a fait ce qu'il a pu, mais inutilement. Ayant marqué à la marge du grand manuscrit in-4°, par des raies , tous les passages que j'avais extraits de l'ouvrage sur lequel j'avais travaillé, j'écrivis à l'empereur que, si ce manuscrit restait à la bibliothèque publique de l'Arsenal, où l'on pouvait copier tout ce qu'on lisait, on ne manquerait pas de s'approprier mou extrait , et de le faire imprimer dans les pays étrangers si on ne pouvait le publier en France. Cette réflexion frappa l'empereur, qui sur-le-champ fit demander cet ouvrage à M. Anieilhon et le mit dans sa bibliothèque particulière.

M. Ameilhon (1), naturellement très-humoriste et très-violent, fut outré de perdre ce manuscrit , l'un des ornements de la bibliothèque dont il était l'administrateur. L'aversion qu'il avait déjà pour moi en fut très-augmentée. Voici les motifs de cette inimitié. 11 avait toujours eu le désir d'unir à la bibliothèque le bel appartement que j'occupais, de sorte qu'il m'y vit entrer avec chagrin. Cet appartement avait sous les fe-

(I) Ké a Paris en I730, M. .Viueilhon se lit connaître de bonne heure par son Histoire du Commerce et de la IS'avigation des Égyptiens, smis le règne des Ptolémées. Cet ouvrage, plein de recherches curieuses, annonçait un homme capable de se livrer aux in^ esUgalions .les plus pénibles; à la mort de Lebeau il fut chargé de continuer V Histoire du Bas- Empire. Les travaux de M. Ameilhon ont eu pour but principal de rechercher quel était l'état des arlsdiez les anciens, et de prouver qu'aux époques les plus reculées de la civilisation les beaux-arts mêmes n'étaient point de vains ol^jets de luxe, mais que les législateurs en avaient fait une des parties essentielles des institutions politiques. M. Ameilhon a consacré la plus grande partie de sa vie à la rédaction des journaux et au classement de plusieurs bibliothèques. Il était membre de r.\caclémie des Belles- Lettres depuis 17GC. 11 est mort eu 1812. ( .Vo/e du premier éditeur. )

uêtrt'S du salou iiu joli petit jardia; 31. Ameiihon s en empara, ce qui était d'autant plus ridicule qu'il en avait un plus grand à sou logement , le plus beau de l'Arsenal. Pour avoir la paix , quand j'entrai à l'Arsenal, je ne me plaignis que doucement de cette usurpation, et, voyant qu'il insistait avec humeur, je cédai sans résistance. Nous vécûmes assez bien ensemble ; il venait me voir de temps en temps ; mais la perte des manuscrits de Dangeau ralluma toutes ses fureurs. Il vint me faire des scènes inouïes. Je lui répondis avec calme , je détaillai mes raisons ; rien ne put l'adoucir. Depuis ce moment il fut mon ennemi irréconciliable. Je ne rapporterai point les tracasseries sans nombre qu'il m'a faites , je n'en citerai qu'une très-petite partie. Il me refusa nettement de me prêter des livres de la bibliothèque ; j'écrivis à ce sujet au ministre, qui lui donna l'ordre positif de me prêter tous ceux que je demanderais ; il n'eut plus que la ressource de me les faire attendre des semaines entières. Je souffrais toutes ces choses avec une patience qui ne s'est jamais démentie. Je lui fis une petite malice qui mit le comble à sa rage , et dont cependant il profita. Il avait fort peu d'esprit et écrivait très-mal. Il faisait imprimer la suite de Y Histoire du Bas-Empire; on imprimait aussi pour moi dans ce temps je ne sais quel ou- •vrage. On se trompa d'épreuve : on m'apporta celle de M. Ameiihon ; je la lus et je m'amusai à corriger d'un bout à l'autre, non les fautes d'impression , mais le mauvais langage de l'auteur. Je lui refis au moins une douzaine de phrases. Je montrai ce travail à deux ou trois personnes qui vinrent me voir pendant que je faisais ces corrections; on en rit beaucoup. Cet trait fut conté ; M. Ameiihon en fulmina, mais cependant il fit imprimer l'épreuve telle que je la lui avais renvoyée. Cependant 31. Ameiihon fut nommé membre de l'Institut. Un jour qu'il faisait partie d'une députation et qu'il allait pour la première fois chez l'empereur avec un désir ardent d'en être remarqué et d'en obtenir quelques mots , en passant , il se

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mit très-en vue dans la salle d'audience ; l'empereur, en effet , «npercevant une figure qu'il ne reconnaissait qu'imparfaitement, s'approcha de lui en disant : « JN'êtes-vous pas M. Ancillon ? « — Oui, Sire... Ameilhon. — Ah! sans doute, bibliothécaire « de Sainte-Geneviève. — Oui, sire... de l'Arsenal. — Eh! je « le savais. Vous êtes le continuateur de V Histoire de l'Em- « pire ottoman ? — Oui, Sire... de V Histoire du Bas-Empire. » A ces mots , l'empereur, s'impatieutant lui-même de ses méprises , lui tourna brusquement le dos ; et M. Ameilhon , ne sentant que l'honneur et la joie d'avoir arrêté quelques minutes près de lui l'empereur, se pencha vers son voisin en lui disant avec emphase : « L'empereur est étonnant! il sait tout. » Ce trait me fut conté le jour même par un de mes amis, M. Destovirmel, qui était présent.

M. Alibert, médecin, homme de lettres et savant, venait de temps en temps à l'Arsenal. J'aimais beaucoup sou entretien animé , instnictif et naturel ; il y joint d'excellentes qualités, entre autres celle d'être invariable pour ses amis.

Madame la comtesse de Choiseul, dont je ne puis me lasser de parler, est une personne d'une figure aussi charmante que régulière, qui réunit aux meilleurs principes les qualités les plus attachantes. Elle est née poète, et dans un genre trèsélevé ; elle a fait , à seize ans , des vers qui honoreraient un poète de quarante ; elle a toujours cultivé ce beau talent ; mais sa modestie en a tenu constamment jusqu'ici les productions renfermées dans son portefeuille. Elle épousa depuis M. le comte de Choiseul-Gouffier (1) , si célèbre et si digne de l'être

(I"; Né en 1752, mort en I8I7, le comte de Choiseul-Gouffier s'embarqua, à Page de vingt-quafre ans, sur t'.-ttahinte, commandée par un capitaine de vaisseau membre de 1'A.cadémie des Sciences, pour visiter la pairie d'Ho-

par son amour pour les arts, ses talonts, ses voyages et les beaux ouvrages qu'il a publiés; il aurait pu, par son âge, être

mère, d'Aristote, de Platon, de Zeuxis et de Phidias. Nous devons le beau Foyage pittoresque de la Grèce au vif désir que, dès sa plus tendre jeunesse, M. de Choiseul éprouvait de commenter la terre sacrée qui fut le berceau de la civilisation de l'Europe. Le premier volume de ce grand ouvrage parut en 1782 , trois ans après la réception de M. de Choiseul à TAcadémie des Inscriptions. Le f'oyage pittoresque de la Grèce était un titre aux honneurs littéraires; il en devint un aussi à la confiance du gouvernement; son auteur fut nommé membre de l'Académie française en 1784, et, en 1789, ambassadeur de France à la Porte ottomane. Cette place , regardée par tant d'autres comme un moyen de fortune, fut pour M. de Choiseul l'occasion de nouvelles découvertes et dejnouvaux travaux. La Révolution vint bientôt troubler ses douces occupations. Son àme honnête et pure ne tarda pas à s'indigner des excès commis au nom de la liberté, et s'il ne s'en montra pas ouvertement l'ennemi, il ne fit rien du moins pour diminuer les préventions élevées contre lui par les révolutionnaires. Cependant il envoya, en 1790, à l'Assemblée nationale, de la part de quelques Français établis dans les échelles du Levant, un don civique de 12,000 francs, et, sous le voile de l'anonyme, y joignit une pareille somme qu'on sut bientôt être de lui. Ra;ipp|é peu de temps après, et nommé en 179 1 ambassadeur à la cour de Londres , il refusa cette mission, resta à Constantinople , devint l'objet de dénonciations journalières, et fut enfin décrété d'arrestation par la Convention, le î!2 octobre 1792/, pour avoir eu des relations avec les princes , frères de Louis XVL Sa correspondance avec Leurs .\ltesses avait été saisie par les républicains dans la retraite de la Champagne. Il quitta alors Constantinople , se rendit en Russie, où l'impératrice le reçut de la manière la plus flatteuse et lui donna une terre; puis il fut nommé, en février 1797, conseiller de l'empereur Paul I*', qui ajouta d'autres terres aux présents de l'impératrice et qui le nomma directeur de l'Académie de Saint-Pétersbourg. La révolution du 18 brumaire lui donna le désir de revoir sa patrie; il revint en France en 1802 , et prit place l'année suivante à l'Institut en sa qualité de membre de l'ancienne Académie française. Depuis ce moment il se livra entièrement et plus que jamais à la culture des belles-lettres, et évita ainsi l'attention jalouse de l'autorité impériale. Au retour du roi , en isiô, il fut nommé ministre d'Rtat, membre du conseil privé et pair de France. Le premier il rappela les Grecs à l'indépendance; chrétien, il comptait pour les secourir sur les princes chrétiens.

[yole du premier éditeur.)

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le père de madame de Choiseul. Elle a ait pour lui un attachemeut fondé sur l'estime et l'admiration ; elle i'epousa pour le soigner dans sa vieillesse, devoir qu'elle a rempli de la manière la plus parfaite, et elle a honoré sa mémoire, non-seulement en lui élevant un tombeau , mais surtout par les regrets les plus nobles et les plus touchants.

]M. de Foutaues est venu me voir à l'Arsenal trois ou quatre fois. Jamais un homme d'autant desprit n'en a moins montré dans les conversations ; on ne peut lui reprocher ce galimatias des nouvelles écoles , mais il a je ne sais quelle prétention au ton léger d'autrefois qui me parait manquer de grâce. Comme poète il a été au-dessous de sa réputation, n'ayant jamais fait un grand ouvrage dans ce genre ; comme orateur au sénat, on doit le louer d'avoir eu le bon goût de rejeter les faux brillants et le néologisme, d'avoir écrit ses discours avec pureté et beaucoup desprit, d'élégance et d'agréments. Il a montre, dans tous les temps, des sentiments religieux, et c'est un genre de courage qui, de nos jours surtout , ne peut appartenir qu'à un esprit juste et à une àme élevée (I).

Dès les premiers temps de mon retour en France M. de Cabre me fit faire connaissance avec madame Cabarus , jadis madame Tallien, et depuis madame de Caraman (2). Je la trouvai ce qu'elle est , belle , obligeante et aimable. ^ladame de Valence m'avait mandé , en Allemagne , qu'elle lui avait sauvé la vie dui'ant les jours de la Terreur, et je vis avec attendrissement sa libératrice ; je trouvais aussi, dans cette même

(1) Il est mort depuis que cela est écrit. ( Aofe de Vauleiir.)

(2) Madame de Caraman , plus célèbre sous le nom de madame Tallien ^ a des droits à la reconnaissance de bien des personnes , qui , pour la plupart, l'ignorent ou se piquent d"ingrati-tude. Elle eut une grande influence sur cette révolution du 9 thermidor, an III, qui mit fin au rtglme de la Terreur, et qui sauva la vie à tant de prisonniers deslinés à \z perdre sur récliafaud.

* [ISote du premitr éditeur.)

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personne, celle qui a véritablenieut cilTranchi la France des fureurs de Robespierre. J'ai entendu dire à ce sujet un fort joli mot à M. de Valence, pendant que nous étions l'un et l'autre à Hambourg. Quelqu'iui contait que l'on avait donné à madame Bonaparte le surnom de Xntre-Dame des ïlctoires; M. de Valence dit qu'il fallait donner à madame Tallien celui de Noire-Dame de Bon-Secours (1).

Le prince Jérôme, depuis roi de Westphalie, vint plusieurs fois me voir à l'Arsenal ; je lui trouvai les manières les plus agréables, une grande politesse et une très-aimable conversation.

^ Je venais de finir un ouvrage commencé depuis longtemps, auquel j'avais mis tout le soin qui pouvait faire valoir ce petit talent : c'était toutes les fleurs de la mythologie peintes à la gouache, et de grandeur naturelle. Deux ou trois ligues tracées au bas de chaque plante expliquaient la métamorphose ou la consécration. .Te n'avais point fait de texte particulier ; souvent plusieurs plantes se trouvaient dans le même tableau, peint sur papier vélin , entouré d'un encadrement qu'on appelle passepurtout. Le tout formait soixante-douze tableaux. Je les montrai à plusieurs artistes qui en furent charmés, entre autres à Alph. Giroux. Quelque temps après, ayant besoin d'argent, j'eus envie de les vendre. J'étais bien sûre qu'en les proposant au roi de Westphalie il les aurait achetés magnifiquement,- mais ne voulant abuser ni de sa générosité naturelle , ni de sa bonté pour moi, je trouvai le moyen de lui faire parler de cette collecliDu comme étant faite parun artiste inconnu. Il eut envie de la voir ; l'idée et l'exécution lui plurent ; il en offrit six mille francs, ce qui fut accepté. Lorsque Giroux apprit ce fait, il me dit qu'il était très-fàché que je ne lui eusse pas donné la pré-

(I) 11 y avait à Paris, avant la Révolution, une grande abbaye de ce nom ; ma mère y a élé élevée.

( A'o/e de l'auteur.)

férence. Le roi de Westphalic, en apprenant qu'il avait acheté mon ouvrage, me fit (Vobligeants reproches à ce sujet. Je répondis de manière à le convaincre que la délicatesse qui m'avait fait cacher mon nom ne me permettrait jamais de rien changer au marché conclu.

Plusieurs années après , la reine de Westphalie , qui était à Mcudon, me fit inviter à y aller; j'y ai été plusieurs fois, et je me félicite d'avoir pu connaître cette princesse, charmante à tous égards, et dont la conduite, comme épouse, a été depuis si exemplaire et si parfaite.

Je ne dois pas oublier dans cette nouvelle nomenclature une personne si agréable alors par sa figure et le charme de son ton , de ses manières et de ses talents , madame Delarue, fille de M. de Beaumarchais. M™® Roger avait une belle maison de campagne près de Paris ; j'y allai passer huit jours avec madame Kenens ; j'y fus touchée de l'union qui régnait entre madame Roger et son mari, qui était aussi beau qu'elle était jolie, et d'une très-aimable société. Je vis là M. Carion de Nisas, beau-fi'ère de madame Roger, homme de mérite, qui a fait depuis des tragédies dont l'une a été jouée plusieurs fois à la Comédie française, et dont l'autre est composée sur le sujet de mon invention , dont j'ai donné le plan dans mon Jom'nal imaginaire. Cette pièce est encore dans son portefeuille ; AI. Pieyre, qui en a entendu la lecture, m"a dit qu'elle était fort belle. Il m'arriva à cette campagne, avec madame Roger , une aventure qui me causa un des plus pénibles embarras que j'aie éprouvés de ma vie. Je me trouvais un soir dans le salon, entre chien et loup, seule avec elle et madame Rcnens ; on parla d'une femme dont elle fit un grand éloge. Je pris la parole pour la blâmer d'avoir divorcé, et là-dessus je me mis à déclamer contre les divorces. Au milieu de ce discours si bien placé, quelqu'un entra; nous nous levâmes, et madame Kenens m'entraîna dans le jardin. Là, après m'avoir bien grondée , elle me plongea dans un profond étonnement

en m'apprenant que madame Roger était divorcée , et qu'elle avait eu pour premier mari M. Bignon. Je ne revenais pas de ma surprise en pensant qu'une femme si jeune, avec une physionomie si naïve, et parlant si bien sur la vertu et sur la religion , eût deux maris vivants!... Je ne pouvais concevoir, <lis-je , qu'une telle personne eut divorcé ; mais il est vrai qu'elle avait à peine quinze ans lorsqu'elle fut entraînée à divorcer. Je n'osais plus rentrer dans le salon ; j'avais envie de retourner tout de suite à Paris. Madame Kenens m'en empêcha, me représentant que ce serait ce qu'il y aurait de plus choquant pour madame Roger; qu'il fallait reparaître ; que je ne trouverais dans madame Roger qu'un peu d'embarras, et non du ressentiment, parce qu'elle ne pouvait attribuer ce qui venait de se passer qu'à mon ignorance. Je restai ; madame Roger fut obligeante pour moi tout comme à son ordinaire ; elle ne m'a su aucun mauvais gré de mon étourderie. Ceci m'arriva dans les premiers temps de mon séjour à l'Arsenal, où je ne connaissais encore aucune des intrigues des gens de la société actuelle.

Je retrouvai en France quelques amis et beaucoup d'ingrats ; madame la comtesse d'Harville , très en faveur à la nouvelle cour, dont son mari occupait l'une des plus belles places, me prouva que l'absence et les vicissitudes de la fortune ne sauraient altérer la véritable amitié. Je retrouvai aussi M. de Cabre et le bon IMonsigny ; ce dernier me dit qu'il serait heureux s'il avait 2,000 francs de plus. J'écrivis le soir même à l'empereur pour les lui demander , et le lendemain Monsigny reçut le brevet d'une pension de 2,000 francs.

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INI. Radet a mis au théâtre du Vaudeville uue grande quantité de mes nouvelles; il travaillait en société avec 3LM. Desfoutaines et Barré. Je demandai à l'empereur une pension de -IjOOO francs pour M. Radet ; quand Tempereur voulut la lui donner, ou lui représenta que ^I. Radet travaillait avec deux autres gens de lettres ; alors l'empereur répondit : « Eh bien! cela fera douze mille francs. » Deux ans après , je demandai pour mon frère la place de bibliothécaire à l'Arsenal, vacante par la mort de M. Saugrin; cotte place était immédiatement après celle d'administrateur, et valait 1,000 écus. L'empereur donna sur-le-champ à mon frère une pension de 1,000 écus , sans aucune obligation de travail , et il accorda la place de bibliothécaire à J\I. de Tréneuil.

jMes ouvrages, qui m'ont procuré de vrais amis dans les pays étrangers, m'en ont aussi valu en France , que je conserverai jusqu'à la mort : mesdames de Choiseul (alors de Bauffremont ) , de Lascours et de Brady. J'avais vu madame de Choiseul, dans son enfance, à Belle-Chasse; ce fut un renouvellement de connaissance, qui devint la plus tendre amitié. Madame de Lascours demanda à me voir dès les premiers jours de mou arrivée ; elle était fort jeune, charmante à tous égards, et elle annonçait dès lors, par la maturité de sa raison et de son esprit, cette perfection de sentiments et de conduite que depuis on a constamment admirée en elle. 3Iadame de Brady, très-jeune aussi et d'une éclatante beauté , m'écrivit , pendant un an , des lettres anonymes , en me donnant, pour liu répondre , une adresse et un nom de fantaisie. Ses lettres annonçaient tant d'esprit qu'elles m'intéressèrent vivement. Je l'engageais , dans mes réponses , à cultiver cet esprit , qui est devenu si supérieur, et auquel la vertu la plus pure et la plus irréprochable a donné toute l'étendue qu'il pouvait avoir.

Une autre ))ersouue très-iutéressante aussi m'écrivit, pemlaut dix-huit mois, des lettres anonymes très-aimables, sous le nom de Jcanneton; c'était madame la duchesse de Chevreuse, née ^'arbonne , et belle-fille de madame la duchesse de Luynes, qui s'amusa à faire un petit roman de notre liaison. Notre premier entretien fut à tra\ ers une cloison, et à notre première entrevue elle vint à l'Arsenal déguisée en jardinière ; elle remplit mou appartement de fleurs ; je fis semblant de la prendre pour une paysanne, ce qui la charma. Elle croyait être parfaitement déguisée , parce qu'elle avait un habit de paysanne et qu'elle disait y'«///o«s et Je venions- Ses petites mains blanches, la noblesse de son maintien, la douceur de sa voix et de son accent , formaient un plaisant contraste avec la rusticité de son habillement et de sou langage ; elle me représentait une jolie actrice destinée à l'emploi des princesses et jouant par hasard, et par conséquent sans illusion, un rôle de villageoise. Lorsque depuis elle a été exilée, j'ai écrit sans cesse à l'empereur en sa faveur, mais toujours inutilement; tout son crime était d'avoir montré, avec courage, une juste indignation sur les aiï.iirfs d'Espagne.

J'ai appris avec certitude une anecdote très-curieuse sur Napoléon. Dans le temps où Napoléon faisait la guerre en Egypte, j\I. Desgenettes (1) , si justement célèbre par son habileté, était médecin en chef de nos armées. Nous avons dans nos climats irae fausse idée de la peste; nous la regardons en général comme une maladie mortelle, et très-souvent elle ne l'est pas ; ainsi que la petite vérole , elle est , suivant sa qualité , ou meurtrière ou bénigne, et c'est ce que les grands médecins con-

(I) Le docteur Desgenettes, né en lTi2, dans la ville d'Alcnçon , n'est pas moins célèbre par son Iiumanité que par sou esprit el sa profonde science. ( A'o/e du premier édileur. )

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naissent parfaitement, llae peste de cette dernière espèce se déclara près d'Alexandrie ; mais rien ne put calmer la terreur des pestiférés , qui regardaient ce mal comme étant sans ressource. Leurs cruelles inquiétudes augmentèrent leur fièvre ; un grand nombre périt subitement victimes de l'imagination. Alors Napoléon commanda à M. Desgenettes de déclarer luimême, à l'ordre du jour, que la maladie contagieuse n'était point la peste; M. Desgenettes déclara qu'il ne ferait point un tel mensonge. Napoléon insista vivement ; le médecin résista courageusement à toutes ses menaces, mais il céda aux prières faites pour le salut de l'armée. On déclara donc sans délai que la peste n'était point dans l'armée, on le crut, les têtes se calmèrent, et tout ce qui restait de malades fut sauvé.

Dans cette même campagne , Napoléon fit le siège de Saint- Jean d'Acre ; comme il était devant cette ville , des vaisseaux de transport, chargés de munitions qu'il attendait, furent pris par le brave Sydney-Smith. Alors Napoléon vit qu'il était pressant de lever le siège ; mais il fallait un prétexte , son génie inventif le trouva bientôt. Il fit encore dans cette occasion appeler Desgenettes ; ce dernier fut confondu en recevant un ordre tout contraire à celui qu'on lui avait donné précédemment : il s'agissait de proclamer que la peste venait de se déclarer à Saint-Jean d'Acre, et que le général, par amour pour ses troupes , se décidait à lever le siège. Desgenettes se récria avec force contre cette nouvelle fausseté. Napoléon voulut prendre un ton impérieux et menaçant; Desgenettes lui répondit avec une vertueuse fermeté : « Faites-moi fusiller, car vous n'obtiendrez jamais de moi de sacrifier une seconde fois la vérité •. . . »

Napoléon changea de ton en l'assurant qu'il ne lui demandait que d'être une seconde fois le sauveur de l'armée. « Car, ajouta-t-il , si vous vous obstinez à me refuser, je me dévoue avec l'armée ; je resterai et nous périrons tous. » Desgenettes fut vivement touché ; quelques pleurs qu'il répandit furent les gages

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-et les garants de son obéissance ; il annonça que la peste était dans Saint-Jean d'Acre. Le siège fut levé, et l'armée reconnaissante bénit la touchante prudence de son général.

En nous promenant dans sa belle cour ombragée et dans son joli jardin , le docteur Canuct, chez lequel je logeais , m'a «onté son histoire; en voici quelques traits, plus détaillés que ceux que nous avons rapportés précédemment ( voir p. 361 ). Il apprit l'art de la chirurgie sous le célèbre Desault. A l'ouverture de la campagne de 1793, il fut choisi pour être chirurgien en chef de l'armée républicaine que l'on envoyait dans la Vendée ; il n'avait que vingt-deux ans. Cette armée fut battue, le 6 juin à Viez, par les royalistes; elle le fut encore le lendemain, à la bataille de Montreuil ; deux jours après, les républicains perdirent une troisième bataille qui fut très-sanglante , près de Sauraur. Le docteur Canuet, occupé à panser les blessés sur le champ de bataille , fut fait prisonnier ; on ne trouva sur lui que les papiers qui attestaient sa capacité et sa bonne conduite. Les Vendéens, charmés de n'y trouver aucune espèce de diplôme de jacobinisme, pas même de certiflcat de civisme, lui proposèrent de prendre parti avec eux , parce qu'ils manquaient de chirurgien. M. Canuet y consentit. Dans ce moment, le général Lescure était dangereusement blessé ; on était presque décidé à lui couper un bras. Comme on lui porta les papiers qu'on avait trouvés sur M. Canuet , il voulut le voir, et , frappé de sa vive émotion , il lui dit : Rassurez-vous , mon ami, je ne vous ai fait demander que pour vous rendre la liberté pleine et entière; vous êtes ici avec des Français. Le docteur examina les blessures de M. de Lescure ; il s'opposa fortement à l'amputation . lui sauva le bras et le guérit radicalement. Aussitôt après son rétablissement, M. de Lescure repanU a la tète de sa division.

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A la déroute de Parthenay , M. Canuct fut f;iit prisonnier par trois hussards do la légion républicaine du INord, commandée par le lerocc >Vestermauu ; ils le jetèrent à bas de son cheval, mirent son chapeau en pièces, parce qu'il avait une cocarde blandw ; ils lui prirent sa valise et tout ce qu'il avait sur lui ; puis ils lui passèrent le licol de son cheval autour du cou. Ils serrèrent tellement la corde qu'il crut que ses yeux allaient sortir de leur orbite ; heureusement que ces nœuds faits à la hâte ne tardèrent pas à se relâcher. Westermann était plus furieux que de coutume , parce que l'armée presque entière des Vendéens lui était échappée par sa faute ; il fit garrotter deux à deux , sur deux files , le peu de prisonniers qu'il avait faits ; on mit à leur tête M. Canuet, parce qu'il avait l'habit d'or de chirurgien-major, et pendant leur marche les soldats républicains chantaient à tue-tête :

On va leur percer le flanc, Rantanplan lire lire

En plan.

Ah ! que nous allons rire !

On se dirigea sur Saint-]Maixent. A une demi-lieue de la ville, le général fit faire halte pour rafraîchir sa troupe, mais on ne donna ni à boire ni à manger aux prisonniers , qui étaient exténués de fatigue , de faim et de soif. Quoiqu'une partie de Saint- Maixent fût patriote , personne , lorsqu'on entra dans la ville , ne répondit au refrain sanguinaire des soldats. La férocité républicaine la plus exaltée de ce temps semblait s'être réfugiée dans les camps , parce que les chefs , alors , enivraient de fureur les soldats , ivresse beaucoup plus terrible que celle de Feau-de-vie. On entassa les prisonniers dans des greniers ; un représentant du peuple vint les interroger, et , touché des réponses du docteur Canuet , il leur fit donner du pain et de l'eau en abondance , ce qui fut pour ces infortunés un banquet délicieux ; après avoir repris des forces , ils récitèrent tout haut et en commun le chapelet ; ensuite ils se li' rèrent au

sommeil le plus paisible. Réveillés à la pointe du jour, leur premier mouvement fut de réciter encore le chapelet ; ils ne l'avaient point encore achevé lorsqu'ils furent obligés de se remettre en marche. ^1. Cauuet rencontra déjeunes chirurgiens patriotes avec lesquels il avait étudié ; ces jeunes gens ne craignirent point de se compromettre en le protégeant hautement avec autant de courage que de générosité ; ils parvinrent à lui sauver la vie.

Nous faisions à l'Arsenal des lectures d'histoire et de pièces de théâtre tous les soirs , et je conterai à ce sujet de Casimir, mon élève, un trait qui, de toutes manières, mérite bien d'être cité : Un soir donc , je lui lisais l'histoire de Caimus, un philosophe , qui , condamné à mort , avant d'aller au supplice, joua tranquillement aux échecs avec son ami et gagna la partie ; chose remarquée par tous les historiens sans exception comme la preuve d'une grande force d'àme. Cette remarque se trouvait dans le livre que je lisais ; quand je l'eus faite , Casi^iir m'interrompit et me dit : « Il n'y a rien d'étonnant à cela ; « l'ami contre lequel jouait le philosophe aurait été un monstre « s'il avait pu conserver assez de sang-froid pour jouer passa- « blement. » J'ose dire que cette réflexion est admirable; celui qui le premier la faisait , et de premier mouvement , n'avait pas seize ans. Je veux citer aussi une remarque d'un autre enfant (Alfred Le Maire), dont je me chargeai et que j'élevai dans le même temps , et dont je ne reparlerai plus dans ces Mémoires. La remarque dont il est ici question est d'autant plus charmante qu'elle donne une intention morale touchante et très-naturelle à l'une des plus jolies fables de La Fontaine, qui n'avait que le défaut d'en manquer : c'est la fable du Loup et l'Agneau. Quand je lis cette fable à des

t'nlants, je supprime toujours les deux mauvais vers qui la commencent (1). Lorsqu'avec cette suppression je lus à Alfred pour la première fois cette fable, il avait huit ans ; il s'attendrit beaucoup sur le sort de l'agneau , et ensuite il me dit : Foilà ce que c'est que de s'éloigner de sa mère'. Certainement si La Fontaine avait eu cette idée, il l'aurait exprimée, et sa fable serait parfaite.

Pendant mon séjour à Tivoli, j'allai deux fois à la campagne, à Épigny, chez madame la marquise de Grollier, personne charmante à laquelle l'âge n'ôte aucun de ses agréments naturels ; mais elle est aveugle, et c'est un malheur déplorable , quand on songe qu'elle peignait les fleurs à l'huile d'une manière inimitable ; elle avait toute la perfection du pinceau de Van Spaendonck, et de plus une composition toujours remplie d'espi'it et d'imagination. ]\Ia première course à Épinay fut dans les longs jours de la belle saison. La maison arrangée par madame de Grollier est ravissante , et d'un genre qui ne ressemble à aucun autre ; on voit dans les jardins une chose unique. Madame de Grollier a une terre à quinze lieues d'Épinay ; dans cette terre est un immense étang sur lequel se trouvaient trois jolies petites îles avec des arbustes et des arbres. Madame de Grollier eut la singulière idée de faire déraciner ces îles et de les faire transporter à Épinay , pour les mettre dans les jardins sur une grande pièce d'eau ; ce qui fut parfaitement exécuté par des moyens très-ingénieux imaginés par madame.de Grollier, mais ce qui a coûté beaucoup de peines et de dépenses. Les îles , toujours chargées de fleurs et

(I) La raison du plus fort est toujours la meilleure; Nous l'allons monlrer tout à l'heure.

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de verdure, sont restées flottantes sur la pièce d'eau ; quand on ue les touche point elles sont immobiles, mais avec de grandes perches on les fait mouvoir ; elles prennent alors un mouvement lent et majestueux très-agréable à la vue. Je fis sur ces îles un impromptu que madame de Grollier a recueilli avec sa grâce et sa bonté ordinaire pour moi ; je n'y parle que de la grande île, qui est la plus remarquable, parce qu'elle porte des arbres et une belle urne remplie de fleurs et posée sur un socle ; voici ces vers :

Celle qui règne dans ces lieux Fil voyager cette iie ragahonde Pour démontrer à tous les yeux Que rien n'est stable dans ce monde ; Mais par tous ses .talents, ses vertus, son esprit, Par les sentiments qu'elle inspire C'est elle-même qui fournit Un moyen sur de contredire La maxime qui la séduit.

Madame de Grollier a fait encore une chose charmante sur la rive de cette même pièce d'eau : c'est la représentation d'une description qui se trouve dans l'un des voyages de M. de Humboldt, qui parle d'un joli nontde cordes fait en Amérique par les sauvages ; ce pont traversait une rivière ; il était attaché aux deux extrémités à deux arbres inclinés sur l'eau , que la nature semblait avoir placés là à dessein vis-à-vis l'un de l'autre; ce pont si léger est très-solide. Quand M. de Humboldt eu approcha en An>érique , il aperçut une jeune et jolie Indienne qui le traversait. La première fois que IM. de Uumbolt vint à Épinay, madame de Grollier n'oublia pas d'établir sur ce pont de cordes une jolie petite paysanne habillée en sauvage. JM. de Humboldt, ne se doutant de rien, fut conduit à la pièce d'eau , et il fit une bruyante exclamation en voyant les deux arbres, la rivière, le pont de cordes et la jeune sauvage. 11 y a une grâce bien particulière dans cette galanterie,

qui d'ailleurs s'adressait à riiomme du monde le plus capable d'en sentir tout le prix (1).

Je fis ces deux courses à Épiuay d'autant plus agréablement que, dans ces deux jolis voyages, je fus menée et ramenée par madame de Choiseul. La première fois , outre la société habituelle et si aimable de madame de Grollier, je rencontrai chez elle deux hommes bien intéressants, MM. de Bouille père et fils; le père, l'un des hommes les plus aimables de la société , est aveugle , et c'est toujours son fils , le jeune comte René de Bouille , qui lui sert de guide ; il s'est consacré à ce pieux devoir avec un zèle et une affection qui ont quelque chose de si naturel qu'on éprouve , en les regardant l'un et l'autre, beaucoup plus d'attendrissement que d'admiration; on est tellement accoutumé à leur étroite union qu'on ne pourrait voir l'un sans l'autre sans un extrême étonnement. On aime à

(I) Le savant naturaliste de Humboldt publia, en 1790, n"a>ant alors que ■vingt et un ans, des Observations sur les basaltes du Rhin , et , trois ans après , la Flore des environs de Fretjberg. Ces deux ouvrages attirèrent sur lui l'attention et les faveurs du gouvernement prussien , qui le nomma directeur général des mines dans les principautés d'Anspach et de Baireuth , en Franconie. Pendant un voyage qu'il fil en France, en 1797, M. de Humboldt forma avec M. Amédée BonplanJ le projet de celle association de travaux et de voyages dont les résultats ont été si utiles aux sciences naturelles et ont donné une si grande célébrité aux noms des deux savan'ts voyageurs. Depuis 1799 jusqu'en 1804 ils parcoururent la Nouvelle- Andalousie, la Guj'ane espagnole, les missions des Caraïbes, une partie de i'ile de Cuba ; ils se rendirent à Quito , au mois de janvier lso2, d'où ils partirent, au mois de juin suivant, pour vi»ilerle Cliimbovazo, et surtout le volcan de Tungaragne. C'est sur le revers oriental du Chimborazo , à une hauteurd'environ vingt mille pieds, que MM. de Humboldt et Bonpland ont fait ces expériences précieuses dont l'Europe parle encore avec étonnement. M. de Humboldt, descendu de ces effrayantes bauteurs, visita le Pérou, le Mexique , revint à la Havane, se rendit dans l'Amérique du Kord, d'où il repartit pour l'Europe. Le nombre des ouvrages scientiliques publiés depuis son retour par M. de Humboldt s'élève à plus de vingt volumes in-folio.

(A'o/f de l'auteur.)

penser que le comte René de Bouille remplira longtemps cette douce tâche de l'amour filial ; car le marquis de Bouille n'est point uu vieillard comme OEdipe ; il est dans la force de l'âge et ses yeux n'ont rien de défectueux (1). Le comte René de Bouille est beau et dans tout l'éclat de la première jeunesse ; il a un goût passionné pour la littérature et pour les arts., surtout pour la poésie, qu'il cultive avec le plus grand succès. Dans ce siècle malheureux d'égoïsme et de cu[)idité, l'on peut cependant citer ce jeune homme, ainsi que >I. de Sabran, comme les modèles les plus parfaits de la piété filiale.

Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste nouvelle de la mort subite de madame la duchesse de Bourbon , qui mourut en une minute dans l'église de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle eu parfaite santé; elle avait été la veille au Palais-Royal, où elle avait montré sa vivacité accoutumée. Elle portera devant Dieu d'immenses charités faites avec autant de soin que de constance. Je me rappelai avec attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et j'éprouvai une espèce de remords de les avoir si peu cultivées depuis dixhuit mois. J'eus l'honneur de la rencontrer chez mademoiselle d'Orléans, quinze jours avant sa mort; elle me fit les plus aimables reproches sans aucune aigreur et avec une grâce inexprimable. Le jour de ce fatal événement, on fit chez elle , rue de Yarennes , à l'ancien hôtel de Monaco , la plus belle de toutes les oraisons funèbres. Ses domestiques regrettaient en elle la meilleure de toutes les maîtresses, et] les

(I) J'ai dit, dans la dernière livraison, qu'il était neveu du célèbre de Bouille qui se conduisit si vaillamment à Nancy; c'est une erreur, il était son fils , et c'est un titre de gloire qu'on ne doit pas atténuer.

{I\'oU de railleur.)

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pauvres qu'elle a établis dans sou jardin se désolaient do la perte irréparable de leur bieniaitrice ; elle avait fait bâtir dans ce beau jardin deux hospices, l'un pour six vieilles femmes, l'autre pour seize convalescents sortant de l'Hôtel-Dieu ; charité aussi ingénieuse que touchante , parce que ces convalescents ne sont jamais assez bien rétablis pour pouvoir reprendre sans danger leurs travaux. ^Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait tous les soins nécessaires, en les fortillaut par une excellente nourriture , et en les accoutumant doucement, par gradation, à se remettre à un travail qu'ils faisaient à leur profit. Elle ne les renvoyait que lorsqu'ils étaient eu parfaite sauté; ils emportaient une petite somme d'argent, et ils pouvaient compter sur la protection de la princesse.

Madame la duchesse de Bourbon avait lait creuser dans sou jardin im puits pour la commodité de ces hospices, et elle dit, un jour qu'on la contrariait à ce sujet, en opposant mille obstacles à la construction de ce puits , que rien ne la rebuterait et qu'elle viendrait à bout de le faire ( ce qui a été en effet). Mademoiselle Julie Gros, qui avait seize ans, et qui était présente à cet entretien , prit la parole et dit : « Je le crois bien. Madame, il y a tant de verres d'eau dans wi puits (1)!... Je ne connais pas de mot plus On et plus délicat que celui-là.

J'ai jadis assez bien observé et assez bien peint le monde et la cour du temps de ma jeunesse et de mon âge mûr. Il y

(i) Allusion aux paroles sacrées de Jésus-Christ, qui promettent les célestes récompenses à la charité qui, ne pouvant faire mieux, donnera seulement un verre d'eau aux pauvres.

(Aote de railleur.)

DE MADAME DE GENLIS. 40i

avait alors dans la société des conversations charmantes, un ton parfait eu général , de la grâce et des ridicules ; car les ridicules sont très-remarquables où se trouvent un ton fixe et réputé bon, et im mauvais ton reconnu tel. iMais quand ces deux choses n'existent plus il n'y a plus de ridicules; on ne peut les apercevoir que par les souvenirs. Comme j'ai conservé toute ma mémoire, je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce que j'entends, que si j'étais dans la société une jeune débutante née avec du goût et l'esprit d'observation ; rien ne me rappelle ce que j'ai vu dans mes beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause plus ; La Bruyère a dit ; Couleur, maurais caractère; s'il vivait il trouverait un bie i grand nombre de mauvais caractères. Si douze ou quinze personnes sont rassemblées, ceux qui passent pour être aimables et spirituels ( lorsqu'on ne parle pas de politique ) content tour à tour des histoires satiriques et burlesques ; les autres applaudissent par des éclats de rire si bruyants que je frissonne toujours à la fin d'un récit, certaine d'avance que les voûtes du salou vont retentir avec un bruit qui a pour moi quelque chose d'effrayant. Les meilleurs conteurs sont ceux qui joignent à leurs récits la pantomime et une véhémente gesticulation. Quanta la conversation, elle est absolument nulle: on ne sait plus ce que c'est. Une chose encore à laquelle je ne m'accoutumerai jamais , c'est à la manière intrépide dont les hommes entrent et sortent d'un salon, et aux scènes qu'il faut essuyer à leur apparition et à leur départ ; ils viennent fondre sur vous pour vous souhaiter le bonjour ou le bonsoir et pour vous dire adieu. J'ai cherché la raison de cette singulière coutume et je crois l'avoir trouvée. Beaucoup de gens, depuis la Ilévolution, n'étaient pas accoutumés à venir s'établir yw.s^î/e dans les salons ; lorsqu'ils y ont été admis, ils ont peusé qu'il fallait surtout ne pas avoir l'air embarrassé en y entrant et en s'y établissant; alors ils se sont armés d'un mâle courage, et de la cette impétuosité et cet air d'assurance et de hardiesse

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