‹ Mémoires de madame de GenlisChapitre 18 sur 20 · Q MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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qui est devenu une haljitude presque généralement adoptée par tous les gens même qui peuvent , sans étonnement , se trouver en bonne compagnie.

Par un hasard singulier, j'entendis un jour une conversation générale et remarquable , car il n'y fut nullement question de politique ; on parla sur l'éducation , et d'une manière qui ne me plut pas. J'ai élevé beaucoup d'enfants, je leur ai donné de bons principes et le mépris de l'irréligion; j'ai écrit des ou- VTages qui, sous ce rapport, ont été utiles; et cependant, en y réfléchissant bien, je trouve, depuis longtemps, qu'il y a toujours eu quelque chose de trop mondain dans mes idées à cet égard; j'ai trop accordé aux coutumes universelles. Par exemple , j'autorisais les bals d'enfants et les spectacles , €?i choisissant les pièces, et je m'en repens; je me suis rétractée sur ce point dans les Parvenus, où je détaille toutes les raisons qu'on peut donner contre les bals (I) et les spectacles, et je rectifierai cet article dans Adèle et Théodore. Si j'eusse eu des principes plus austères , mes ouvrages auraient peut-être été moins utiles aux gens du monde, mais j'aurais fait mon devoir, et ces ouvrages seraient plus solidement bons. Le relâchement qui s'y trouve n'a point eu pour cause le respect hu-

(I)« J'éprouvais tout le danger d'un bal masqué sur rimaginalion. Celle mnsique conlinue, ces danses, ce mystère des déguisements, ce langage d'amour et de galanterie, ces intrigues dont j'étais entouré et qua j'entrevoyais de tous côtés , cet abandon universel de toute raison , cette abdication de tous les rangs, cet incognito général, cette gaieté sans mesure et sans frein , et surtout les agaceries d'une femme charmante, enfin ce spectacle, cette réunion de circonstances et de séductions me tournaii'nt la tête. • Les Parvenus, tome ii.

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niaiu; on ne doit l'attribuer qu'à l'ignorance de la rigueur des principes et aux préjugés reçus dans le monde. Je dis ceci comme un fait, et non comme une excuse ; car, lorsqu'on écrit pour le public, et surtout lorsqu'on veut être moraliste chrétien, il faut s'instruire et réfléchir mûrement. Au reste, je n'ai ménagé ni les philosophes, ni les sectes, ni les partis, et je savais parfaitement d'avance à quoi je m'exposais en combattant leurs erreurs. Dans tous les temps j'aurais condamné cette manie de nos jours de mener sans cesse des enfants et des jeunes personnes au spectacle, et de faire veiller des jeunes personnes pour danser jusqu'à deux ou trois heures du matin. De mon temps, les bals finissaient entre neuf et dix heures du soir.

L'entretien dont j'ai parlé me fit faire sur l'éducation actuelle des enfants deux réflexions nouvelles ; voici la première. Je trouve qu'on a grand tort d'admettre des enfants de cinq à neuf et dix ans dans des salons , et surtout de les exhorter d'avance à s'occuper et à caresser des parents et amis qu'on leur désigne; on peut dire à des enfants qu'ils doivent aimer et respecter de certaines personnes : c'est les instruire de leurs devoirs et leur dormer des idées justes ; mais on ne doit jamais leur prescrire de démonstration, leur ordonner des caresses: c'est les rendre affectés et faux. On ne fait point cette distinction ; elle est de la plus grande importance. La seconde chose qui me choque, c'est d'accoutumer des enfants à recevoir des présents comme mie preuve d'amitié; on les rend avides, ou leur donne une inconcevable cupidité pour leur âge ; ils ont envie de tout ce qu'ils voient ; ils ne songent qu'à se faire donner; ils ne mesurent l'amitié que sur la multiplicité des présents ; ils redoublent de caresses aux époques fixées principalement pour les présents, et l'on a quadruplé ces époques ; à Noël, au jour de l'an, au Jour delà naissance, à lajêle de son patron, au moment d'«« départ, au moment (/« retour, et lorsqu'on les mène dans les boutiques, dans toutes les oc-

casions, les présents sont de rigupur. Rien de plus ridicule et plus pernicieux. Cette mode s'observe aussi pour les grandes personnes , et, si elle n'est pas -aussi corruptrice , elle est au moins très-ignoble, surtout pour les personnes qui en général font de petits présents à ceux qui sont riches, afin d'eu obtenir de grands. Jadis on recevait des étrennes de ses proches parents ou d'un ami intime, à qui on rendait l'équivalent; quand on était à la cour, on recevait quelquefois de magnifiques présents des princes ( ce que je n'ai jamais voulu faire), mais ces choses n'étaient pas dans les usages communs ; du reste ou ne recevait de présents de personne , et il n'y avait pour tous ces dons qu'une seule époque dans l'année.

Dans la société, avant la Révolution, les lectures d'ouvrages manuscrits étaient beaucoup plus fréquentes qu'elles ne le sont aujourd'hui , d'abord parce qu'on fait infiniment moins d'ouvrages, quoique l'on écrive beaucoup plus. Mais jadis les auteurs travaillaient pour les bibliothèques; ils mettaient leur esprit en volumes; ils le mettent aujourd'hui en feuilles volatiles. La postérité n'en connaîtra pas une; ce qui est fort indifférent aux auteurs ; car communément ils n'écrivent que pour le moment , et pour une ville , souvent même pour un faubourg (1).

Quand les gens de lettres feraient des ouvrages de littérature, Jes lectures en seraient bien orageuses dans une nombreuse assemblée : on n'y chercherait que des allusions; plusieurs auditeurs ne manqueraient pas d'en trouver d'offensantes, et

(I) Madame de Genlis était dans l'erreur ; on réunit ces feuilles volantes en plusieurs tomes , elles ne s'envolent plus, et la postérité n'y perdra rien .

( ?iote du nouvel éditeur. )

l'on verrait ce qu'on n'a jamais vu , un auteur sifflé dans un salon.

On pensait autrefois que, pour bien lire dans un salon , il ne fallait pas , à beaucoup près , déclamer avec autant de véhémence qu'on le fait au théâtre , et qu'il fallait surtout éviter de faire des gestes ; on trouvait MM. de La Harpe et Lemière très-ridicules comme lecteurs ; on les appelait des energumé- 7ie5, parce qu'ils lisaient comme on déclame à la Comédie française. Aujourd'hui les auteurs , en lisant leurs productions dans la société , se piquent au contraire d'imiter servilement les comédiens qui ont le plus de vogue , et ces derniers euxmêmes ont multiplié les gestes et porté l'emphase théâtrale fort au delà des bornes qu'elle avait jadis.

Chez les princes autrefois et chez presque tous les particuliers, à la campagne, on se rassemblait après le dîner pour faire une lecture tout haut, avant l'heure de la promenade. On lisait communément de bons ouvrages, des pièces de théâtre, des voyages , des livres d'iiistoire ; ce goût a passé avec celui de la littérature.

Depuis quatre ou cinq ans je voyais beaucoup plus de monde que Je ne le voulais , cédant avec trop de complaisance aux désirs qu'on me témoignait à cet égard. Parmi les étrangers , il y en eut un pour lequel je pris une amitié particulière; ce fut un Polonais, TM. le comte de Kosakoski, et, malgré ses voyages , ses absences, et les révolutions, cette amitié est toujours demeurée aussi vive et aussi tendre. M. de Kosakoski est également distingué par la noblesse de ses sentiments, la pureté de ses principes et l'originalité de son esprit. Il a fait pour moi une chose qui paraîtra puérile, et dont je lui ai su un gré infini. 11 m'avait demandé un échantillon de tous les

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