‹ Mémoires de madame de GenlisChapitre 3 sur 20 · X AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

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et d'épigrammes disposeraient à le croire ; nous n'en suivrons pas la trace : rien n'a d'attrait pour nous dans le domaine ou de la médisance ou de la calomnie. Madame de Genlis en dirait-elle bien autant? Protestations de mansuétude , d'humeur pacifique et de charité chrétienne abondent dans ses Mémoires. Peut-on s'y fier aveuglément? J'en doute. ÎN'aurait-on pas sujet d'appliquer quelquefois à leur auteur ce qu'on disait alors de M. de Tressan , esprit caustique avec des manières douces : « C'est une guêpe dans un pot de miel ? »

Ses ressentiments (elle en a beaucoup) lancent bénignement autour d'elle des traits malicieux, dangereux même. Puis elle se complaît trop aux hommages qu'on lui rend, aux fêtes qu'on lui donne. Toutefois^ on doit l'avouer, elle revient toujours avec prédilection aux occupations sérieuses ; elle en parle ave« abandon. « Que je plains ceux qui n'aiment, dit-elle, ni la lecture, ni l'étude, ni les beauxarts!... J'ai passé ma jeunesse dans les fêtes et dans la plus brillante société, et je puis dire avec une parfaite sincérité que je n'y ai jamais goûté des plaisirs aussi vrais que ceux que j'ai constamment trouvés dans un cabinet, avec des livres, une écritoire et une harpe. Les lendemains des plus belles fêtes sont toujours tristes, les lendemains des jours consacrés à l'étude sont délicieux ; on a gagné quelque chose, et l'on se rappelle la veille, non-seulement sans dégoût ou sans regrets, mais avec la plus douce satisfaction. »

Ses préférences la ramenaient toujours vers l'étude. Dans ce qui tient au commerce des hommes, aux choses de la vie , son expérience, et, j'aime à le croire, aussi sa droiture l'inspiraient noblement. Une instruction à ses

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élèves contient les conseils qui suivent sur l'amitié et sur les calomnies qui pourraient en altérer les douceurs.

« Déliez-vous de toute personne qui cherchera à vous dire du mal de vos amis ; la basse envie est presque toujours le motif de ces délations , et, quand elles ne sont point appuyées de preuves positives, on doit les mépriser, et imposer silence, par un air de froideur et de parfaite incrédulité, à ceux qui font ces noirceurs. Mais, enfin, si l'on vous disait que votre ami a un tort, et qu'on vous en donnât des preuves , quelque grand que fût ce tort , quelques positives que vous parussent les preuves, vous manqueriez à tous les devoirs de l'amitié si sur cela seul vous vous décidiez à vous éloigner de votre ami. Ce qui parait une preuve certaine peut n'être qu'une illusion ou une imposture; voilà ce qu'une âme sensible doit se dire quand on accuse ce qu'elle aime. Ainsi, avant de prendre un parti , vous devez avoir une explication franche et claire avec votre ami ; car ce n'est qu'ainsi qu'il peut se justifier, et vous vous rendrez coupables si vous ne lui en fournissez pas tous les moyens qui dépendent de vous. »

Ainsi sont faits les hommes que l'équité la plus stricte prend alors presque un caractère de générosité. Que c'était bien connaître, au reste, les droits de l'amitié dans pareille occasion , et les devoirs qu'on a d'avance contractés envers elle ! L'institutrice parlait à des élèves dont les cœurs comprenaient le sien. Je dis l'institutrice, car, en effet, qui ne sait que la comtesse, entrée dame d'honneur près de la duchesse d'Orléans, quand M. de Genlis était capitaine des cardes du prince , éleva plus tard les enfants de Leurs Altesses? Que devint-elle à la Révolution ? Ses principes restèrent monarchiques, sans être hostiles,

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on doit le croire , à tout changement. Ses opinions pourtant servirent de prétexte ou de cause à sa rupture avec la duchesse d'Orléans. Ce que nous pourrions ajouter ici serait surabondant; nous n'avons pas à tracer le sommaire* du volume qui suit, et que va remplir de détails imprévus, curieux, intéressants, le talent d'observer , de peindre, et peut-être aussi d'inventer.

Elle vit deux fois l'Angleterre. Dans sou second voyagp outre-Manche prend place une remarque qui ne pouvait tromper la sagacité de l'institutrice. Elle avait avec elle une petite parente de cinq ans ; laissons donc parler la comtesse. a En arrivant en Angleterre la chère enfant ne savait pasur mot d'anglais, et je m'aperçus au bout de huit jours qu'elle comprenait parfaitement une phrase qu'elle entendait répéter toutes les fois que nous allions à la promenade ; chacun s'écriait en la regardant : Pretty liltle girl ! Je la vis sourire ; je lui demandai pourquoi ; elle me répondit : « G'f!5t qu'on trouve que je suis U7ie jolie petite fille'...., » Cet instinct d'amour -propre féminin fut sa première leçon de langue anglaise : au bout de deux mois elle entendait tout. » Utile indication, facile et prompt moyen d'apprendre l'anglais aux jeunes et jolies Françaises I Mais peut-être, à quatorze ans, prendraient-elles trop de goût à la langue.

Rapporterons-nous avec la comtesse une singulière anecdote sur Sheridan? Pourquoi non? Ses talents comme poète et comme orateur sont connus; ses désordres comme homme privé le sont aussi. Le trait suivant rend mieux que tout autre son esprit et son caractère. « Dans un moment où il était accablé de dettes, il donna une grande fête 5 il y invita tant monde que ses domestiques ,

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dont le nombre était fort réduit, ne pouvaient suffire au service. Au milieu de la fête on Nint l'avertir tout bas que six liuissiers entraient dans la maison pour y tout saisir; il alla sur-le-champ les trouver pour les prier de ne point troubler la fête et d'attendre qu'elle fût finie; en même temps il leur persuada d'y prendre un rôle, de l'aider à en faire les honneurs , et, les transformant en valets de chambre, il les chargea de la distribution des glaces, qu'ils offrirent aux dames. La fête se passa très-gaiement, et, lorsqu'elle fut terminée et que tout le monde fut sorti, les huissiers firent leur devoir et saisirent tous les meubles. » Les scènes qu'allait retrouver en France madame de Genlis étaient, hélas 1 bien autrement graves. Le 10 août avait brisé le trône, et septembre, par d'odieux massacres, avait ensanglanté les prisons. Profitant de ces moments d'effroi, la Convention venait de déclarer émigrés tous ceux qui, sortis de France, n'y seraient point rentrés dans un délai qu'elle fixait , et madame de Genlis avait laissé passer le délai. Force lui fut de fuir avec mademoiselle d'Orléans en Belgique, Ici commence cette vie errante dont on lira bientôt les incidents les plus remarquables. Dieu nous préserve d'ôter au lecteur le plaisir de les entendre, pour ainsi dire, raconter par elle. Sa présence d'esprit, ses talents, son courage ne l'abandonnent jamais ; son incurable vanité non plus. Ecoutez-la redisant complaisamment ce qui suit :

« M. Lombard, frère du secrétaire intime du roi de Prusse, quand je le vis à Berlin, était de famille réfugiée; il n'avait que vingt et un ans ; sa figure était charmante. 11 avait alors un goût passionné pour les arts et la littérature, beaucoup de talents agréables, une esprit juste et fin, ^t

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de grandes dispositions pour bien écrire le français. La lecture de mes ouvrages lui avait inspiré eu ma faveur une telle prévention que des nos premières leçons j'en fus réellement embarrassée, et d'autant plus que je ^oulais feindre de ne pas m'en apercevoir. Son trouble et son émotion augmentant chaque jour, je crus que j'en changerais la nature en lui disant, comme sans dessein, que je pourrais fort bien être sa grand'mère , puisque j'avais cinquante-quatre ans. H en fut étrangement surpris; car j'avais l'air d'être beaucoup plus jeune, et il me supposait tout au plus quarante ou quarante-deux, ans ; mais il me fit un mérite de cet âge avancé , en prétendant que mon air de jeunesse achevait de me rendre une personne unique sur la terre. »

Elle n'eut pas toujours autant à s'applaudir de ses rencontres. L'émigration lui suscitait à l'étranger plus d'une persécution ; elle en cite du moins une qui n'eut pas de résultats fâcheux. C'est encore à Berlin, dit-elle, qu'eut lieu cette aventure. « Mademoiselle Bocquet m'y reçut avec transport. Elle m'avait préparé un charmant logement qui communiquait au sien. Il était composé d'une jolie chambre et d'un grand et beau salon , le tout arrangé avec les recherches de la plus tendre amitié.

« Mon salon avait deux portes, l'une donnant dans ma chambre et l'autre conduisant à un escalier dérobé descendant dans la cour, ce qui me faisait deux sorties. Sur le paUer de cet escalier se trouvait une porte vis-à-vis la mienne et qui était celle d'un appartement où logeait un émigré. Cet homme, d'un caractère sauvage, disait mademoiselle Bocquet, ne voyait personne dans la maison. On me donna deux pots de belles jacinthes; comme je

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crains l'odeur des fleurs la nuit, et que je voulais laisser la porte de mon salon ouverte pour avoir de l'air, j'imaginai de mettre le soir en me couchant ces fleurs sur le palier de mon petit escalier, entre la porte de mon voisin et la mienne. Le lendemain matin j'allai sur le palier pour reprendre mes fleurs , et j'eus la désagréable surprise de voir mes belles jacinthes coupées par petits morceaux et dispersées autour des pots qui les contenaient. Je devinai facilement que mon voisin l'émigré était l'auteur de cette action, que, malgré la galanterie française, les libelles publiés contre moi lui avaient sans doute inspirée.

« Comme je ne voulus pas conter cette histoire, je ne redemandai point d'autres jacinthes aux personnes qui m'avaient donné celles qu'on venait d'anéantir ; je chargeai une servante de m'en acheter. Elle n'en trouva point; mais elle m'apporta d'autres fleurs dont je remplis l'un des pots ; ensuite je collai sur ce pot une bande de papier sur laquelle j'écrivis ces mots : Déchirez si vous voulez mes ouvrages, mais respectez ceux de D/eM.Le soir, avant de me mettre au lit, je replaçai ce pot sur le palier ; à mon réveil je fus très-curieuse de connaître le sort de ces nouvelles fleurs ; j'allai avec empressement les visiter, et je vis avec un grand plaisir qu'on s'était contenté de les arroser. Je les portai sur-le-champ dans mon salon, et, en les posant sur une table, je m'aperçus qu'on avait suspendu à deux de ces fleurs deux soies vertes portant chacune un charmant petit anneau de cornaline. Je fus très-touchée de ce procédé, qui m'ôta toute ma rancune. Ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que l'émigré s'en tint là ; il ne m'écrivit point, ne demanda point à me voir, et ne me fit rien dire. J'imitai sa discrétion, et depuis cette aventure

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