PRÉFACE DE L'AUTEUR
Tout auteur doit répondre de son ouvrage : c'est une vérité incontostalile, puisqu'il est également reconnu qu'il y a de la lâcheté à publier un écrit à la fois anonyme et critique ; quelque fondée que soit la censure , un auteur ne peut se la permettre avec autorité, et par conséquent avec fruit, qu'en se nommant. Il est impossible qu'il n'y ait pas un grand nombre de critiques ( et souvent très-piquantes ) dans un ouvrage qui contient une infinité d'anecdotes particulières, et le récit des événements arrivés successivement pendant plus d'un demi-siècle. Laisser après soi des Mémoires qu'on eût craint de publier durant sa vie , c'est rendre suspecte leur véracité , et c'est en quelque sorte profaner l'asile inaccessible et sacré de la tombe; faite pour être le dernier refuge de l'innocence opprimée, elle ne doit pas l'être de la pusillanimité des écrivains, quels qu'ils soient , qui n'osent mettre au jour leur histoire que lorsqu'ils sont renfermés dans son sein. La pierre sépulcrale est muette ; puisqu'on ne peut l'interroger, elle ne doit retentir que pour être l'écho touchant des vœux de la religion et des regrets de l'amitié. L'authenticité des Mémoires (surtout dans les temps de troubles et de factions) n'est incontestable à tous les yeux que lorsque l'auteur se décide à voir paraître de son vivant ces récits contemporains; alors même que les écrits posthumes sont
2 l'UÉFACE DE l'auteur.
parfaitement exacts et fidèles, le public peut toujours croire qu'ils sont falsifiés.
La malveillance n'a jamais pu , dans aucun de mes ouvrages, relever un seul mensonge, une seule citation inexacte; cependant ces ouvrages contiennent beaucoup de critiques; mais je ne me suis jamais permis d'en faire que pour l'intérêt de la religion et de la morale, et j'ai toujours loué de bonne foi, et souvent mes ennemis mêmes, lorsqu'ils ont été irréprochables à cet égard ; on trouvera dans ces Mémoires la même droiture et la même impartialité ; ils seront utiles parce qu'ils seront véridiques, et que l'humeur et le ressentiment n'en auront pas dicté une seule ligne.
DE
Je naquis le 25 janvier de l'année 1746 dans une petite terre en Bourgogne, près d' Autun, et qu'on appelle Champcéri, par corruption, dit-on, de Champ de Cérès, nom primitif de cette terre. Je vins au monde si petite et si faible qu'il ne fut pas possible de m'emmaillotter, et peu d'instants après ma naissance je fus au moment de perdre la vie. On m'avaitmise dans un oreiller de plumes dont, pour me tenir cliaud, on avait attaché avec une épingle les deux côtés repliés sur moi ; onme posa, arrangée ainsi, dans le salon sur un fauteuil. Le bailli du lieu, qui était presque aveugle, vint pour faire son compliment à mon père , et comme, suivant l'usage de province, il écartait avec soin les grands pans de son habit pour s'asseoir, on s'aperçut qu'il allait s'établir sur le fauteuil où j'étais. On se jeta sur lui pour le faire changer de place , et l'on m'empêcha ainsi d'être écrasée. On me donna une nourrice qui me nourrit au château ; cette nourrice cacha qu'elle était grosse de quatre mois ; mais elle me nourrit avec du vin mêlé d'eau et d'un 'peu [de mie de pain de seigle passée dans un tamis, sans me donner jamais une seule goutte d'aucun lait. Cette singulière nourriture, qu'on appelle en Bourgogne de la miaulée, réussit parfaitement; avec l'apparence de la délicatesse je pris une très-bonne santé. J'éprou-
vai dans mon enfance une suite d'accidents fâcheux. A dix-huit mois je me jetai dans un étang : on eut beaucoup de peine à n.e repêcher ; à cinq ans je fis une chute, j'eus une grande blessure à la tête ; comme elle rendit plus d'une palette de sang, on ne me Gt pas saigner ; un dépôt se forma dans la tête, il perça par l'oreille au bout de quarante jours , et, contre toute espérance, je fus sauvée. Peu de temps après je tombai dans le brasier d'une cheminée; mon visage ne porta point, mais j'ai conservé toute ma vie deux marques de brûlures sur le corps. Ainsi fut en danger tant de fois , dès ses premières années , cette vie qui devait être si orageuse !
Mon père vendit la terre de Champcéri (je n'avais alors que deux ans) Il possédait une maison à Cosne^il alla s'y établir et y passa trois ans. Le souvenir de cette maison, de son superbe jardin et de sa belle terrasse sur la Loire , est resté ineffaçablement gravé dans ma mémoire, ainsi que celui du château de IMienne, à une lieue de Cosne, où nous allions sans cesse. Passant sur cette route trente-cinq ans après, je reconnus dans l'instant ce château ; je n'avais pourtant que cinq ans lorsque nous quitfémes Cosne. Mon père acheta le marquisat de Saint- Aubin, terre charmante par sa situation, son étendue et ses droits honorifiques et seigneuriaux. Je n'ai jamais pensé sans attendrissement à ce lieu, qui m'a été si cher, et dans lequel se sont écoulées pour moi six années d'innocence et de bonheur ! Oh ! combien, à l'instant oii j'écris, il m'est plus doux de me retracer les promenades et les jeux de mon heureuse enfance que la pompe et l'éclat des palais oii j'ai vécu depuis !... Toutes ces cours si florissantes alors sont anéanties ! tous les projets qu'on y formait avec tant d'assurance n'étaient que des chimères ! L'impénétrable avenir a trompé également la sécurité des princes et l'ambition des courtisans ! Versailles à menacé ruine ; les délicieux jardins de Chantilly, de Villers-Coterets, de Sceaux, de l' Ile-Adam, sont détruits; j'y chercherais en vain les traces de cette fragile grandeur que j'y admirais jadis ;
mais je retrouverais les rivages de la Loire aussi riants , les prairies de Saint-Aubin aussi remplies de violettes et de muguets, et ses bois plus élevés et plus beaux ! 11 n'y a point de vicissitudes pour les beautés immuables de la nature ; tandis que, dans les révolutions sanglantes , les palais , les colonnes de marbre, les statues de bronze, les villes même disparaissent en un instant, la simple fleur des champs, bravant tous ces orages, croît, brille et se multiplie toujours.
Le château de Saint- Aubin ressemblait à ceux qu'a dépeints depuis madame Radcliff . Il était antique et délabré ; il avait de vieilles tours, des cours immenses, dans l'une desquelles était un canal bordé d'ébéniers, arbre très-rare alors. On nourrissait de belles carpes dans cette pièce d'eau. A deux pas de la Loire, on avait eu la maladresse de bâtir le château de manière que d'aucune fenêtre on n'apercevait cette belle rivière. On me logea au rez-de-chaussée, dans une tour formant une petite chambre humide qui donnait sur une terrasse, au bas de laquelle était un vaste étang (1). Ma mère habitait l'autre côté du bâtiment; j'étais séparée d'elle par une pièce oîi couchait ma gouvernante, et par un immense salon. Les appartements du premier étaient réservés pour les étrangers. La ville la plus voisine de nous était Bourbon-Lancy, à deux lieues de Saint- Aubin ; mon père en était seigneur. Il y avait dans cette ville des eaux minérales et chaudes; elles étaient alors assez fréquentées. ]Nous étions à six lieues de ^loulins et à douze d'Autun.
En sortant du château on se trouvait sur le bord de la Loire , et sur l'autre rive, vis-à-vis le château, était située la fameuse
(.1) Celte petite tour, où je couchais, est la seule chose qu'où ail conservée dans l'ancien hàtiiuent. Les hahitanls du pays se sont souvenus et ont dit que cette tour, dans mon enfance, élail ma chamhre ; et, par une bonté dont je suis très touchée , on n'a point voulu l'abattre. Je liens ce détail de M. le marquis d'Aligre, possesseur actuel de la terre de Saint Aubin.
(t\'ole de l'auteur. )
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Abbaye de Sept-Fonts, dont mon père était aussi seigneur, ce qui établissait de grandes relations entre lui et les religieux de cet ordre. Psous allions quelquefois dîner dans cette abbaye, car il y avait un appartement pour les étrangers, et les Pères y donnaient à dîner. C'était un très-grand plaisir pour moi de m'embarquer et de passer la Loire en bateau pour aller à Sept- Fouts. D'ailleurs j'avais tant de vénération pour ces saints solitaires que je ne me lassais point de regarder ceux qui venaient nous tenir compagnie ; je savais que dans l'intérieur de leur maison ils gardaient un silence éternel , de sorte que je trouvais aussi curieux de les entendre parler, que s'ils eussent été naturellement privés du don de la parole. Lorsque nous lûmes établis à Saint-Aubin on commença à s'occuper de mon éducation. [Mademoiselle Urgon, maîtresse d'école du village, m'apprit à lire. Comme j'avais une très-belle mémoire, j'appris avec une très-grande facilité ; au bout de six ou sept mois je lisais couramment. J'étais élevée avec mon frère , plus jeune que moi de quinze mois ; je l'aimais tendrement ; à l'exception d'une heure de lecture, nous pouvions jouer ensemble toute la journée. jXous passions une partie du jour dans les cours ou dans le jardin, et le soir nous jouions dans le salon. Mon père, trouvant nos jeux trop bruyants, imagina de nous proposer déjouer aux Pères de Sept-Fonts au lieu de jouer à madame. Cela nous parut charmant. Nous substituâmes à nos cris, à nos bruyants dialogues, des gestes et la plus paisible pantomime ; et le silence qu'on nous aurait vainement recommandé de toute autre manière fut gardé avec autant de plaisir que d'exactitude.
J'avais six ans lorsqu'on envoya mou frère à Paris pour le mettre dans la fameuse pension du Roule de ^l. Bertaud , le plus vertueux et le meilleur instituteur public de ce temps. C'est lui qui inventa la manière d'apprendre à lire en six semaines sans épeler, avec des boîtes de fiches. Deux ou trois mois après le départ de mon frère, ma mère fit un voyage à Paris ,
et m'emmena avec elle. J'avais à Paris uue tante jeune et belle, nommée la comtesse de Bellevau ; j'en parlerai avec détail dans la suite. Madame de Bellevau avait avec elle deux enfants, qu'un de nos parents, ]M. Ducrcst de Chigi, avait, en se mariant, reconnus pour ses filles ; elles portaient par conséquent le nom de Ducrest, et personne ne pouvait juridiquement le leur contester. Elles appelaient madame de Bellevau leur tante. Je ne fus pas émerveillée de Paris, et dans les premiers jours surtout je regrettai amèrement Saint-Aubin.
rsous allâmes passer une partie de l'été dans une charmante maison à Étioles , chez IM. Le Normand , fermier général des postes , mari de madame de Pompadour, qui était déjà depuis longtemps favorite déclarée. De tous les personnages que je vis là , un seul me frappa , et j'en ai conservé un tel souvenir que je me rappelle encore l'expression de son sourire, ses gestes, sa démarche, son maintien, c'était le maréchal deLoewendal. J'avais entendu dire que c'était un héros ; on m'avait expliqué ce que c'était qu'un héros ; tout le monde chantait alors cette chanson faite pour lui , et si jolie dans son genre •
S'ii-là qui pinça Berg-op-Zoom Est un vrai moule à Te Deum, etc.
Et je regardais ce héros avec une espèce de saisissement. Cette première impression d'admiration fut si vive en moi que ma i)hysionomie l'exprima avec toute la naïveté de mon âge ; le maréchal m'en sut gré; il s'occupa beaucoup de moi , il me prenait souvent sur ses genoux ; j'en étais plus flattée que de tout ce que les autres pouvaient faire pour moi. •
Après ce voyage à Étioles, ma mère, ma tonte, ma cousine et moi , nous partîmes ensemble dans une immense berline , et nous allâmes à Lyon , car on devait nous faire recevoir, ma cousine et moi , chanoinesses du chapitre noble d'Alix. Comme il fallait d'abord que les comtes de I aou examinassent les preuves de noblesse des postulantes, nous restâmes environ quinze jours
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à Lyon. Nos preuves étant en règle , nous allnnies à Alix , qui n'est qu'a peu de lieues de Lyon. Ce chapitre formait, par ses immenses bâtiments, un coup d'oeil singulier. 11 était composé d'une grande quantité de jolies petites maisons toutes pareilles, et toutes ayant un petit jardin. Ces maisons étaient disposées de manière qu'elles formaient un demi-cercle dont le palais abbatial occupait le milieu. Je m'amusai beaucoup à Alix ; l'abbesse et toutes les dames me comblaient de boutés et de bonbons , ce qui me donnait une grande vocation pour l'état de clianoincsse. Cependant mon bonheur fut un peu troublé par la terreur que m'inspirait une bête féroce, d'une espèce inconnue et singulière , qui désolait alors ce canton ; on en contait des choses si effrayantes qu'aucune des dames n'osait sortir de la maison pour aller se promener dans la campagne. Le gouvernement ordonna à ce sujet des chasses publiques et peu de jours après notre départ d'Alix on tua ce terrible animal. J'ai vu depuis , quinze ans après, se renouveler cette esiièce de fléau. Tout le monde a entendu parler de la hyène de Gévaudan, qui a fait tant de ravages.
Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi. La veille ne fut pas si agréable; on me frisa, on essaya mes habits, on m'endoctrina , etc. Enfin le moment heureux arrivé , on nous vêtit de blanc, ma cousine et moi , et l'on nous conduisit en pompe à l'église du chapitre. Toutes les dames, habillées comme dans le monde , mais avec des robes de soie noire sur des paniers et de grands manteaux doublés d'hermine , étaient dans le chœur. Un prêtre, qu'on appelait le grand-prieur, nous interrogea, nous fit réciter le Credo , ensuite nous fit mettre à genoux sur des carreaux de velours. Alors il devait nous couper une petite mèche de cheveux ; mais , comme il était très-vieux et presque aveugle , il me fit une petite coupure au bout de l'oreille, ce que je supportai héroïquement sans me plaindre; on ne s'en aperçut que parce que mon oreille saignait. Cela fait, il mit à mon doigt un anneau d'or bénit , m'attacha sur la tête
un petit morceau d'étoffe blauc et noir, long comme le doigt , que les chanoinesses appelaient un mari. Il me passa les marques de l'ordre , un cordon rouge et une belle croix émaillée , et laie ceinture d'un large ruban noir moiré. Cette cérémonie terminée, il nous fit une courte exhortation, après laquelle nous allâmes dans l'église même embrasser toutes les chanoinesses ; puis nous entendîmes la grand'messe. Le reste de la journée , à l'exception de l'heure de l'office , après le dîner , se passa en festins, en visites chez toutes les dames et en petits jeux trèsagréables. Dès ce moment on m'appela madame la comtesse de Lancy. ]\Ion père était , comme je l'ai dit , seigneur de Bourhon-Lancy ; c'est pourquoi ce nom me fut doimé. Le plaisir de m'entendre appeler madame surpassa pour moi tous les autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non des vœux à l'âge prescrit ou plus tard ; quand on n'en faisait point on ne gagnait à cette réception que le titre de dame et de comtesse, et l'honneur de se parer des décorations de l'ordre (1).
INIon père avait une grande meute de chiens de chasse ; il chassait beaucoup ; il nous donnait de temps en temps le divertissement d" une /;//jee, c'est-à-dire de voir de petits oiseaux pris a la glu dans une feuillée. Nous allions aussi à la pêche sur la Loire. On m'admettait quelquefois aux pêches de nuit ; on était dans des bateaux avec des torches de paille enflammées qui attiraient le poisson ; ce spectacle me paraissait admirable. Mon père avait reçu de la nature des dons rarement réunis : sa figure était d'une beauté remarquable , sa taille élevée et parfaite. Il
(1) Toutes les chanoinesses d'Alix avaient le droit de porter le lilre de comtesse, eî j'ai porté le Dom de Lancy jusqu'à mon mariage.
{IVoltde l'auteur.)
avait beaucoup d'esprit et d'instruction , ayant fait aux jésuites de T^yon d'excellentes études , ainsi que son frère aîné, mort avant ma naissance ; ce dernier était compté au nombre des bienfaiteurs de cette même maison des jésuites, à laquelle il laissa par testament un très-beau cabinet de médailles. l\Ion père avait quelques notions de la science numismatique , mais il avait fait une étude particulière de la chimie et de la physique ; il avait à Saint-Aubin un joli cabinet de physique , et je lui ai vu faire dans mon enfance une grande quantité d'expériences sur l'électricité et sur la machine pneumatique. Il joignait à toutes ces connaissances un caractère d'une douceur angéliqup, une grâce inliuie dans l'esprit , et fàme la plus généreuse et la plus sensible. Il aimait et savait la musique ; il donnait du cor et jouait passablement du violon. 11 était entré au service dès sa première jeunesse , et il y montra la valeur la plus distinguée. Une affaire étrange lui lit quitter le service à trente-deux ans, trois ans avant son mariage. 11 était capitaine dans le régiment deM. leducd'Hostun, qui avait pour lui une amitié particulière. 11 était en garnison avec son régiment dans une ville de province ; une intrigue d'amour qu'il avait à Paris le décida à y revenir secrètement passer trois jours sans congé. Il feignit d'être malade , se mit au lit , laissa un domestique qui devait seconder ce stratagème , et, sous un autre nom , il partit seul à franc étrier au milieu de la nuit , et il arriva à Paris. Le lendemain même, passant à minuit sous les guichets du Louvre , il fut attaqué par trois hommes; mon père tira son épée, s'appuya contre le mur, tua un des assassins , en blessa un autre mortellement, qui tomba, et mit le troisième en fuite. Pendant ce temps il survint du monde ; h garde accourut , mon père fut arrêté et conduit chez un commissaire chez lequel on transporta aussi le meurtrier, qui respirait encore. II fut bien constaté par les aveux de ce misérable que mon père n'avait fait que défendre sa vie contre trois brigands ; mais, ce qu'il y avait de fâcheux , c'est qu'il fallait se nommer, et faire connaître
qu'on était à Paris sans congé. IMon père demanda à être conduit chez IM. le duc d'Hostuu, sou coloiu'l , qui heureusement était à Paris ; mou père comptait sur son amitié , il avait raison. Le duc arrangea cette affaire , mais il ne voulut jamais consentir à laisser mon père passer encore quelques jours à Paris. Mon père fut obligé de retourner sans délai à sa garnison ; il eu eut tant de dépit qu'il se promit de quitter le service , ce qu'il fit en effet trois mois après , à trente-deux ans.
Je ne crois pas aux règles sur la physionomie données par Lavater ; mais je crois que la nature a doué certains individus d'un instinct précieux, celui de connaître à peu près Yàme par l'impression que produisent en eux certaines pliysionomies , et je suis persuadée que j'ai cet instinct. Je haïssais donc ainsi d'instinct un gentilhomme que l'on prétendait être de l'ancienne et illustre maison de Chàlons, depuis longtemps éteinte. Il s'appelait M. de Châlons , âgé alors de trente et quelques années. Quoiqu'il fût assez riche, il n'avait jamais voulu se marier sous prétexte d'mie extrême dévotion; il avait une telle réputation de piété qu'il passait pour un saint. Sa figure était assez belle , mais sa manière de regarder en dessous et à la dérobée avait commencé mon aversion pour lui. J'avais remarqué aussi que, lorsqu'il était à l'église, il faisait de pieuses contorsions , des yeux en l'air et des mains croisées sur la poitrine, qui ne m'édifiaient pas du tout.. Enfin j'avais deviné qu'il était un hypocrite , et la suite a prouvé qu'il était le plus horrible scélérat dont on ait jamais entendu parler. Il a fait des crimes épouvantables qui furent à la fin découverts de cette sorte. Enhardi par la confiance qu'il avait usurpée, il y compta trop ; le Ciel lui mit un bandeau sur les yeux , et il en vint à commettre des forfaits d'une imprudence inconcevable. Sous
prétexte de faire travailler au linge de sa maison , il fit venir d' Autun une jolie petite ouvrière qu'il avait vue dans cette ville ; il la garda dans son château environ six semaines ; ensuite elle disparut , et il manda à sa mère qu'elle s'était sauvée avec un amant. Eu même temps il priait cette femme de lui envoyer la sœur cadette de cette jeune fille , qui était aussi très-jolie , parce que, disait-il , le raccommodage de son linge n'était pas fini. Ou la lui envoya ; au bout de deux mois elle disparut ainsi que l'autre , et le monstre écrivit à la mère qu'elle avait suivi l'exemple de sa sœur, et que de même elle s'était évadée. A cette fois , la malheureuse mère , éclairée par son désespoir, porta ses plaintes à la justice, qui ordonna une visite chez 31. de Châlons. Ce scc'l -rat fut averti, prit la fuite ; on n'a jamais pu découvrir ce qu'il était devenu. La Providence l'aura sûrement poursuivi et fait périr misérablement dans quelque asile obscur. On fit en effet une descente dans son château ; on trouva des traces de sang mal lavées dans un de ses cabinets , des poisons affreux dans une armoire , et dans son jardin plusieurs cadavres de femmes enterrées , et ceux de ses dernières victimes ! La première des jeunes filles fut reconnue par une bague de crin avec une devise , qu'il lui avait laissée ! . . . Ainsi mon antipathie pour ce monstre ne fut que trop justifiée par la suite. Au milieu de nos répétitions et de nos fêtes , un incident assez singulier vint répandre pendant une soirée la terreur dans le château. C'était dans ce temps que le fameux Mandrin , à la tête de sa troupe , exerçait en Bourgogne ses brigandages ; il n'en voulait , disait-il , qu'aux fermiers généraux et à leurs employés ; cependant de temps en temps il mettait à contribution des personnes qui n'avaient rien de commun avec ses ennemis déclarés. Un soir on vint nous dire qu'une troupe assez considérable, avec des uniformes pareils à ceux des gens de Mandrin , arrivait dans le village , que le commandant de la troupe s'en disait colonel , et qu'il se faisait nommer le marquis de Breteuil , mais qu'on ne doutait pas que cet homme
fût Mandrin. Ce récit jeta l'alarme dans le château ; ma mère fut très-cffrayée ; mademoiselle de Mars , ma gouvernante , le fut encore davantage ; M. Corbier, notre intendant , ne montra pas dans cette grande occasion une valeur bien déterminée. ]Ma mère le chargea d'aller dans le village prendre des informations ; il revint plein de terreur nous dire que le commandant et ses officiers, qui étaient chez le cabaretier du village, avaient des figures épouvantables, qu'ils faisaient un vacarme affreux, et qu'il était impossible de méconnaître en eux Mandrin et ses complices. Un instant après, un message nous annonça la visite de ce redoutable marquis deBreteuil (1). L'effroi fut au comble dans le château ; pour moi j'éprouvai que la curiosité peut l'emporter sur la peur ; je n'avais jamais vu de brhjand , et j'avais un désir extrême de voir et d'examiner Mandrin. Dans ce moment critique nous vîmes arriver le Père Antoine ; c'était un capucin qui desservait la cure depuis trois mois , parce que le curé était mort. Ce bon capucin , excellent religieux, était trèsbrave, ce qu'il avait prouvé dans plusieurs incendies , en exposant sa vie avec une intrépidité admirable ; nous l'aimions beaucoup ; il m'avait donné des images et des chapelets , il était mon confesseur, et j'avais pour lui autant d'attachement que de vénération.
La présence du Père Antoine nous rassura un peu. Enfin ou amionça INL le marquis de Breteuil , et nous vîmes paraître im honniie d'assez mauvaise mine , suivi de deux officiers qui avaient des figures très-rembrunies. Bien persuadée que je voyais Mandrin , je le regardais avec une application dont rien ne pouvait me distraire , et je m'étonnais beaucoup qu'un brigand n'eût pas des traits plus marqués. Comme il prolongeait sa visite , l'heure avançait , et l'on vint annoncer que le souper était servi ; ma mère d'une voix tremblante l'invita à
(I) Madame Duchatelel était de la famille des Letonnellier de Breteuil.
souper , il accepta ; le Père Antoine resta ; on se mit à table. Tout d'un coup un gros chat de ma mère vint sauter sur l'épaule de i\I. le colonel , qui au même instant pâlit et fut près de se trouver mal ; un dos officiers dit que M. le marquis avait ime antipathie invincible pour les chats. Je me penchai vers mademoiselle de Mars, assise à côté moi , et je lui dit tout bas : Ce n'est pas là Mandrin; car Mandrin n'aurait pas peur d'un chat. J'avais raison , ce n'était point ^landrin ; c'était en effet un marquis de Breteuil, de je ne sais plus quel régiment.
Cependant nos fêtes continuaient toujours, et mon père, absent depuis dix-huit mois, ne revenait point. IMa mère , voulant joindre la danse à la musique et à la tragédie , fit venir d'Autun une danseuse , qui s'appelait mademoiselle Mion , et qui m'apprit à danser le menuet et une entrée toute seule , dans un habit d'Amour que je portais régulièrement. IMademoiselle Mion était rousse et s'enivrait ; au bout de trois mois on la renvoya , et on fit venir un danseur de cinquante ans , qui de plus était maître en fait d'armes ; il joignit à mon entrée une sarabande , et il me trouva si leste qu'il proposa de m'apprendre à faire des armes , ce qui m'amusa beaucoup. J'y réussis si bien que ma mère eut l'idée de me faire jouer Darviane , dans Mélanide de La Chaussée, rôle dans lequel il faut tirer l'épée et se mettre en garde. Alors je quittai mon costume d'Amour, parce qu'on me fît faire un charmant habit d'homme que j'ai constamment porté jusqu'à mon départ de la Bourgogne. C'était une chose tout à fait inusitée dans ce temps d'élever une petite fille avec des habits si peu convenables à son sexe ; j'ai toujoui"s été surprise depuis , par réflexion , que le Père Antoine , qui était si pieux , n'ait pas fait là-dessus quelques représentations, et que persoime , à ma connaissance , n'ait paru
scandalisé de cette innovation. Au reste j'y ai gagné d'avoir eu , dans ma jeunesse , le pieds mieux tournés , de mieux marcher que les autres femmes en général , surtout d'être plus agile qu'aucune que j'aie connue. Je menais une vie qui me charmait : les matins je jouais un peu du clavecin et je chantais ; ensuite j'apprenais mes rôles, et puis je prenais ma leçon de danse , et je tirais des armes. Après cela je lisais jusqu'au dîner avec mademoiselle de Mars, ma gouvernante.
Avant de quitter la Bourgogne , je l'endrai compte encore d'un fait qu'une femme n'oublie jamais : c'est la première passion qu'elle ait inspirée. J'étais encore bien enfant ; je n'avais que onze ans et trois mois , j'étais même fort petite pour mon âge , et j'avais un visage et des traits si délicats que ceux qui me voyaient pour la première fois ne me donnaient que huit ou neuf ans tout au plus. Cependant un jeune homme de dix-huit ans était éperdument amoureux de moi ; c'était le fils du docteur Pinot, l'un des premiers médecins des eaux de Bourbon-Lancy. 11 jouait depuis deux ans avec nous la tragédie et la comédie; sa véhémence était extrême dans les rôles tragiques. Personne au monde ne soupçonnait sa folie , et assurément je n'en avais aucune idée. Un matin que nous venions de répéter le distrait, de Regnard , ce jeune homme , après la répétition, saisissant un moment oii sur le théâtre je me trouvais éloignée des autres acteurs et seule dans une coulisse, s'approche de moi précipitamment , et avec un air égaré me remet un billet en me disant tout bas qu'il me priait de le lire et de ne le montrer à pci'sonne. Très-surprise je pris ce billet; il s'éloigna aussitôt. ^Mademoiselle de iNlars vint me rejoindre ; je mis le billet dans ma poche , et nous montâmes dans notre chambre. Je me faisais un vrai scrupule de montrer ce billet à