IG MÉMOIRES
mademoiselle de Mars : ou m'avait si vi\ émeut recommandé la secret!... JMais un secret me pesait vivement avec l'amie qui m'était si chère; en même temps ma curiosité était extrême. Kntin , mademoiselle de Mars lue quitte; je cours m'enfermer daus mou cabiuet, j'ouvre le billet, et j'y trouve une déclaration d'amour très-positive. Mou premier mouvemeut fut d'être e.\cessivemeut choquée que le lils d'un médecin, qu'un homme qui n'était point gentilliomme osât me parler d'amour ! J'allai sur-le-champ montrer ce billet à mademoiselle de Mars, qui me dit que je devais le porter à ma mère , ce que je fis. Le jeune homme fut réprimajidé par son père comme il méritait de l'être ; il conçut tant de chagrin de cette aventure qu'il s'engagea et disi)arut. Quinze aus après , son père, ayant fait un voyage à Paris , vint me voir au Palais-Royal ; je lui demandai des nouvelles de son fils , ce qui le fit sourire ; et il me répondit qu'il l'avait pleuré pendant trois ans, le croyant mort , qu'au bout de ce temps il était revenu , qu'où avait obtenu son congé , qu'il avait fait un e.vcellent mariage , qu'il était heureux et un très-bon sujet.
Je voyais chez madame deBellevau, ma tante, un financier homme de lettres, M. de Mondorge (1), qui avait alors au moins quarante-six ou quarante-sept ans , et qui , dix ou douze ans après, épousa l'aînée de mes cousines. Î,I. de Mondorge avaitde l'esprit , de l'agrément , et une grande douceur. Il faisait des chansons et des opéras. Le poème de l'opéra intitulé : les Talents
(I) Antoine Gautier de Mondorge , né à Lyon en 17-27, est mort à Paris en 1768; il a composé un grand nombre de poésies légères, quelques pièces de théâtre et des lettres sur les beaux-arts.
lyriques est de lui. On me faisait clianter toutes ses chansons. Je n'ai jamais oublié celle-ci, qui n'a point été imprimée :
D'Hébé vous avez la jeunesse
El les appas ; Dans les yeux certaine finesse Qu'elle n'a pas.
Si la belle eut joint votre grâce
A. sa beauté, Jamais Ganymède à sa place Ne fut monté (I).
Comme elle remplissez mon verre;
Et j'aime mieux Avec vous boire sur la terre
Que d'élre aux cieux.
Versez, versez toujours de même;
Recommencez.
Ah ! s'il faut boire autant que j'aime.
Versez , versez.
M. de Mondorge avait une très-jolie conversation, remplie de traits piquants et d'anecdotes ; il avait un excellent ton ; c'est le premier homme qui m'ait donné l'idée d'une conversation véritablement agréable. Je ne me lassais point de l'écouter. J'écrivais sans cesse, avec ma grosse vilaine écriture, des lettres énormes à la nièce d'un curé de Bourbon-Lancy ; ma tante xm jour en montra une de seize pages à M. de IMondorge , qui fit de cette lettre les éloges les plus exagérés. Il m'exhorta beaucoup à lire et à écrire , et me fit des prédictions très-flatteuses. Ce fut mon premier encouragement en ce genre. Les vers de ÎM. de Mondorge me donnèrent l'envie d'en faire ; j'en sentais parfaitement la mesure , et la comédie et la tragédie , que j'avais tant jouées, m'avaient donné, dès ma première enfance , beaucoup de goût pour la poésie. Ma mère avait une
(I) On sait que, dans la mythologie, Hébé encourut la disgrâce des dieux parce qu'elle eut la maladresse de faire une chute en servant le nectar.
(iVt/e de l'auteur.)
femme de chambre qui s'ap|)elait f'kloirc, l'un de mes noms de baptême était celui de Félicité ; ces deux noms, joints à celui de mademoiselle de Mars, me donnèrent l'idée de ma première composition poétique ; je fis là-dessus les vers suivants :
Félicité, Mars et Victoire
Se trouvent rassemblés clicz nous.
Est-il rien de plus grand, est-ii rien de plus doux Que de fixer chez soi le bonheur et la gloire?
A cette même époque, ma mère et ma tante se brouillèrent ; nvijiicre m'annonça que nous la quitterions sous un mois, et qu'il fallait me séparer de mademoiselle de ^lars, que sa situation ne lui permettait plus de garder!... J'aimais ma tante , je chérissais mademoiselle de !\Iars. Ma douleur, qui fut extrême, déplut à ma mère; il fallut la cacher... J'en eus le courage, mais je pleurais tous les soirs dans mon lit , et souvent deux ou trois heures.
Quinze jours après nous quittâmes ma tante, qui me montra beaucoup de tendresse et de regrets ; elle me serra longtemps dans ses bras, et ses larmes coulèrent avec les miennes. .Te me souviens qu'elle me dit : « Pauvre enfant , tu ne seras jamais heureuse , tu es trop sensible. » Elle avait raison. Elle me donna un charmant petit panier de porcelaine , rempli de pastilles de chocolat enveloppées dans du papier, parmi lesquelles se trouvait une très-belle bague de rubis entourée de brillants. Je regrettai peu mes cousines : la cadette était trop enfant, l'aînée avait peu de sensibilité , et beaucoup de jalousie des préférences souvent trop marquées de sa tante pour moi ; elle a été depuis une femme très-estimable. Nous allâmes loger rue Traversière, dans un petit appartement au rez-de-chaussée donnant sur un jardin humide ; cet appartement me parut bien triste et bien mesquin en le comparant à l'élégante maison que nous venions de quitter.
Au bout de quinze jours nous allâmes à Passy chez IM. de
la Popelinièro, fermier général , où nous passaaies tout Tété. M. de la Popelinière était un vieillard de soixante-six ans, d'une santé robuste, d'une figure douce, agréable et spirituelle; il n'avait pas l'air d'avoir plus de cinquante ans. On a pu donner quelques ridicules à cet homme, célèbre par son faste et sa bienfaisance ; il eut été impossible de lui trouver un tort ou un vice. Il avait beaucoup d'esprit, un caractère facile et doux et une très-belle anic ; il faisait avec agrément des vers, des cban- ■ sons, des comédies et des romans. Il protégeait avec discernement les artistes et les auteurs sans fortune. Mariant et dotant tous les ans six pauvres filles, il faisait en outre un bien infini à Passy , faisant travailler les ouvriers, répandant d'abondantes aumônes dans les familles indigentes. Il avait les mœurs les plus pures, la conduite la plus décente et la plus régulière. 11 tenait un grand état de maison sans avoir jamais fait aucune dette ; il recevait beaucoup de monde et très-bonne compagnie ; il faisait les honneurs de sa maison avec autant de grâce que de noblesse ; il ne jouait jamais, et ne permettait chez lui que des jeux de commerce; enfin, sobre, généreux, il aimait passionnément la littérature, les arts , les talents. Il possédait aussi toutes les vertus domestiques ; bon maître , bon parent , ami fidèle et tendre , tel était l'homme sur lequel la moquerie pendant plus de trente ans fut inépuisable. Il est vrai qu'il y eut trop de pompe, d'appareil et de singularité dans quelques-unes de ses actions, et c'est ce qu'on ne pardonne pas, surtout à un bourgeois. D'ailleurs, de tous les défauts, l'ostentation dans la bienfaisance est celui pour lequel le monde a le moins d'indulgence. On n'aime pas ces grands exemples qui jettent une espèce de blâme sur ceux qui, pouvant les suivre, ne les in>itent pas On ne veut point qu'il s'établisse en maxime qu'il vaut mieux, même par vanité, employer une grande fortune à faire du bien, qu'à briller seulement par un luxe frivole. On répète qu'il faut se cacher pour faire le bien , comme si de certaines actions et les plus belles et les plus utiles, pouvaient se faire en
secret ! C'est ainsi que la petite et plate vanité a dans tous les temps fait avec succès la satire d'un noble amour-propre , et souvont même a calomnié les intentions les plus pures de la charité chrétienne la plus sincère. Pour moi, à toutes les époques de ma vie , je me suis livrée au doux plaisir d'admirer le bien partout où je l'ai vu. Chercher de mauvais motifs aux belles actions , c'est en quelque sorte participer à la bassesse de sentiments des ingrats , qui ne manquent jamais de trouver des raisons de ce genre pour se dispenser de la reconnaissance qu'ils doivent à leurs bienfaiteurs.
Le jour même de notre arrivée à Passy, je donnai une nouvelle preuve du talent dont la nature m'a douée, de lire sur les physionomies et d'y découvrir les vices cachés du cœur. Après avoir fait et reçu les premiers compliments, je me détournai, et je vis derrière moi un homme de cinquante ans , gros et court, habillé eu al bé , et dont la figure me parut si repoussante qu'elle me fit tressaillir. Ma mère me demauda ce que j'avais; je lui répondis tout bas : Regardez cet abbé , je suis sûre qu'il sera pendu. Ma mèremegronda, mais je gardai mon opinion. Cet homme était le fameux abbé de la Coste, qui cinq mois après alla à Toulouse, de la part de M de la Popeliuière, chercher mademoiselle de Mondran , 'fille d'un capitoul , que M. de la Popelinière, sur sa réputation de talents, voulait épouser, et qu'en effet il épousa. Cette singularité romanesque ne réussit pas. Ce mariage rendit M. de la Popelinière si malheureux qu'au bout de dix-huit mois le chagrin le conduisit au tombeau. Son destin était d'ttre malheureux en femmes. Tout le monde sait les aventures scandaleuses de sa première femme avec le maréchal de Richelieu; j'en ai mis le fond dans l'histoire de M. et de madame du Resnel , dans mon roman des Mères rivales. Pour revenir à l'abbé de la Coste, peu de temps après le mariage de M. de la Popeliuière avec mademoiselle de ]Moudran, il fut convaincu du double crime d'avoir fait les plus infâmes libelles diffamatoires sur ]M. de la Popeli-
DE MADAME DE GENLIS. î!
nière et plusieurs autres personnes, et d'en avoir jeté les sou|>çons, avec la plus grande vraisemblance, sur un ami de ]M. de la Popelinicre, qu'il voulait perdre. Afin de le mieux persuader, ce scélérat disait beaucoup de mal de lui-même dans ces libelles. On découvrit toutes ces horreurs et beaucoup d'autres , et un grand nombre de faux et d'escroqueries. Cet indigne abbé ( qui n'était point prêtre ) fut livré à la justice et condamné au carcan et aux galères. Le jour où il fut conduit à la Grève pour y subir ce supplice , un étranger, voyant dans les rues un grand attroupement , demanda ce que c'était ; quelqu'un répondit : C'est C ambassadeur de M. de la Popzlinière qui fait son entrée.
J'entendis pour la première fois à Passy jouer de la harpe. M. de la Popelinière avait une musique à lui et parfaitement bonne ; Gossec, excellent compositeur, qui vit encore, en était. IWais ce qui m'en charma le plus fut un ^ieux joueur de harpe, un Allemand nommé Gaiffre , qu'on appelait le roi David , et à qui l'on doit l'invention des pédales. Avant lui la harpe , n'ayant point de pédales , était un instrument si borné qu'on ne le connaissait qu'en Allemagne dans les rues et dans les tavernes. Gaiffre l'ennoblit par une invention qui en fit le plus beau des instruments. II n'en jouait que pour préluder fort médiocrement , quoiqu'il fût bon harmoniste ; mais il manquait de • doigts, et n'avait pas l'idée de ce qu'on peut faire sur cet instrument admirable. Il avait en tout quatre ou cinq écoliers , parmi lesquels se trouvaient AI. de Monville et madame Saint- Aubin, qui tous ne savaient faire que quelques arpégementspour s'accompagner en chantant; et c'étaient là les seules personnes qui jouassent en France de la harpe. Au reste , le bon Gaiffre posait mal à la harpe ses écoliers , qu'il faisait asseoir beau-
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coup trop bas , ce que font encore les maîtres de harpe ; mais il posait bien les mains , ce qui est un grand point. Je pris une passion si démesurée pour cet instrument que je conjurai ma mère avec la j)lus vive instance de me donner Gaiffre pour maître ; ce qu'elle flt. Je pi'is tout de suite des leçons ; mais, n'ayant que la harpe de Gaiffre , je ne pouvais pas étudier seule ; je ne jouais que deux fois la semaine avec mon maître. Gaiffre, qui était le meilleur homme du monde, charmé de mon zèle et de mes dispositions , s'attacha singulièrement à moi ; il me donnait d'énormes leçons et quelquefois de trois heures. Si j'avais eu à moi une harpe à Passv , rien n'eut manqué h mon bonheur. On joua la comédie, et des pièces faites par .M. de la Popelinière ; on m'y donna des rôles; je jouai un rôle d'in-: génue , et un autre de soubrette , dans deux pièces intitulées l'Indolente et les Joueurs; elles n'ont jamais été imprimées. Je dansai à ces représentations une danse , seule , qui eut le plus grand succès. Un maître de ballets de la Comédie italienne, nommé Deshaies, m'apprit cette danse, que l'on me fit danser non-seulement sur le théâtre, mais continuellement dans le salon. J'avais pour la danse les plus grandes dispositions ; mais je ne les ai point cultivées par la suite , n'y mettant aucun amour-propre. Je n'ai jamais aimé la danse qu'à la campagne ; je n!ai été aux bals à la cour et à la ville que pour avoir le bon air d'être invitée , et pour mettre un joli habit différent de ceux qu'on portait dans le monde. Il m'a toujours paru inconcevable d'attacher du prix à un talent dont on ne peut s'amuser seul, qu'il est impossible (lorsqu'on n'en fait pas son état) de porter a une certaine supériorité , et que la plus médiocre danseuse de l'Opéra possède toujours infiniment mieux que la femme de la société la plus exercée dans ce genre.
M. de la Popelinière était enchanté de mes petits talents; il disait souvent en me regardant et en poussant un profond soupir : « Quel dommage qu'elle n'ait que treize ansJ » (1759) Je compris fort bien à la fin ce mot, si souvent répété, et je fus
fâchée moi-même de n'avoir pas trois ou quatre ans de plus, car je l'admirais tant que j'aurais été charmée de l'épouser. C'est le seul vieillard qui m'ait inspiré cette idée.
Je me levais de grand matin à Passy , et , comme je n'avais plus mademoiselle de Mars pour gouvernante, j'allais me promener au jardin avec mademoiselle Victoire, qui la remplaçait; elle s'asseyait sur un banc et cousait, tandis que je me promenais sous ses yeux. Là je faisais des châteaux en Espagne , et souvent des dialogues , en parlant tout haut , habitude que j'ai conservée toute ma vie , et qui m'a procuré les plus agréables amusements et même les plus grandes consolations que j'aie goûtées. Dans ces premiers dialogues , je me supposais toujours avec mademoiselle de 3Iars venant me voir secrètement. Je lui contais tout ce qui m'arrivait , tout ce que je pensais ; je la faisais parfaitement parler dans son caractère ; elle me donnait de très-bons conseils pour le présent et pour l'avenir ; elle me contait aussi de son côté toutes sortes de choses que j'inventais avec une merveilleuse facilité. Je me passionnai pour ces entretiens imaginaires , au point que la réalité n'aurait guère eu plus de charmes pour moi. J'étais au désespoir quand mademoiselle Victoire me rappelait, et je promettais bien à mon amie de revenir le lendemain à la même heure.
Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours d'octobre. Je quittai M. de la Popelinière avec peine; j'avais pris pour lui un véritable attachement. Nous allâmes loger dans la rue Neuve-Saint-Paul. Nous avions là un fort joli voisinage,
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la famille de M. Le Fèvre, un créole très-riche, qui demeurait sur le quai des Célestins. Il avait quatre filles charmautes, dont la plus jeune était de mon âge ; elles étaient aimables, bonnes, jolies et remplies de talents. Nous faisions de la musique tous les jours ; je passais presque toutes mes journées chez elles , et j'y employais une partie du temps à jouer de la harpe , à chanter, à jouer de la guitare et du clavecin. Ainsi je cultivais parfaitement la musique.;On me donna un maître de chant italien, nommé Pellegrini , qui venait à six heures du matin ; je prenais cette leçon à la lumière. Philidor (1) me donna des leçons d'accompagnement. Au milieu de l'hiver j'eus la fantaisie d'apprendre à jouer de la musette ; au lieu de souffler avec la bouche, on donnait le vent au moyen d'un soufflet posé sous le bras. J'avais tant de dispositions pour les instruments qu'en moins de deux mois j'en jouai presque aussi bien que mon maître. Alors M. de Zimmerman, que nous voyions tous les jours, m'apprit à jouer du par-dessus de viole, et j'y réussis de même. Cependant j'aimais la harpe de préférence à tout; j'en jouais au moins cinq heures par jour. Gaiffre, après m'avoir donné quarante-deux leçons, ne voulut plus prendre de cachets ; mais il venait toujours par amitié , et il me faisait déchiffrer. J'avais réformé tout son doigté : il faisait les grandes roulades d'un doigt, en glissant ce doigt sur toutes les cordes, ce que certaines personnes font encore aujourd'hui, ce qui ne peut avoir ni tact, ni aplomb, et chose aussi ridicule que si l'on doigtait ainsi sur le clavecin. Gaiffre ne faisait point de cadences, et j'en fis avec beaucoup de facilité. Enfin, j'imaginai de
(I) Le nom véritable de Philidor est Danican; né à Dreux le 7 septembre I72G, il mourut le 31 août 1795, à Londres, où il s'était réfugié pendant !a Teneur. Quoique très-bon musicien, il est presciue aussi célèbre par son talent au jeu des échecs et son analyse de ce jeu que par ses opéras. Il acquit une célébrité fâcheuse en plaçant dans le Maréchal ferrant Vair de Cluck, Objet de mon amour, qui alors n'était pas connu en France. L'opéra français d'Orphée n'est qu'une imitation de VOrfée italien, dont Gluck avait fait la musique.
me servir du petit doigt de la maia droite daus les arpégements. J'exerçai ma main gauche séparémeut eu lui faisant faire tout ce qui faisait la droite. Comme il n'y avait de gravé , pour la harpe, que quelques niaiseries de Gaiffre , je me mis à jouer des pièces de clavecin, et bientôt les plus difficiles, les pièces de IMoudonville, de Rameau, et ensuite de Scarlati, d'Alberti, d'Handel , etc. J'étais encouragée par la vive admiration de Gaiffre ; je faisais d'inconcevables progrès ; on venait m' entendre comme une merveille. Tout le monde voulut apprendre à jouer de la harpe; Gaiffre en était le seul maître; il ne pouvait suffire à ses écolières. J'eus le plaisir extrême d'être la cause de la fortune de cet excellent homme, qui en était reconnaissant comme si je n'eusse joué de la harpe que dans ce dessein.
Je fus très-flattée qu'un savant , un géomètre d'une grande réputation eût une envie passionnée de m'entendre jouer de la harpe ; il est vrai qu'il avait fait je ne sais quel ouvrage sur l'harmonie : c'était d'Alembert ; il se fit présenter chez ma mère et parut charmé de ma harpe. 11 avait une figure ignoble ; il contait des historiettes burlesques , avec une voix de fausset aigre et criarde ; il me déplut beaucoup. Je voyais souvent aussi dans ce temps le célèbre Rameau , pour lequel j'avais une grande vénération. Mais j'ai jusqu'à présent oublié déparier d'un personnage très-singulier que j'ai vu presque tous les jours, pendant plus de six mois, avant le départ de mon père ; c'était le fameux charlatan, comte de Saint-Germain. Il avait l'air alors d'avoir tout au plus quarante-cinq ans, et par le témoignage de gens qui l'avaient vu trente ou trente-cinq ans auparavant , il paraît certain qu'il était infiniment plus âgé. Il était UD peu au-dessous de la taille moyenne, bien fait et mar-
chant fort lestement ; ses cheveux étaient noirs, son teint fort brun, sa [)hysiononiic très-spiriluelle, ses traits assez réguliers. Il parlait parfaitement le français sans aucun accent , et de même l'anglais, l'italien, l'espagnol et le portugais. Il était excellent musicien; il accompagnait de tête sur le clavecin tout ce qu'on chantait , et avec une rare perfection , dont j'ai vu Pliilidor étonné , ainsi que de sa manière de préluder. Il était bon physicien et très-grand chimiste ; mon père était fort en état d'en juger et admirait beaucoup ses connaissances en ce genre. Il peignaitàrhuilo,non pas delà première force, comme ou l'a dit, mais agréablement ; il avait trouvé un secret de couleurs véritablement merveilleux , ce qui rendait ses tableaux très-extraordinaires. Sa peinture était dans le genres des sujets historiques ; il ne manquait jamais d'orner ses figures de femmes d'ajustements de pierreries; alors il se servait de ses couleurs pour faire ces ornements, et les émeraudes, les saphirs, les rubis, etc., avaient réellement l'éclat, les reflets et le brillant des pierres qu'ils imitaient. Latour, Vanloo et d'autres peintres ont été voir ces tableaux , et admiraient extrêmement l'artifice surprenant de ces couleurs éblouissantes , qui ataient l'inconvénient d'éteindre les figures, dont elles détruisaient d'ailleurs la vérité par leur étonnante illusion. IMais pour le genre d'ornement on aurait pu tirer un grand parti de ces singulières couleurs, dont M. de Saint-Germain n'a jamais voulu donner le secret. INI. de Saint-Germain avait une conversation instructive et amusante ; il avait beaucoup voyagé, et il savait l'histoire moderne avec un détail étonnant , ce qui a fait dire qu'il parlait des plus anciens personnages comme ayant vécu avec eux ; mais je ne lui ai jamais rien entendu dire de semblable. Il montrait les meilleurs principes, il remplissait avec exactitude tous les devoirs extérieurs de la religion , il était fort charitable, et tout le monde s'accordait à dire qu'il avait les mœurs les plus pures. Enfin tout était grave et moral dans son maintien et d.ins ses discours Cependant il faut a\ ouer que
cet homme si extraordiuaire par ses talents et par l'étendue de ses connaissances, et par tout ce qui peut mériter la considération personnelle, le savoir, des manières nobles et sérieuses , une conduite exemplaire, la richesse et la bienfaisance ; que cet homme, dis-je, était un charlatan, ou du moins un homme exalté par quelques secrets particuliers , qui lui avaient certainement procuré une santé très-robuste et une vie plus longue que la vie ordinaire de l'homme. J'avoue queje suis persuadée, et mon père le croyait fermement, que M. de Saint-Germain, qui paraissait avoir alors tout au plus quarante-cinq ans, eu avait au moins quatre-vingt-dix. Si Thomme n'abusait pas de tout, il parviendrait communément à une vieillesse plus avancée encore, dont on voit quelquefois des exemples ; sans ses passions et son intempérance. Cage de Ihomme serait cent ans et la très-longue vie cent cinquante ou cent soixante. Alors à l'âge de quatre-vingt-dix on aurait la vigueur d'un homme de quarante ou de cinquante ans; ainsi ma supposition sur M. de Saint-Germain n'a rien de déraisonnable , Si l'on admet encore la su|)position qu'il eut trouvé , au moyen de la chimie , la composition d'un breuvage , particulièrement d'une liqueur appropriée à son tempérament ; on pourrait admettre aussi, sans croire à la pierre philosophale, qu'il avait, à l'époque dont je parle, un âge beaucoup plus avancé que celui que je lui donne. M. de Saint-Germain, pendant les quatre premiers mois de notre intimité , non-seulement ne dit pas une extravagance, mais ne dit pas une seule phrase extraordinaire ; il avait même quelque chose de si grave et de si respectable dans sa personne que ma mère n'osait pas l'interroger sur les singularités qu'on lui attribuait Enfin, un soir, après m'avoir accompagnée d'oreille plusieurs airs italiens , il me dit que dans quatre ou cinq ans j'aurais une belle voix, et il ajouta : « Et quand vous aurez dix-sept ou dix-huit ans , serez-vous bien aise d'être fixée à cet âge- là, du moins pour un très-grand nombre d'années? » Je répondis que j'en serais charmée. « Eh bien ! reprit-il très-
sérieusement, je vous le promets. » Et aussitôt il parla d'autre chose.
Ce peu de mots enhardit ma mère, qui, un instant après, lui demanda s'il était vrai que l'Allemagne fùtsa patrie. Il secoua Ja tête d'un air mystérieux , et , poussant un profond soupir : « Tout ce que je puis vous dire sur ma naissance, répondit-il, c'est qu'à sept ans j'errais au fond des forêts avec mon gouverneur... et que ma tête était mise à prix !... » Ces paroles me firent frissonner, car je ne mettais pas en doute la sincérité de cette grande confidence.... « La veille de ma fuite, continua M. de Saint-Germain, ma mère, que je ne devais plus revoir ! . . . attacha son portrait à mon bras !.. . — Ah! Dieu! » m'écriai-je. A cette exclamation M. de Saint-Germain me regarda, et parut s'Mtendrir en voyant que j'avais les yeux remplis de larmes. « Je vais vous le montrer, » reprit-il. A ces mots il retroussa sa manche, et il détacha un bracelet parfaitement peint en émail et représentant une très-belle femme. Je contemplai ce portrait avec la plus vive émotion. M. de Saint-Germain n'ajouta rien et changea de conversation. Lorsqu'il fut parti, j'eus un grand chagrin, celui d'entendre ma mère se moquer de sa proscription , et de la reine sa mère ; car cette tête mise à prix dès l'âge de sept ans , cette fuite dans les forêts avec îin gouverneur, donnaient à entendre qu'il était le fils d'un souverain détrôné... Je croyais et je voulais croire ce roman d'un si grand genre, en sorte que les plaisanteries de ma mère me scandalisèrent beaucoup. Depuis ce jour M. de Saint-Germain ne dit rien de remarquable dans ce genre; je ne l'entendis parler que de musique , des arts , et des choses curieuses qu'il avait vues dans ses voyages. Il me donnait sans cesse des bonbons excellents , en forme de fruits, qu'il m'assurait avoir faits luimême ; de tous ses talents ce n'était pas celui que j'estimais le moins. Il me donna aussi une boîte à bonbons très-singulière, dont il avait fait le dessus. La boîte, d'écaillé noire , était fort grande ; le dessus en était orné d'une agate de composition
beaucoup nioius grande que le couvercle ; on posait celle boîle devaut le feu, et au bout d'un instant, en la reprenant, on ne voyait plus l'agate, et l'on trouvait à sa place une jolie miniature représentant une bergère tenant une corbeille remplie de fleurs ; cette Ogure restait jusqu'à ce qu'on fît rechauffer la boîte, alors l'agatereparaissait et cachait la figure. Ce serait une jolie manière de cacher un portrait. J'ai depuis inventé une composition avec laquelle j'imite à s'y tromper toutes sortes de cailloux, et même des agates transparentes ; cette invention m'a fait deviner l'artifice de la boîte de ^I. de Saint-Germain.
Pour finir tout ce qui a rapport à cet homme singulier, je dois dire que, quinze ou seize ans après, en passant a Sienne , en Italie , j'appris qu'il habitait cette ville , et qu'on n'y croyait pas qu'il eût plus de cinquante ans. Seize ou dix-sept ans après, étant dans le Holstein, j'appris de M. le prince de Hesse , beau-frère du roi de Danemark et beau-père du prince royal f aujourd'hui sur le trône), que M. de Saint-Germain était mort chez ce prince , six mois avant mon arrivée dans ce pays. Le prince eut la bonté de répondre à toutes mes questions sur ce fameux personnage ; il me dit qu'il n'avait l'air ni vieux ni cassé à l'époque de sa mort , mais qu'il paraissait consumé par une insurmontable tristesse. Le prince lui avait doimé un logement dans son palais et faisait avec lui des expériences de chimie. M. de Saint-Germain était arrivé dans le Holstein , non avec l'apparence de la misère , mais sans suite et sans éclat. H avait encore plusieurs beaux diamants. Il mourut de la consomption. Il montra en mourant d'horribles terreurs , et même sa raison en fut altérée ; elle s'égara tout à fait deux mois avant sa mort ; tout en lui annonçait alors le trouble affreux d'une conscience agitée. Ce récit me fit de la peine ; j'avais conservé beaucoup d'intérêt pour ce personnage extraordinaire .
Mon père partit pour rAmériquc, et ma mère s'occupa sérieuremciit de reprendre et de suivre la plus triste des alTaires , un procès contre sa mère!... mais la mère la plus dénaturée !... Madame la marquise de La Haie , ma grand'mère , avait épousé en premières noces M. de Rlézières , qui possédait une terre en Bourgogne, auprès d'Avallon. ÏM. de Mézières avait beaucoup d'esprit et était un très-grand géomètre. C'est une anecdote parfaitement connue dans la province que M. de Mézières , voisin de la célèbre madame du Châtelet , cultiva ses dispositions pour la géométrie et lui donna tous les matériaux des ouvrages qu'elle a publiés depuis. Il est assez bizarre que ce soit mon grand-père qui ait ainsi contribué à établir la réputation de la plus grande admiratrice qu'ait eue ^I. de Voltaire ! . . .
Ma grand'mère devint veuve, jeune encore et très-belle. Elle avait eu deux enfants de ]M. de jMézières , un garçon et une lilie, qui était ma mère , l'un âgé de liuit ou neuf ans et l'autre de six. Elle mit la fille au couvent dans l'abbaye de Malnoue , près de Paris , et le garçon au collège , et elle se remaria avant que l'année de son veuvage fut tout à fait révolue. Elle épousa en secondes noces le marquis de La Haie , qu'on appeloit le beau La Haie, il avait été le page et ensuite l'amant de madame la duchesse de Berri, fille de M. le Régent; il était fort riche. Madame de La Haie prit en horreur les enfants de son premier mariage ; elle déclara à l'abbesse de ]Maluoue qu'elle destinait sa fille au cloître, et qu'elle voulait qu'on l'élevât dans cette idée. Aussitôt que M. de JMézières, son fils, eut treize ans , elle l'envoya comme mauvais sujet eu Amérique. Cet enfant était cependant l'homme le plus distingué, et même le plus étonnant, par sou esprit , par son génie , sou courage et ses vertus. Arrivé dans l'Amérique septentrionale, il se sauva et il alla se réfugier en Canada parmi les sauvages ; il n'avait pas quatorze ans. Il leur fit entendre qu'il était abandonné de ses parents et qu'il voulait vivre avec eux -, ils y consentirent à condition qu'il subirait l'o-
DE MADAME DE CENLIS. 3t
pération du tatouage, c'est-à-dire qu'il se laisserait peindre tout le corps à leur manière , avec des sucs d'herbes , opération très-douloureuse, qu'il supporta avec un courage qui charma les sauvages. 11 avait une mémoire prodigieuse , la santé la plus robuste ; bientôt il apprit leur langue , et il excella dans tous leurs exercices . Pour ne point oublier ce qu'il savait ( il avait fait pour son âge d'excellentes études et remporté tous les prix de ses classes) , il traçait tous les jours, sur desécorces d'arbres , des passages de poésie latine et française et des figures de géométrie. Il se fit de ses écorces un recueil prodidigieux qu'il conserva avec le plus grand soin. Il acquit parmi les sauvages la plus haute considération, et avant l'àge de vingt ans il devint leur chef par une proclamation unanime. Les sauvages déclarèrent la guerre aux Espagnols. Mon oncle apprit aux sauvages à la faire avec plus d'intelligence; il remporta, en les commandant, des avantages qui surprirent les Espagnols, qui trouvèrent que le jeune chef des sauvages avait des talents extraordinaires. Ils parlèrent de paix ; mon oncle fut envoyé pour la négocier, et il mit le comble à l'étouneuîeut des Espagnols en ne leur parlant qu'en latin. Ils questionnèrent ce singulier sauvage , et , touchés du récit qu'il leur fit , charmés de l'esprit et même du génie qu'il leur .montra, ils lui offrirent de l'attacher auservice des Espagnols ; il consentit, à condition qu'ils feraient la paix avec les sauvages. Quand cette paix fut faite, il se sauva et passa chez les Espagnols ; il s'y conduisit d'une manère si parfaite qu'il y fit un riche mariage , et au bout de dix ou douze ans il fut nommé gouverneur de la Louisiane. Il acquitde belles habitations , se forma une superbe bibliothèque et vécut là parfaitement heureux. Par la suite il fit un voyage en France. Sa cruelle mère n'existait plus. J'étais alors au Palais-Royal ; il venait dîner presque tous les jours chez moi. Il était grave et mélancolique , il avait un esprit iuOni: sa conversation était du plus grand intérêt. Outre les choses extraordinaires qu'il
avait vues, ilavaitprodigicuscmeut lu(l), et sa mémoire était admirable. On voyait, à travers ses bas de soie , les serpents peints par les sauvages , qu'il avait ineffaçabicnient gravés sur SCS jambes. 11 me montra sa poitrine,qui était couverte de grandes fleurs peintes aussi ; les couleurs eu étaient très-vives. J'éprouvais pour cet homme singulier et respectable une admiration et une tendresse extrêmes. 11 répondait à toutes mes questions avec laconisme , mais avec une excessive bouté. Je n'ai jamais vu personne dire plus de choses eu moins de paroles. Il avait conservé un tendre souvenir des sauvages, et même de leur genre de vie. Il me dit une chose qui me surprit : c'est qu'en général les voyageurs qui ont parlé avec détail des sauvages (à un peu d'emphase près) les ont assez bien jugés; quoiqu'ils n'eussent aucime connaissance de leur langue , il les ont fait parler à peu près comme ils parlent. « La raison en est simple, disait mon oncle. Si l'on jugeait les Européens , ajoutait-il , d'après leurs démonstrations et leur extérieur, on s'abuserait beaucoup ; mais on ne se trompe point en jugeant les sauvages : leurs mouvements , leurs physionomies , leurs actions peignent ce qu'ils sont et ce qu'ils pensent. » Mais , malgré cette réflexion de mon oncle , comme les idées métaphysiques ne se représentent point de cette manière , une grande quantité de discours que les voyageurs prêtent aux sauvages n'en sont pas moins ridicules. Mon oncle me donna un petit Mémoire qu'il fit à ma prière sur les sauvages; je l'insérai six ou sept ans après dans les Annales de la vertu, en en faisant honneur à son auteur. Ce morceau , quand cet ouvrage parut , fut très-remarque ; on regretta qu'il n'eut pas plus d'étendue. Je n'y avais pas changé un seul mot. Cette manière d'écrire est bien extraordinaire dans un homme expatrié depuis l'enfance , et qui avait passé quinze ans parmi les sauvages. Ma mère était
(I) Dans les langues latiae , française et espagnole.
{Note de Vauteur,)
toujours en tiers avec nous ; elle dirigeait la conversation et communément je ne pouvais qu'écouter. C'était une occasion unique de m'instruirc avec certitude d'une infinité de choses curieuses dont la connaissance eût été bien utile à mon étude favorite, celle du cœur humain; je n'ai profité que superficiellement de cette précieuse occasion. Cependant, comme je veux donner dans quelques mois un recueil de nouvelles , j'en veux faire une que j'intitulerai le Sauvage européen ; j'y mettrai tout ce qu'il m'a dit , et je tâcherai de suppléer au reste par l'imagination (1).
A cette époque, on conta dans le monde une anectote si universellement répandue et reçue que je ne puis la passer sous silence ; la voici. Après la mort du marquis de La Haie, tué à Minden , M. le duc de Bourgogne, fils aîné du Dauphin, âgé alors de douze ans et se mourant d'un mal inconnu , montra beaucoup de chagrin de cette mort. iM. de La Haie avait été son gentilhomme de la manche et celui qu'il aimait le plus (2). M. le duc de Bourgogne ajouta : Cest lui qui est cause de mon mal , mais je lui avais promis de n'en point parler. Ce jeune prince, questionné, raconta que, étant seul un jour avec M. de La Haie , ce dernier avait voulu le placer sur un grand cheval de carton , et .l'avait laissé tomber très-
(1) Je n'ai pas eu le temps de faire cette nouvelle, qui aurait pu élre très-originale.
(2) Celte place de gentilhomme de la manche auprès du lils aine de l'héritier présomptif n'était donnée qu'à des jeunes gens de la cour distingués par leur naissance et par leur bonne réputation. Elle fut supprimée après la mort de monseigneur le duc de Bourgogne; du moins on en changea le litre; les menins de monseigneur le Dauphin (depuis Louis XVI ) étaient la même chose.
(Aofc de railleur.)
lourdement ; et comiuc mou oucle uc vit aucun dauger ù une chute sans blessure, sans fracture, et dans laquelle la tête n'avait point porté, il avait supplié le priuce de n'eji point parler. C'était depuis ce temps que le prince souffrait et dépérissait,, sans que les médecias connussent la cause de son mal. Il avait un abcès dans le corps. Ce jeune prince mourut. Il amionçait un grand caractère, beaucoup d'esprit et de sensibilité. S'il eût vécu, le malheureux Louis XVI n'aurait point été roi ! ce qui seul eût donné naturellement une autre direction aux événements. Ainsi, un joujou d'enfant, un cheval de carton, changea le destin de la France et celui de l'Europe entière (1) !...
.T'avais quinze ans lorsque nous allâmes au mois d'avril à Clievilly, près de Paris, chez M. et madame de Joui (2). i\I. de Joui , père de madame d'Esparbès (qui vit encore et qui avait alors vingt-deux ans) , était dans la robe et d'une famille de finance. Fils d'une madame Thoiuard , célèbre par sa richesse et son avarice, INI. de Joui était fort prodigue ; il avait des dettes immenses ; mais sa maison était encore très-brillante, et l'on ne connaissait point le mauvais état de ses affaires. 11 avait de l'esprit, une mauvaise tête ; sa société était douce et agréable, mais nous n'en jouissions guère ; il était presque toujours à Paris. Madame de Joui était un ange et l'avait toujours été ; je n'ai jamais vu de piété plus sincère , d'indulgence plus parfaite , de cai'actère plus aimable et plus accompli. Elle avait quarante ans, et elle était encore belle ; ses manières étaient
(1) Il y aurait eu d'autres ministres, d'autres agents du gouvernement, etc.
(2) Cette famille n'est point la même que celle de M. de Jouy, de l'Acar demie française.
{Note de l'auleur.)
remplies de douceur et de noblesse;. le son de sa voix allait au cœur. Elle adorait son mari, dont elle connaissait les torts sans avoir jamais l'air de lui en soupçonner un seul. Chevilly était UQ lieu charmant et ne ressemblait à aucun autre. La maison n'était qu'une ferme ornée, mais commode et charmante à habiter. Elle était placée entre une grande cour et un bois délicieux, surtout au printemps, car il était exactement tapissé de violettes doubles et de muguet. Je n'oublierai jamais le plaisir extrême quej'ai goûté durant tout le printemps à cueillir <ies fleurs dans ce bois embaumé, pour en faire tous les matins des bouquets pour madame de Joui!... Il y avait dans ce corps de logis, appelé la Ferme, une laiterie célèbre .alors ; elle était neuve, éblouissante, tout eu coquillages nacrés et en marbre blanc, elles vases en porcelaine. On y trouvait à toute heure et en abondance de la crème excellente. Le jardin de Chevilly avait, je crois, quarante arpents; il était tout entier planté d'arbres fruitiers ; sa forme était carrée, et entourée de quatre terrasses élevées , chaque terrasse bordée de rosiers superbes, disposés en talus du côté du jardin, et contenue par un treillage vert au bas duquel ou voyait une guirlande de fraisiers entourant le jardin. De l'autre côté de la terrasse était un mura hauteur d'appui, au-dessus duquel on découvrait la campagne ; par delà ce mur était un profond fossé faisant tout le tour du jardin et défendu par des pointes de fer. Au bout de chaque terrasse se trouvait ua petit pavillon bâti en pierres de taille, renfermant un joli salon, au-dessus duquel était une terrasse à l'italienne ; on y montait par un petit escalier. Au milieu de ce magnifique verger s'élevait un grand pavillon bâti aussi en pierres de taille, et d'une élégante architecture. L'intérieur était composé d'un très-beau salon au rez-de-chaussée, élevé de cinq marches; on y entrait par une grande porte de glace; le plancher était en marbre blanc, les murs peints à fresques en paysages; il était superbement meublé; toutes les chaises étaient recouvertes d'étoffe d'argent. Au-dessus de ce
vaste salon se trouvait un petit appartement de trois jolies pièces ; c'était là notre logement. Des arbustes et des fleurs formaient autour de ce pavillon une double couronne, rompue seulement vis-à-vis la porte de glace , pour laisser le passage libre. Ainsi nous étions là au milieu des (leurs et des fruits de toute espèce. Très-souvent on venait prendre des glaces ou faire des collations dans le salon, et alors j'étais chargée d'en faire les honneurs. J'y ai reçu plusieurs fois la vieille maréchale de Villars, âgée alors de quatre-vingt-trois ans, veuve du grand Villars, qu'elle avait épousé à quinze ans ; c'était la vieille la plus belle et la plus majestueuse que j'aie jamais vue. J'ai oublié de dire que dans un des cotés de la cour on voyait d'immenses volières remplies de toutes les espèces de poules les plus rares , la plus utile des collections , puisqu'elle produisait d'cxcelleiits œufs. Derrière l'un des côtés du jardin se trouvaient en outre de vastes basses-cours. J'ai vu depuis, eu France , en Angleterre , en Allemagne , en Italie , etc., de superbes habitations , je n'en ai jamais vu de si riante et de si agréable à mon gré. M. de Joui, créateur de ce jardin, y avait dépensé des trésors ; mais du moins il y avait dans cette dépense une simplicité de bon goût ; ce n'était pas là un luxe financier. Il semble qu'on devrait être à l'abri du malheur de se ruiner lorsqu'on dédaigne tous les colifichets d'un faste vulgaire, et que l'on n'aime à s'entourer que des véritables richesses offertes parla nature, des fleurs, des fruits, des animaux domestiques ; mais il est vrai que beaucoup d'autres goûts, beaucoup moins innocents, ont infiniment plus contribué au bouleversement de la fortune de j\I. de Joui que la ferme et le jardin de Chevilly.
H m'aniva à Chevilly une aventure qui fît beaucoup d'honneur à mon courage ; la voici
Un soir qu'il était venu beaucoup de monde de Paris, on eut envie de m'entendre jouer de la harpe ; j'envoyai à notre pavillon chercher ma harpe; on me l'apporta, mais sans
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clef; et, au lieu de donner une seconde commission, j'allumai ma petite lanterne de papier et je courus à notre pavillon. Il était nuit, et je savais que le laquais de ma mère et sa femme de chambre n'y étaient pas ; ils sortaient le matin quand leur ouvrage était fait, pour n'y retourner qu'à l'heure de notre coucher, à l'exception de deux ou trois heures dans la journée que la femme de chambre y passait avec moi durant mes études. Nous étions tout le reste du temps à la ferme, séparée du pavillon par une immense cour et une grande partie du jardin. Tallai donc en courant à notre pavillon. En approchant je remarquai sur le sable une traînée de taches qui me parut noire comme de l'encre ; je n'y fis pas grande attention, et, tout essoufflée, j'arrivai à la porte de glace après avoir monté le petit perron. Je vis avec quelque surprise que la porte était entr'ouverte et que deux carreaux de glace étaient cassés. J'entre dans le salon, et j'y aperçois un extrême désordre; toutes les chaises étaient renversées , et je retrouve sur le plancher de marbre blanc ces mêmes taches que j'avais vues sur le sable et sur le perron, et qui ne m'avaient paru que de l'eau, qui dans l'obscurité semble être noire. Je me penche vers le plancher en approchant la lumière de ma petite lanterne, et je découvre avec horreur que ces taches sont de sang , ce qui me fit aisément deviner que toutes les traces que j'avais vues en étaient aussi. Saisie de frayeur, j'imaginai qu'on avait commis un meurtre dans ce pavillon et que les assassins avaient pris la fuite. Mon premier mouvement fut de me sauver , mais je pensai sur-le-champ qu'il serait beau de rapporter ma clef, et à l'instant je m'y décidai. Je traverse le salon comme un trait, sans regarder autour de moi ; je monte l'escalier ; j'entre dans la chambre de ma mère, frémissant d'y trouver un cadavre; je passe dans mon cabinet ; je saisis ma clef, croyant tenir un trésor de gloire. Aussitôt, avec plus de joie de mon exploit que de terreur de l'aventure, je retourne rapidement sur mes pas ; je me retrouve hors du pavillon avec ravissement ; je fran-
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chis à toute course le jardin et la cour ; enfin je touche la ferme, je monte Pescalicr, et j'entre en triomphe dans le salon en élevant le bras, montrant ma conquête et m'écriant : « Voilà bien ma clof de harpe !... » A ces mots je tombe dans un fauteuil. J'étais pâle comme la mort, je respirais à peine... On m'entoure, on me questionne, et je conte ma superbe aventure. Elle produisit un grand effet ; on éleva aux nues mon courage héroïque, les hommes surtout, car les femmes critiquaient un peu la témérité de mou action ; elles n'avaient pas tort : cette espèce de vanité eût été une vertu dans un homme, ce n'était qu'une folie dans une femme , et sans le reste d'enfantillage qu'on a toujours à quinze ans, et que j'avais plus qu'une autre, cette folie bizarre eût manqué de grâce. Cependant tous les hommes , s'armant très-sérieusement , font allumer des flambeaux et se rendent au pavillon ; ils trouvèrent que je n'avais rien exagéré; ils virent les traces de sang, les carreaux de glace brisés, le salon souillé de sang dans toute son étendue et avec une effroyable abondance. Toutes leurs recherches, d'ailleurs, ne leur apprirent rien de plus. En sortant du pavillon , on vit qu'il y avait sur le sable deux traces de sang qui s'éloignaient l'une de l'autre; on suivit celle qui ne conduisait pas au pavillon ; elle mena dans une basse-cour dont, malgré les défenses du maître de la maison, la porte était ouverte, et, en suivant toujours la trace, on parvint à l'étable d'une truie qui nouvellement avait mis bas ! Cette truie , échappée dans cet état, avait parcouruie jardin eu y laissant çà et là des traces de sang dont plusieurs étaient l'ompues par ses allées et venues; cet animal, ayant trouvé la porte du salon mal fermée, l'avait poussée en cassant les vitres ; elle s'était fait à la gorge plusieurs coupures ; elle était entrée dans le salon, avait bouleversé les meubles et inondé de sang le plancher ; ensuite elle avait regagné son étable. Tel fut le dénoûment de cette fameuse aventure, qui fit un grand bruit dans la société de madame de Joui,
Je passai tout cet été de la manière la pliis agréable à mon gré. Monsieur et madame de Joui avaient des enfants : un garçon élevé chez eux, qu'on appelait M. Thoinard, qui n'avait alors que quatorze ans; il était beau, sérieux, studieux, et passait presque toutes les journées enfermé avec son gouverneur : il a été depuis tué en Corse ; l'autre enfant était madame la comtesse d'Esparbès , âgée alors de vingt-deux ans , et qui vit encore au moment oij j'écris ces Mémoires ; elle était fort petite; elle avait la me très-basse, des yeux bleus éteints, un nez un peu cassé; elle était rousse, et cependant fort jolie, quoique sa physionomie fût peu agréable ; mais elle avait un teint éblouissant , une bouche et des dents parfaites , et des mains charmantes. A propos de ces jolies mains, je me souviens de lui avoir entendu dire qu'à souper, dans les petits appartements, elle était chargée de peler avec ses doigts des cerises pour le roi (Louis XV), qui ne les mangeait qu'ainsi , en les trempant dans du sucre. Madame de Joui dit un jour à ma mère , en ma jirésence, que l'éclatante blancheur des mains de madame d'Esparbès lui coûtait cher, parce que , sans en avoir le moindre besoin , elle se faisait saigner souvent pour l'entretenir ; cependant sa blancheur n'était nullement blafarde. Elle venait de temps en temps passer deux ou trois jours à Cheviliy ; elle avait de la gaieté , de la grâce ; elle était aimable. INIadarae d'Amblimon et madame d'Esparbès étaient alors , à la cour, les favorites de madame de Pompadour, qui leur donnait dans son intérieur intime d'étranges petits noms d'amitié; elle les appelait mon torchon et ma^ salope. Ce n'était pas là le ton des maîtresses de Louis XIV.
En quittant Cheviliy, ma mère loua une petite maison dans la rue d'Aguesseau : elle recevait quelques gens de lettres, entre
autres Sainte-Foix, auteur des Essais sur Paris, de la jolie comédie de f Oracle et de celle des Grâces, et de quelques autres petites pièces de théâtre. Sa tournure et ses manières contrastaient étrangement avec la grâce de ces agréables productions; il avait un ton brusque et grossier, un visage affreux et la physionomie la plus rude et la plus sinistre. Une comédienne très-spirituelle , mademoiselle Bryant , disait de lui et de ]\I. Bertin le poète , qui avait un visage long et paie , les joues pendantes , les yeux éteints et le regard sombre , que le premier (Sainte-Foix) ressemblait au crime et le secondau remords. Il ny avait rien de plus frappant que ce mot, pour ceux qui avaient vu ces deux figures. Au reste Sainte-Foix , quoique un peu ferrailleur, était au fond un bon homme et d'une parfaite probité. Quelques artistes venaient aussi chez ma mère : Latour le peintre , qui parlait bien de son art ; Honavre , le plus célèbre claveciniste de ce temps , qui me donna quelques leçons de clavecin. Il faisait seul alors une difficulté qui me charma : c'était une cadence avec une basse faite de la même main ; je la transportai sur-le-champ sur la harpe , en lui conservant le nom de cadence de Honarre; elle étonna d'autant plus que personne n'en pouvait bien faire de simples sur cet instrument. Ma mère avait renouvelé connaissance avec une amie de couvent, madame la comtesse de Civrac, très-belle encore, quoiqu'elle ne fut plus jeune , et qui me comblait de bontés. Nous allions souvent souper chez elle ; j'y jouais sans cesse de la harpe ; elle était passionnée pour mon talent , et je n'oserais rapporter toutes les choses véritablement folles que je lui inspirais quand elle mevoyaità maharpe. J'entendis là Albanèze(l), compositeur et chanteur très-agréable. Madame de Civrac nous fit faire connaissance avec madame la duchesse d'Uzès, sa sœur, et avec madame la comtesse de BeuvTon. Je soupais dans ces
(I) Albanf'ZP, Ilalien, soprano célèbre, né en I73i, mort en France, vers l'année I800. Il a composé plusieurs airs et des duos qui pendant longtemps eurent une grande vogue.
maisons trois ou quatre fois la semaine , et j'y jouais sans cesse de la harpe. Malgré toutes les louanges dont on m'accablait , et malgré ma grande jeunesse et mon inexpérience , un instinct de bon goût, né avec moi, me faisait sentir que ma mère prodiguait beaucoup trop ma harpe et mon chant. J'étais mal à mon aise dans ces brillantes sociétés , quoique j'y fusse caressée à l'excès. Je pensais deux choses : la première , qu'il ne faut se produire dans le grand monde que lorsqu'on peut y être à peu près comme les autres , pour la manière d'être mise , etc. ; la seconde , que sans mes talents on n'aurait eu aucune envie de ni'attirer. Ces idées me blessaient , me donnaient le goût de la solitude , et une excessive timidité , que j'ai conservée bien longtemps .
Mon père, en revenant de Saint-Domingue , fut pris par les Anglais avec tout ce qu'il rapportait; on le conduisit à Lanceston, ville maritime d'Angleterre; il trouva là beaucoup de prisonniers français , et, entre autres , un jeune homme dont la jolie figure , l'esprit et les grâces lui inspirèrent le plus vif intérêt. C'était le comte de Genlis, qui, en révenant de Pondichéry , où il avait commandé un régiment pendant cinq ans , avait été conduit en Chine, à Canton, où il passa cinq mois , et ensuite à Lanceston.
Le comte de Genlis servait dans la marine depuis l'âge de quatorze ans ; il s'était couvert de gloire au fameux combat de M. d'Aché ; il était alors lieutenant de vaisseau ; il avait à peine vingt ans. De vingt-deux officiers il ne resta que lui ; tous les autres furent tués. M. de Genlis fut couvert de blessures; il en a gardé une ouverte pendant huit ans et demi. Ce combat lui valut le grade de capitaine de vaisseau et la croix de Saint-Louis. M. d'Aché détacha la sienne pour la lui donner sur le vaisseau
le jour (lu combat , on lui disant qu'il était certain que la cour ne le désavouerait pas. Le comte de Genlis se conduisit à Pondichéry avec une valeur aussi brillante. Aussitôt après son retour en France, M. de Puisieux lui fit quitter la marine, et le fit entrer au service de terre avec le grade de colonel aux grenadiers de France.
Durant son s{\jourà Lanceston, il se lia intimement, comme je l'ai déjà dit, avec mon père , qui portait habituellement une boîte sur laquelle était mon portrait , me représentant jouant de la harpe; celte peinture frappa le comte de Genlis; il fit beaucoup de questions sur moi , et il crut tout ce que lui dit un père, qui ne me voyait nul défaut Les Anglais avaient laissé à mon père mon portrait , mes lettres et celles de ma mère , qui ne parlait que de mes succès et de mes talents. Le comte lut ces lettres , qui lui firent une profonde impression. 11 avait un oncle ministre alors des affaires étrangères (le marquis de Puisieux) ; il obtint promptemcut sa liberté, et il promit à mon père de s'occuper de lui faire rendre la sienne. En effet , aussitôt qu'il fut à Paris , il vint chez ma mère lui apporter des lettres de mon père , et eu même temps il sollicita avec ardeur son échange , et trois semaines après mon père arriva à Paris.
Peu de temps après l'arrivée de mon père , j'éprouvai la plus vive impression de douleur que j'eusse encore ressentie. Des embarras d'argent déterminèrent mon père à faire une lettre de change. A la surveille de l'échéance , n'ayant pas la somme entière , ma mère , au désespoir, eut le courage de s'adresser à sa sœur, madame de JMontesson , de lui exposer sa situation et de lui demander six cents francs. Elle reçut par écrit le refus le plus sec et le plus absolu !.. J'ai lu ce billet d'une sœur!... Mon âme oppressée pardonna dans la suite cet indigne procédé!... mais que de choses depuis ont du me le rappeler !... Mon père fut arrêté et conduit au Fort-l'Évéque... Il me serait impossible de donner une idée de l'excès de ma désolation .. Ma mère alla le lendemain matin à la prison ; elle ne voulait pas
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m'y mener ; je la conjurai avec tant d'instance de ne pas m'abandonncr, en me laissant seule avec ma douleur, qu'elle me permit de la suivre. Quel fut mou saisissement en apercevant ce triste séjour !... et comment peindre ce que j'éprouvai en entrant dans la chambre où mon père était renfermé ! Je courus me jeter à ses genoux ; j'avais besoin de me prosterner devant iui pour le dédommager, par mon respect et par ma tendresse, de l'humiliatiou de sa situation ; je baisais ses pieds, que j'arrosais de mes pleurs; il me releva en me disant que je lui faisais mal et que j'affaiblissais son courage. Nous retournâmes à la prison passer les journées presque entières pendant tout le temps que mon père y resta, c'est-à-dire pendant quatorze jours. Enfla la lettre de change fut payée , et mon père recouvra sa liberté. iNIais le chagrin l'avait frappé d'un trait mortel !... Il était faible, languissant , sédentaire , ne voulant pas sortir ; son seul plaisir était de m'cntendre jouer de la harpe et de causer avec moi. Je le questionnais sur Saiut-Domiugue , sur l'esclavage des nègres, sur les belles productions du pays, sur la navigation et sur son séjour en Angleterre. Sa conversation était aussi spirituelle qu'instructive ; je n'ai connu personne qui ait autant lu et avec une plus belle mémoire. Chaque jour il s'affaiblissait, quoiqu'il fût encore dans la force de l'âge ! Eulin , une maladie se déclara , et ce fut une fièvre maligne : il y succomba ! Je le perdis après l'avoir soigné , veillé , pendant un grand nombre de nuits , seule consolation d'un tel malheur ; car c'en est une d'avoir rempli ces devoirs sacrés!...
Dans ce moment affreux , une amie prêta à ma mère un appartement dans l'intérieur du couvent des filles du Précieux Sang, rue Cassette.
Je pris au Précieux Sang une grande vénération pour les religieuses des ordres austères (celles-ci suivaient la règle et pratiquaient toutes les austérités des Carmélites) , ainsi que pour la perfection de leur piété, de leur sainteté, qui surpasse tout ce que j'en pourrais dire, et elles se trouvaient heu-
reuses, parce qu'elles étaieat tout à Dieu. Là point de petites cabales , point d'envie , point de commérages ; là ces filles angéliques n'étaient constamment occupées qu'à prier Dieu , qu'à soigner les malades de la maison , et qu'à travailler pour les pauvres. Elles faisaient pour eux des couvertures, des vêtements , des layettes d'enfant , et les dimanches , de la charpie pour les hôpitaux et pour les prisons. Plusieurs religieuses me prirent en amitié , entre autres la mère Sérnphiue et la mère Véronique. Je les regardais avec une vénération particulière en pensant qu'étant depuis leur première enfance dans ce couvent leurs bouches si pures n'avaient proféré que les louanges de l'Éternel, ou des paroles de paix et de charité , que leurs oreilles n'avaient jamais rien entendu de scandaleux, et que leurs mains sages et ingénieuses , comme celles de la femme forte , n'avaient travaillé que pour les infirmes et les indigents.
La mère Véronique, attaquée de la poitrine, était condamnée par le médecin à n'avoir pas trois mois à vivre. Ma mère avait deux grands flacons de sirop de calebasse, que mon père avait rapportés de Saint-Domingue ; j'en obtins un pour la mère Véronique, et, à la grande surprise du médecin et de toutes les religieuses, je la guéris radicalement en moins de deux mois (1).
Nous allâmes nous établir dans le couvent de Saint-Joseph. Ma mère loua un appartement dans l'intérieur du couvent. Madame du Deffant en avait un à l'extérieur, mais je n'eus dans
(I) Il faut que ce sirop soit fait sur les lieux avec la plus grande aUen ■ lion ; si les calebasses sont trop mûres ou qu'elles ne le soient pas assez, le sirop ne vaut rien ; si elles sont parfaitement mures, ce sirop est admirable. Mon père Tavail fait faire sous ses yeux à Saint-Domingue.
{JSote de l'auteur.)
ce temps aucun rapport avec elle. Deux ou trois mois après , mon cousin, le marquis de Sercey, partit pour Saint-Domingue , et bientôt après mon sort fut fixé sans retour ; j'épousai M. de Genlis, mais secrètement. M. de Genlis, âgé de vingt-sept ans , n'ayant ni père ni mère, pouvait disposer de lui-même ; mais il avait une trop bonne raison de redouter une opposition à son mariage. M. le marquis de Puisieux, chef de sa famille , dès les première jours de son arrivée en France , lui avait parlé d'un mariage avec unejeune personne orpheline, possédant actuellement quarante mille livres de rentes; elle s'appelait mademoiselle de La Motte ; M. de Genlis y consentit. M. de Puisieux s'occupa vivement de cette affaire ; cinq semaines après , il dit à M. de Genlis qu'il espérait réussir; M. de Genlis ne s'en souciait déjà plus , mais il n'osa l'avouer. Au bout de quelque temps M. de Puisieux lui dit que la chose était sûre et qu'il avait donné sa parole; M. de Genlis n'eut pas le courage de lui déclarer ses sentiments , et ce fut dans ce moment que je me mariai. Ainsi j\l. de Puisieux devait être excessivement mécontent que celui qu'il regardait comme son fils , et qui n'était pas riche, épousât une jeune personne qui n'avait rien, et surtout qu'il lui eût laissé faire une inOuité de démarches superflues et donné sa parole en vain!... Aussi sa colère a-t-elle été violente et longue.
Huit jours avant mon mariage nous quittâmes Saint-Joseph , et nous allâmes demeurer chez madame la comtesse de Sercey, ma tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan. Je me mariai là à sa paroisse, à minuit. Le lendemain on déclara mon mariage, qui lit beaucoup de bruit, car la colère de M. de Puisieux, qui se plaignait avec amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de Picardie, n'avait que douze niillo livres de rentes, et, pour toute espérance, sa part dans la succession de madame la marquise de Droménil , sa grand'mère, qui avait environ quarante mille livres de rentes. Elle habitait Reims , et elle avait
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quatre-viugtsans. M. de Gcnlis avait servi dans la marine avec le plus grand éclat de valeur et d'intelligence , ainsi que je l'ai déjà dit, et participé à un fameux combat sur mer, commandé par M. d'Aché; de vingt-deux officiers il ne resta que M. de Genlis, mais couvert de blessures, dont une à la cuisse , qu'il garda ouverte pendant cinq ans ; il la fit fermer en se mariant, sans prendre aucune précaution d'ailleurs, ce qui causa, par la suite, un affreux dérangement dans sa santé. Pour ce combat, dont je viens de parler, IM. de Genlis eut la croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois mois, grâce extraordinaire dont je n'ai vu qu'un seul exemple après celui-ci. M. de Bullion , pour une belleaction à la guerre, l'eut aussi, mais un peu moins jeune ; il avait vingt-quatre ans.
Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage. .M. de Genlis alla se présenter chez M. de Puisieux et chez madame la duchesse maréchale d'Étrée, fille de ]M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu ; il leur écrivit et ne reçut point de réponse. Il me fit écrire à sa grand'mère , qui garda aussi un profond silence. De tous ses parents, le comte et la comtesse de Balincour furent les seuls qui , dans cette occasion , lui donnèrent des marques d'amitié. Ils vinrent me voir et me comblèrent de caresses ; ils me firent les prédictions les plus flatteuses. Cette visite me fit un plaisir inexprimable, et la reconnaissance qu'elle m'inspira commença la liaison si intime que j'ai eue depuis avec ces deux personnes que j'ai si tendrement aimées.
Une visite qui me toucha beaucoup moins fut celle de madame de Montesson, ma tante, qui vint voir ma mère ; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle fut très-aimable pour M. de Genlis , qui me mena le lendemain chez elle et chez madame de Baliucour ; nous partîmes pour Genlis quatre ou cinq jours après. ^lon beau-frère, qui nous y attendait , nous reçut avec beaucoup de grâce et d'amitié.
Le marquis de Genlis, âgé alors de trente et un ans (de quatre
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ans de plus que son frère), avait une belle taille ainsi que son frère ; mais il se tenait mieux, et je u'ai jamais vu de tournure plus noble, plus leste et plus élégante. Il avait déjà perdu presque tous ses cheveux; on disait qu'il avait eu des dents aussi parfaites que celles de son frère , mais elles étaient déjà toutes gâtées ; d'ailleurs tous ses traits étaient beaux , et l'ensemble de sa figure très-agréable. Jamais hoiinne n'a moins profité des avantages les plus brillants de la nature et de la fortune. Avec une figure remarquable , de l'esprit, de la grâce, il se trouva, à quinze ans , possesseur de la terre de Genlis , l'ime des plus belles du royaume et libre de toute hypothèque, avec la certitude d'avoir un jour celle de Sillery , qui lui était substituée. M. de Puisieux, son tuteur, et très-aimé du roi, le fit faire colonel à l'âge de quinze ans et lui dit : « Soyez sage, vous ferez le plus grand mariage ; étant colonel à votre âge, vous avez devant vous la plus belle carrière militaire, et, à cause de vous , qui me tenez lieu de fils , j'obtiendrai du roi , à l'époque de votre mariage, l'érection de Sillery en duché. » Tout cela était sûr, en supposant même la médiocrité de talents, pourvu qu'on fût exempt de folies éclatantes; mais, à dix-sept ans, il montra déjà la passion du jeu et une extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des extravagances ; on le gronda, on paya, on pardomia. Il ne se corrigea nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit au jeu, dans une nuit, cinq cent mille francs contre le baron de Vioménil ; il devait d'ailleurs environ cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut extrême et l'emporta trop loin; il obtint une lettre de cachet , et fit enfermer au château de Saumur son pupille ; il l'y laissa cinq ans , et, comme le disait mon beau-frère , une année pour chaque cent mille francs. Sa carrière militaire fut perdue par cette rigueur ; ayant été obligé de quitter le service, il n'y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on avait déjà payé la moitié de ses dettes ; ^I. de Puisier.x alors le fit interdire et exilera Genlis. Cette terre valait à peu près soixante-quinze mille francs de revenu. On fit à tnon beau-
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frère une pension de quinze mille francs ; le surplus des revenus fut employé à payer le reste des dettes. Son exil dura deux ans ; ensuite il eut la liberté d'aller à Paris, où il passait seulement trois mois d'hiver ; mais ]M. de Puisicux déclara qu'il ne lèverait l'interdiction que lorsqu'il ferait un bon mariage. Telle était encore la situation du marquis de Geulis quand j'arrivai dans son château. Malgré ses disgrâces et ses malheurs il était d'une extrême gaieté. Rien n'annonçait en lui le goût de la licence ; il avait le ton le plus décent et le plus parfait ; ses plaisanteries étaient toujours fines, mesurées et délicates. On a beaucoup loué la politesse et la grâce de ses manières ; elles étaient en effet très-distinguées. On a cité de lui une infinité de bons mots ; il a passé pour avoir un esprit supérieur : c'est ce qu'il n'avait pas ; il n'avait que des saillies et un grand usage du monde ; d'ailleurs, incapable de la moindre réflexion , et d'une frivolité dont j'ai vu peu d'exemples , il était au-dessous de la médiocrité aussitôt qu'il fallait agir ou parler sérieusement.
Il prétendait avoir beaucoup lu et se plaignait extrêmement de sa mémoire, ce qui signifie toujours qu'on est très-iguv- Tant et qu'on en rougit. Il mêlait à tout une nuance d'ironie et un très-léger persiflage qu'il mit à la mode, mais que personne n'a su employer avec autant de grâce. Cette manière n'avait en lui rien d'offensant ; c'était son genre de gaieté ; la méchanceté ne s'y joignait jamais. Ce ton légèrement moqueur le rendait piquant quand on ne le voyait qu'en passant , et , tout au contraire , finissait par le rendre insipide quand on vivait habituellement avec lui , car il était impossible de l'en sortir.
M. de Genlis fit une course à Paris, et en ramena M. de Sauvigny (dont j'ai déjà parlé), auteur de Blanche Bazii , et de quelques ouvrages dramatiques, et Provaire, le fameux hautbois. Je jouais de la harpe d'une manière étonnante et unique alors, mais je décliiffrais fort mal. Provaire était admira-
teur passionné de mon talent, et il fut très-surpris de me trouver si peu musicienne, d'autant mieux que je jouais fort bien de ciuq ou six autres instruments. Il me conjura de déchiffrer tous les jours une heure ; je n'y manquai pas, et en moins de six mois je déchiffrai tout à livre ouvert, même les pièces de clavecin les plus difficiles, et j'ai poussé ce talent aussi loin qu'il peut aller (l).
(1) Je dirai ici, pour ceux qui joueut des instruments, ce que je pense à cet égard et ce qui m'est particulier. Voici, lorsqu'on veut jouer supérieurement d'un instrument , comment il faut s'y prendre pour apprendre à déchiffrer. Je suppose, par exemple, qu'on veuille jouer de la harpe au plus haut degré de perfection. D'abord il faut, comme je l'ai dit la première dans Adèle et Théodore ^et vingt ans avant .M. Adam), ne faire jouer pendant six mois que des passages bien combinés, et des deux mains ; en même temps faire connaître le clavier du piano et lire et étudier la musique sur cet instrument, où tout, se démontrant clairement à l'œil, se grave ineffaçablement dans la tête. Au bout de six mois, à trois quarts d'heure d'éludé par jour, on commencera à déchiffrer des pièces aisées sur le piano, et tous les jours quelque chose de nouveau, trois quarts d'heure ou seulement une demi-heure, et on apprendra sur la harpe une pièce; on la répétera jusqu'à ce qu'on la sache parfaitement. On en apprendra ainsi une douzaine progressivement plus difficiles, répétant toujours les anciennes, et l'on se tiendra à ce répertoire jusqu'à ce qu'il soit parfait, et en continuant toujours les passages séparés des deux mains. Cela durera dix-huit mois ; alors on commencera à déchiffrer sur la harpe tous les jours une heure, en gardant et entretenant son répertoire et laissant là le piano, c'est-à-dire n'en jouant plus qu'un quart d'heure par jour pour s'accompagner par la suite ou pour jouer de petits airs. Après avoir déchiffré ainsi pendant six mois, on déchiffrera supérieurement et sans avoir rien perdu du Uni de son jeu, parce qu'on n'aura jamais été arrêté par un passage diflicile, et qu'on aura d'avance connu parfaitement ce que c'est que de mettre ensemble. Par la manière ordinaire , déchiffrer fait perdre du temps pour la perfection du jeu, accoutume à barbouiller el arrête dans tous les passages difficiles, parce que les doigts, n'étant pas assez exercés, s'y refusent. Ainsi, par ks moyens que j'indique, en deux ans el demi on jouera de la harpe dans le dernier degré de perfection, on déchiffrera supérieurement, et Ion aura sur le piano un joli talent de société, que l'on pourra perfectionner en peu de temps si l'on veut, d'autant mieux qu'il est certain que la harpe sert beaucoup pour le piano.
Les conversations et les conseils de M. de Sauvigny me furent très-utiles dans un autre genre. Il avait en littérature ua
J'avais à Berlin, il y a \ii)gt-cinq ans, une amie charnianle, âgée de vingthuit ans et aveuj;Ie depuis quatorze; elle élail néanmoins très-bonne musicienne; elle chantait d'une manière ravissante, et elle jouait très-agréahlcment du piano. Elle me conjura de lui apprendre à s'accompagner de la harpe, et je m'occupai à chercher les moyens de lui abréger l'ennui des premières études , si pénibles surtout dans son état. J'inventai et je lis taire pour elle un petit instrument muet, un peu plus long que le doigt et seulement assez large pour contenir trois cordes à boyau de moyenne grosseur, bien tendues et placées à la distance observée sur la harpe. Une petite bande d'écarlate posée sur ces cordes en oie absolument toute espèce de son. Une des grandes diflicullés de la harpe est de bien faire les cadences , c'est-à-dire non du bras, comme font certains professeurs, mais uniquement des doigts et en tenant le bras immobile; car ce n'est qu'ainsi qu'on peut les faire liées et brillantes.
J'invitai mon amie à commencer par faire des cadences de tous les doigts et des deux mains sur le petit instrument, ce qu'elle lit avec une ardeur incroyable. Elle portait toujours avec elle cet extrait de harpe, qui dans son sac tenait moins de place qu'un éventail; elle en jouait durant les visites et souvent sans (ju'on s'en aperçut, en le cachant sous son schall. Au bout de quinze jours, ses doigts étaient parfaitement délies et disposés comme je le désirais. Alors je lui lis faire une autre harpe toujours en miniature et muette, mais plus grande et portant seize cordes , sur laquelle je lui lis faire des gammes, des arpégements et des mouvements des cinq doigts de chaque main , les plus difficiles dont j'ai fait le calcul. Cet exercice, presque toujours fait en voiture ou durant les visites, fut inlinimenf plus profitable en deux mois que n'auraient pu l'être en six les études ordinaires de petites pièces de commençants, jouées cinq heures par jour, et qui n'auraient familiarisé avec aucun mouvement difficile, en supposant même qu'on eût adopté la méthode (jue j'ai proposée jadis , assurément préférable a l'ancienne, et qui consiste à ne faire d'abord sur la harpe que des passages des deux mains; car s'entendre dans ce cas esld"un ennui presque insurmontable ; peu de personnes ont assez de patience pour pouvoir répéter ainsi le même passage une heure de .-uilp, au lieu que sur le petit instrument muet on ne s'en aperçoit pas; et ciuaud on a eu les doigts posés dans de bons principes, l'habitude, en très-piu de jours, les fait aller machinalement et parfaitement bien Comme le son n'importune pas, on répéterait ces passages des heures entières sans faiigue, et l'on peut les répéter tout en causant ou en se faisant lire tout haut, Il est
goût très-pur ; il a beaucoup contribué à former le mien , ca fortifiant par de très-bons raisonnements mou aversion naturelle pour l'emphase , l'aflectation et les faux brillants. Tous les jours, en revenant de la promenade, nous faisions tout haut ime lecture d'une heure,M. de Sauvigny, M. de Genlis, et moi. Nous lûmes ainsi, dans l'espace de quatre mois, les Lettres provinciale s ^\q% Lettres de madenne de Séoigné, et tout le T/iéàtre de Pierre Corneille. En outre je continuais mes lectures dans ma chambre, et le temps s'écoulait pour moi avec autant d'agrément que de rapidité. Un chirurgien de la Fère , nommé 3I.^Iilet, venait toutes les semaines à Genlis; je repassai avec lui mes anciennes leçons d'ostéologie , et, de plus, j'appris à saigner, talent que j'ai depuis perfectionné tout à fait , grâce aux leçons du fameux Chamousset. J'appris aussi à panser des plaies. Enfin je ne perdais pas une occasion d'acquérir de l'instruction , de quelque genre qu'elle fût. Avec ce désir naturel de m'instruire, les conversations de nos vieux voisins ne m'ennu3'aient pas du tout ; ils parlaient d'agriculture, je les écoutais avec attention; je questionnais sur ce que je ne comprenais pas , et chaque enti'etien m'apprenait quelque chose. Je me suis conduite ainsi toute ma vie, et il est étonnant qu'avec cette conduite soutenue et une très-belle mémoire je n'aie pas acquis par la suite une instruction beaucoup plus étendue et plus extraordinaire que celle que j'ai eue. C'est qu'un goûtdo-
de fait que celte étude avance le talent ou l'entretient beaucoup mieux que celle des pièces, parce (ju'on ne répète que des traits d"uoe extrême difticullé, et que dans les pièces il s'en trouve toujours un grand nombre de très-faciles. Après avoir joué pendant deux mois et demi, avec la même ardeur, sur le second pelil instrument muet, mon amie, par mon conseil, prit mes leçons sur une véritable h.irpe ; alors elle confondit tout le monde par l'étonnante rapidité de ses progrès ; en moins de six mois dï'tude et de leçons sur les petites et la grande harpe , elle accompagnait à ravir, et en jouant d'un beau mouvement les ritournelles les plus ornées, remplies de cadence, de roulades, elc. (Ao/e de railleur.)
miuaut ne perniot pas que ricu de ce qui lui est étranger se grave profondément dans la tête ; ce sont nos pensées habituelles , nos réflexions journalières qui forment notre genre d'instruction. Je n'ai été étrangère à rien, j'ai pu parler passablement de tout , mais je n'ai su parfaitement que ce qui se rapportait aux beaux-arts, à la littérature , à l'étude du cœur humain, parce que telles étaient mes passions et que je n'ai véritablement réfléchi qu'à cela. Aussi ai-je remarqué que les personnes d'un savoir prodigieux par l'étendue et la variété des connaissances avaient toutes la tête et l'imagination froides , et étaient incapables de se passionner pour un art ou une étude particulière. Dans ce temps j'appris à monter à cheval, et d'une singulière manière. Je me baignais, et on allait chercher, pour mes bains, de l'eau dans une rivière à une demi-lieue. Un seul cheval de charrue traînait le tonneau que l'on devait remplir d'eau. Un jour que j'étais seule au château, je vis par ma fenêtre le charretier Jean partir, conduisant à pied sou équipage. Il me parut charmant de monter sur ce gros cheval , et d'aller ainsi chercher mon eau moi-même. Je descendis précipitamment dans la cour, et je fis cette proposition à Jean , qui la trouva apparemment assez simple , car, sans aucune représentation, il m'établit, jambe de ci, jambe de là, sur le cou de son cheval, et nous partîmes. Je trouvai cette promenade si agréable que pendant dix ou douze jours je n'en fis pas d'autres. Je pris ainsi un grand goût d'équitation, et Ton me permit de monter un vieux petit cheval gris qui avait encore de boimes jambes ; on me fit faire un habit d'amazone, et Ton me trouva si bien à cheval qu'on me donna un grand beau cheval navarrin, qui, quoique plus vieux que moi , avait une grande vitesse et des jambes très-sûres. Bientôt on me reprocha d'aller beaucoup trop vite , et on eut beau me le défendre , je ne pouvais obéir, parce que régulièrement dans mes courses mon cheval m'emportait malgré moi, et mon ignorance me donna la réputation d'une inconcevable hardiesse et d'une mauvaise tête.
Quelques mois après, M. Bourgeois, offlcier de fortune en garnison à Chauny, et un très-grand homme de clicval , me trouvant parfaitement posée, voulut me donner des leçons ; j'en pris tous les jours pendant huit mois , et je devins très-habile. Cet exercice, que j'aimais passionnément, forlifla beaucoup ma santé. Nous faisions souvent de très-longues chasses de sanglier. Un jour j'imaginai de me perdre exprès , dans l'espoir qu'il m'arriverait quelque aventure extraordinaire ; je m'échappai à toutes jambes. J'avais un très-bon cheval à moi, qu'on m'avait donné , et que m'avait choisi i\I. Bourgeois. Je m'enfonçai dans des routes détournées, ayant bien soin de tourner le dos à la chasse et de fuir le bruit des chiens et des cors. Bientôt j'eus la satisfaction de ne plus rien entendre et de me trouver dans des lieux tout à fait inconnus. Je poussai toujours mon cheval au galop. Ce que je désirais était de rencontrer un château que je n'eusse jamais vu , d'y trouver des habitants pleins d'esprit et de politesse me donnant l'hospitalité. Au bout de trois heures , courant toujours au hasard, cherchant vainement un château, je commençai à m'inquiéter ; j'imaginai que j'étais au moins à douze lieues de Genlis. J'avais faim, je ne voyais point de gîte, et je m'avisai tout à coup de penser que l'on était au château de Genlis dans de vives alarmes. Enfin , après avoir erré encore longtemps, je rencontrai un bûcheron qui m'apprit, à mon grand étonnenieut, que je n'étais qu'à trois lieues de Genlis. Je lui demandai de m'y conduire. Il fallut aller au pas, et je û'y arrivai qu'à la nuit fermée. On avait envoyé de tous les côtés, dans les bois immenses de Genlis, des hommes à cheval sonnant du cor; IM. de Genlis était aussi à ma poursuite et ne revint qu'une heure après moi Je fus horriblement grondée, et je le méritais; j'eus la bonne foi d'avouer que je m'étais perdue à dessein, et je donnai ma parole qu'à l'avenir je ne chercherais plus des terres inconnues.
INIa témérité à cheval pensa plus d'une fois m'ètre funeste ; il est certain qu'il n'y a jamais eu de jeune homme étourdi
plus hasardeux que moi dans ce geure ; mais le courage et la préseuce d'esprit tirent de tout.
Cette nouvelle passion ne me fit négliger ni la musique, ni l'étude ; M. de Sauvigny me guidait dans mes lectures ; je faisais des extraits. J'avais trouvé, dans les offices, un grand livre in-folio destiné à écrire les comptes de la cuisine; je m"en étais emparée , et j'écrivis dans ce livre un journal très-détaillé de mes occupations et de mes réflexions, avec l'intention de le donner à ma mère quand il serait rempli (l). J'y écrivais tous les jours quelques lignes, et quelquefois des pages entières. Ne négligeant aucun genre d'instruction, je tâchais de me mettre au fait des travaux champêtres et de ceux du jardinage ; j'allais voir faire le cidre ; j'allais aussi visiter tous les ouvriers du n illage lorsqu'ils travaillaient, le menuisier, le tisserand, le vannier, etc. J'apprenais à jouer au billard et quelques jeux de cartes, le piquet, le reversi, etc. M. de Genlis dessinait parfaitement à la plume la figure et le paysage; je commençai à dessiner et à peindre des fleurs. J'écrivais beaucoup de lettres : tous les jours à ma mère, trois fois par semaine à madame de Montesson, quelquefois à madame de Eellevau, et assez souvent à madame de Balincour. En outre , j'avais un commerce de lettres très-suivi avec une dame que j'avais vue à Origny et qui demeurait à Valenciennes. Je pris ainsi Thabitude d'écrire avec une grande facilité. Un poëte de la connaissance de mon beau-frère vint passer trois mois à Genlis; il s'appelait M. Feutry (2). Il était connu par un assez bon morceau de
(l) En effet je remplis toutes les granités pages de ce livre; je le donnai à ma mère, qui le, lut avec plaisir, et qui dit qu'elle le conserverait soigneusement. Il était écrit avec une naïveté qui n'était pas sans intérêt. Je le vis encore entre les mains de ma mère à Belle-Chasse; cependant, après sa mort, il m'a été impossible de le retrouver. Je l'ai regretté; c'étaient mes premières pensées raisonnables. [ Mole de VaulcLr. )
7.) Feutry, né à Lille en 1720, mort à Douai en 1780; il avait été reçu
poésie intitulé ies Tombeaux, dans lequel on trouve de trèsbeaux vers.
Le hasard qui , dans le cours de ma vie, a fait passer sous mes yeux tant de scènes diverses et singulières , me fit voir dans ce temps un spectacle extraordinaire et bien effrayant. J'ai déjà dit que le chdteau de Genlis était tout entouré d'étangs immeuses. Nous avions une vieille voisine , la comtesse de Sorel , dont l'habitation était aussi environnée d'étangs , et son château était situé sur un terrain élevé , de manière que ses étangs dominaient sur les nôtres. La comtesse de Sorel n'ayant pas voulu, par avarice , et malgré les représentations du marquis de Genlis, faire faire à ses étangs des réparations indispensables, leurs eaux grossies par les pluies rompirent tout à coup leurs digues -délabrées et débordèrent dans nos étangs, qu'elles firent déborder aussi. M.>L de Genlis étaient à la chasse , j'étais dans ce moment seule au château. J'entendis des cris perçants et un grand mouvement dans toute la maison, j'ouvris ma fenêtre qui donnait sur la cour. Quelle fut ma surprise en voyant cette immense cour totalement remplie d'eau , qui s'agitait et faisait du bruit comme si elle eût été bouillante ! Elle était déjà à la moitié des hautes fenêtres du rez-de-chaussée. Le concierge, suivi de plusieurs domestiques, entra en courant dans ma
avocat au parlement de cette \ille. C'est dans cette pièce de vers que l'on trou\e un voyageur qui s'arrête pour lire l'épitapti'', remplie de louanges, d'un grand seigneur vicieux. Le voyageur indigné s'interrompt en s'écriaut :
" Taisez-vous, imposteurs '.
ce Eli quoi '. des os en poudre ont encore des llatteuis ? »
On a aussi retenu de ce poète ce vers , sur le temple de la mort :
I Le temps qui détruit tout en arferinii les murs. »
Il s'était formé à l'école de la littérature anglaise, dont il a traduit un grand nombre d'ouvrages. Le plus céièDre est l'ingénieuse liction de Robinson Crusoé. La traduction de ce livre est aussi le seul ouvrage de Feulry qui lui ait survécu.
chambre , en me disant qu'il fallait monter au grenier, ce que je Os précipitamment. On sonna le tocsin; tout le village se rassembla en un clin d'œil , afin de faire , dans la terre , des saignées pour laisser écouler les eaux , qui emportèrent toutes les maisons qui étaient sur une chaussée , au bord des étangs. L'eau monta dans notre cour jusqu'au premier étage ; dans le jardin, elle monta dans les allées jusqu'à huit pieds de haut : on put le savoir le lendemain par les traces de boue qu'elles laissèrentsur les charmilles. Lejardinier avaitsoixante ruches de mouches à miel, qu'il n'eut pas le temps de sauver, qui furent emportées et perdues. Je vis parfaitement du gronier cet imposant spectacle. Personne ne périt, mais le dégât fut affreux. Madame de Sorel perdit tout son poisson, qui, en grande partie, tomba et resta dans nos étangs ; l'autre partie se répandit sur la terre, dans nos prés, et les paysans en ramassèrent pendant plusieurs jours. IMadame de Sorel , outre cette perte , fut obligée de donner douze mille francs de dédommagement aux propriétaires des maisons emportées. Mou beau-frère , malgré l'héritage de ses poissons, aurait pu aussi demander des dédommagements, et, s'il ne lui en eût fait grâce , elle eût été ruinée par cette aventure, uniquement causée par son avarice. J'ai encore vu depuis , à Hambourg , une autre inondation. J'avais été témoin dans mon enfance , à Saint- Aubin , un an avant de le quitter, d'un grand incendie , causé par le feu du tonnerre, qui tomba sur les' granges et la métairie de Sept-Fonts, qui furent consumées en une demi-heure. Je vis parfaitement cet incendie, placé en face de la première cour de notre château , et dont nous n'étions séparés que par la Loire. J'ai vu tomber le tonnerre de très-près dans les étangs de Genlis. A Villers-Coterets , j'ai vu im soir, avec cent personnes , le fameux globe de feu qui, cette année, causa tant d'effroi. J'ai vu à Saint-Leu , pour la seconde fois de ma vie , une grêle extraordinaire , et à l'Asenal une trombe de terre qui enleva un jeune homme de quinze ans et le transporta à cinq cents pas sans le tuer. J'ai
essuyé une grande tempête sur mer; j'ai vu à Origny une véritable éclipse de soleil , et enfm deux comètes. C'est un cours pratique d'histoire naturelle ; il ne m'a manqué qu'un tremblement de terre et une éruption du Vésuve.
Au commencement de l'automne nous allâmes, à dix lieues de Genlls, chez madame la marquise de Sailly, cousine de ^I. de Genlis et fille du marquis de Souvré, frère de madame de Puisieux. Je Fus reçue dans ce château avec toute la cordialité possible. Je rencontrai là M. de Souvré, que j'avais vu dans mon enfance chez madame de Bellevau. Il me fit mille amitiés, et il a beaucoup contribué à hâter le raccommodement de j\I. de Puisieux avec M. de Genlis. De Sailly nous allâmes au Frétoy, chez madame la comtesse d'Estourmelle , autre parente de M. de Genlis ; nous y fûmes reçus avec la même amitié ; mais une heure après mon arrivée, j'éprouvai une étrange contrariété. ^Madame d'Estourmelle, âgée de cinquante-sept ans, avait un fils unique de cinq ans. Cet Isaac de cette moderne Sara était l'enfant le plus gâté et le plus insoutenable que j'aie jamais rencontré. On lui permettait tout, on ne lui refusait rien; il était le maître absolu du salon et du château. M. Emmanuel de Boufflers a pu seul depuis rappeler cette singulière éducation. J'arrivai au Frétoy deux heures après le dîner. Il y avait beaucoup de monde de Paris. J'avais un chapeau de villageoise , comme on disait alors; il était neuf, tout couvert de fleurs eharmautes et attaché sur l'oreille gauche avec beaucoup d'épingles. A peine étais-je assise que le terrible enfant du château vint m'arracher des mains un superbe éventail et le mit en pièces. Madame d'Estourmelle fit une petite réprimande à son fils, non pas d'avoir brisé mon éventail , mais de ne pas me l'avoir demandé poliment. Un instant après l'enfant alla confiera sa mère qu'il avait envie de mon chapeau. « Eh bien ! mon fils , répondit gravement madame d'Estourmelle, allez le demander bien hojinêtement . » Il accourut aussitôt vers moi en disant : « Je veux votre chapeau. « On le reprit d'avoir dit/e veux : c'est
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ce que sa mère appelait ??e lui rien passer. Elle lui dicta sa formule de demande : « Madame , voulez-vous bien avoir la bonté de me prêter votre chapeau'? » Tout ce qui était dans le salon se récria sur cette fantaisie ; la mère et l'enfant y persistèrent; I\I. de Genlis s'en moqua un peu aigrement; je vis que madame d'Estourmelle allait se fâcher ; alors je me levai, et, sacrifiant généreusement mon joli chapeau , j'allai prier madame d'Estourmellc de le détacher, ce qu'elle fit avec empressement, car l'enfant s'impatientait violemment. Madame d"Estourmelle m'embrassa, loua beaucoup ma douceur, ma complaisance et mes beaux cheveux. Elle soutint que j'étais cent fois mieux sans chapeau, quoique je fusse tout ébouriffée, et que j'eusse une ligure très-ridicule, avec une grande parure et cette coiffure en désoi'dre. Mon chapeau fut livré à Tenfant sous la condition de ne pas le gâter ; mais en moins de dix minutes le chapeau fut déchiré , écrasé , et hors d'état d'être jamais porté. J'eus grand soin les jours suivants de me coiffer en cheveux, sans chapeau et sans fleurs. IMais par malheur cet enfant gâté était reconnaissant ; il s'attacha à moi avec une passion démesurée et ne voulut plus me quitter ; dès que j'étais dans le salon il s'établissait sur mes genoux. 11 était fort gras et fort lourd; il m'assommait, chiffonnait mes robes, et même les déchirait en posant sur moi des quantités de joujoux. .Te ne pouvais ni parler à qui que ce fut, ni entendre un mot de conversation, et il m'était impossible de m'en débarrasser même pour jouer aux cartes. Dans tous mes petits voyages je portais toujours ma harpe; on voulut m'entendre ; il n'y eut pas moyen, tandis que je jouais, d'empêcher l'enfant (qui se tenait debout près de la harpe) de jouer aussi avec les cordes de la basse, ce qui formait un accompagnement peu agréable. Lorsque j'eus fini on vint prendre ma harpe pour l'emporter ; l'enfant s'y opposa en faisant des cris terribles. La harpe resta, il en joua à sa manière , il égratigna les cordes , en cassa plusieurs et dérangea totalement l'acfcord. Quand on représentait à madame d'Es-
tourmelle que cet enfant devait m'iniportimer beaucoup, elle me demandait si cela était vrai, et elle prenait au pied de la lettre la politesse de ma réponse, en ajoutant qu'à mon âge on était charmé d'avoir un prétexte de s'amuser d'une manière enfantine et que je formais avec son fils un tableau délicieux. Au vrai cet enfant ne m'était pas aussi désagréable que tout le monde le croyait, non que j'aimasse ses jeux, mais sa personne m'intéressait et me divertissait. Il était joli, caressant, original, et il n'avait rien de méchant. Avec une éducation passable on en aurait facilement fait un enfant charmant. Sa pauvre mère a bien payé la folie de cette mauvaise éducation ; l'année d'ensuite, l'enfant, pour la première fois de sa vie, eut un peu de fièvre ; il refusa toute boisson et demanda avec fureur les aliments les plus malsains. Une légère indisposition devint une maladie sérieuse, et bientôt mortelle, parce qu'il fut impossible de lui faire prendre une seule drogue, et que toutes les tentatives en ce genre lui causaient des accès de colère qui allaient jusqu'aux convulsions. 11 mourut à six ans, et il était naturellement trèsrobuste et parfaitement bien constitué !
Je vis cette année (1766) l'abbé Delille , qui venait de donner sa belle traduction des Géorgiques de Virgile. Il avait alors vingt-six ou vingt-sept ans. Il vint chez moi plusieurs fois; il travaillait dès lors à ri:?îe7fZe. Je le trouvai naturel et fort aimable. Il avait une laideur spirituelle, amusante à considérer ; dés ce temps il disait des vers d'une manière charmante , et qui n'appartenait qu'à lui. J'étais fort liée avec madame de Louvois , qui me fit faire connaissance avec la comtesse de Custines, sa sœur.
Madame de Logny, l'une des plus riches veuves de la finance, eut une conduite plus que légère, dont le scandale même devint
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apparemment une leçon morale pour ses deux filles , qui furent , l'une et l'autre , deux personnes si vertueuses et si parfaitement irréprochables; l'aînée , qui épousa M. de Louvois ', était la plus petite femme que j'aie jamais vue ; mais la taille la mieux proportiomiée , de petites mains ravissantes , un beau teint , un joli visage , un air enfantin rendaient cette petite figure charmante.
Monsieur et madame de Louvois logeaient chez madame de Logny ; c'était même une des conditions du mariage , madame de Logny n'ayant pas voulu se séparer de cette fille chérie , qu'elle aimait beaucoup plus que celle qui par la suite épousa M. de Custines. 31 de Louvois eut aN^ec sa belle-mère des manières légères et des procédés ridicules ; madame de Logny prit de l'humeur et sut mauvais gré à sa fille de ne pas la partager. Madame de Louvois adorait son mari ; cette tendresse était à tous égards si peu fondée que l'on pouvait presque la regarder comme une faiblesse ; mais une mère surtout devait la respecter : c'est ce que ne fit pas madame de Logny. Dans son dépit contre son gendre, elle eut assez peu de principes et de raison pour instruire sa fille des infidélités et des dérèglements de son mari. Par cette indigne conduite elle perdit entièrement la confiance de madame de Louvois, et elle fit son malheur sans la guérir. L'aigreur réciproque devint extrême, les tracasseries et les explications de mauvaise foi se multiplièrent. Enfin , un jour que madame de Logny était allée dîner à la campagne, M. de Louvois , qui avait secrètement loué une maison , quitta brusquement celle de sa belle-mère sans l'avoir prévenue ; il déménagea en quelques heures et emmena sa femme. Ce procédé bizarre et malhonnête mit le comble au ressentiment et à la colère de madame de Logny. En vain madame de Louvois écrivit les lettres les plus soumises et vint se présenter chez sa mère ; on lui renvoya ses lettres toutes cachetées , la
(I) Voyez les Souvenirs de Felicie , p. I.
porte lui fut toujours fermée. Madame de Logiiy lui fit dire qu'elle ne la recevrait et ne lui pardonnerait jamais , et malheureusement elle tint parole. Elle résista , avec une fermeté extravagante et barbare, aux représentations de ses amis, aux pleurs et aux supplications de mademoiselle de Logny, qui intercéda avec ardeur et persévérance pour sa malheureuse sœur. Mais madame de Logny, victime de sa propre rigueur, éprouva un dérangement de santé qui devint une maladie chronique très-dangereuse. Plus ses forces s'affaiblissaient , plus son ressentiment semblait s'accroître , ou pour mieux dire sa haine dénaturée achevait de détruire en elle les principes de la vie. Une mère implacable peut-elle vivre ?... Lorsqu'on vit sa fin approcher, on lui reparla de madame de Louvois ; elle imposa silence. On tâcha , mais avec aussi peu de succès , de ranimer en elle quelques sentiments religieux. Le curé de sa paroisse vint sans être appelé ; il lui parla de sacrements : elle ne répondit rien ; il prononça le nom de madame de Louvois , et madame de Logny lui dit d'un ton terrible : Sortez^ Monsieur ! Il s'éloigna, et resta dans un cabinet voisin. Cependant mademoiselle de Logny avait fait entrer furtivement sa sœur et la tenait cachée. Dans un moment qu'elle crut favorable, elle se jeta à genoux au chevet du lit de sa mère , et , baignée de larmes , elle implora pour sa sœur un pardon maternel. Taisez-vous! fut la seule réponse qu elle obtint. Madame de Louvois passa quatre jours et quatre nuits sur une chaise de paille , dans l'antichambre de sa cruelle mère. Madame de Logny n'admit dans sa chambre que Périgny et sa fille cadette. Cette dernière recueillit plusieurs discours qui lui firent penser que sa mère méditait une vengeance qui put lui survivre. Le cinquième jour, madame de Logny , étant à la dernière extrémité , mais avec toute sa connaissance, demanda son notaire et fut enfermée avec lui plus de deux heures ; durant ce temps mademoiselle de Logny voulut entretenir Périgny sans témoins et elle lui tint ce discours : « Vous êtes , IMonsieur , l'homme du monde
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que j'estime le plus , et j'ai besoin de vous ouvrir mon cœur. Je n'ai nulle connaissance des affaires , mais je sais qu'il est des moyens d'éluder les lois et qu'en les employant ma mère pourrait déshériter ma sœur , et je crois que tel est son projet. Toutes mes intentions sont droites ; cependant je n"ai que dixsept ans ; à cet âge on peut se démentir ou suivre de mauvais conseils : je veux me lierpar un engagement irrévocable. Vous, Monsieur , que je regarde comme un père , recevez donc la parole d'honneur, que je vous donne solennellement, de rendre à ma sœur, si elle est déshéritée, non pas une partie du bien, mais la moitié tout entière qui lui reviendrait naturellement. Maintenant, continua-t-elle, je suis tranquille sur ce point; me voilà dans l'impossibilité de manquer à ce devoir. » Périgny fut profondément attendri de cette démarche ; ce qui le frappa le plus dans cette jeune personne , qui toute sa vie avait montré le caractère le plus ferme, fut cette modeste et vertueuse défiance d'elle-même , et la précaution qu'elle prenait de se lier de manière à ne pouvoir changer de résolution. En effet , ce trait est admirable ; il peint une âme angélique et une vertu véritablement chrétienne. Le soir de ce même jour, mademoiselle de Logny et le président firent une dernière tentative en faveur de madame de Louvois ; ils osèrent déclarer qu'elle veillait dans l'antichambre depuis cinq jours ; alors madame de Logny , élevant la voix , prononça avec fureur ces horribles paroles : Je la maudis. Sa malheureuse fille , placée contre la porte entr'ouverte , les entendit et s'évanouit. Après ce dernier effort d'une haine monstrueuse , madame de Logny tomba dans une effrayante et longue agonie ; elle mourut au point du jour. Si elle eût eu de la religion , si elle eût consenti à recevoir ses sacrements , elle aurait reçu sa fille dans ses bras , et, malgré l'inconcevable dureté de son cœur , elle aurait pardonné!... Mademoiselle de Logny voulut aller dans im couvent ; on la conduisit à Pantemont.
Par son testament, madame de Logny donnait au président
de Périgny toute sa fortune (envirou cent mille livres de rente), ses terres, ses revenus, son mobilier, ses diamants, enfin sans exception tout ce qu'elle avait possédé. Périgny accepta cefidéiconimis, et, suivant l'intention de la testatrice , il remit toute cette fortune à mademoiselle de Logny, qui partagea avec sa sœur, et si scrupuleusement que, dans le compte de l'argenterie, elle fit rompre en deux une cuillère de vermeil qui formait un nombre impair, afin d'en envoyer une moitié à madame de Louvois. Cette dernière mourut sans enfants peu d'années après , et toute sa fortune retourna dans les mains pures et généreuses qui la lui avaient cédée. ^lademoiselle de Logny, un an après la mort de sa mère, épousa le comte de Custines. ^"ulle jeune personne n'est entrée dans le monde avec une réputation plus désirable et n'y fut accueillie d'une manière plus distinguée et plus flatteuse. Sa conduite avec sa sœur, dont Périgny avait publié tous les détails, excitait pour elle l'admiration la mieux fondée et m'inspirait le plus grand désir de la connaître. Je vis une très-belle personne, d'une figure imposante et un peu sévère, mais parfaitement régulière. Elle était grande; tous ses traits étaient beaux, et surtout ses yeux, dont la grandeur, la coupe et l'expression étaient admirables. Je me jetai à son cou avec une naïveté qui la toucha vivement. De ce moment nous primes l'une pour l'autre une amitié qui a duré jusqu'à la mort de cette femme parfaite à tous égards.
La maréchale de Luxembourg avait réparé les torts de sa jeunesse par une dévotion sincère et par l'éducation de sa petitefille, la duchesse de Lauzuii , une personne véritablement angélique, âgée alors de dix-huit ans. La maréchale avait peu d'instruction, beaucoup d'esprit naturel, et cet esprit était rempli de finesse, de délicatesse et de grâce. Elle attachait trop d'importance à l'élégance du langage , des manières , et à la
connaissance des usages du monde. l'Jle jugeait sans retour sur une expression de mauvais goût, et, ce qu'il y a de singulier, c'est que ce jugement Trivole était presque toujours parfaitement juste. Mais elle ne jugeait ainsi que les gens du monde, et non les étrangers elles provinciaux. « Celui, disait-elle, qui a pu observer ce qui est convenable et ce qui ne l'est pas, et qui adopte un mauvais ton, manque certainement de tact, de goût et de délicatesse. » D'ailleurs elle prétendait avoir découvert dans tous les usages du monde établis alors une finesse et un bon sens admirables ; et, en effet, quand on la questionnait à cet égard, elle avait réponse à tout , et ces réponses étaient toujours ingénieuses et spirituelles. Sa désapprobation, qu'elle n'exprimait jamais que par une moquerie laconique et piquante, était une sentence sans appel. Celui qui la recevait perdait communément cette espèce de considération personnelle qui faisait que l'on était recherché dans la société, et toujours invité aux petits soupers, où l'on ne voulait rassembler que des personnes aimables et de bon air. Ce genre de considération était alors très-désirable et très-envié.
Les censures de la maréchale ne portaient pas toujours sur des choses frivoles ; elle condamnait avec plus de rigueur encore le ton avantageux et tranchant, la confiance présomptueuse, et tout ce qui dans la conversation annonçait la fatuité ou de mauvais sentiments. La maréchale était véritablement l'institutrice de toute la jeunesse de la cour, qui mettait une grande importance à lui plaire. Je m'attachai particulièrement à l'écouter ; elle me prit en amitié et me permit de la questionner sur les choses que j'ignorais , et surtout sur les usages du monde, dont elle avait étudié l'esprit.
Je ne restai que quelques jours à Genlis; on m'y donna le divertissement de la pêche des étangs. Pour mon malheur, j'y
allai avec des petits souliers blancs brodés ; arrivée au bord des étangs, je m'y embourbai. IMon beau-frère vint à mon secours, remarqua mes souliers, se mit à rire, et m'appela itne jolie dame de Paris, ce qui me choqua beaucoup ; car, ayant été élevée dans un château, j'avais annoncé toutes les prétentions d'une personne qui n'était étrangère à aucune occupation champêtre. Je répondis avec assez d'aigreur aux plaisanteries de mon beau-frère ; mais, tous les voisins rassemblés à cette pêche répétant que j'étais une belle dame de Paris, mon dépit devint extrême. Alors je me penche, je ramasse un petit poisson long comme le doigt, et je l'avale tout entier, en disant : « Voyez comme je suis une belle dame de Paris. » J'ai fait d'autres folies dans ma vie , mais certainement je n'ai jamais rien fait d'aussi bizarre. Tout le monde fut confondu. M. de Genlis me gronda beaucoup, et me fit peur en me disant que ce poisson pouvait vivre et grossir dans mon estomac, frayeur que je conservai pendant plusieurs mois.
Dans les derniers jours de novembre, M. de Genlis me conduisit à l'abbaye d'Origny-Sainte-Benoîte , à huit lieues de Genlis et à deux de Saint-Quentin. Je devais y passer quatre mois, c'est-à-dire tout le temps que mon mari resterait à Nancy, où se trouvait le régiment des grenadiers de France, dont il était l'un des vingt-quatre colonels.' IMe trouvant trop jeune pour m'emmeuer à Nancy et pour me présenter dans une cour qui passait pour être très-licencieuse, malgré la piété, les vertus et la vieillesse du bon roi Stanislas, M. de Genlis pensa avec raison qu'il était plus convenable de me laisser dans un couvent 011 il avait des parentes. D'ailleurs dans ce temps il n'était pas du tout d'usage que les jeunes femmes suivissent leurs maris dans leurs garnisons. IMadame d'Avaret, sœur de madame de Coaslia, est la première qui, trois ou quatre ans après, ait donné cet exemple, qui fut très-critiqué et qui n'a jamais été universellement suivi. Je pleurai beaucoup en me séparant de M. de Genlis, et ensuite je m'amusai infiniment à Origuy. Cette
abbaye était fort riche ; die avait toujours eu pour abbesse une persooue d'une grande naissance ; l'abbesse actuelle s'appelait madame de Sabran; avant elle, c'était madame de Soubise. Quoique les religieuses ne fissent point de preuves de noblesse, elles étaient presque toutes des filles de condition et portaient leurs noms de famille. Les bâtiments de l'abbaye étaient fort beaux et immenses. Il y avait plus de cent religieuses, sans compter les sœurs converses et deux classes de pensionnaires, l'une d'enfants, l'autre pour les jeunes personnes de douze à dix-huit ans. L'éducation y était fort bonne pour former des femmes vertueuses , sédentaires et raisonnables , destinées à vivre en provmce.
J'avais un joli appartement dans l'intérieur du couvent ; j'y étais avec une femme de chambre ; j'avais un domestique qui logeait avec les gens de l'abbesse dans les logements extérieurs. Je mangeais à la table de l'abbesse, qui faisait fort bonne chère ; nous étions servies par deux sœurs converses. On m'apportait mon déjeuner dans ma diambre. L'abbesse recevait à dîner et en visite des hommes dans son appartement ; mais ces hommes ne pouvaient aller plus avant, et d'ailleurs le couvent était cloîtré. J^'abbesse avait des domestiques, une voiture et des chevaux; elle avait le droit de sortir en voiture, accompagnée de sa chapeline et des religieuses qu'elle nommait pour l'accompagner. Elle allait assez souvent se promener dans les champs, visiter quelques parties de ses possessions , ou des malades auxquels elle portait elle-même des secours; je l'ai suivie deux fois dans ces courses bienfaisantes, qui étaient plus fréquentes en été. Chaque religieuse avait une jolie cellule et un joli petit jardin à elle en propre, dans l'intérieur du vaste enclos du jardin général. Une de ces religieuses avait daus le sien un gros rocher d'où sortait ime fontaine d'une eau excellente à boire. La naïveté et la piété de toutes ces religieuses me rappelaient souvent mes angéliques religieuses de la rue Cassette ; cependant elles étaient beaucoup moins parfaites. C'était
la même foi, la même candeur, le même goût du travail , mais non la même uuiou entre elles. Madame Tabbesse avait ses favorites, les grandes f%«i/ajreA-, madame l'économe , madame la Chapeline, ce qui formait une espèce de parti qui avait un peu contre lui un autre parti, que l'on pouvait appeler de ^opposition, mais sans haine, sans perfidie. La religion était là, entre deux, adoucissant et pacifiant tout.
Ce qui marquait surtout les deux partis était la tendre union des membres de chaque parti et les petites préférences données à ses amies. J'ai eu l'occasion de connaître à cet égard le fond des choses, car je n'hésitai point, malgré les bontés de l'abbcsse, à me mettre dans le parti de l'opposition, c'est-à-dire à y choisir toutes mes amies, parce qu'il y avait dans ce parti un petit air d'oppression qui me toucha. D'ailleurs une parente de ;M. de Geulis s'y trouvait. C'était madame de Rochefort, fille du marquis de Saiut-Pouen et sœur de madame de Baliucour. Son père l'avait forcée de se faire religieuse à dix-sept ans. Elle aimait son cousin , le comte de Rochefort, et elle était aimée ; elle fut très- malheureuse pendant les deux premières années de sa profession ; ensuite elle s'accoutuma parfaitement à son sort; elle avait trente ans quand j'arrivai à Origny, et elle était une excellente religieuse. Elle avait un visage agréable, une pliysionomie intéressante, des mains charmantes et une très-belle taille. Elle me parla beaucoup de sa sœur, madame de Balincour, qu'elle aimait tendrement, et qui tous les ans lui envoyait ces petits présents qui charmaient les religieuses, du sucre , du calé , de la laine et de la soie pour broder. Madame de Rochefort, de son côté, lui envoyait toutes sortes de petits ouvrages faits avec ce soin et cette perfection dont les religieuses semblaient seules avoir le secret. Madame de Rochefort me fit promettre que, lorsque j'irais à Paris, j'engagerais madame de Balincour à demander pour elle à l'archevêque la permission d'aller passer pour sa santé trois ou quatre mois dans sa famille, c'est-à-dire chez cette sœur chérie;
permission qu'on no refusait point à des personnes de l'âge et de la considération de madame de Balincour, et pour des religieuses qui avaient passé la première jeunesse. J'intéressai tellement par la suite monsieur et madame de Balincour en faveur de madame de Rochefort qu'ils la firent venir. Elle passa quatre mois à Balincour ; les trois premiers s'écoulèrent dans la paix et dans le bonheur; mais M. de Balincour la mena cliez une jeune paysanne, nommée Psicole , qu'il avait mariée quatre ans auparavant. Le tableau champêtre d'une union et d'une félicité parfaites, Kicole au milieu de son heureuse famille, Kicole entourée de ses trois petits enfants, de son jeune mari, de son père et de sa mère, rappela à l'infortunée religieuse ses premières amours et un bonheur perdu pour elle sans retour
et, tandis que tout le monde contemplait avec plaisir cette scène
intéressante, elle se trouva mal Blessée d'un trait mortel,
elle tomba promptement dans une consomption mortelle ; elle ne retourna point dans son couvent; son père, qui sans doute pour sa pimition vivait encore , vint la prendre mourante et l'emmena en Auvergne, dans une terre oii peu de temps après
elle expira dans ses bras! C'est cette histoire, rapportée
ici avec la plus scrupuleuse fidélité, dont je fis peu d'années après le premier roman que j'aie jamais montré. Je l'écrivis de mon mieux avec peu d'embellissements ; je le lus à M. de Genlis et à M. de Sauvigny ; ils eu furent charmés. C'est le premier encouragement que j'aie reçu. Depuis j'ai placé dans Adèleet Théodore cette même histoire ; c'est l'épisode de Cécile. Mais revenons à Origny. Je m'y plaisais, on m'y aimait; je jouais souvent de la harpe chez madame l'abbesse ; je chantais des motets dans la tribune de l'église, et je faisais des espiègleries aux religieuses. Je courais les corridors la nuit, c'est-àdire à minuit, avec des déguisements étranges, communément habillée en diable avec des cornes sur la tête et le visage barbouillé ; j'allais, ainsi réveiller les jeunes religieuses ; chez les vieilles queje savais être bien sourdes, j'entrais doucement, je leur
mettais du rouge et des mouches sans les réveiller. Elles se relevaient toutes les nuits pour aller au chœur, et l'on peut juger de leur surprise lorsque, réunies à l'église , s'étant hahillées à la hâte sans miroir, elles se voyaient ainsi enluminées et mouchetées. J'entrais fort librement dans les cellules, parce qu'il est défendu aux religieuses de s'y enfermer, et qu'elles sont obligées de laisser leurs clefs à leurs portes jour et nuit. Pendant tout le carnaval, je donnai chez moi, avec la permission de l'abbesse, des bals deux fois la semaine. On me permit de faire entrer le ménétrier du village, qui était borgne et qui avait soixante ans. H se piquait de savoir toutes les figures et tous les pas, et je me souviens qu'il appelait les chassés des flanqués, ^les danseuses étaient les religieuses et les pensionnaires ; les premières figuraient les hommes, et les autres les dames. Je donnais pour rafraîchissements du cidre et d'excellentes pâtisseries faites dans le couvent. J'ai été depuis à de bien beaux bals, mais certainement je n'ai dansé à aucun d'aussi bon coeur et avec autant de gaieté
Il m'arriva une belle aventure qui doima dans le couvent une grande idée de mon courage. Une jeune personne voulant se faire religieuse vint avec sa mère à Origny ; on les logea dans un grand appartement à côté du mien et vide depuis plus de trois ans. Tout le monde dans le couvent était couché avant dix heures ; pour moi j'écrivais, je lisais, je jouais de la harpe communément jusqu'à deux heures du matin. Le soir même du jour de l'arrivée de la jeune novice, j'entendis à minuit doucement frapper à ma porte ; c'étaient la novice et sa mère. Elles étaient toutes tremblantes, et me contèrent qu'elles avaient été réveillées par un bruit étrange qu'elles avaient entendu dans un cabinet voisin de leur chambre , et dans lequel elles n'étaient point entrées. Comme il faisait beaucoup de vent ce soir-là, je leur représentai que ce bruit n'avait rien d'étonnant. Elles me répondirent qu'il était si prodigieux qu'il semblait que l'on voulut du dehors briser et enfoncer la fenêtre qui don-
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liait sur les basses-cours. La mère pensait que c'étaient des voleurs qui, ayant escaladé les murs, voulaient entrer dans cet appartement ; la (ille disait qu'elle croyait que c'étiiit tout simplement un revenant. Mademoiselle Victoire , ma fennne de chambre, qui était fort courageuse, offrit d'aller vérifier la chose , et, piquée d'émulation , je dis qu'il fallait y aller avec elle. On y consentit. Je distribuai les armes, un balai, des pincettes, des tenailles , une pelle; je marchai à la tête, et nous allâmes très-gaiement dans l'appartement des deux étrangères. Arrivées à la porte du cabinet, nous écoutâmes, et nous entendîmes, en el'fet, un bruit extraordinaire. Cependant, par un de ces premiers mouvements d'imprudence et d'audace que j'ai eus mille fois dans ma vie, j'ouvris brusquement la porte et je fis passer Victoire, qui tenait une bougie... Vis-à-vis la porte était la fenêtre, avec un grand rideau blanc tiré... A peine la valeureuse Victoire a-t-elle jeté les yeux sur ce rideau qu'elle pâlit, chancelle, et la lumière vacille dans sa main tremblante; elle voyait , et je vis comme elle, au même instant, deux gros pieds d"homme qui passaient sous ce rideau... C'était voir un voleur; mais, sans nulle réflexion, je m'élance vers le rideau en m'écriant : « Eh bien ! nous lui parlerons ; ne me laissez pas seule, et avançons-nou?... » En disant ces mots, je me jette sur le rideau brusquement... Quelle fut notre agréable surprise eu découvrant que ces prétendus pieds n'étaient que des souliers d'homme posés de manière à produire l'illusion qui nous avait tant effrayées ! Quant au bruit, il venait d'un contrevent dont un des pitons était détaché , de sorte que , mis eu mouvement par le vent , il ballottait avec fracas contre la fenêtre , dont il avait même cassé deux ou trois vitres. Cet appartement avait été habité quelques années auparavant par une vieille dame que son laquais venait servir, permission que l'abbesse donnait aux dames pensionnaires et que j'avais moi-même ; ces gros souliers avaient apparemment appartenu à son laquais, qui les avait oubliés là ; on n'entrait ja-
mais dans ce logement, et enfin ces souliers y étaient restés.
Je passai quatre mois et demi à Origny, et ce temps s'écoula pour moi très-agréablement ; j'appris des religieuses plusieurs petits ouvrages , et d'une servante de basse-cour comment on élevait des pigeons et des poulets. J'appris aussi à faire im peu de pâtisserie et quelques entremets. IMa guitare, ma harpe , mon écritoirc m'occupaient une grande partie de la journée , et je donnais au moins tous les matins deux heures à la lecture. J'étais bien ignorante , car on ne m'avait jamais donné de livres , puisque jusque-là on avait consacré tout mon temps à la musique ; cependant j'étais fort curieuse, et je brillais du désir d'acquérir de l'instruction. On me prêta, dans le couvent, l'estimable Histoire ecclésiastique de Fleury, qui fit mes délices , et une dame de Saint-Quentin me prêta des poésies de Pompignan et un livre de romances de JMonorif. J'aimais passionnément les vers, et j'en fis beaucoup à Origny , entre autres une espèce d'épître sur le bonheur de la vie religieuse et la tranquillité du cloître ; j'écrivais des extraits de tout ce que je lisais , habitude que j'ai conservée tout le reste de ma vie. Enfin j'écrivais de longues lettres à ma mère et à M. de Gcnlis, et, au milieu de toutes ces occupations très-suivies et très-constantes , je trouvais encore le moyen de faire une telle quantité de tours de pensionnaire qu'il faudrait un volume pour les raconter.
]Ma mère me donna la preuve de tendresse et de bonté de venir me voir à Origny et de passer avec moi six semaines dans ce couvent ; elle y logea , dans l'intérieur, dans un appartement qui était vacant tout à côté du mien. J'imaginai toutes sortes de choses pour l'amuser. Madame l'abbesse avait une femme de chambre qui la servait depuis dix ans et qui s'appelait mademoiselle Beaufort ; c'était la meilleure fille du monde, et qui faisait des flans à la crème délicieux , ce qui produisit entre elle et moi une liaison très-intime. Elle me parla d'une noce de village qui devait se faire chez des fermiers de sa connais-
sance, à une lieue d'Origny ; elle avait obtenu de madame Tabbesse la permission d'y aller; je voulus être de la partie, mais mystérieusement, et déguisée en paysanne, avec mademoiselle Victoire, et je déterminai ma mère à y venir avec nous , habillée aussi en paysanne , et le tout à l'insu de madame l'abbesse. IMademoiselle Beaufort , charmée de cette invention , nous fournit les habillements. Nous nous assurâmes d'une tourière ; je fis dire à madame l'abbesse que nous avions la migraine, que nous dînerions dans nos chambres , et nous partîmes furtivement à une heure après midi. Nous allâmes à la ferme en charrette ; nous fûmes présentées aux mariés comme des paysannes , parentes de mademoiselle Beaufort , qui ajouta que j'étais sa filleule. Je dansai beaucoup ; j'eus les plus grands succès dans cette assemblée, que nous ne quittâmes qu'au déclin du jour. Mais un orage violent nous attendait à Origny. On nous avait trahies ; madame l'abbesse savait notre escapade ; elle était fort scandalisée de nos déguisemeuts , et surtout que je fusse sortie de la maison sans le lui dire. Je lui représentai doucement qu'étant avec ma mère cette sortie , du moins , n'avait rien de scandaleux. Madame l'abbesse jeta tout son venin sur mademoiselle Beaufort. Le lendemain matin, la pauvre fille entra dans ma chambre en pleurant et en me disant que madame l'abbesse venait de lui donner son compte. « Eh bien ! lui dis-je , consolez-vous, je vous prends à mon service. » IMademoiselle Beaufort fut transportée de joie et s'installa tout de suite dans mon appartement. Madame l'abbesse eut beau jeter feu et flamme , je persistai avec beaucoup de sang-froid dans ma résolution, et je gardai mademoiselle Beaufort. Nous avions déjà joué dans nos chambres quelques petites scènes pour amuser ma mère, les soirs, quand tout le couvent était couché. Mademoiselle Beaufort, à mon grand étonnement, me demanda de lui donner un petit rôle de bergère. Elle avait quarantecinq ans, ses cheveux étaient gris , elle était fort couperosée, et les deux dents de devant lui manquaient. Nous jouâmes
rOracle, et je lui lis jouer le rôle de Pamoureux , que Lucinde appelle Charmant , et qu'elle conduit en lesse avec un ruban couleur de rose. N'ayant point de costume, nous rhabillâmes galamment avec une redingote de Lemlre , mon domestique, et nous l'assurâmes qu'il était indispensable qu'elle eût sur la tête un bonnet de coton , brodé en laine de couleur, que lui prêta le laquais de ma mère. Ce fut dans cet agréable équipage qu'elle joua de la manière la plus comique le rôle de Charmant. Comme elle me demandait toujours un rôle de bergère , je fis une petite pastorale pour elle ; nous donnâmes tant de louanges à son jeu et à sa grâce, elle fut si persuadée qu'elle était ravissante dans ce costume , que je lui proposai de le garder toujours , et elle y consentit. De ce moment elle fut constamment habillée en bergère d'idijlle, avec des petits habits blancs bordés de rubans de diverses couleurs, et portant sur l'oreille un petit chapeau de paille orné de fleurs , ou coiffée en cheveux qu'elle poudrait à blanc pour cacher ses cheveux gris. Quand elle sortait de chez moi pour aller dans le couvent , j'exigeais toujours qu'elle prît sa houlette, chose dont elle contracta parfaitement l'habitude. Toutes mes amies encourageaient ses illusions pastorales , et , quand les autres se moquaient d'elle , mademoiselle Beaufort disait que c'était pour faire leur cour à madame l'abbessc. Je la gardai ainsi en bergère plus de deux mois, c'est-à-dire jusqu'au moment où M. de Genlis, arrivant de son régiment, vint me reprendre. L'aspect de mademoiselle Beaufort (que j'appelais toujours ma bergère) l'étonna beaucoup; mais, à force dinstances, je le décidai à l'emmener avec nous à Genlis , eu lui conservant son costume, et bientôt cette complaisance devint pour lui un véritable amusement. Je conservai ma bergère à Genlis pendant deux ou trois mois ; ensuite un héritage inattendu et très-considérable pour elle l'appela à Noyon. Comme elle avait fait nos délices , nos adieux furent très-tendres. Pour achever son liistoire , je dois dire qu'elle hérita de trente-deux mille
francs, et que peu de mois après elle eut la folie d'épouser un jeune homme de vingt-trois ans , qui n'avait rien , et qui lui persuada qu'il était épcrdument amoureux d'elle.
Je vais maintenant reprendre le fil de ma narration et retourner à Origny.
Il est une louange que je puis me donner, parce que je suis sûre que je la mérite : c'est que j'ai toujours eu l'esprit parfaitement juste , et par conséquent un grand fonds de raison ; et cependant j'ai fait mille étourderies, mille actions déraisonnables , et personne au monde n'a moins réfléchi que moi sur sa conduite , ses intérêts et sur l'avenir. En même temps , qui que ce soit aussi n'a autant réfléchi sur tout ce qui ne lui était pas personnel , sur ses lectures , sur les hommes en général , sur le monde , et enfin sur des chimères. Dominée par mon imagination et par mon enfance , j'ai toujours mieux aimé m'occuper de ce que je créais que de ce qui était. Je n'ai jamais considéré l'avenir que comme un rêve où l'on peut placer tout ce qu'on veut. Il me paraissait fort insipide de n'y mettre que le vraisemblable que tout le monde pouvait y voir. Je n'avais pas la prétention de la prévoyance , mais j'avais celle de linvention. J'ai déjà dit que, dans mon enfance, je faisais sans cesse des châteaux en Espagne, qui n'avaient aucun rapport avec la destinée que je devais naturellement attendre. J'aimais à me placer dans les situations les plus extraordinaires et à me faire triompher des obstacles et de l'adversité. J'avais toujours conservé cette manie , qui me Gt passer des heures délicieuses dans la solitude d'Origny. Tous les soirs , avant de me coucher, je me livrais pendant une heure , et quelquefois davantage , à ce genre de méditation. Souvent je me supposais avec une amie , et je lui contais mes étonnantes aventures. Je parlais véritablement; mon amie m'interrompait , me questionnait ; sa surprise , son admiration, ses éloges me ravissaient. J'avais toujours un peu parlé tout haut dans mes rêveries, mais ce fut à Origny que j'achevai de per-.
fectionner ces dialogues imaginaires, auxquels la parole donne une illusion de vérité qui, en général , vaut presque la réalité, et qui , à certains égards, vaut mieux. Car, quelle amie réelle pourrait entrer dans nos sentiments, nous aimer et nous comprendre comme celle qu'où fait parler soi-même ? Il est certain que ces rêveries fortifièrent mon caractère et mon ame ; elles m'ont été fort utiles depuis la Révolution ; mais jusque-là, et dans le eoui'S ordinaire des choses , elles m'ont beaucoup nui , parce qu'elles m'ont absolument empêchée de réfléchir à ce que j'avais réellement à faire , de sorte que j'ai vieilli avec tous mes défauts , et que l'expérience a eu très-peu d'influence sur mes actions et sur mon caractère.
M. de Genlis et moi nous allâmes de Villers-Coterets à Sillery , où j'allais pour la première fois. IMadame de Puisieux , toujours froide pour moi, me reçut honnêtement, mais avec une sorte de sécheresse qui redoubla ma timidité naturelle. Elle me parla des succès que j'avais eus à Villers-Coterets , et me demanda enfin à m' en tendre jouer delà harpe ; ce fut six jours après mon arrivée. Je jouai, je chantai ; elle parut charmée, ainsi que ^I. de Puisieux. « Il faut convenir, dit-elle, çî/e cela est séduisant. » Je ne sais pourquoi cette phrase me déplut , et de premier mouvement je répondis avec vivacité : « Cependant , ^Madame , je n'ai séduit ni ne veux séduire qui que ce soit. » Elle fut très-étonnée , parce que jusque-là je n'avais dit que oui ou non. Elle me regarda fixement et ne répliqua rien. Le soir M. de Genlis me gronda de ma réponse, et le lendemain j'eus une peur affreuse de madame de Puisieux en me trouvant tête à tête avec elle dans le salon. INIadame de Puisieux , couchée sur sa chaise longue , comme de coutume , travaillait au métier ; je brodais au tambour ; nous gardâmes le silence pendant un demi-quart d'heure. Enfin madame de Puisieux, ôtant ses lunettes , se tourna de mon côté. « Madame, me dit-elle, avez-vous donc fait le vœu d'être toujours ainsi avec moi? — Comment, Madame ?répondis-je d'une
voix tremblante. — Oui, reprit-elle, ou assure que vous êtes gaie, aimable, et depuis huit jours vous gardez le silence le plus obstiné. Peut-on vous en demander la raison ?» A cette question pressante, je me décidai sur-le-champ à répondre franchement, parce que le ton avait quelque chose de gai et d'obligeant, « Madame, lui dis-je, c'est que je crains de vous déplaire, que vous avez un air sévère qui m'intimide et qui me fait de la peine.. . — Vous avez tort de me craindre, reprit-elle ; je suis très-disposée à vous aimer Que faut-il faire pour vous mettre à votre aise avec moi?.... — Ce que vous daignez faire en ce moment, » m'écriai -je en me jetant à son cou. Des pleurs d'attendrissement me coupèrent la parole; elle fut elle-même vivement émue; elle me reçut dans ses bras, m'y retint, et m'embrassa à plusieurs reprises avec la plus touchante sensibilité. De cet instant je lui vouai au fond de l'ame le plus tendre attachement; elle le méritait par l'excellence de son cœur, de ses principes et de son caractère , et par le charme de son esprit. Nous causâmes avec une entière liberté ; elle me dit les choses les plus aimables, et je lui promis que je serais dorénavant avec elle comme si j'avais eu le honneur de la connaître depuis mon enfance. Une heure après M. de Puisieux rentra de la promenade avec M. de Genlis et six ou sept personnes. Je priai madame de Puisieux de ne rien dire de ce qui venait de se passer entre nous, parce que je méditais une jolie manière de l'annoncer. On s'assit, et, au bout de quelques minutes, je dis d'un ton dégagé que , n'ayant point été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes, et je fis deux ou trois sauts dans la chambre; ensuite j'allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux, en disant mille folies; elle riait aux éclats, et tout le monde était pétrifié d'étonnement. 31. de Puisieux fut enchanté; il dit à madame de Puisieux qu'il lui avait prédit qu'elle m'aimerait à la folie. Toute cette soirée fut charmante poiu* moi. Les jours qui lui succédèrent furent les plus heureux de ma vie. Madame de Puisieux prit pour moi
une véritable passion ; elle me ût changer d'appartement afin de me loger à côté d'elle. Je me promenais le matin à cheval avec M. de Puisicux;je montais tous ses beaux chevaux anglais. Le soir je n'allais point à la promenade ; je restais tête à tête avec madame de Puisieux, qui se promenait avec moi une petite demi-heure dans la cour ou dans le potager ; nous passions k reste du temps à causer dans le salon. Sa conversation était animée , spirituelle et charmante ; elle avait vu un moment de la Régence , son mari avait depuis été ministre des affaires étrangères , et , petite-fille du grand Louvois , elle avait la tête remplie d'une infinité d'anecdotes intéressantes et curieuses qu'elle contait à merveille. Avant de souper, on apportait tous les soirs ma harpe dans le salon, et j'en jouais une heure ; après le souper je jouais de la guitare ou du claveciu à peu près une demi-heure, ensuite je jouais au piquet avec madame de Puisieux contre ^l. de Puisieux , qui nous faisait la chouette , et puis j'allais me coucher. Je ne restais communément dans ma chambre qu'après la promenade du matin avec jM. de Puisieux, depuis dix heures et demie jusqu'à deux heures. Pendant qu'on me coiffait je lisais, habitude que j'ai toujours conservée partout. Dans ce temps , il était d'usage de recevoir à Paris et à la campagne des hommes à sa toilette, ce que je n'ai jamais fait, afin de réserver ce temps pour la lecture , de sorte que depuis mon mariage je n'ai jamais passé un seul jour sans faire une bonne lecture. Après ma toilette je jouais de la harpe une heure, et j'écrivais trois quarts d'heure. Je refaisais alors ma première comédie, les Fausses Délicatesses, elic l'achevai dans ce voyage. J'écrivais en outre les extraits de mes lectures. Madame de Puisieux, dans nos tête-à-tête du soir, me faisait souvent lire tout haut, pendant qu'elle travaillait à la tapisserie : il y avait à Sillery une très-bonne bibliothèque. Je lus aussi dans ce voyage le Traité de ITestphalie, du Père Bougeant, de la Manière déjuger des ouvrages d'esprit, du Père Bouhours, les fîntretiens d'.iristeet d' Eugène ^àu même auteur, qui me
donna le goût des devises que j'ai toujours conservé depuis; je lus aussi les Poésies de Pavillon. Je lus seule ï Histoire de Malte, de l'abbé de Vertot, et les OEuvres de Saint- Évremond. Les jours de pluie, tout le monde restait dans le salon; j'allais dans ma chambre, ce qui me donnait trois ou quatre heures d'étude de plus. 1^'
Madame de Puisieux, sachant que j'écrivais sans cesse, me demanda un jour de faire son portrait, et j'en fis deux le jour même, en couplets de chanson, l'un en contre-vérité, l'autre sérieux. Le soir , eu m'accompagnant de la harpe, je lui chantai d'abord le premier, ensuite je chantai le second. Ces couplets eurent le succès dont sa bonté récompensait tout ce que je faisais pour elle. Les voici :