‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 11 sur 72 · VE · texte numérisé non relu

VE

Ville, le général Casabianca, M. Campi, homme d’esprit et de mérite, républicain de l’ancienne roche et qui avait dans ses mœurs la rigidité spartiate. Il ne buvait que de l’eau et ne mangeait jame de viande: On l’appelait original. Ce qu'il est, c’est an honnête homme avec beaucoup de capäcité. Venaient ensuite M°° la baronne de Fontanges et M'° Delaunay, la lectrice, dont j'ai tracé le portrait et qui était d’une ressource bien agréable dans cette retraite presque morte au monde.

Nous eûmes une bonne fortune à laquelle j'étais loin de m'attendre. Ce fut l’arrivée de Gianni. J'en avais entendu parler comme de l’improvisateur le plus habile que l'Italie possédât, et j'avais un grand désir de le connaitre.

— Prenez garde à vous, madame Junot, me dit Madame, le jour de l’arrivée du poète.

Et se penchant à mon oreille :

— Êtes-vous enceinte ?

Je lui fis signe que non.

— C'est qu'alors il faudrait prendre garde, car vous allez voir une espèce de monstre.

Je vis en effet un homme prodigieusement laïd. Il était haut de quatre pieds, avait un buste énorme, et des bras avec lesquels 1l pouvait nouer et dénouer les cordons de ses souliers sans se baisser. Son buste avait de plus que la charpente ordinaire une énorme bosse par derrière, une énorme bosse par-devant, des jambes à l'avenant at un visage qui ne déparait rien de tout cela...

Une autre personne, qui vint en même temps que lui, contribua à l'agrément de la vie du château par sa bonté et sa politesse exquise, si elle n'apportait pas

son contingent, comme Gianni, c'était le cardinal Fesch. J'ai rarement rencontré dans ma vie un homme plus doux, plus inoffensif et plus désireux de faire le bien. C'est le meilleur, le plus excellent des hommes. L'empereur a eu le tort de ne pas reconnaître le motif de sa conduite dans la défense qu'il fit de ses droits. Le cardinal Maury ensuite n’était pas en conscience un adversaire contre lequel il püût se battre... Mais, quoi qu'il en ait été plus tard, à Pont, où nous ne nous battions pas, il était d'un grand secours pour arranger les journées de manière à ce qu'elles s'écoulassent agréablement... Après déjeuner on faisait de de la tapisserie et très souvent Madame jouait pendant la grande chaleur. Ensuite, on remontait chez soi, ou bien on allait se faire des visites, puis venait l'heure de la toilette. On s’habillait, on dinait. Dans les grands jours de l’été, on montait en calèche et l’on allait se promener sur le bord de la Seine, ou bien dans des bois du côté du Paraclet. Cette ancienne abbaye, si célèbre par Héloïse et Abeïlard, était alors la propriété d’un homme qui, par sa façon de penser, de dire et de faire, n’était guère en harmonie avec ses prédécesseurs. Cet homme était Monvel, acteur et auteur en même temps. Gianni, tout à fait inspiré par ces souvenirs d'Héloise, proposa une course au Paraclet. Ce fut un assentiment général. Mais, comme la course était assez longue et que nous étions nombreux, il fallut songer à la façon de cheminer.

— Eh bien! dit Gianni, allons tous à ânes.

-— Oui! oui ! nous écriâmes-nous en chœur, allons à ânes |

On fit requérir tous les porte-choux des environs et, au jour marqué, vingt ânes bien crottés, bien

ébouriffés, attendaient dans la cour de Pont. Je ne me rappelle plus maintenant si M" de Brissac était le notre course. Je n’äi gardé que le souvenir de la bosse de Giarnini, vue entre les deux oreilles de mon âne. Et, en vérité, cette bosse-là était une si bellé bossé, qu’elle effaçait toutes les autres. Madame était en calèche. Il faisait le plus beau temps du monde, et ce fut avec un vrai pläisir que nous nous mimes en route pour notre pèlerinage.Mais il faut croire que mon âne n'était pas du même avis. Il avait pour fonction habituelle de charrier, je crois, le fumier de la cour des écuries au potager; 1] ne voulut pas entendre à un autre chemin. Il ne se reconnaissait plus sur la grande route et fit un train de désespéré lorsque jé le voulus contraindre d'y marcher. Enfin nous nous brouillâmes tellement, qu'il se sépara de moi et la lutte se termina tout à sa gloire. Gianni était à vingt pas de moi. Aussitôt qu'il me vit à terre, au lieu de descendre de son porte-choux, ou plutôt de son portebosse, le vilain homme se mit à me regarder quelques secondes, puis il s’écria :

Laura d'un asino in giù cadde,

Pérchè per gli asini LauRo noi à.

On sait que Pétrarque a souvent employé lé nom de Laura pour alloro, ou lauro.

[lo perduto il verde Lauro Ch'er'al mio fianco alta colona.

Quoique je fusse tout étourdie de ma chute, je ne pus m'empêcher de rire en voyant ce grotesque per- Sonnage pérorér Suï sün âne, qui, bièn meilleure

personne que le mien, ne bougeait pas pendant son improvisation ; mais le fait est que j'étais moulue et que la traîtresse de bête m'avait rompu les membres. Madame, qui arrivasur le théâtre de ma malencontre, ne voulut pas me permettre de remonter sur mon âne, ni de continuer ma promenade, Elle me prit dans sa calèche et nous retournâmes au château, où l'on me saigna, car la tête avait porté sur une pierre. Madame fut pour moi d’une bonté maternelle dans cette circonstance. Mais pourquoi dirai-je dans celle circonstance ? Elle fut toujours ainsi et, lorsque cela n’a pas été de même, ce qui du reste a été fortrare, la faute en fut toujours à moi. Elle fit écrire à Junot, lui annonça mon accident et en même temps lui défendit toute inquiétude. Elle fit ce que ma mère aurait fait.

Lorsque mon mois de service fut terminé, je demandai à Madame la permission de retourner auprès de Junot, Ma maison me réclamait. Depuis qu'il avait été nommé gouverneur de Paris, il n'avait reçu qu'une fois, et encore sans la cérémonie convenable. Il me fallait être chez moi. Elle le comprit à merveille et Je partis le lendemain, emmenant avec moi M”° de Cosse, qui, pour la première fois de sa vie, se séparalt de son mari pour quelques jours. Mais je ne savais pas à quoi je m'engageais en la promenant avec moi dans ma voiture, La veille de mon départ M. de Cossé m'avait bien dit :

— Permettez-mai de vous demander d'aller un peu moins vile à eause de M”° de Brissac, Elle est un peu peureuse en voiture et je vous aurais une grande obligation de vouloir bien ne pas laisser galoper vos chevaux.

— Mes chevaux sont ceux de la poste, d’abord, lui répondis-je, et je ne crois pas qu'ils aient le goût de galoper. Mais soyez en repos pour M°° votre femme. je vous en réponds.

Tout cela se disait entre nous trois, dans un coin du billard, tandis que M”*° de Brissac, presque sur les genoux de son mari, un de ses bras passés autour de son cou, lui disait les plus grandes douceurs du monde. C'était un spectacle vraiment curieux à voir.

Mais, quelque prévenue que j'eusse été, il ne pouvait rien y avoir de prévu pour ce qui devait se passer Comme nous partimes le matin, je fus joindre ma voiture dans la cour des écuries et nous en sortimes au pas. Mais une fois sur la route, les pos illons prirent le galop, malgré l’injonction que je leur avais faite, parce qu’un postillon croit que vous voulez rire quand vous lui demandez d'aller doucement. Tout à coup. au premier tour de roue, je sens quelque chose de crochu qui m'attrape le bras, qui m'attrape autre chose ; c'était M"° de Cossé qui se cramponnait à moi en criant miséricorde. Je la crus folle. Mais ce que le mari m'avait dit de sa peur me revint à l'esprit et je me mis à rire, en tâchant toutefois de lui faire quitter prise, car elle me faisait un mal affreux.

— Ah çà, lui dis-je, asseyez-vous — elle était debout dans la voiture, et, comme elle était excessivement petite sa tête n'arrivait même pas à l’impériale — asseyez-vous donc, il est impossible que vous fassiez vingt lieues de cette manière.

Et un cahot la jetait sur moi. Je la prenais, je l’asseyais malgré elle ; puis venait un nouveau cachot.

Alors elle s’agrippait à moi de plus belle, elle me pinçait. C'était comme une folie. Elle me fit rire d’abord, puis la chose se prolongeant, je sentis à mes bras, à mes épaules, même à mes jambes, que les siennes travaillaient. des douleurs assez vives pour m'ôter l'envie de plaisanter. Je me fâchai, mais j'avais à faire à un enfant n’entendant aucune raison. Il me fallut supporter ses cris, ou bien me résoudre à aller au pas. Je préférai encore entendre ses doléances et aller bon train. Je voulais arriver pour diner à Paris et avec l'allure que demandait M*° de Cossé nous aurions mis trois jours au voyage. Nous descendimes enfin chez moi, où elle avait bien voulu accepter à diner. Je fus enchantée de lui faire les honneurs de ma table, mais je jurai que jamais on ne me reprendrait à faire un voyage en voiture avec elle.

— Eh bien, madame la gouverneuse, vous vous laissez donc tomber du haut d’un âne? me dit l’empereur lorsque je fus aux Tuileries.

Il savait tout. Ce n’était certes pas une enquête personnelle de moi-même qui lui avait appris que j'étais tombée d’un âne. Mais cela prouvait qu'il savait jour par jour ce qui se passait chez saæ mère,

En arrivant à Paris, j'appris des nouvelles qui m'étonnèrent. Je dis que 7e les appris à Paris, parce que, à Pont, Madame avait établi pour règle que jamais on ne devait parler de politique. Aussi ce fut à Paris que j'appris que la Russie refusait de ratifier les préliminaires de paix, entre elle et la France, signés à Paris le 20 juillet : la notification à la diète de Ratisbonne, faite le 1° août, du traité du 12 juillet, qui déclarait la séparation du corps germanique de l'empire d'Autriche et reconnaissait que l’empereur

Napoléon était le protecteur de la confédération du Rhin. Quatorze princes allemands y donnaient leur accession. Une nouvelle diète, siégeant à Francfortsur-le-Mein, devait traiter des intérêts des États confédérés. Elle devait être formée de deux collèges, celui des rois et celui des princes. Dans les six années qui suivirent, cette confédération s'augmenta de tous les princes allemands, à l'exception de l'Autriche, de la Prusse, des ducs de Brunswick, d'Oldenbourg, du roi de Suède comme duc de Poméranie, et le roi de Danemark comme duc de Holstein. En même temps on fit renoncer l'empereur François IE au titre d'empereur d'Allemagne. Il prit le nom d’empereur héréditaire d'Autriche, sous le nom de François I. C'est de cette manière que finit l'empire germanique, appelé en style diplomatique le saint empire romain. Il est à remarquer pour ceux qui aiment à faire des rapprochements, que ce fut précisément mille six ans après que Charlemagne fut couronné par le pape Léon III.

Les contingents de la Confédération furent ainsi fixés : la France deux cent mille hommes, la Bavière trente mille, le Wurtemberg douze mille, Bade huit mille. En tout, deux cent soixante-trois mille hommes. La Russie fut alarmée, et peut-être avec raison, de cette exécution d'un projet dès longtemps formé par Henri IV, mais dont, à cette époque, l'Autriche et l'Espagne étaient les seules causes. La Russie savait que les temps étaient changés et que maintenant la France pouvait lui demander compte de sa politique tout aussi envahissante dans son humeur, tout aussi orgueilleuse dans ses prétentions. Ce moment de l'histoire de l'Europe est bien curieux

Page 1