‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 12 sur 72 · PT · texte numérisé non relu

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à observer pour celui qui veut étudier le cæur et l’esprit des nations. La Russie joue un jeu bien remarquable dans cette période. Son habileté, là comme après Erfurt, est digne d'éloge comme talent, si on ne peut l'estimer comme prohité. Ayant à venger sa défaite à Austerlitz, empressée de rompre un traité de paix imposé par le vainqueur, la Russie ne pouvait cependant encore lever sa bannière et pousser le cri de guerre. Il fallait armer, et il le fallait faire sans que la France pût s'y opposer. Ce fut alors qu'on vit se réveiller dans le eabinet russe le génie cauteleux de Betusuheff et de quelques autres diplomates, mai: tres et élèves de Catherine II. Le général Clarke fut joué quand il croyait Jouer l'envoyé russe, et cette comédie diplomatique, que tous deux donnèrent à la grande joie du reste de l'Europe, la France néanmoins exceptée, ear en disant la France, j'entends l'empereur, fut une des causes, à ct que je puis croire, de beaucoup d'événements postérieurs qui auraient eu une autre direction.

Je recevais alors très sauvent des lettres de Russie. L'empereur, qui sav ait fout à un degré que je puis à peine concevoir même maintenant que Je connais les fils qui faisaient mouvoir toutes ses machines, me demandait quelquefois en plaisantant des nouvelles de Pétershaurg ou de Moscou.

— Votre Majesté me permet-elle de lui dire les propres expressions d'une lettre reçue de Moscou avant-hier même ?

— Oui, certainement.

— Eh bien, Sire, les Russes prétendent que, si l'empereur Alexandre veut les conduire seulement sur la Vistule, ils seront à Paris dans deux mois.

L'empereur me regarda avec une expression impossible à rendre, puis il me dit, en parlant lentement :

— Et vous avez reçu une lettre de Russie dans laquelle on vous dit une pareille sottise! Mais vous êtes donc en correspondance avec des fous ?

— Non pas, Sire. Celui qui m'écrit ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté est le comte Novosilzoff, correspondant de l’Institut de France et l'un des savants les plus distingués de l’Europe.

Le lendemain, le général Duroc vint chez moi et me demanda pourquoi j'avais dit cela à l’empereur.

— Mais parce qu’en effet cette lettre est arrivée de Russie.

— Oui, mais pas à vous, bien certainement, car Je suis certain que vous ne vous occupez pas de politique. Cela vous ennuierait d’abord et puis déplairait prodigieusement à l'empereur.

— Ce que vous avez dit de plus vrai dans votre beau discours, c’est que cela m'ennuierait, car, si la chose me plaisait, je ne vois pas pourquoi Je ne recevrais pas de lettres politiques de Moscou, comme j'en reçois qui me parlent de bals et de fêtes. Mais, pour vous rassurer, je vous dirai que la lettre dont j'ai parlé a été effectivement écrite de Moscou. Seulement elle ne m'est pas adressée, mais Lien à mon ami Millin. Ce n’est pas, comme vous le savez, la première fois, et je vous ai déjà parlé de cette correspondance, moitié savante, moitié grondeuse ‘en politique. Au surplus, j'ai lu la lettre. Elle est exactement comme je vous l'ai dit.

Le résultat de mon bavardage fut une enquête fort désagréable pour mon pauvre ami Millin. On lui de-

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manda une foule d'explications qui le désolèrent, parce qu'il était le plus pacifique et le plus discret des hommes, et qu'il craignait que ses amis de Moscou ne fussent inquiétés, non pas sérieusement, mais au moins assez pour lui en vouloir. Je lui avouai mon tort. Il me le paräonna, parce qu’il m’aimait tendrement, affection que je lui rendais avec un entier retour’,

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