CHAPITRE VI
M. Millin. — Son portrait. — L'homme de bien et les plumes de paon. — Le prince Louis, roi de Hollande. — Le jeune prince et la fable. — Les grenouilles qui demandent un roi. — Belle conduite du prince Louis. — Jérôme Bonaparte. — Mlle Patierson. — Portraits de plusieurs personnes de la cour impériale. — Mot du comte Louis de Narbonne. — L'homme à la grande bouche. — Joseph Bonaparte. — Départ pour Naples. — Portrait du prince. — La reine Julie. — Son portrait. — Le roi de Morfontaine. — Mme Murat. — Son portrait. — Sa cour. — Me Adélaïde de La Grange.— Me Lambert. — Mme de Beauharnais. — M. et Me de Cambyse. — Le roi et la reine de Perse. — MM. de La Grange. — M. d’Aligre. — Projet de mariage. — Histoire d’un vieil émigré. — Le râtelier et les 100 guinées. — Talma, dentiste.
M. Millin, que tout Paris a connu et aimé, était l'un des amis les plus intimes de mon éntimilé; c'était le plus doux, le meilleur des hommes. D'une instruction profonde dans la science numismatique, il a laissé plusieurs ouvrages qui seront à jamais sur les rayons des bibliothèques savantes, et son talent comme antiquaire sera toujours apprécié à sa Juste valeur. Depuis vingt ans 1l est à la mode de porter le marteau sur toutes les réputations, de tout démolir et de tout abattre. Je sais bien que M. Millin avait un peu de cette légèreté de notre esprit français dans les choses sérieuses, mais la science n’en souffrait pas.
Il était consciencieux, même dans ses descriptions d’antiquités, et souvent j'ai appris avec lui ce que jamais je n’aurais su avec un savant hérissé de savoir sans grâce:
M. Millin était bon ami, bon fils et bon frère. Ses qualités lui ont été reconnuês par tous ceux qui ont vécu avec lui dans l’intimité mème ordinaire de la société. Il m'était bien dévoué, et Je me plais à rendre ici justice à sa mémoire. C'était un homme de bien ét, certes, dans ces trois mots je crois comprehdre le plus bel éloge d’un homme.
D'après ce que je viens de dire, on conçoit que je fus aux regrets d'avoir été si prompté à me vanter d’un fait dont 1l n’y avait pas grande gloire à retirer pour moi, et dont je prenais les plumes de paoñ, en adméttant qu'il ÿ en eût. Je voyais Millin tous les jours de la vié et, je le répète, je füs très fâchée de
cette histoire bien ridicule de ma part.
Jai déjà dit, je crois, que le prince Louis Bonaparte avait été choisi par la Hollande pour être roi de cette terre de marécage. Comme il faut que les Français rient de tout, même de ce qui est honoïable pour eux, et certes la chose l'était assez, puisque la Héllande venait nous demander un chef, il courut une plaisanterie qui donna de l'humeur à l’empereur, Il n’aimail pas ces sortes de jeux avec le pouvoir, Il prétendait, peut-être avec raison au reste, que du moment où nous raillons ceux qui nous gouvernent, nous les méprisons. Je l'ai entendu bien souvent parler dans ce sens, et je ne puis guère admettre qu'il eût tort.
La Hollande s’expritha par l'organe de sés envoyés. La cour était alors à Saint-Cloud. L'empereur reçut
la députation avec une joie qui n'était pas feinte. Il aimait, je crois, le prince Louis plus qu'aucun de ses frères, Joseph excepté. Il avait une tendresse paternelle pour la princesse Louis et pour ses enfants. Une couronne aussi belle que celle de la Hollande était une belle preuve de cette tendresse à offrir à son frère et à sa belle-sœur. Il ne comprenait pas beaucoup un système de résistance à ses volontés. Il comptait sur une obéissance absolue et trouvait que le bonheur de tous était engagé dans l'exigence qu'il mettait à se faire obéir. Mais il trouva dans ses frères une résistance opiniâtre motivée par l'honneur et leur conscience qui lui donna la mesure de l’honneur des siens. La conduite de Louis Bonaparte en Hollande est digne de tout éloge'.
Le jour où les députés furent admis à l'audience de l’empereur, il les reçut, comme je l'ai dit plus haut, avec une grande bienveillance et, pour la leur témoigner d’une manière plus marquante, il fit venir le jeune prince Louis-Napoléon, le présenta à la députation et lui dit d’être aimable pour ceux qui venaient demander à son père de les gouverner. Pour être aimable comme prince quand on à cinq ans, on ne peut que réciter des fables ou des vers, ou telle autre chose qui fasse le même effet. Des courtisans n'y regardent pas de si près. Le jeune prince —
1 Je croirais faire injure à une illustre infortune si je mettais autrement que dans une note mon excessive indignation contre des biographies infâmes et fausses; mais je souffrirais trop si je ne disais pas que jamais il n’y eut un mot de prononcé, une action de faite qui püût légitimer une semblable infamie. Honte éternelle sur la main qui a pu tracer de pareilles horreurs |
dit-on — ne se fit pas prier et déclama aussitôt la fable des Grenouilles qui demandent un roi.
Une chose assez bizarre, c'est que je n'ai jamais pu savoir si le fait était vrai. Je vis l’empereur de si mauvaise humeur de cette plaisanterie, que je n’osai pas prendre des informations plus précises. Je connaissais bien les personnes attachées au service des jeunes princes, mais point assez pour m'enquérir d'une pareille histoire. Tout ce que je sais, c’est que l'affaire fut longtemps regardée comme véritable et, pour dire la vérité, elle eût été bien comique.
Lorsque nous en serons à la courageuse résistance du prince Louis quand il voulut faire respecter l’indépendance de la Hollande, je serai heureuse de penser que je rends une justice vraie à un ami de ma mère ainsi que de tous les miens. Le prince Louis était un homme vertueux, intègre même et ne connaissant que son devoir. Voilà comme il faut toujours se le représenter.
Ma prédiction s'était réalisée relativement à Jérôme : il avait aussi voulu comme les autres goûter de la douceur du pouvoir, et il avait même renié avant que le coq eût chanté. Il était altesse impériale et royale. Il avait des chambellans, des écuyers, des pages, et la pauvre M'° Patterson, dont j'avais tant admiré le charmant visage, était délaissée, tandis que son souvenir n'occupait pas du tout, ou du moins fort peu, son étourdi de mari.
— Que t'avais-je dit? observai-je à Junot la première fois que nous vimes le prince Jérôme en habit de cour.
Du reste, je crois qu'il existe peu de femmes qui égalent en perfection celle qu'il a maintenant J'arri-
veral incessamment au moment où je l’ai connue, et, de même que pour son beau-frère, je serai heureuse d’avoir un tel portrait à tracer.
J'ai parlé dans les volumes précédents de beaucoup de personnes dont les noms connus ont fixé l’attention de tous ceux qui lisent ces Mémoires; mais je n'ai pu que tracer une esquisse bien légère, un trait au crayon, de leur individu physique et moral. Toutes ces personnes cependant formaient la cour impériale, et 1l est important, pour que le tableau qre j'en trace soit fidèle, que les détails qui leur sont propres, en mal comme en bien, soient mis au jour. Je sais que je me ferai des ennemis, parce que ceux même dont je dirai du bien n'en trouveront pas assez et voudront des louanges 1à où je ne donnerai qu'une simple approbation, et la bossue trouvera étrange que je ne réponde pas comme M. de Narbonne : « Elle est, ma foi, grande et bien faite. » .
J'ai été longtemps assez niaise pour m'affecter de cette crainte d’être désobligeante envers quelques personnes qui l'avaient été pour moi et mes amis. Mais j'en ai appelé comme de graud abus. Il n’en était ni plus ni moins. Tel fait, parce qu'il ne louait pas assez un père ou un grand-père, n'était pas vrai. Je l'avais inventé. Une femme, qui n’avait peut-être jamais donné deux jours de bonheur à son mari pen dant toute sa vie, se réveillait pour trouver étrange que je l’eusse appelé comme lui-même se nommait. Une autre réclamait pour une rivale. Il est vrai que la rivale était bossue, outrageusement laide et que la réclamante est encore jolie, agréable et heureuse, tandis que l’autre, avec sa bosse et son laid visage, est enterrée depuis vingt-cinq ans. J'ai la plus cu-
rieuse des collections dans un tiroir bien fermé, bien soigné, car je serais au désespoir de perdre ces lettres-là. Il y en a de plaisantes.
L'une entre autres prétend que mes Mémoires ne valent rien, parce que j'ai dit qu'un homme avait une grande bouche. C'est un fait. Il est du reste un galant homme, je le reconnais pour tel, mais il avait, il a même encore une grande beuche. Qu’y puis-je, moi? rien du tout. Je reconnaitrai, si l’on veut, que cela ne vient pas de famille; que sa nourrice l’a peut-être laissé trop crier. Mais dire que sa bouche n’était pas immense, en conscience, je ne le puis pas. Qu’'aurait donc fait le réclamant si j'eusse attaqué la probité, l'honneur de son parent? En vérité, c'est une comique histoire que celle de la vie!
J'ai déjà parlé du départ du prince Joseph pour Naples, où maintenant il était roi. Je n'ai pas encore dépeint cet intérieur du frère aîné de Napoléon, de celui enfin qui eût été le chef de la famille Bonaparte, si le grand homme ne fût venu le déplacer.
Joseph Bonaparte est né en Corse comme tous ses frères, mais, moins qu'aucun des Corses que j'ai connus, il n'a d’accent en parlant français. Il est difficile de voir une plus jolie figure : c’est celle de la princesse Borghèse avec cette expression mâle que doit avoir la physionomie d’un homme. Son sourire est celui de l’empereur, fin, spirituel, et peut-être plus doux, ce qui doit être, parce que son âme est parfaitement sereine et son cœur excellent. Lancé dans le monde à une époque où triomphaient tous les désordres, où la bassesse et l’impudence parvenaient au pouvoir, ses premiers pas furent marqués par des actes d'humanité et de bienfaisance qui donnèrent des
espérances que la suite de sa vie à justifiées. Il est fort instruit, non seulement dans notre littérature, mais dans la littérature italienne et anglaise. Ses études, d’abord sérieusement faites, furent continuées bien au delà du terme prescrit par l'usage. Il aime la lecture, la poésie, les belles-lettres, il aime à s’entourer de savants et de littérateurs. Son intérieur était même, sous ce rapport, plus agréable que celui de Lucien, quoiqu'il ne fit pas lui-même de vers comme son frère. Mais, à cet égard, je ne prononce pas pour dire s’il a eu tort ou raison. Enfin le roi Joseph est un homme que, dans tous les temps, dans tous les pays, on sera content de rencontrer, heureux de connaître et fier d'avoir pour ami.
On a dit de lui que son caractère était faible, c'est faux. Il a de la douceur dans l’âme, de la bonté dans le cœur, de la clémence, une grande justesse de jugement, Ces qualités ne pouvaient lui être que nuisibles, excepté la dernière, au milieu d'un pays révolté où il était appelé à régner à l'aide de la force et de la contrainte. Néanmoins sa conduite fut admirable pendant son malheureux règne en Espagne. La position des frères de Napoléon a toujours été pénible aussitôt qu'il les a placés sur un trône. Il en voulait faire des souverains, et il exigeait d'eux une soumission de préfet. Cela ne pouvait aller. Il trouva dans ses frères, au reste, une résistance que quelques-uns d’entre eux ont noblement illustrée. Le prince de Canino est le premier. Il publia très haut que ses affections étaient libres et devaient l'être. Il fut noblement fidèle à la foi conjugale. Je ne prétends pas ici trouver remarquable une action d’honnête homme, mais, en l'admettant en opposition avec les séductions offertes
pour faire faillir, je crois que peut-être quelques-uns de ceux qui trouvent la chose fort simple éprouveraient au moins la tentation d'essayer de la douceur de trahir. Le prince Louis eut aussi une noble conduite : la Hollande en garde encore le souvenir. C’est une glorieuse auréole que celle que produit l'amour d'un peuple sur lequel on ne règne plus. Il n'y a pas le prestige du pouvoir qui distribue les récompenses. Le roi déchu est même plus dangereux à aimer qu'un simple étranger, car le remplaçant ou le successeur demande compte avec jalousie d’un sentiment qui lui semble dû.
Le roi Joseph ne partit de France qu'avec un grand regret. J'ai déjà dit qu'il suppliait son frère de ne le pas faire roi :
— Laissez-moi régner à Morfontaine, lui demandait-1].
Je l'ai vu à Morfontaine. C’est là qu'il était facile de juger de sa philosophie douce et aimable et de sa haute bonté. Il était bon père, bon mari même, malgré tout ce qu'on Jui a reproché, bon ami, fidèle, n'oubliant pas les anciens jours et s’y reportant lui-même avec une grâce toute parfaite. Je vis à quel degré il portait cette religion des affections de la jeunesse dans un voyage que nous fimes à Morfontaine, avec mon frère, M. de Permon, avec lequel il avait été intimement lié en 93 et en 94. J'ai encore des lettres de lui de cette époque adressées à ma mère et à mon frère. Eh bien, sa conduite, étant prince impérial, était celle de l’homme qui avait écrit ces lettres. Le roi Joseph est un homme vertueux, bon et d'une capacité étendue, et d'autant meilleure qu'elle a pour base des sentiments vertueux, Je rapporterai des faits de sa conduite per-
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sonnelle en Espagne lors de cette guerre désastreuse, entreprise bien plus pour satisfaire la volonté de l'empereur que pour se placer sur un trône dont il ne voulait pas, et ces faits donneraient la mesure de son honneur et de ce qu'il vaut, si on ne l'avait déjà.
Quel est le malheureux de Paris qui ne connait pas le nom de la princesse Joseph, de la rcine d'Espagne? Tous ceux qui vivaient lors de son séjour à Paris et qui existent encore ont bien sûrement conservé le souvenir de cet ange de honté, de vertus, de cette femme dont l’âme renferme toutes les perfections. Sans être belle, elle est charmante, parce qu'elle s’est soustraite à cette vieille loi qui enchaîne une femme à la condition d’être belle parce qu’elle est femme, et qu'elle l'a remplacée par l'obligation d’être bonne, charitable et parfaitement indulgente à tous les torts. Aucune pratique de vertu douce et paisible ne lui est étrangère. Vouée à la retraite par goût et par devoir, elle ne croyait pas qu'une mère püût déléguer son autorité à une étrangère pour développer dans le cœur d'une jeune fille les vertus qui doivent un jour être celles d'une mère de famille. La qualité de souveraine qui devait s’y joindre n'était, selon elle, qu’un titre de plus à sa sollicitude envers ses enfants.
— Je réponds d'elles aux sujets qu'elles auront un jour sous ‘leur domination, disait-elle. Le sceptre est lourd dans des mains robustes, que de peine des mains débiles n'auraient-elles pas à le porter, si nous ne leur donnons pas une force étrangère que la vertu seule peut apporter !
La reine Julie — on l’appelait ainsi pour la reconnaître avec la reine d'Espagne Maria-Luisa, femme de Charles IV — est une des femmes dont j'admire le
dial h" à» n joie 9 dé
plus le caractère. Combien de romans ont présenté des personnages fictifs avec une perfection générale qui semblait narguer l’imperfection humaine et la méchante organisation de notre être ! Eh bien, elle a dû être connue de quelque auteur devant lequel elle aura posé. Je l’ai bien étudiée, je l’ai vue longtemps dans l'intimité de l'amitié, je l’ai vue plus tard entourée d’une lueur de pouvoir qui devait la changer à mes yeux et qui, tout au contraire, me la montrait dans le miroir de vérité toujours aussi parfaite. Elle sentait bien l’importance de l’art de commander. Rejetant tous les genres d'éclat, elle aimait au contraire à s’envelopper de sa modestie. Elle ne voulait de parure et d'éclat ni dans ses actions, ni dans ses habits. Toujours simplement mise, elle ne portait de pierreries que ce qui était absolument nécessaire à la convenance de son rang. L'empereur avait une profonde estime et un tendre attachement pour elle. Quant à son mari, il la vénère et l’aime chèrement. Il a eu une vie un peu orageuse comme homme de plaisir, mais sa loyauté naturelle a toujours été comme une barrière entre lui et tout procédé blessant au cœur envers la reine sa femme. Il l’aimait comme une amie, comme la mère de ses filles, et je suis convaincue qu'aujourd'hui, aux derniers jours de cette époque de la vie qu'on appelle encore la saison de plaire, si les deux époux se retrouvaient l’un près de l’autre, ils seraient aussi heureux que des ménages couronnés dont on vante le bonheur en vers comme en prose.
Lorsque la reine Julie partit pour Naples, ce fut une douleur pour Madame mère, qui l’aimait plus qu'aucune de ses autres belles-filles, depuis la mort de M° Lucien. Madame n'aimait pas l’impératrice José-
phine, et cependant, pour dire la vérité, l'impératrice Joséphine était fort bien pour elle depuis le couronnement. Soit que le bonheur l’eût rendue plus aimable envers Ceux qui avaient au fait comploté sa ruine, soit que l’empereur le lui eût ordonné, nous vimes une grande dHférence dans la conduite de l’impératrice envers Madame. Mais ces soins, tout de politesse et de calcul, ne pouvaient remplacer une amitié toute filiale et toute maternelle. Souvent, en pensant à la reine Julie, au bien répandu par ses mains, à ce concours de louanges et de bénédictions qui entouraient son nom, je me prenais à la regretter vivement et ne pouvais m'empêcher de rappeler ce que fait dire Milton à Adam lorsqu'il s’entretient d'Éve avec l'ange :
« Quand je l’envisage, elle semble si parfaite, si remplie de la connaissance de ses droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus vertueux et le meilleur. La science se découvre en sa présence, l'autorité et la raison l’accompagnent, comme si elle eût été dans les idées de Dieu indépendamment de moi pour être la première, etc. »
À cette époque la cour impériale fut considérablement diminuée par l'absence des princesses et des deux frères de l’empereur. La princesse Borghèse toujours malade, toujours dans des soins de santé qu'elle ne se donnait même pas le soin de cacher, bien qu’ils ne fussent guère élégants, ne pouvait soutenir l'éclat de la cour. C'était done à la princesse Caroline que cette charge était demeurée. J'ai parlé d’elle comme de M Murat, comme altesse impériale, il me reste à la peindre maintenant comme princesse souveraine. C’est une nouvelle attitude, une nouvelle pose pour la-
quelle il faut d’autres crayons et d’autres couleurs.
J'ai déjà dit plusieurs fois dans ces Mémoires que j'avais été fort intimement liée avec M°*° Murat lorsqu'elle n’était encore que Caroline Bonaparte Je l'étais moins cependant qu'avec Laure de Cazeaux, en qui ma confiance était entière et dont l'esprit, les talents et les goûts étaient bien plus en harmonie avec les miens, que Caroline, qui ne s’occupait jamais, si ce n’est de donner à tort et à travers quelques coups de crayon sur du papier blanc, et l’on appelait céls un dessin. J'ai parlé de sa personne; elle demeura la même lorsqu'elle fut grande duchesse de Berg, de ce qu'elle était étant M” Murat. Seulement elle devint différente au moral et fut princesse tout entière, parlant beaucoup d’elle-même et de sa personne avec une grande considération et un ricanement pour celle des autres, qui souvent persuadait, en vérité, bien des gens. Sa décision sur toutes les matières était intarissable. Elle avait des gràces sans maintien et de fa beauté sans agrément, et je ne sais comment tout cela se casait sur son visage, Son esprit était tout naturel, sans aucune culture, aucune instruction, Étant enfant, on lui reconnut de la vivacité, de la gentillesse et, comme elle parvint à la première jeunesse dans un moment où son frère, général en chef de l’armée d'Italie, attirait déjà des flaitteurs autour de l'étoile de sa famille, elle fut entourée de flatteurs. Et comme :l faut être bon philosophe pour prévenir dans les enfants le germe des vices et même des défauts, ils éclorent tout à leur aise, malgré la bonne volonté de M*° Campan, chez laquelle elle fut en pension pendant deux ans; mais si M°° Campan était une femme d’un mérite supérieur, elle avait le
grand défaut de ne vouloir contraindre en rien les jeunes filles riches et appartenant à des familles puissantes, qui étaient en pension chez elle. Les mères font les seules éducations remarquables que lon puisse citer. Quant à toutes les jeunes personnes élevées chez elle, toutes sont vivantes encore, et l'on en peut juger‘.
C'était done sur la cour de la princesse Caroline, ou de la grande duchesse de Berg, comme elle aimait qu'on l'appelät, que reposait l'espoir joyeux de la grande cour. La princesse occupait alors le beau palais de l'Élysée, où elle commençait à recevoir em princesse, malgré le ricanement, mais on s'y était accoutumé. Sa maison était formée de plusieurs personnes dont quelques-unes auraient été mieux placées, pour elles et pour quelques autres, en un autre heu.
J'ai déjà parlé de M” Lambert, c'est une Jolie
femme dans l’acception la plus positive du mot. Elle :
est petite, mais toute sa personne est bien tionnée. Elle à de grands veux admirablement beaux, de petites mains blanches et adroïtes qui peignent le paysage comme Watelet et jouent du piano comme Herz, une petite bouche avec laquelle elle parle comme la personne la plus spirituelle, parce qu'elle l'est en effet. Et puis gracieuse et gentille! J'aime bien M”° Lambert. Son mari a été l’un des admimistrateurs les plus distingués de l'armée. Il était autrefois l'ami de mon père.
M”° de Beauharnais, femme du sénateur et cousine de l'impératrice Joséphine, était une bonne et excellente personne, polie et se mélant fort peu, ou même
« Jai déja du que ses trois mièces étaient une exception.
pas du tout, des affaires de l'intérieur de Ja princesse. Il y à eu une époque dans ma vie où je lui ai
. porté de la reconnaissance.
M'° Adélaïde de La Grange, qu’on appelait madame de La Grange, en sa qualité de fille majeure, était une femme d'esprit; son esprit m'aurait plu et je me sentais même portée à causer avec elle; mais son esprit s’occupait trop de l'application du frivole au sérieux, pour faire de cette union une sorte d’arrangement qui pouvait être admirable pour l'avenir de la princesse, mais qui ne me semblait pas convenir beaucoup au mien. Tout cela, sans m’éloigner d'elle, m'empècha de m'en rapprocher. Elle avait dû être belle dans sa jeunesse, mais déjà à cette époque elle était ce qu'on appelle une vieille fille, et l'on disait: « Elle a élé julie ». Elle était sœur des trois MM. de La Grange dont l’un a commandé les mousquetaires gris ou noirs, je ne sais lesquels, et dont la femme était M'° Hall, fille d’un peintre et veuve du malheureux Suleau, assassiné le 10 août par Théroigne de Méricourt, cette femme n'ayant de femme que le nom.
Elle était ravissante de beauté, M°° la marquise de La Grange. Sa figure était tout à la fois belle et bonne, et donnait envie de l'aimer autant qu'elle inspirait d’admiration.
L'autre M. de La Grange, Charles de La Grange, qu'on a appelé, je ne sais pourquoi, le beau La Grange. Non qu'il ne l'ait pas été, mais enfin que dira-t-on du beau d'Orsay? Il faut une différence cependant. Depuis un certain quadrille, au reste, on l'appelait Apollon. A la bonne heure !
Le troisième frère, Auguste de La Grange, qui
était, je crois, aide de camp de Murat, était .ce qu'on nomme dans le monde un bon enfant. Il était poli et inoffensif.
Venait ensuite M. de Cambis, adjudant-commandant, premier écuyer de la princesse, surnommé le roi de Perse, et beau-frère de M"° ou M°° de La Grange, dont il avait épousé la sœur, qui avait été fort belle femme, car dans la famille La Grange il y a en effet une sorte de beauté. Quant à lui, il était laid comme on ne l’est pas, ou plutôt comme lui seul l’a jamais été. Quand il était petit, soit qu'il pleurât, soit qu'il voulüt rire, 1l faisait de si atroces grimaces, que les autres enfants se sauvaient de lui en criant qu'il était la Bête. Mais il n'était pas le prince spirituel. Par exemple il avait seulement une docilité extraordinaire pour les ordres de la princesse. J'ai un vieux compte à régler avec lui.
Puisque j'ai nommé sa femme, il faut que j'en dise un mot. Jamais je n’ai rencontré de personne aussi bavarde. Elle en arrivait au point d’être forcée de reprendre haleine. C'était ce moment-là qu’on prenait pour lui offrir un verre d’eau sucrée; elle l’acceptait sans se faire prier, malgré qu’on lui dit que c'était pour rafraichir son gosier desséché par la terrible activité de ce moulin à paroles qu'elle avait toujours en mouvement. La première fois que je la vis, ou plutôt que je l’entendis, ce flux de paroles sans couleur, cette abondance stérile de mots et de phrases dénués d'intérêt, ce robinet d'eau tiède toujours coulant, jamais plus froid, jamais plus chaud, pensa me donner un vertige. Il y a là-dedans un souvenir presque terrible. Au demeurant, élle était bonne femme et son mari l'avait rendue fort malheureuse ;
. je le dis ici, parce que tout ce qui l’a connue sait qu’elle ne faisait certes pas un mystère -de ses
affaires. Elle était déjà énormément grosse et l’on cherchait un peu les restes de sa beauté, qui avait été célèbre.
M. d’Aligre était chambellan de la princesse. J'ai remarqué que l’empereur avait une sorte de prélérence, sans l’aimer, pour tout ce que le faubourg
. Saint-Germain renfermait de plus opposant et de
plus considérable, pour l’attacher à sa maison ou bien à celle de ses sœurs ou de ses frères. Ce projet de fusion, dont sans cesse il parlait, qu'il voulait opérer, ce n’était pas là le moyen. Sans cesse froissés, sans cesse humiliés, il faut dire le mot, comme des hommes et des femmes dont les opinions, bien connues de l’empereur, du reste, étaient en tout
différentes de son système, comment pouvait-il
espérer que ces hommes et ces femmes deviendraient de ses amis, n'étant attirés que par un appât bien peu séducteur, comme, par exemple, M. d’Aligre, ayant quatre cent mille livres de rentes et se voyant contraint de porter les souliers blancs de la princesse Carvline dans sa poche, tandis qu'il pouvait faire le petit souverain tout à son aise dans ses terres, Il est vrai que l’empereur avait un projet en appelant
. M. d’Aligre à la cour: il voulait marier sa fille au . général CG... M. d’Aligre tint une fort noble conduite . en cette circonstance et qui rachetait bien des sou- . liers blancs mis et sortis de la poche chambellanière.
L'empereur lui fit dire d’abord son désir, ou plutôt sa volonté, et puis, trouvant que la chose ne marchait
. pas, il fit venir M. d’Aligre dans son cabinet. M. d'A-
ligre, naturellement fort grand, comme chacun sait,
le devint de cent coudées dans cette entrevue particulière avec un homme comme Napoléon, qui alors maîtrisait non seulement tout ce qui l’entourait, mais exerçait dans sa cour cette sorte d'influence fascinatrice qui faisait courber la tête lorsque son œil d’aigle avait rencontré le vôtre. Mais M. d’Aligre était père. Cette puissance paternelle, il la regardait avec raison comme la première des deux qui alors étaient en présence. Il refusa sa fille pour M. de C... Le motif était terrible. Mais enfin ?! disait ce motif et il y avait peut-être du courage à le faire. En résumé, M'° d’Aligre n'épousa pas M. de C...
L'empereur fut très mécontent de cette résistance de M. d'Aligre. Si Duroc ne l’en avait empêché, il voulait faire prendre la jeune fille et faire nommer un conseil de famille adjoint au procureur impérial pour autoriser le chef de l'État à disposer de la main de M'° d’Aligre, puisque son père, sur des raisons qui attaquent l'honneur du gouvernement, — je n'ai jamais oublié ce mot — se refusait à une chose sortable de tous points. L'empereur avait ainsi des premiers moments vraiment terribles et tellement bizarres et iniustes, que ses plus fidèles serviteurs ne pouvaient lui montrer plus d’attachement qu'en prenant sur eux de surseoir à une démarche ordonnée ainsi ab irato. Le plus curieux de l'affaire, c’est que le général C... était à cette même époque passionnément amoureux d'une céleste femme dont l'amour était pour lui bien autrement précieux que les trésors de M'"° d’Aligre. Il se refusait à ce marché et, tandis que l’empereur se fâchait pour faire respecter son autorité compromise entre M. d’Aligre et lui, M. de C... était fort déterminé à ne pas accepter
ns
la main que l’empereur recouvrait ainsi pour lui du gant blanc de la mariée. Que de fois j'ai vu pendant toutes ces années de l'empire des unions formées sous de tels auspices et desquelles naïssaient le malheur et ia discorde! L'empire s’est écroulé, et pour- . tant Napoléon l'avait réédifié sur une base aussi formée par de ces unions monstrueuses qui dérangent l'ordre habituel. Qu'en est-il résulté? Pour lui la mort sur un rocher brûlant, pour nous le malheur et l’humiliation.
Le nom de M. d’Aligre me remet en mémoire une anecdote qui me fut racontée par des émigrés rentrant en France. Je la dis comme elle me fut dite. Je n'étais pas en Angleterre, je ne puis que la renarrer à mon tour. Talma est du nombre de ceux qui me l'ont racontée.
Au moment de quitter la France, M. D... réalisa une grande partie de ses capitaux et eut le bonheur de faire passer une portion de son immense fortune en Angleterre, où lui-même émigra avec sa femme. Non seulement cette fortune lui assurait une grande existence, mais il pouvait adoucir le malheur de ses compatriotes. Ce fut bien ce qu'il fit jusqu’à un certain point. Mais il était avare, et avare comme on n'est pas avare. C'était une maladie. Au reste, on a tant raconté d'histoires sur son compte, que je trouve inutile de recommencer. Il y a, dit-on, un côté plaisant à voir un caractère dans cet état d’abjection où le place une avarice extrême. Je ne pense pas ainsi, et l'avarice, portée à ce point, n'est pour moi qu'une plaie horrible de l'âme bien ulcérée, et je ne m’y arrête pas davantage que devant un enfant double ou bien un homme à trois jambes. M. D... était done
avec sa femme à Londres, ayant suivi le torrent fugitif, et fort en peine de ce qu'il ferait de son argent. Cette pensée fut longtemps pour lui un véritable tourment. Je n’en parle que pour faire remarquer qu'il n’y avait pas beaucoup de ses compagnons de malheur qui fussent dans ce cas. Au reste je lui rends justice et je répète qu'il fut bon pour plusieurs d’entre eux.
Ainsi done que je viens de le dire, M. D... avait de l'argent. Avec cet argent il vivait assez bien, quoique mesquinement, mais enfin il avait de bon pain quand beaucoup d’émigrés en manquaient, et de bons biftecks quand les pauvres infortunés ne sentaient même pas la fumée d’une côtelette. Toutefois, comme la Providence est merveilleusement juste dans ses répartitions de bien et de mal, un beau, ou plutôt un mauvais jour, il arriva que M. D. n'eut plus que trois dents pour croquer le bon bifteck, et force lui fut enfin d'aller consulter un fameux dentiste qui alors avait la vogue à Londres. C'était‘, à ce que je crois bien, Talma, l'oncle du nôtre. Il examina du haut en bas la mâchoire du vieillard, la regarda de cent façons avec le miroir, avec ses yeux, et finit par lui dire:
— Eh bien, monsieur, il vous faut {out un râtelier.
Le pauvre vieillard le regarda d'un air effaré. Il crut que le dentiste allait lui demander fout son sang pour le prix de ces trente-deux dents.
— Mais, monsieur, lui dit-il d'une voix tremblante, songez donc!
1 Je ne l’affirmerai pas, cependant je crois en être cerlaine.
Et il ajouta tout bas :
— Je suis si pauvre! Hélas! je n’ai pas même de quoi payer le peu de pain que brise avec peine le reste de mes dents.
Le dentiste était un honnête et galant homme, ayant pour ceux qu'il regardait comme ses compatriotes une bienveillance active qui leur fut d'un grand secours. Cependant il répondit d’abord au vieillard :
— Monsieur, le prix de mes râteliers est de cent guinées.
Mais voyant la pâleur du patient, il ajouta :
— Comme vous êtes Français, émigré, que vous paraissez malheureux...
— Ah! monsieur!
— Je ferai pour vous une exception.
— O0 mon bon, mon digne monsieur !
— Je ne vous le ferai payer que cinquante guinées.
— Cinquante guinées ! monsieur. Eh ! que puis-je faire pour me les procurer ? Aller voler sur la grande route ! Cinquante guinées ! Eh! bon Dieu, cinquante guinées, monsieur, c'est le revenu de toute une année ! Cinquantes guinées! Adieu, monsieur, je m'en vais. Je demeurerai dans mon infirmité. Hélas ! vous voyez, Je suis vieux, malade, je n'ai pas longtemps à vivre. Adieu, monsieur.
Il ouvrait déjà la porte, lorsque le dentiste le rappela avec cette charitable bienveillance qui n'a rien d'offensant.
— Il ne sera pas dit, monsieur, qu'un de mes compatriotes malheureux verra accroître son infortune par mon fait. Demeurez. Veuillez vous asseoir,
et je vais m'occuper à l'instant des choses préparatoires indispensablement nécessaires. Je ne vous demanderai rien pour moi...
Les veux du président étincelèrent.
— Mais il est des déboursés que je ne puis faire. Il faut absolument que vous vous décidiez à les couvrir, Sans cela je ne puis opérer et j'ose dire que dans toute la ville de Londres vous ne trouverez personne de ma profession qui agisse autrement.
— Et ces déboursés, monsieur, se montent?
— À vingt-cinq guinées.
Un gémissement douloureux accueillit cette déclaration. Mais é! Le fallait. Cette loi de la nécessité, cette loi impérieuse et tyrannique même sous laquelle tou: homme doit fléchir, lui dit qu'il ne fallait pas plus longtemps insister. Il se mit dans le grand fauteuil, ouvrit ses deux mâchoires, se laissa prendre la mesure de l'inférieure et de la supérieure, et se résuma en disant :
— Ainsi donc, monsieur, C'est vingt-cinq guinées ?
— Oui, monsieur, mais aussi c’est pour la vie!
Le président le regarde. Et, comme si une idée nouvelle venait à l'instant de le frapper, quoique depuis longtemps il la caressät dans sa tête, 1l lui dit :
— Mais, monsieur, ne pourrions-nous pas stipuler que, dans le cas où je viendrais à mourir, le râtelier que vous allez me fournir vous serait rendu? II me semble que cette clause doit vous donner la facilité de diminuer le prix exhorbitant….
Le dentiste ne put retenir un des éclats de rire les plus joyeux qu'il eût faits de sa vie.
— Ces marchés-là ne se passent pas dans mon cabinet, dit-il enfin au vieillard, tout surpris de son hilarité. Vos dents, car elles seront bien vôtres, seront, si vous le permettez, enterrées avec vous. Mais j'entends quelqu'un se plaindre dans la pièce voisine. Permettez-moi de vous prier de me rendre ma liberté. Mardi prochain je serai tout à vos ordres. Les deux pièces seront prêtes.
Le vieil émigré s’en fut très content de son marché et descendait gaillardement l'escalier de l’honnète dentiste, lorsque, dans sa Joie, 1l heurta déux jeunes gens qui montalent chez Talma. L'un d'eux lé reconnut et le salua.
Mais tout occupé de la bonne affaire qu'il venait de conclure, le président ne lui rendit pâs sa révérence et continua sa route.
Celui des deux jeunes Français qui l'avait réconnu était M. d'Anglade, officier au service immédiat de l'Angleterre, non pas comme émigré français, mais comme fils d’une Anglaise. Il ne portait pas le nom de d'Anglade. Par je né sais quel arrangement, il s’appelait comme sa mère, Fitz-Morris. Il était moqueur de sa nature et en voulait personnellement au président, qui avait refusé de lui prêter de l'argent. Ce qui était impardonnable, selon M. Fitz-Morris, lorsqu'on avait une grande fortuné, et celle de M. D... était bien connue dé tout ce qui était non seuleinent Français, mais Anglais.
— Que voulait donc ce vieux loup-garou? dit-il au dentiste en entrant dans son cabinet pour se faire nettoyer les plus blanches et les plus admirables dents du monde”? Que peut-il avoir à faire avec deux mains aussi dextrement habiles que les vôtres, lui dont le
griffes ne savent qu'une seule chose, compter et recompter ses trésors ?
Et tout en parlant il s’établissait dans le fauteuil de rigueur dans le cabinet d’un artiste dentiste.
— Ma foi, répondit l'artiste, le pauvre diable est venu chez moi, en sa qualité de compatriote, pour me demander des dents... permettez... ouvrez un peu la bouche. pour me demander des dents. Nous n'avons pas d’abord été du même avis pour le prix... ouvrez encore un peu... là... bien. puis ensuite. lorsque j'ai su que le malheureux n'avait ni bois, ni vêtements, ni pain, j'ai fait... Eh! mon Dieu! qu’avezvous donc, monsieur Fitz-Morris? Vous m'avez mordu outrageusement |
Et le dentiste regardait son doigt tout meurtri, presque déchiré.
— Et comment voulez-vous que je demeure tranquille, s’écria le jeune officier, lorsque vous venez me conter que l’homme le plus riche de l’émigration française n’a pas de pain à mettre sous ses vieux chicots? Où diable avez-vous été prendre ce que vous me dites-là?
— Comment! répondit Talma stupéfait, l’homme qui sort d'ici avec une vieille redingote en lambeaux, un chapeau crasseux, des souliers de roulier, cet homme n'est pas un malheureux sans ressources ?
Les deux jeunes fous se prirent à rire.
— Non seulement il a des ressources, dirent-ils, mais d'immenses.
Et tout aussitôt ils dirent son nom au dentiste qui, en l’entendant prononcer, fit un cri de surprise et de colère d’avoir été joué.
Mais son parti fut bientôt pris et, sans faire part
de son projet à M. Fitz-Morris, il attendit avec impatience le mardi suivant.
L'heure était donnée pour midi; le douzième coup n'avait pas encore cessé de résonner à l'horloge aux mille rouages qui ornait l'atelier du dentiste, qu'un coup modestement frappé annonça la venue du vieillard.
— Me voilà, dit-il avec un ar vout joyeux, me voilà. Oh! j'ai bien souffert depuis l’autre jour. Je ne peux plus manger, mon cher monsieur. Ce n'est pas que mes repas soient bien succulents, je suis si pauvre, si pauvre! Ah! mon digne monsieur, vous faites aujourd’hui une bien belle œuvre!
— Je le crois, monsieur, dit le dentiste, j'en suis même certain. Mais je serais encore bien plus content de moi-même si vous aviez l'extrême bonté de me répéter ce que vous m'avez déjà dit de votre position malheureuse, car alors, je serais tout à la fois heureux et fier de donner à l’un de mes compatriotes malheureux une preuve de mon intérêt.
— Hélas ! que puis-je vous dire de plus? s’écria le vieillard, alarmé de cette sorte d’exorde, que je suis malheureux”? eh! mon Dieu! je le suis à m'aller jeter dans la Tamise peut-être d'ici à deux mois, car j'ai été obligé de contracter des engagements au delà de ce que je puis tenir pour m'acquitter envers vous. Ah ! mon digne monsieur, vous auriez dû faire à un pauvre compatriote la charité tout entière!
Et tout en parlant ainsi, il tirait d'une longue bourse de cuir les vingt-cinq louis promis. Ils étaient bien sûrement rognés.
— J'ai dit vingt-cinq guinées, monsieur, dit le dentiste, tandis que d’une main tremblante le vieillard
arrangeait les piles de louis avec CÉMERE et regret tout à la fois.
Il leva la tête vers le dentiste et le regarda d’un air presque menaçant, comme pour lui dire : « Oh! pour le coup, vous n’en aurez pas d’autres! »
— C'est bien, lui dit l’autre qui voulait terminer, je consens encore à cette perte. Voyons, placez-vous et mettons-nous à l'ouvrage.
Pour placer convenablement le nouveau râtelier dans la bouche de M. D..., il fallait lui enlever jusqu'aux dernières racines, deux ou trois exceptées dans le fond de la mâchoire. L'opération fut longue, mais enfin les alvéoles furent tellement nettoyées, que le vieillard n'aurait pas pu broyer un biscuit trempé dans du lait. Lorsqu'il fut en cet état, Talma se plaça devant lui et, le regardant avec une sorte de sévérité:
— Vous m'avez trompé, monsieur D..., lui dit-il, et en vous nommant c'est vous dire que je sais tout ce que je dois savoir. Maintenant, écoutez-moi, voici votre râtelier. Il est semblable à tous ceux que je fais, les charnières en sont d'or pur et les denis de l'émail le plus soigné. Mais vous savez, et je vous l'ai dit, que le prix en était de cent guinées. Le voil? vous m'en donnerez cent guinées, ou vous vous en irez comme vous êtes.
— Monsieur, monsieur! voulut s’écrier le vieillard, c’est une horreur !
Mais il n'avait plus un seul petit croc et sa langue, ne frappant que sur les parois sourdes et charnues du palais, sans résonner contre l'ivoire des dents, ne rendait que des sons confus qui achevèrent de le mettre en fureur. Il se leva et s’en fut à Talma en lui montrant les poings, ce dont l'autre ne s’alar-