CHAPITRE VII
Mon retour de Pont à Paris. — Changements très remarquables. — Mort de M. Fox. — Réflexions à ce sujet. — M. Burke. — M. Pitt. — La France et sa banqueroute. — Les Juifs. — Le grand sanhédrin. — Guerre avec la Prusse. — Victoire de Marmont en Illyrie. — Proclamation du prince de la Paix en Espagne. — Singulières expressions de cetie pièce. — Ses suites.
Je trouvai beaucoup de changements en peu de temps à mon arrivée à Paris, à mon retour de Pont. Un grand événement venait de changer le cours des affaires de l'Europe. M. Fox était mort. Ministre de la Grande-Bretagne depuis la mort de M. Pitt, il envisageait les choses sous un autre jour que son savant rival. Dès l'origine de la révolution française il avait eu d’autres idées sur ce que devait faire à cet égard le cabinet de Saint-James. Il était à cette époque l'orateur le plus remarquable de la Chambre des communes, et tous les discours qu'il y prononça prouvent à quel point son jugement était dégagé de passion et guidé par l'intérêt de son pays et l’humanité, relativement au reste de l’Europe. Il était contre la guerre, pensait autrement que M. Pitt sur la révolution française et prétendait au contraire que, bien loin de la contraindre, il fallait lui laisser fournir sa course. L'homme habile comprenait que l'Europe entière depuis un siècle gravite vers un point où
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elle doit nécessairement arriver, et vers lequel 1l serait bien plus conséquent de l’aider à marcher que de lui faire prendre une route rétrogade. Il était bien de l’avis du fameux publiciste Burke et demeurait convaincu de l'influence que ce grand événement exercerait sur le reste de l’Europe et même du monde civilisé. Mais il pensait que le meilleur moyen d'en prévenir les fâcheux résultats était de s'emparer des bons et de diriger sa violente course, afin de lui laisser passage.
« Un torrent ne ravage les campagnes, dit-il un jour à la tribune, que lorsque vous ne lui creusez pas un lit. » (24 janvier 1793.)
M. Fox était peut-être moins profond, moins habile dans le maniement des affaires que M. Pitt, mais il avait un esprit fin et délié qui, pour être moins rigide que son prédécesseur, n’en avait au reste pas moins de loyauté. Je parle ici de l’homme privé et non de l’homme public; car, dans ce sens, M. Fox avait bien plus de droiture et de franchise que M. Pitt. M. Pitt était souvent cauteleux, M. Fox avait de ces mots heureux qui quelquefois entrainent les masses dans une assemblée délibérante. Il était un jour à la Chambre basse du parlement d'Angleterre, et avait fort à faire à répondre à toutes les attaques qui lui étaient faites pour qu'il eût à se disculper de l'affaire de lord Malmesbury, qu'il avait conseillée et dont le résultat avait été fâcheux. M. Fox soutenait que le Directoire avait encore des ressources, que la France n’était pas aussi malheureuse qu'elle le paraissait. Enfin, forcé par un dernier argument :
— Eh! messieurs, s'écria-t1l, comptex-vous pour rien la faculté qu'a la France de faire banqueroute ?
Fox, premier ministre depuis la mort de Pitt, avait voulu rétablir la bonne harmonie entre la France et l'Angleterre. Il le voulait de bonne foi, et les négociations qu'il avait entreprises le prouvent ellesmêmes. Sa mort les rompit entièrement. Elles se terminèrent sans résultat et l'esprit de M. Pitt revint de nouveau prendre place dans le cabinet britannique. C'était une grande question pour l'Europe. -
Ce fut alors qu’on put juger de l'étendue des prétentions de Napoléon par un fait de peu d'importance en apparence, mais qui montrait à quel point il voulait agir par tous les moyens sur les peuples du nord. Ce fut l'adoption, si je puis parler ainsi, du peuple juif. Déjà les principaux rabbins s'étaient réunis dans le mois de juillet précédent, à l'effet de statuer sur leurs demandes à l'empereur. Ils avaient conclu à ce que leurs coreligionnaires fussent admis à participer aux droits civils et politiques avec quelques modifications. Un grand sanhédrin fut donc convoqué, et plus tard Napoléon prit sous sa protection spéciale ce peuple justement repoussé et qui recevait ainsi le châtiment de son déicisme jusqu’à la millième génération. En lui accordant son appui, l’empereur montra de l’habileté. Il savait qu'en Pologne, en Russie, dans la Rohême, la Hongrie, il existe des troupes entières de ces hommes, dont les cœurs resserrés, flétris par le malheur et l’usure, devaient s'ouvrir avec ravissement à un avenir honorable et saluer du nom de Messie l'homme qui le leur présentait. Aussi Napoléon vit-il se vérifier ses prévisions. Tout ce qui suivait la loi de Moïse, tant en Russie qu'en Allemagne, et surtout en Pologne — et l’on sait que le nombre en est grand — lui fut acquis corps et âme et il eut
des auxiliaires jusque dans les lieux où les plus intéressés ne lui en soupçonnaient pas.
L'horizon se rembrunissait chaque jour. Un soir Junot revint de Saint-Cloud avec une figure tout extraordinaire. Il avait été invité à chasser avec l'empereur, avait chassé en effet; mais le temps qu'on aurait employé à tuer des lapins le fut à parler de la façon dont on allait le mieux tuer ou faire tuer des hommes. On se battait en Illyrie. Le général Marmont ‘ avait remporté une victoire près de Raguse ? et défait un corps de Monténégrins révoltés, auxquels, disait-on, s'était jointe une troupe de Russes. La guerre était inévitable et je vis Junot dans un profond chagrin, quel que fût le poste honorable qu'il eût à Paris, de ne pas faire la campagne. C'était la première fois que l’empereur ne le prenait pas avec lui; et, quelque raisonnement que j'opposai à ses sentiments blessés, je ne pus parvenir à le calmer, ou du moins à le faire convenir que l’on pouvait servir l’empereur sans tirer l'épée hors du fourreau. Il ne pouvait admettre cette façon d'agir. Dix fois, dans la journée où la guerre fut connue, il voulait refuser le gouvernement de Paris et partir pour l'armée. Enfin
1 À Castel-Novo. La révolie des Monténégrins était-elle bien d'eux-mêmes ?
2 Je répare ici une erreur que j'ai faite en parlant du passage du Saint-Bernard. J'ai dit que la manière de voiturer l’artillerre par des troncs d'arbre était de l'invention du général Marmont, je me suis trompée. C’est au général Gassendi qu'en en est redevable. C’est une justice que je me dois à moi-même d'offrir à ce brave frère d'armes de Junot un témoignage de ma reconnaissance comme Française et d'estime comme veuve de Junot.
J'obtins de lui, à force d’instances, qu’il discuterait avec moi et avec lui-même le plus ou moins de légalité de ses devoirs relativement à l’empereur. Je le convainquis enfin que, dans la position encore précaire où se trouvait l'empire, il fallait que Napoléon fût servi par ses plus chers amis, et que sans cela il serait en droit de se plaindre d’un attachement qui devenait égoïste, en ce sens qu’à l’armée, Junot n'y allait que pour y chercher une nouvelle gloire et non pour y servir l’empereur plus utilement qu'un autre. Junot avait une âme bien faite pour comprendre de telles paroles. Il me promit de se taire et même de cacher sa peine. C'était un grand sacrifice. Il n’eut pas la même force à la lecture du premier bulletin qui arriva de la Grande-Armée.
Ce fut à cette époque qu'il arriva un événement qui fit peu de sensation en Europe, parce que la gra vité des intérêts donnait une autre direction aux idées en ce moment. Cependant il eut une trop grande et trop directe influence sur les affaires d'Espagne, qui, à leur tour, en eurent une immense sur celles de l’Europe, pour le passer sous silence et ne pas le faire remarquer. Napoléon le marqua de son index peut- ‘ être, et il ne serait pas à repousser que cette action du prince de la Paix a été la cause première de la conduite de l’empereur envers l'Espagne.
Le prince de la Paix avait un agent auprès de la France que j'ai déjà signalé comme un homme ayant eu une conduite qu’on peut qualifier de beaucoup de manières. C'était don Eugenio Izquierdo. Cet homme, vendu plutôt que dévoué au prince de la Paix,comme il l'était à la France, comme il l'était peut-être à l'Angleterre, donnait à sa manière des renseignements
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à son patron, lequel, tout en gouvernant l'Espagne en privado si jamais il en fut dans ce bienheureux pays d’Espagne, où depuis deux siècles les privados ne laissent aux rois que le stérile honneur de siéger sur un trône sans gloire, lequel don Manuel Godoi, duc de la Alcudia, prince dela Paix, nourrissait contre la France, tout en nous disant de si douces paroles, une de ces haines sourdes et vindicatives telles que les ressentent les hommes maîtrisés autant par leur faiblesse que par l’ascendant d'autrui. Il semble qu'ils ne vous pardonnent pas d’être au-dessus d’eux, quand ils sont fort au-dessous. Don Manuel Godoï, autrement Manuelito, comme l'appelait sans cesse le digne roi Charles IV, Manuelilo n'aimait ni la France, ni sa gloire, ni son empereur. Mais il avait les bras longs, cet empereur, 1l ne fallait le toucher qu'avec sécurité entière. Le prince de la Paix avança d’abord la patte, la posa, sortit un petit bout de griffe, à chaque manœuvre regardait son digne agent Izquierdo. Ce qui, soit dit entre nous, ne devait pas lui faire grand plaisir, car il était bien effroyablement laid. Et puis, sur un signe du don Eugenio, il allongea la patte et griffa tout à fait. Comme Izquierdo louchait outrageusement, 1] faut croire que son patron a griffé quand l’autre lui disait de faire patte de velours, car, en bonne conscience, il fallait avoir intention de faire faire une sottise à don Manuel Godoï, prince de la Paix, duc de la Alcudia, pour lui conseiller la belle opération qu'il mit à fin au mois d'octobre 1806. C'était une belle proclamation dans laquelle il appelait la nation aux armes. Il y parlait de dangers, d'ennemis qu'il ne veut pas faire connaître, de perfidies qu’il signzlera. Enfin cette pièce est l’œuvre
de la politique la plus inepte, j'en demande humblement pardon à l’embre de don Eugenio Izquierdo, si c’est lui qui l’a dictée. Sans doute le prince de la Paix était impatient d'échapper à l’ascendant que la France exerçait depuis longtemps sur l'Espagne. Mais il ne fallait pas être alors aussi longtemps un allié si timidement soumis. Le moment lui parut favorable. La France, selon Izquierdo, ne devait pas résister à une quatrième coalition continentale et nous devions succomber. Il y a des alliés qui nous auraient tendu la main pour nous secourir. Ma foi! je ne sais pas trop. La générosité n'est plus guère en usage chez les hommes. Et comme les souverains et les premiers ministres ne sont pas autre chose que des hommes, la générosité n’est pas plus là qu'ailleurs, peut-être même moins, et je ne sais pas pourquoi. car je ne suis pas de ceux qui disent bêtement :
— C'est un roi, donc c’est un imbécile, c’est un méchant homme.
Je crois, au contraire, qu'une naissance illustre et une belle éducation, un beau nom à porter et à soutenir, tout cela est regardé par moi comme autant de titres, de liens qui vous attachent à l’honneur et à la gloire. Je puis me tromper, mais je vois comme cela, et cela devrait être. Corneille, qui connaissait le cœur humain et qui disait assez la vérité de ce cœur humain, n'a-t-il pas exprimé ma pensée dans Héraclius ?
La générosité suit la belle naissance.
Quoi qu'il en soit de la générosité, de la belle naissance, et même d'Héraclius, nom un peu effarouchant pour ceux qui ne veulent plus de nos an-
ciens maitres, les alliés, alors comme plus tard, ne suivaient que la maxime de leur intérêt et agissaient en conséquence. L'Espagne fit ainsi, mais elle prit mal son temps pour se libérer, en admettant que son esclavage d'alors, qui était tout moral, lui fût plus pénible que celui qui lui fut infligé deux ans plus tard et dont elle ne fut libre qu'après avoir vu ravager ses Campagnes, brûler ses villes et mourir tous ses fils. R
Je sais que, en lisant la proclamation du prince de la Paix, l’empereur ne témoigna ostensiblement aucun mécontentement. Il n’eut pas du tout l'air de prendre la chose pour lui n1 pour la France. Il parut comprendre des craintes relatives au Portugal, à l’Angleterre. Mais, s’il faut dire ma pensée, j'ai toujours présumé qué cetté démarche, aussi maladroite qu’elle était en eflet injurieuse, avait été dans la conscience conquérante de Napoléon un motif pour entrer en Espagne.
Le moment du départ de l'empereur arriva avec une telle promptitude, surtout pour eeux qui n'étaient pas dans son intime intérieur, que l’étonnement fut général, surtout dans les provinces. Le mécontentement $e manifesta un peu dans le Midi. Le Nord prenait mieux son parti. L'empereur exigeait une extrême discipline dans touslès cofps qui traversaient les départements du Nord. Ils avaient donc tout à gagner êt rien à perdre à ce passage immense de troupes, tandis que les provinces du Midi ne se ressentaient de la guerre que par leur dépopulation et l'augmentation des impôts. Toutes les lettres que je recevais du Languedoc et de Bordeaux exprimaient de vives plaintes. Bordeaux surtout, qui un moment
avait espéré que les négociations avec l'Angleterre amèneraient un résultat heureux et pacifique, se voyait encore une fois rejetée dans une stagnation qui était pour elle une question de mort. Je montrai ces lettres à Junot. Plusieurs venaient d'amis trop intimes pour que ce qu'ils disaient fût mis en doute ou en question. Il ne pouvait donc pas être indifférent à la lecture de ces lettres. Il en parla à Duroec, à cet ami dévoué à l’empereur, autant que fidèle à ses frères d'armes. Il fut frappé de l'expression générale qui régnait dans les lettres que Junot lui fit lire. Il y en avait de Bordeaux, de Toulouse, de Montpellier et de Bayonne. Cette dernière était pour Junot.
— Laisse-moi faire, dit Duroc à Junot. Il faut que l'empereur voie ces lettres-là. L'une d'elles est écrite par une femme. Mais il parait que cette femme à une âme virile. Quant aux autres, elles sont bien fortes.
Le fait est que celle de Toulouse racontait un mouvement assez fort qui avait eu lieu dans un village entre Foix et Pamiers à cause de la conscription, et que l’empereur n’en avait rien su. On écrivit. La chose était vrale.
L'empereur avait une manie très prononcée. Étaitelle bonne, était-elle mauvaise, je n’en sais rien, c'était de dire à tout ce qui arrivait de mal ou de fâcheux :
— Voilà ce que c'est que de n'avoir pas de ministres !
Cette fois-là il le dit et le répéta avec beaucoup - d'humeur. C'était M. Chaptal qui était alors ministre de l’intérieur et qui eut une réprimande. Sans aucun doute il était innocent du fait, car enfin le préfet lui-
même pouvait ignorer ce mouvement par lequel l'opinion se manifestait, assez vivement, il est vrai, mais non pas d’une manière extraordinaire, car, en traversant deux fois le Midi de la France, j'avais remarqué un mécontentement général ; mais j'étais assez diplomate pour avoir, sinon omis cetie particularité de mon voyage en répondant aux questions assez . minutieuses de l’empereur, aw moins en avoir parlé assez succinctement pour qu'il y fit peu d'attention. Pourquoi donc un préfet aurait-il eu plus de courage que moi ? Mais, au fait, c'était son affaire, et ce n’était pas la mienne. Toujours est-il que l’empereur eut beaucoup d'humeur de cette façon, disait-il, de lui faire sa cour. Il avait peut-être raison, mais aussi c'est que la colère de sire lion n’était pas aimable à affronter.
L'empereur partit donc de Paris le 25 septembre dans la nuit, autant que je puis me le rappeler. Junot reçut avant son départ une lettre du ministre secrétaire d'État qui lui donnait avis de l’ordre général de service pendant l’absence de l’empereur. Ces lettres font voir ce que j'ai dit, c’est que le gouverneur déjà de Paris ne dépendait que de l’empereur.
« J'ai l'honneur de vous adresser, monsieur, un extrait de l’ordre général du service pendant l'absence de Sa Majesté l’empereur.
« Je prie Votre Excellence d’agréer l'assurance de ma très haute considération.
« HuGues B. Manrr.
« Saint-Cloud, le 25 septembre 1806. »
Extrait des minutes de la secrétairerie d'État.
« Extrait de l’ordre général du service réglé par Sa Majesté l’empereur, le 24 septembre 1806, pour le temps de son absence.
« Le gouverneur de Paris, commandant la garnison de Paris et les troupes de la première division militaire, prendra les ordres de l’archichancelier.
ñn Pour extrait conforme :
« Le secrétaire d’État, « HuGues B. Marer. »
Le 25 septembre, Junot fut invité à diner avec l’empereur et l'impératrice au château de Saint-Cloud. L'empereur devait partir dans la nuit. Il avait vu le profond chagrin qu'éprouvait Junot de ne pas le suivre et, pour lui rendre ici une justice que je ne puis lui refuser, 1l fut excellent pour son ancien ami et le souverain redevenait encore une fois l’ami de Paris lorsqu'ils allaient se promenér au Jardin des Plantes. Junot fut touché, parce que tout ce qui lui parlait au cœur lui venait comme un surcroit de vie, quand cela lui arrivait de Napoléon. Il me dit le matin que l'empereur avait été parfait pour lui en l’engaæ geant à venir le soir.
— C'étaient Sully et Henri IV, me dit-il.
— Excepté que tu n'és pas tout à fait Si raisonnable que le ministre du bon roi, lui répondis-je en riant, et que...
— Eh bien! que veux-tu dire?
— Que l'empereur est bien plus grand homme que Ienri IV, mais aussi bon, cela n’est pas certain.
— Il est bien singulier, me dit Junot avec humeur, que ce soit foi, toi ma femme, qui puisses avancer une pareille sottise, et à moi encore !
Il était en colère, et je voyais se préparer un orage. le ne le laissai pas arriver, d'autant plus qu'il me comprenait mal. Cette explication s'était déjà renouvelée bien des fois, et toujours sans que je me fisse entendre de mon mari. Je voulus cette fois parler si clairement qu’à l'avenir mes paroles fussent pour lui ce qu’elles étaient dans mon intention, et je les rapporte ici pour le même sujet car il est des personnes d'assez peu de bonne foi pour affecter de l'étonnement de l'un de mes sentiments envers l’empereur, c'est-à-dire mon opinion sur son caractère et mon admiration tenant du culte pour l’homme public, le grand homme, le héros, l’homme immortel enfin. II est deux natures très distinctes dans Napoléon, et, chose remarquable, ces deux natures furent toujours séparées et visibles pour l'œil de l'amitié. Napoléon avait instinctivement en lui le besoin de dominer et de conquérir; Napoléon sentit dans son âme, même enfantine, qu'il devait être un jour le maitre du monde. Il avait de trop grandes pensées pour donner accès à des impressions douces qui peuvent bien être sœurs de hauts et puissants mouvements, mais qui pourtant ne sont que dans des âmes toutes vouées au culte de leurs pénates. Jamais Napoléon n'eut un vouloir sanguinaire à La Néron, tandis que, maitre du monde, il pouvait écouter des voix qui l’appelaient à la vengeance.
J'ai beaucoup parlé du jeune Bonaparte, j'ai suivi le
général en chef de l'armée d'Italie dans ses campagnes glorieuses par delà les Alpes, par delà les Pyramides, j'ai tâché de le montrer ce que je le voyais, grand, immortel comme sa gloire, Plus tard je l'ai retrouvé chef de l'État, premier consul, le premier de cette république, qu'il eût été peut-être plus politique à lui en même temps que magnanime, de conserver pure et sans fache comme 91 l'avait vue naïître, comme 93 l'avait vue mourir, comme 1800 pouvait la voir revivre. Maintenant le voici toujours le même comme guerrier, comme hérps. Mais 1l n’est plus le même comme Français, il est souverain, il est couronné. Il ne dit plus mes concitoyens, 1l dit mon peuple. Ce n’est pas lui qui est changé, ce sont les circonstances; il n'est pas un homme dans fout l'univers qui eût passé intact au travers d'un tel creuset. Napoléon a subi la loi commune, parce que sa nature n'était pas divine, mais 1] conserva dans cette grande crise de l'humanité une attitude toute superbe et un reflet lumineux de son immense mission.
Car il ne faut pas abandonner cette grande vérité, c'est que Napoléon fut, comme (Charlemagne, un homme tout providentiel, un homme chargé par Dieu d'une mission sur la terre. Napoléon, envisagé sous ce point de vue, est un être qu'il ne faut pas juger comme les autres hommes. Ses faiblesses elles-mêmes deviennent relatives. Ses fautes, que le vulgaire veut toujours croire des fautes, ne sont souvent que des conséquences inévitables de tel événement dont le rapport avec notre destinée à venir n'est pas encore découvert. C’est une grande et bien grande mission, je le répète, que celle de Napoléon. Que celui qui ne la comprend pas se taise, mais qu'il ne la juge pas.
J'ai rapporté plus haut la manière dont l’empereur donnait ses ordres au gouverneur de Paris. En l’absence de l'empereur, c'était de l’archichancelier seul comme dépositaire du pouvoir, que Junot prenait et recevait des ordres.
Cambacérès avait pris une autre attitude depuis qu'il était le second personnage de l'empire, après, toutefois, les princes de la famille impériale. On a beaucoup parlé sur lui, parce qu'on parle de tout en France et qu'on cherche toujours à ridieuliser le pouvoir quel qu'il soit. L'empereur était coupé dans de trop grandes dimensions pour être moqué. Jamais on n’eût osé même hasarder un mot sur la forme de ses souliers si bizarrement pointus. Il y avait dans cet homme une magie de fascinante terreur dès qu'on le regardait, et souvent d'enchantement quand il daignait vous sourire, qui faisait évanouir jusqu'à la pensée d'un mot plaisant. Mais avee Cambacérès, on était au niveau et notre esprit gouailleur se dédommageait. Toutefois nous avions tort. Cambacérès, ainsi que je l'ai déjà dit, était non seulement un hemme d'un très remarquable talent — ce que je n'ai même pas besoin de faire remarquer — majs il était parfaitement aimable et gracieusement aimable. Il avait surtout des formes polies, peut-être un peu parlemenlaires, non pas dans l'acception du mot comme on l'entend aujourd'hui, mais à la façon de notre parlement d'autrefois, où du reste 1l y avait des hommes très spirituels, témoin M. de Brovannes (le président) et tous ses fils sans exception, ainsi que beaucoup d’autres que je pourrais citer, mais qui néanmoins avaient plus ou moins cetie morgue, cette raideur anlie, cette prévenance sèche, cette révérence du haut
de la tête, enfin cette politesse parlementaire, je ne puis lui donner un autre nom, que Cambacérès pratiquait. Peut-être cette manière d’être convenait elle au chef dela justice et de la magistrature de France, je le crois même, et la preuve qu'elle n'avait rien de choquant, c'est que l’archichancelier était généralement aimé de tous ceux qui avaient des rapports avec lui.
L'empereur n’aimait pas certaines allures qu'il avait au travers de ses révérences solennelles; il est de fait que les promenades au Palais-Royal, la loge aux Variétés, M"° Cuizot, tout cela contrastait si fort avec sa tenue magistrale lorsqu'il recevait dans les salons de l'hôtel d'Elbœuf, et plus tard dans ceux de son hôtel rue Saint-Dominique, qu'il y avait au moins de quoi plaisanter pour ceux qui n'étaient pas l’empereur, et pour lui de quoi gronder. Mais l’archichancelier fut sourd aux remontrances comme aux plaisanteries; il ne s’en promen: pas moins tout aussi gravement dans le Palais-Royal, ne fut pas moins non plus rire sournoisement dans sa loge grillée aux Variétés, loge qu'il louait à l’année, ce qui, je crois, n’est jamais arrivé qu’à lui; du reste toujours aussi bon, toujours aussi consciencieusement obligeant. Il avait pour Junot et moi une amitié que nous lui rendions bien, et c'est avec un grand plaisir que je l'ai revu en 4819, à son retour de Hollande.
La position de l’archichancelier pendant l'absence de l’empereur était des plus belles. Nulle autorité ne balançait, ne gênait la sienne. L'impératrice Joséphine était nulle dans sa prétention à cet égard. Elle n'avait aucune volonté envahissante et l’archichancelier ne trouvait en elle qu'un bon accueil et toujours
une humeur égale. Le prince Joseph était à Naples; le prince Louis en Hollande. Il n’y avait donc que le prince Jérôme. Encore était-il, je crois, à l’armée. Je ne me le rappelle pas positivement. Il n'existait qu’une volonté à Paris et cette volonté était dans une tête de femme. J'en parlerai tout à l’heure. Murat était à l’armée, lui, mais il avait une partie de lui-même à Paris, et cette partie n'était nullement paralysée, comme nous le verrons bientôt.
J'avais toujours désiré avec passion une maison de campagne. Junot m'avait bien donné Bièvres, mais, depuis qu'il était gouverneur de Paris, cette maison ne pouvait plus convenir. Elle était trop loin et, surtout trop petite pour notre famille déjà fort nombreuse alors, non seulement par nos enfants, mais par cette colonie de parents de Junot qui logeaient avec nous. Un jour Junot me dit :
— Il faut que tu viennes diner au Raincy. Ouvrard m'a donné la permission d'aller y tuer quelques daims et je veux que tu fasses avec moi cette chasse en calèche.
Le temps était admirable. On était aux premiers jours d'octobre. La chasse fut heureuse. Je regardais avec délices ces beaux ombrages du Rainey; ce chàteau qui, malgré le vandalisme qui en avait abattu les trois quarts, était encore d’une grande beauté, au milieu de ces massifs si verts et si frais, entouré de cette jolie maison russe, de la pompe à feu, de la maison du Rendez-Vous, de celle de l’Horloge; puis le village au bout de cette belle allée de peupliers, et l'orangerie, et le chenil, et tout ce qui fait du Raincy enfin une délicieuse habitation. Mais je ne me bornai pas à admirer les beaux ombrages du parc lorsque
j'enträi dans Îe château. M. Ouvrard en 4Vait fait cé qu'il fait toujours du rhoindté lieu qui lüi tombe dans les mäihs, un pälais enchanté. Je ne sais Si le Foi 4 laissé subsister la salle dé baïtl ét la sälle à manger, je le préSüme au moins, cär il ne peut rien faité qu les Surpasse. La salle dé bäin' me parut surtoût tellement Charmante qüe je né pus retenir ule exclama tioh eñ ÿ entrant :
— Mon Dieu! m'écriai-je, qu’oh doit êtré héüreux danS ün lieu core celui-ci !
Junot $’äphrocha de moi, me rêgarda er Souriant et, hé prenant par là min, il ne conduisit dätis le salün ; c’est uriè imiiénse pièce divisée en trois, fhais seuleméht par dés colonnes, entré lesquelles sé trouvent dés statues portant des candéläbres. Dans l’ünë des extrémités ëst le billard, à l’autre boüt est le salon de musique et, au milieu, sé trouve 16 Salon de récéption. Cés trois piècés n'én foimetil qu'uñie à volüïté. C'était jädis la chambre à coucher du duc
1 Cette salle de baïn est un lieu ravissant. Il s’y trouve deux cuves en granit gris et noir, taillées chacune dans un seul bloc et d’uné immense dimension. Elles sont enfermées dans quatré pilâStres de mêmé granit; trois Stores de satin blanc ferment commée üh cabinet cès pilièr$ de granit. Le pavé est formé dé grands carreaux de jaune antique et de rnarbre blanc et noir: Là cheminée est faite d’un granit vért antique et le pourtour de la salle est en stuc parfaitement travaillé. Le fond dela chambre est occupé par un vaste sofa circulaire en velours vert. Au-dessis Sont représentés dès sujets mythologiques parfaitemétit exéétés. Une lämpé d’un travail précièux était suspendue äü plafond; A côté de cette salle de bains, digne des temps où Romé était la reine du monde, il y avait un appartement meublé avec tout le goût qu’on connait à Ouvrard, et l’on sait qu’il est passe rnaitre dans celté matière.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 167 d'Orléans. Elle est datis uné des ailes avancées, de sorte qué les trois pièces ont vue sur le pare réservë aux häbitänts du Château, ét interdit au grand gi bier. Cette portion du parc était dessinée dans la perfection, ét sur le plari lé plus Simple. C'était une vaste pelouse bordée au boüt par une rivière, au bord de laquelle se trüüve une ürañgerie encore constfüite par Ouvrard, et la maison du Rendez- Vous. Puis à dfoité et à gauche de cette pelouse, en partatit du château, il y avait deux alléés à perte de Vue, l’une dé lilas, l’autre d'arbres dé Judée. Des fenêtres du sälon la vue était ddihirablé. Je ne pou vâis Me lasser dé regarder.
— Commétit trouves-tu ce Château et ce parc? me dit Juñot.
— Ah! c'est un lieu dé féerie!
— Et si én effet, par un coup de baguëtte, tu en dévénaäis là mäitresse, que dirais-tu ?
— Je n’en säis rien, car biëñ sûrérment cela n’arrivelà pas.
— je désires-tu beaucoup ?
Jé dévins rouge à la seülé pétisée que cela pouvait êtré et jé hé püs que le regarder 4Vec une Exptessiüti qui probablement lui plut, cät il me prit datis ses bras, in’embfdssa et me dit :
— Eh bieñ! il est à toi.
Ilest saris doute bien des hëéurès äthères dañs la vie, et je puis lé dirë plus qu'une autrë, sans düuté ; Mais il ëst aussi de ces minutes fugitives, peut-être, mais brûülantes, incisivés däns l’âme, et qui donnent pour une éternité de bonheur.
Mà bellë-mère était alors à Paris. Elle était Yenue voir Son fils chétri dans totte là gloire dé sa destitiée;
Bonne mère! Qu'elle était heureuse de ma joie ce jour-là ! Elle était heureuse de tout ce qui était autour d'elle, de l’air qu’elle respirait. Son fils était dans tout.
— Je voudrais passer le reste de ma vie avec vous ici, me dit-elle ce même soir.
Hélas ! son souhait fut réalisé !
Nous nous installâmes au Raincy. Junot allait facilement à Paris et revenait dîner. Quant à moi, j'étais la plus heureuse des femmes de m'y voir établie.
J'ai déjà fait le portrait de M°° Lallemand. Son mari avait été, comme je l’ai déjà dit, aide de camp de Junot et, vrai chevalier errant, il avait été chercher les hasards en Amérique, il en avait ramené sa jolie femme avec sa mère, M°° de Lartigues. Elle demeura sous sa garde pendant les deux premières années de son séjour en Krance. Pendant que j'étais en. Portugal, M°° de Lartigues mourut. M. Lallemand, major à cette époque dans un régiment de cavalerie, était à l’armée. Sa charmante et bonne petite compagne était donc seule à Versailles avec sa gouvernante, une parfaite personne, et Arthur, son fils, qui était notre filleul à Junot et à moi. Ce pauvre enfant mourut aussi. La ieune femme, ainsi frappée dans ses affections filiale et maternelle, et si intéressante par elle-même, me parut dans cette position où le devoir hospitalier d’une amie doit s’accomplir. Je lui offris ma maison pour asile. Je fus assez heureuse pour qu’elle l’acceptät et, pendant huit ans, le même toit nous a abritées. J'avais pour elle une amitié de sœur.
Junot avait montré assez de force d'âme lorsque l'empereur lui avait dit adieu. Il avait surmonté en
apparence le terrible déchirement de cœur qu'il avait ressenti en demeurant à Paris quand l’empereur affrontait des dangers. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir de ce qu'il souffrait, parce que je savais ce qu'il avait éprouvé à Lisbonne lorsqu'il craignit de ne pas être mandé par l’empereur. Mais je ne connaissais pas la portée des affections du soldat, et du soldat de Napoléon. J'en eus la mesure à quelque temps de là.
La quatrième coalition continentale, dont cette fois l'Autriche n’osa pas se mêler, venait d’être proclamée. L'empereur, parti de Paris dans les derniers jours de septembre, arrivé à Bamberg le 6 ou le 7? octobre, se porta aussitôt contre le roi de Prusse, qui, vivement alarmé des mouvements des troupes françaises stationnées en Allemagne, avait mis les siennes en état de défense avec une grande célérité. La Prusse était alors dans une position tout à fait étrange. Depuis neuf ans le cabinet de Berlin professait une neutralité qui contrastait perpétuellement avec les préparatifs de guerre dans lesquels il se maintenait, parce qu'ils étaient indispensables pour maintenir l'intégrité d’un empire formé d’une foule de pièces de rapport incorporées et rattachées, Dieu sait comment. Il fallait donc se maintenir sur un pied défensif, tandis qu'on protestait perpétuellement de sa soumission et de sa fidélité, car les progrès si rapides de cette puissance, toute guerrière, toujours heureuse, toujours victorieuse, accrurent à un tel point les craintes du roi Frédéric-Guillaume, qu'il se réfugia sous la protection de la Russie. Rien n'est plus burlesque que les évolutions d'espérances et de déceptions de cette pauvre Prusse pendant la première guerre de la France avec
li Russie, depuis le consulat. Elle criâ d’äbord : « Garde à Vous! En joué ! »et puis, dt mometit où elle allait dire : « Feu ! » voilà que la victoire d'Ulm se proclame. Le traité avec la Rüssié est énfoûi à cent pieds sous térré et M. d'Haugwitz ‘ èst énvüyé au bivouac dé Napoléon pour lui fairé la révérence au lieu de lui doñrier üne crüquignole: Vint ensuite le traité de Presbourg ?, la Confédérätiôn du Rhin 5. Alors, la Prusse imagina une contre-confédération au nord de l'Allemagne, où plutôt äu ñord dé l'Eurôpe : là Rüssie et la Prusse éssdient de faire ühe digué s’opposant äü torretit napoléoñién. Une belle reine du Nord endossa l’armurëé, fit la Clorindé. Un Hiümme bien rérharquäble, s’il n’eût été abrüti par les liqueurs fortes et la débäuche là plus effrénée, animé d’un Sentimént que nous dé pouvüfs blâmef, car il était entiérément patriotiqüe; se mit à la tête de l'armée prüssienne, lui proiit des victoires et ième dés conquêtes, Car, tout én ne parlant qué de défense, 1 y à toujours eu däns le cut dés qüatre puissances du Nord, auxquelles, depuis qu'ün Francdis él est lé maitre, est veriue se joindre 14 Suède, üutie volonté de porter le couteau äu Sein de la Frätice pour partagér ses belles proviticés. Nous avôns résisté ldhgtéthips, parce que nous avions à là fois du cœur et du feu daris l’ârhe ; mainteriant nüüs avôhS toujours autant d'honnëur, je le sais, je lé sens, je lé vois. Mais en avons-hous asséz pour répondre à l'attäque de l'Eufopé si elle véüt nous fondre sur le corps ?
1 4 décembre 1805.
2 26 décembre 1805.
3 {2 juillet 1806.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS i7 L'Ame aura-telle älots aësez d'énérgié pour repousser des pHälanges bfvaliissantes ? Je le désire 8ans | l'éépérér. | | Le priticé Louis de Prusse 4 été trop influent sur les événements dé 1806, et, bar suite, sûr ceux de 1807, pout qü'il ne soit Pas important dé lé faire contiaîtle à ceux Qui pourfaient dVoir de Ii une opinion uh peu étronée, car l’eripéréur était un péintré partiäl durs $à mänièré de faire. k Le pritice Louis de Prusse était beau. C'est tou: jours une chose dont on sait gré à ut prince. Ïl semble qu'on le remercié d'étré n6 mieux fit qu'un autre Hümie. Il était Hün Seulemënt beau, mäis $4 toutnüre Était charmante. Son esbfit naturel était de ceux qui dispehsetil dé tout autré, et le prie Louis eût êté lé partitülier 16 pis aimable, Comme il était, à cette époque, lé plis dgréäblé princé dé l'Europe, fèmie en le Compärant äu price dé Gälles, qui du resté à bieñi lôtigtéthps vécu S$ur uñe réputation tisurpée. | L'éducation dù prince Lois fut parfaite, mais malhélleusément ellé lui fut donnée à une époque où ün entier botlevérsëment d'idées, de principes, rendait fout inutile; les avis, lès maximes, les préceptes glissdiéht St ün fioriie de l’âge du prince Louis, dù bruil étourdissant des édifices qui s’écroulaient | de tüütés parts én Europe, et ces édifices étaièht ceux - dé là ioräle, dé la religion et dé là vertu. La seule borne pénsée qu'il sauva lüi-mêtie du naufrage ut là résolutiün d’être uh hômme instruit et habile, Quant à être Ut Hômihe Vértueux, cela ne lui parut pas absolument nécessaire, aussi ne s’én inquiéta-t-il pas le moins du monde, et, comme il était prince, 188 mies
et les gouverneurs n'eurent garde de le contredire.
Mais, en revanche, tout ce qu'un homme peut apprendre, peut savoir, le prince l'apprit et le sut. Les sciences les plus abstraites, les talents, l'instruction la plus variée, il voulut tout posséder et posséda tout. J'ai vu des lettres de lui écrites en français, comme Hamilton ou M°° de Sévigné auraient pu les écrire. Je prends mes exemples bien loin, me dirat-on. Ge n’est pas ma faute, mais j'ai tort. N’ai-je donc pas là, tout près de moi, des lettres du comte Louis de Narbonne ?
Le prince devint non pas républicain, ce qui eût été la preuve d’un esprit raisonnant bien et d’une prévision fine et anticipée, mais démagogue enragé, ce qui était d’un fou, et d’un fou méchant. Cependant il n’était pas né méchant, mais il était imprudent et l’imprudence conduit toujours à l'injustice, et l'injustice à tous les excès. Il se consolait de la fausseté de sa position à la cour de Berlin par de fréquentes absences à Hambourg. Il y a des détails sur ces voyages qu'une plume un peu châtiée ne peut rapporter, et qui sont fort curieux par leur originalité. Mais il était du reste un homme de la plus haute capacité. Il avait des talents tellement distingués, que les artistes les plus fameux de l'Europe n'osaient pas lutter avec lui. Dusseck m'a assuré qu'il était plus habile que lui-même dans l'improvisation. Quelques jours avant le combat de Saalfeld, où le malheureux prince fut tué, il était dans une maison de campagne avec M”° de Lichtenau, à laquelle il était, comme on le sait, fort attaché‘; il joua, et joua, me dit Dusseck,
1 On croit même qu'il élait marié avec la baronne de Lichtenau.
comme jamais il ne l'avait entendu jouer, et comme jamais il n'avait entendu personne. Il était frappé, à ce qu'il paraît, et n'avait plus cette assurance qui lui faisait croire à la victoire. Ce fut contre la division du général Suchet, appartenant au corps du maréchal Lannes, que le prince se battit. Il commandait l'avant-garde du corps du prince d Hohenlohe. La conséquence de sa mort, arrivée comme celle du dernier hussard sous ses ordres, fut la culbute de l’infanterie prussienne, trente canons, et mille prisonniers en notre pouvoir ‘.
Désolé de n'avoir pas suivi l’empereur dans cette campagne, Junot voulut au moins le suivre dans sa course aussi rapide que glorieuse; il fit mettre des cartes d'Allemagne, des plans, dans la bibliothèque du Raincy, dans son cabinet de Paris, pour qu'à l’arrivée de chaque bulletin il pût se retrouver, au moins par la pensée, auprès de celui qu'il aimait tant! Son sommeil était troublé par cette pensée qu'il était loin de lui et qu'un danger pouvait l’approcher, comme si sa seule présence l’eût dissipé! Des petits fichets rouges et bleus furent plantés sur ces cartes et toutes ses soirées se passèrent presque entièrement à suivre l’empereur et les armées françaises et prussiennes sur la carte.
C'est ici le lieu de parler de la magie toute puissante que Napoléon exerçait sur les officiers qui l’entouraient depuis plusieurs années, et que je nommerai ici, à quelques omissions près : Duroc, Junot,
1 Son corps fut jeté dans une chapelle abandonnée, puis dépouillé de ses vêtements. J'ai entendu raconter ce fait avec des détails qui font mal.
Bessières, Rapp, Lannes, Lemarrois, Arrigh}j, Lacuée, Rovigo, Eugène, Caffarelli, et j'ajouterai Berthier et Marmont. Sans doute il a été dit bien des choses relativement à eux, mais d'abord je erois l’un innocent et l’autre ne fut qu'égaré. Je parlerai de leur histoire en son lieu. Et puis, quelle que soit leur conduite ultérieure, ils furent longtemps au nombre deg séides de l'empereur, et cest de cette époque que Je parle.
L'empire que Napoléon exerçait sur les hommes, empire tellement positif qu'il tenait du fantastique, cet empire remonte bien au delà du moment de sa splendeur. Ainsi, Junot l’aimait au point de lui donner ce que sa famille lui envoyait pour vivre. Il lui aurait donné son sang. Je crois que la magie de son style, si coloré, si vif, si énergique et si concis à Ja fois, contribuait infiniment à produire cet effet. Junot me racontait une circonstance dont il fut témoin un jour en Italie, peu de temps avant le traité de Campo- Formio. On était devant l'ennemi. Le combat avait été chaud. Le jour baissait. Un bataillon d'infanterie qui avait combattu tout le jour se trouvant fatigué, fut moins syr ses gardes et à la chute du jour il fut enveloppé par un régiment autrichien. En voyant l'ennemi, nos soldats, qui étaient abîmés de fatigue, lächèrent pied et s'en furent vers le corps de réserve, Junot, alors aide de camp du Général en chef, allait porter un ordre à Ja division Masséna :
— Comment! s’écria-t-1l en voyant la déroute des soldats — mais plus énergiquement que moi — comment! vous fuyez, et le général en chef compte sur vous! Je venais voir comment vous vous conduisiez, je vais lui dire que vous étiez en fuite,
Plusieurs soldats s'étaient arrêtés autour de son cheval :
— Non, non! s’écrièrent-ils. En ayant, camarades, en avant |
— À bas les Allemands! Vive la république !
Mais un plus grand nombre de voix cria aussitôt : « Vive natre général! » Et ces hommes qui fuyaient devant les Autrichiens, comme des mouettes devant l'orage, se remirent à la bouche du canon pour Îes arrêter, parce qu'une voix avait évoqué le nom seul de Bonaparte ! Qui, il y avait en cet homme, jusque dans les détails les plus simples de son existence, une puissance merveilleuse qui enyahissait les âmes. Tous ceux qui surtout avaient reçu près de lui le bapiéme de feu, comme il l'appelait lui-même, lui étaient dévoués corps et âme, comme les sectateurs de Mahomet l'étajent à la voix du prophète. Et ce n'étaient pas Jes splendeurs du trône qui éblouissaient et attiralent les séides de Napoléon. Lors même que sa yoix ne partit plus de ce trône, où 1l siégeait dans une nuée immortelle, leur front ne s’inclina pas moins devant son nom. Et les soldats de toutes les contrées, les hommes de tous les climats qui avaient été à portée de le voir et de l'entendre conseryèrent pour lui cette admiration enchantée qui le plaçait constamment sur up autel. Quant à ceux qui l'avaient aimé, leur dévouement religieux, leur eulte pieux de vénération enthousiaste demeura toujours le même. Je ne donnerai pas pour exemple un fait bien souvent et trop souvent cité, c'est Je dévouement de ceux qui l'ont suivi à Sainte-Hélène. Il est une seule famille qu'il faut excepter, celle du maréchal Bertrand :
— A la bonne heure! mais les autres !..
Quand j'en serai à cette époque, je ferai connaître mon opinion. Elle est fondée sur des faits; mais, je le répète, Marchand et le général Bertrand, voilà les seuls.
Jamais je ne vis à quel point Junot aimait l’empereur que lors de cette campagne d'Iéna : c'était du désespoir que ce qu’il éprouvait chaque fois qu’un nouveau bulletin nous parvenait. Oh! que je lui ai vu verser de larmes, que je l'ai vu malheureux, comme il l’aimait !
La campagne de 1806 est encore une de celles où l’empereur s’est immortalisé par son génie. Les suivantes furent plus disputées dans leur succès et il avait plus de monde, mais la bataille d’Iéna est un de ses beaux jours de victoire.
L'armée française se composait de sept corps sous les ordres de Lefèvre, Bernadotte, Ney, Lannes, Davout, Augereau et Soult. Une réserve était aux frontières de la Westphalie sous le commandement de Mortier, et toute la cavalerie obéissait à Murat. Les troupes alliées faisant partie de la Confédération du Rhin, qui, pour la première fois, combattaient leurs compatriotes — sous les ordres d’un Français — étaient conduites par le maréchal Lefèvre. L'armée prussienne se composait de deux cent trente mille hommes de belles et bonnes troupes, bien équipées et disciplinées, d'une cavalerie qui passait depuis longtemps pour la première de l'Europe, et d'une nombreuse et belle artillerie. C'était le prince de Brunswick qui était généralissime. Le génie du grand Frédéric avait encore une faible voix dans le corps cassé du maréchal de Moëllendorf, et Kalkreuth, déjà
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉES 4177 célèbre par Une vié toute militäiré. Là était aussi Blücher, encore übscur, ét que les fâutés dé son en ñerni devaient rendre fameux.
nifesté, entré autres, est vraiment burlesque. Il est raré que la passion, lé dépit, sé trouvent dans une pièce dé cétté importance, lorsque soh contenu rénferme dés mots qui vont décider du sort dé plusieurs milliers d’homiies. Mais dans celui du cabinet de Berli, on y trouve vraiment mâtière 4ü moins à plaisanter. La Prusse se présentant seule dans la lice pour venger, dit-elle, l'Europé et délivrér l'Allemagne qui, d’ailleurs, he sé trouvait pas encore captive, la Prusse S’éngatéant dans une lutte douteuse contre la Frañce et l'Angleterre qui, de leur éôté, sont aux prises ensemble, offre un des phénomènes politiques lés plus éuriéux qu'on püissé voir. Et tout cela par dépit, par colèré, d'avoir été dupé de son peu d’ha- Bileté, pour ne pas dire un mot plus duf, et suftout dupe dé sa propré conduité double et cauteleuse.
Cé fut Bernadotté, aujourd'hui l’un des membres de cétte Confédération du Rhin comme duc de Pomérañie, si l'Allémagne n'avait trouvé très doux de consérver son émañcipation tout én criant tolle sur célui qui là lui a doinée; ée fut Bernadotte qui éommença Le bal par le combat de Séhléitz, petit village ét bétite capitale de l’infiniment petite principauté de Réuss. Celui dé Saalfeld, dont j'ai parlé tout à l'héuré, vint énsuite et, le 14 octobre, trois sémaines après 16 départ de l'émpereur de Saint-Cloud, il remportait la victoire d’Iéna, l’une des plus belles vicioires dé sa carrière militaire. Ce fut Murat qui, ent
une charge hardie et entrainante, décida, dit-on, le sort de la journée. La cavalerie était tellement lancée, écrivait Duroc à Junot, qu'elle a poursuivi l’ennemi jusqu'auprès de Weimar, c’est-à-dire près de cinq lieues. Une particularité assez singulière, c'est que les Prussiens n’ont jamais appelé la journée du 144 octobre IÉNA, mais bien Auërstædt, du nom d’un village entre Naumburg et Doernburg, à droite de la Saale, gardé par le maréchal Davout avec trente mille hommes, tandis qu’il en avait plus de cinquante mille devant lui et le quartier général de l’armée prussienne même, avec le roi Frédéric-Guillaume et la belle reine amazone. Cette position de Davout était très périlleuse, et sa fermeté et son inébranlable volonté décidèrent la victoire, qui néanmoins fut longtemps disputée par Kalkreuth et Blücher, qui, animés par la présence du roi, combattirent avec un courage admirable. Il n’est pas douteux, d'après tout ce que j'ai vu sur les cartes et les plans sur lesquels Junot suivait la marche de l’armée d'après, non pas les bulletins, mais des lettres de ses amis, dont j'ai encore même une grande partie, que la véritable gloire de cette journée n'appartienne au maréchal Davout. L'empereur a bien assez de lauriers autour de sa tête pour en laisser quelques feuilles à ses lieutenants. Il y eut, je me rappelle, une singulière manière d'envisager alors une marche tardive, dit-on, du corps du maréchal Bernadotte, qui se porta très tard sur la gauche de l’empereur à Iéna. En me rappelant ce fait, j'ai eu recours, pour recorder mes idées, aux notes que j'ai, écrites de la main de Junot, et je retrouve la même pensée. Dès cette époque, tout ce qui entourait l’empereur avait la conviction que Ber-
nadotte n’aimait pas le souverain que le 18 brumaire lui avait donné ou plutôt imposé. On crut longtemps que c'était une antipathie de couronne, mais depuis il a prouvé que ce n’était qu'à l’homme qu'il en avait. I a fait bien du mal à l'empereur |
Les conséquences de cette journée double, tant à Iéna qu’à Auërslædt, furent terribles pour les vaincus. Blessés, tués, prisonniers, nous avons frappé quarante-deux mille hommes; les bulletins portent cinquante-quatre, je crois. Mot je parle d’après des notes que je crois vraies et elles disent quarantedeux mille hommes, y compris les Saxons. Les ennemis y perdirent deux cent quatre-vingts pièces de canon et des magasins immenses de vivres et de fourrages. Vingt-six généraux prussiens furent faits prisonniers ; le duc de Brunswick, Moëllendorf, ce dernier rayon de la gloire de Frédéric, furent mortellement blessés et ne survécurent que peu de jours à leurs blessures. Le prince de Prusse, quoique blessé également, fut contraint de se cacher dans un marais, où 1l demeura plusieurs heures pendant une nuit d'automne froide et pluvieuse. Quant à notre armée, elle ne perd que douze mille hommes, soit à Auérstædt, soit à Léna, un général et huit colonels. Du reste, cette défaite d'Iéna est le crime que la Prusse ne nous pardonnera jamais, parce que jamais, aussi, défaite ne fut plus rapide et plus humiliante en raison de la beauté de l’armée vaincue. J'ai entendu comparer cette fuite, ou plutôt cette course, à la défaite des troupes turques à Héliopolis ; en raison non pas de la ressemblance de position des deux armées, mais pour la présomption folle des chefs turcs comparée à la présomption folle des généraux prus-
siëns, qui, pañeé qu'ils avaient un maréchal du temps de Frédéric Il, leur seul et bien vénérable héros, s'imaginäiéht réniveïser un autre héros, inäis vivait, mais dans toute sa force active et formidable: Un homme de beaucouÿ d'esprit à dit avec vérité que Moëllendorf ét Brunswick, ces deux vieillards d'une autre époque, fepréséhtaient le vieux Pompée. La timidité de la vieillesse d’un côté ét la présomption des jéunes chefs ont décidé le sort des batailles d'Eéna et de Phärsale.
Nôüs recévions tous les joürs des nouvelles du quartier général. J'ai sous les yeux dés lettres bien curieuses parlant de cette course, viaithent fantastique, de deux armées courant l'uné aprés l'autre. Le roi de Prusse s'enfuyait avec une telle rapidité, que lé märéchal Kalkreuth fut contraint de l’abandonner, lorsqu'il l’escortait dans sa fuite, pour faire face au maréchal Soult, qui l’attéignit près de Greussen, le culbuta et le poursuivit sûr Magdebourg. Un de mes cousins, qui était jeune, bien münté et désireux dé faire une action d'éclat, fäillit prendre le roi dé Prusse et le manqua d’un temps de galop. C’ést üñe drôle de destinée aujourd’hui que celle de roi !
A péire avions-nous eü le temps de lire les détails de cés étonnantes journées qu’arrive là nouvelle dé là capitulation d'Erfurt.
« C'est une magie, écrivait Berthier. Vous ne pouvéz vous figurer cette déroute. On dirait, pour parler éomine la Bible, que lé bras du Seigneur les terrasse.
« Quatorze tille Prussiens prisonniers de guerre, dont Muëllendorf, le prince d'Orange et cinq généraux, éent Vingt pièces d’artillerié, dès munitions
de toute espèce et un point d'appui très utile à notre armée : tels sont les résultats de la çapitulation d'Erfurt. »
Parmi toutes les nouvelles qui nous paryenaient, une surtout frappa mon attention, d'autant plus fortement que les femmes n'aiment pas la bassesse et la perfidie, surtout dans un homme qui porte l'épauletie. Le général Klein commandait une division de dragons et se trouvait vers le moyen Elhe, à Weissenssée. Il était là ce qu'il était partout, brave et bon officier de cavalerie, et surtout loyal comme un chevalier du moyen âge. Mais sa valeur et sa présence d'esprit lui avaient été nécessaires dans cette o€casion plus que dans aucune autre de sa vie. On a bien su à Paris que nous avions été vietorieux, mais on n'a pu savoir alors comment tout cela s'était opéré. Ce ne fut qu'au retour de l’armée que nous apprimes à quel degré de terreur les troupes prussiennes avaient été frappées et la manière plus que hurlesque dont elles couraient pour se sauver de nous.
Mais comme pour les atteindre plus sûrement nous étions lancés avec une rapidité peut-être pn peu
légère, il en était résulté que plusieurs de nos bri-
gades et de nos divisions se trouvaient bien au delà du gros de l’armée, et cela par une conséquence toute naturelle de la charge au galop que cette armée avait faite eomme si elle eût été composée de tirailleurs. Le général Klein se trouvait dans ce cas en arrivant à Weissenssée, il n'avait pas un canon, et sa troupe n'était que de douze à treize cents hommes. Il était presque nuit. Après avoir reconnu un peu Je pays, il envoie le jeune Sopranzi porter l'ordre aux autorités de l'endroit de préparer des vivres et des logements.
On lui répond que déjà les troupes qui ont passé dans la journée ont tout emporté. On s'explique, et l’on voit que les Français sont pris pour les Prussiens. La chose devait être, car en raison de la rapidité de la course, nous étions si bien mêlés avec les troupes ennemies, que nous pouvions en voir devant, à côté et derrière nous. Le général Klein fut un peu troublé de cette nouvelle, mais il résolut de faire bonne contenance, et il s'’avança dans Weissenssée comme s’il eût été à la tête d’une division de six mille hommes. A peine était-il descendu de cheval qu'arrivent au galop de la peur, et Blücher, et dix autres généraux de l’armée prussienne, avec quatre mille hommes de superbes troupes, qui n'avaient d'autre mal que d’être essoufflées pour avoir couru trop vite. Mais à Weissenssée étaient encore d’autres troupes et du canon. Le général Klein m'a dit qu'il eut dans ce moment un sentiment de peine profond. Imaginer que la victoire entourait tous nos drapeaux, que toutes nostroupeschantaientenchœur : « Nousavonsvaincu!» et que la plus agile des cohortes fuyantes allait prendre la plus agile à la course pour vaincre, car la division du général Klein s'était admirablement conduite dans toutes les journées précédentes. Ces réflexions lui venaient en foule et le désespéraient, lorsqu'il prit une résolution inspirée par l'esprit qui alors animait toute l’armée, qu'on appelait la Grande-Armée, bien plus par la grandeur de son noble- courage et de son héroïsme que par le nombre de ses soldats. Le général Blücher ne pouvait voir combien le Français avait de monde, entrainé dans une fuite plus qu'accélérée avec une division nombreuse; mais se trouvant arrêté tout à coup par une barrière de casques
et de sabres encore brillants de la victoire et rouges du sang prussien, cette vue lui donna un vertige, et il ne lui vint même pas dans la pensée d'affronter le danger qu'il supposait, en remerciant Dieu qu'il lui envoyât l'occasion de mourir devant la bouche d’un canon. Il y a des gens qui pensent différemment en voyant la même chose. Lorsqu'à Nazareth Junot se vit en présence de quatre mille Turcs, commandés par Ayoub Bey, Abou Seff, ce qui veut dire /e père du Sabre, il n’eut pas besoin de faire de longues réflexions sur le parti qu'il avait à prendre.
— Il faut mourir, dit-il à ses trois cents hommes, car nous ne pouvons pas espérer de nous défendre contre l’armée du grand-vizir dont Ayoub Bey commande l'avant-garde. Mais en mourant nous en tuerons le plus que nous pourrons. En avant! et vive la république ! | Et les soldats crièrent : « En avant et vive la république ! » Aussi les quatre mille Turcs furent tués, battus, prisonniers. Junot tua le père du Sabre avec son bon pistolet, et les trois cents hommes et leur chef furent appelés les trois cents braves.
Blücher ne se mit guère en peine comment on appellerait ce qu'il fit. Il commença d’abord par dire qu’il y avait une armistice après la bataille d'Auërstaedt, Le général Klein, qui était un homme d’honneur, et qui jamais n'aurait trouvé un pareil expédient, le crut sur sa parole d'honneur quil lui demanda et que l’autre ne balança pas plus à lui donner que s’il eût fait un serment d'amour à une demoiselle de l'Opéra de Berlin.
Berthier était fort exact à donner des nouvelles de l'armée à Junot. Jamais aussi deux jours ne se pas-
saient sans qu’une lettre de Duroe, ou de quelque ami major général ne vint nous mettre au courant de la marche de l'empereur et de celle des sept corps d'armée qu'il menait à Berlin comme on va au bois de Boulogne. Le prince Eugène de Wurtembere, commandant la réserve de l’armée prussienne, était battu par Bernadotte à Halle, près Leipzig. Leip.ig lui-même était pris par le maréchal Davout. Et tout cela avait lieu dans cet ordre, par exemple : le 16 octabre, la capitulation d'Erfurt ; le 17, le combat de Halle; le 18, la prise de Leipzig; le 49, Murat entrait dans Halberstadt, situé à vingt-cinq lieues d'Iéna, et la bataille d’Iéna s'était donnée le quarorze octobre ! Le 20, Lannes et Davout forcent le passage de l'Elbe; le 24, le Roland de notre armée oceupait Postdam, à sept lieues de Berlin! Le 25, on prend Spandau, après une sommation faite par le maréchal Lannes, et l’on est à trois lieues de Berlin! et Spandau était rempli de munitions immenses! Le 26, on entre à Berlin. On m'a raconté que la terreur était si profonde dans la ville, que, étant encore à trois journées de marche de la capitale de la Prusse, Davout avait envoyé, par un officier, l'ordre aux magistrats de préparer tout ce qui était nécessaire à sa réception. Le 28, Murat, à la tête de dix mille hammes de cavalerie, faisait mettre les armes bas à seixe mille hommes d'élite de la garde royale de Prusse, commandés par le prince de Hohenlohe, qu'on a fait peutêtre pour cela maréchal de France, si toutefois ç'est le même. Avec lui on prend le prince Auguste de Prusse, le prince de Mecklembourg-Schwerin, beaufrère de l’empereur de Russie, le général Tauenzien. Le général Belliard écrivit à Junot une longue lettre
où toute cette affaire est décrite admirablement, Mais, en vérité, on croit rêver. Belliard s’y était fort distingué à cette affaire de Prentzlow.
Tous les jours nouvelles victoires, tous les jours les estafettes nous apportaient des détails qui paraitront vraiment fabuleux à nos petits-neveux, Le brave Lasalle, ce héros de notre cavalerie française, prend la fameuse forteresse de Stettin avec douze cents hommes et trouve dedans cinq mille Prussiens et gent cinquante canons. C’est le 29 octobre. On est entré en campagne le 10 par le combat de Schleitz, livré et gagné par le général Maison, et le 29, c’est-à-dire dix-neuf jours après, on est dans la capitale de la Poméramie prussienne. Ah! je conçois que de toutes les nations qui sont venues mordre le colosse, la Prusse est celle qui a cherché à rendre sa morsure plus douloureuse et plus profonde.
Le mois de novembre commença par une prise fort importante pour nous, et qui nous assura la possession paisible du bas Oder; ce fut la prise de Custrin. J'ai ‘ entendu des officiers du génie s’étonner au dernier point que cette place, située dans un grand marais, défendue par une forte garnison — cinq mille hommes, je crois, — se soit rendue sans se défendre au maréchal Davout, qui n'avait aueun moyen d'en faire le siège. Mais une autre merveille, et en vérité dans ee temps-là on ne marchait qu'entre deux rangées de choses plus surprenantes les unes que les
lJe veux éviter la peine à des critiques séyeres, qui pourraient trouver singulier qu'une femme parlât sur des questions stratégiques, de me demander compte de mes opinions. Je donne ici celle des hommes les plus distingués de l'époque.
autres, c'est la disparition de l'électeur de Hesse- Cassel et de son pouvoir. Le maréchal Mortier ne fit que paraître, il n’était déja plus. D'immenses magasins de vivres avaient été faits dans ses États; ils tombèrent en notre pouvoir. Je fus contente. de ce succès plus que d’un autre; il était remporté par un . homme que Junot et moi nous aimions avec une sincère amitié.
Mais de toutes les relations que nous recevions, celle qui nous racontait l'affaire de Lubeck fut peutêtre la plus intéressante. Elle l'était d’abord par les suites importantes qu'elle eut, en terminant, avec la prise de Magdebourg, la campagne de Prusse en vingt-huit jours!
Biücher, échappé au sabre des dragons du général Klein, après la bataille d’Iéna, par un subterfuge qu'il doit se charger d'expliquer, car, pour moi, toute femme que je suis, je ne m'en mêlerais pas, Blücher poursuivi, non pas par un songe comme le père Sournois, mais bien par les balles et les boulets français qui lui passaient au travers des jambes, errait comme un désespéré au nord de l’Elbe. Renvoyé du Mecklembourg, coupé de la Poméranie par la prise de Stettin, chassé du Lauenbourg, il se vit jeté vers ce golfe de la Baltique où la Trave a son embouchure. Ce fut là qu’excité par un beau désespoir il résolut de se défendre. Il ne fallait pas songer ici à parler une autre fois d’armistice. C'était une gentillesse qui pouvait passer une fois, mus deux c'eût été trop fort. Il le sentit bien. Mais comme il était un homme d'invention, il eut pour la première fois l’idée qu'on pouvait se défendre dans une ville, au lieu de se promener en chevalier errant, attendu que ce n'est
plus la mode au dix-neuvième siècle, puisque les chevaliers errants avaient un profond respect pour leur parole et ne la donnaient pas impunément, ou, pour parler plus juste, impudemment. Toutefois 1l aurait pu choisir Custrin ou bien Stettin, avant que nous n'y fussions venus, ce qui pouvait être facilement ainsi qu'à Magdebourg. Mais il n’aimait pas les choses raisonnables ni droites, à ce qu'il parait, le général Blücher, et, au lieu de se mettre dans une belle et bonne citadelle, il fut se renfermer dans Lubeck, place toute démantelée, exposant ainsi cette ville aux derniers malheurs. Encore cette résolution, toute mauvaise qu'elle était, fut-elle prise trop tard. Blücher fut atteint et presque entouré par le maréchal Soult et par Bernadotte et la cavalerie de Murat, presque à l'entrée de la ville. On se battit dans les rues. Nous perdimes beaucoup de monde à cette attaque, néanmoins nous y fûmes victorieux, et près de cinq mille prisonniers demeurèrent en notre pouvoir. Le reste de l’armée, errant, fugitif, fut pris sur un territoire neutre, à la lisière du Holstein. Le commandant en chef Blücher, le duc de Brunswick-OEls, douze généraux, plus de douze mille hommes, enfin quatre mille chevaux, tout ce qui resiw d'artillerie, de munitions, tout enfin tombe au pouvoir des Français. Maintenant il faut que je remplisse un devoir. Il faut que je rectifie le jugement un peu erroné que quelques pamphlets, plutôt que des journaux allemands, ont porté de nos troupes à propos de cette affaire de Lubeck. Je suis et j'ai toujours été trop Française pour ne pas prendre autant d'intérêt à l'honneur de nos armes qu'à leur gloire. Je souffris en lisant des relations de cette prise de Lubeck, pu-
bliées à cette époque en Allemagne, dans le seul but de rendre les Français odieux. Je fus à même d’avoir des renseignements bien positifs sur la vérité de cette affaire : on avait dit, imprimé, que nos troupes avaient tué, pillé, saccagé, brûlé, enfin qu'elles avaient fait tout ce que des troupes sans cœur et sans disciplhne peuvent faire. Non seulement çes accusations sont fausses, maïs 1l est positif que c'est aux Français que les habitants de Lubeck doivent leur conservation et celle de leurs propriétés personnelles qui furent respectées. On a décoré, ou plutôt sali, du nom de destruction et de saccagement quelques désordres commis par des soldats, altérés, affamés et fatigués par une longue et pénible marche. J'ai entendu parler de cette journée à des officiers de tous les grades et tous ont été d'un avis unanime à cet égard. Une partieularité assez remarquable, c'est qu'il paraît positif que c'est à cette affaire que Bernadotte doit la çouronne de Suède. Il y avait des Suédois parmi les prisonniers qu'il fit à Luheck. Il les traita avec une telle douceur, avec tant de courtoisie, que les prisonniers suédois, de retour dans leur patrie, parlèrent de la générosité du maréchal Bernadotte. Cette générosité fut rappelée lorsque plus tard il fallut que le peuple suédois se choisit un roi futur, et Bernadotte fut demandé.
Il manquait un bouquet à une telle campagne, ce fut le maréchal Ney qui le donna en prenant Magdebourg. Vingt généraux, vingt-deux mille hommes, sept cents canons, des magasins immenses en toutes choses. Et le maréchal Ney n'avait que onze mille hommes pour entourer et prendre la place! On croit rêver.
Je trouve une note tout entière de la main de Junot,
qui dit, en parlant de la prise de Magdebourg :
« Davout à Auërstædt a commencé la victcire, Ney à Magdebourg l’a consommée, car 1l faut regarder la campagne qui vient de se faire comme une seule bataille avec unité de temps; 1] n’y manque que l'unité de lieu. Mais il me semble que l'affaire de Ney est bien autrement grande dans sa conséquence, en raison de l'effet qu'il produit sur les alliés de la Prusse et sur Ce qui reste de son armée. Ney prenant Magdebourg avec onze mille hommes est celui des maréchaux ayant fait le plus beau fait d'armes. C’est un brave homme que Ney; c’est dommage qu'il soit ce que nous appelons en terme militaire, un mauvais coucheur.. »
J'ai transcrit cette note dans son entier parce qu'elle est en marge d’une lettre de Berthier parlant de cet événement et qu’elle fut écrite dans le temps. Elle montre que Junot avait prévu le grand avantage moral que notre victoire si rapide avait produit sur les Russes qui, en effet, tout en se hâtant, ne purent arriver pour secourir leur ami le Prussien. Et le 9 novembre nos troupes entraient dans Posen, à soixante-cinq lieues de Berlin, un mois, jour pour Jour, après le commencement de la campagne. Le maréchal Mortier prenait le Hanovre, et Napoléon . frappait une contribution de cent cinquante millions sur la Prusse et ses alliés. Je sais bien que nous les avons rendus avec cent pour cent d'intérêt. Mais les Prussiens auront beau faire, 1ls ne peuvent détruire la gloire de cette campagne. Ils ont eu la petite joie de la vengeance — oh! ils l'ont eue bien pleine et entière — mais ils n'ont pas moins été vaincus par
une armée inférieure en nombre. Ils ont été battus et de manière à rendre burlesque leur défaite. Et s'ils nous ont repris, comme à moi, par exemple, les biens qu'ils avaient abandonnés par trois traités, par une signature royale — j'aurais bien mieux aimé celle de M. Delmar, — tout cela n'a produit qu'une légère compensation, bien pâle encore, à côté de notre joie wiomphante en entrant dans Berlin seize jours après le premier coup de canon. Oh! je sais bien que c'est une amère douleur. Mais qu'y faire? Recommencer? Non pas eux, mais nous. Je ne suis qu'une femme, mes paroles ne tirent pas à conséquence. Ce sont des paroles, et voilà tout.
L'empereur Alexandre est un homme fort remarquable dans l’histoire de Napoléon. A-t-il êté trompé? a-t-il trompé? Voilà une immense question pour cette époque, sur laquelle les peuples de tous les âges auront les yeux attachés. Il y a des gens qui prétendent qu'il fut toujours trompeur; d’autres, qu'il fut toujours trompé; un grand nombre qu'il ne fut ni l'un ni l’autre, parce qu'il attrapa et fut attrapé. Tout cela a l'air d’une charade, dont le premier est en France, le second en Russie, et le tout sur le champ de bataille, où des milliers de cadavres donnent le mot de la chose. J'ai eu l'honneur de voir l’empereur de Russie chez moi, où il vint à une époque bien malheureuse pour la France, si elle contentanr quelques petites vengeances particulières. Je l'ai non seulement vu, mais entendu, et très bien écouté. Nous arriverons à cette époque intéressante dans les volumes suivants.
En attendant que nous atteignions cet Instant, ce qui ne sera pas long, grâce aux bottes de sept lieues
de l’empereur, il faut nous occuper de la campagne d’Iéna, puisque toute cette campagne prit le nom de la première bataille livrée à la Prusse. Je marche avec ordre, ayant sous les yeux des lettres officielles et particulières, qui instruisaient Junot de la marche rapide de nos troupes. Les réflexions que je soumets ne sont presque jamais les miennes. Je n'ai ni le mauvais goût de prendre un habit étranger à mon sexe, ni la bêtise de parler de ce que je ne sais pas, bien que cependant, à force d'entendre parler et reparler encore batailles, conquêtes, et tout ce qui tient à la victoire enfin, je ne sois pas plus sotte qu'une autre pour donner la relation de faits racontés pour le moins cent fois devant moi. Ceci est pour répondre à une attaque bien peu motivée, bien peu raisonnable, bien peu... Mais c'était peut-être dans un bon motif, et pour mon bien. Malheureusement Je ne puis m’appliquer ce vers de ma pièce favorite :
Vous êtes jeune encore et l’on peut vous instruire.
L'on peut m'instruire. Je ne repousse aucun avis. Hélas! après avoir beaucoup appris, beaucoup vu, beaucoup lu, plus nous avançons dans la vie, plus nous disons avec une humilité profonde : « Que SavOns-Nous ? »
Je reçois donc toute l'instruction que l’on voudra bien me donner. J'apprendrai tout, même qu'il est un cœur reconnaissant et n'étant pas offensé de l'amitié, chargé d’un bienfait et irrité d’être contraint de dire : « Je suis obligé! »
J'apprendrais qu'il existe un cœur comme cela dans le rayon de quinze ans à... avec une vraie joie. Mais
si je puis dire que j’accépte l'instruction, Mmalheureü- Semeétit je ne puis dire que je Suis jJéune encore. Je vieillis tous les jours. Jé suis mètré, grand'mêre et mon expériénce mé fait répéter : « Ah! que là vie est lourde à porter! »
Mäititenant, rétouriions à Varsovie, caï Vous Saurez que les troupes russes y entréréht le 12 novétibre 1806. Pendäht ce temps-là Jufot eut üne srande besôghe, ce fut de faire exécuter lé décret impérial rénat à Berlin par l’empereur Napoléon, par lequel il réorganisait la gardé hationale dé France. Junot avait été chargé par l'énpéreur dé fairé sur cet objet üñ pétit trail dont j'ai éncore le brouillon dé son écrituré. Il y à beaucoup de 6es idées dans le décret dé l’empereur. Né, pour ainsi diré, à l’époque de la révolution de 91, Jünot reçut dès lors son existence de Francais coïntie hothmé politique, parce que, dès lors, chaque Français eut la révélation de ce qu'il pouvait faire et la certitude que dès qu'il ferait il aurait. Cette institütion de la garde nationale qui date de ces belles premières années de là république, caï j'appelle là France république, du moment où élle est énfin instruite de ce qu'elle vaut dans chaque individu de la grande famille. On appellera cela de cént noms plus bizatrés les uns que les autres : État constitutionnel, moñarchie conStitutionnelle, empire éleûtif, royautñé, républiqué. Tous ces noms he sighifient ren, et toutes les fois que là grande famille pourra délibérer éh liberté pat la voix de ses mañdataires, que là pôssibilité de se défendre contre d'injustes aëréssions sérà aux mains des fils de cette grande famille, que l'intrigue ne se mettra pas dans les éléctions des mandataires,
que ces mandataires feront de bonnes lois pour leurs clients et pour eux-mêmes, voilà pour le coup la plus parfaite des républiques. Mais que les fils de la grande famille soient tenus en tutelle, passé l’âge prescrit par la loi pour que la tutelle cesse; que les élections soient arbitrairement faites, que les fils armés pour le salut de tous ne puissent tirer que sur ceux qu'ils aiment et défendent ceux qu'ils n’aiment pas, appelez celle-ci république et l’autre État despotique, les noms ne seront que des noms et la première n'en sera pas moins une véritable république et la seconde un état monarchique, tyrannique, despotique et tout ce que vous trouverez de plus arbiaire. Il y a des noms qui hurlent de se trouver ensemble et, malheureusement, je ne sais pas si cela vient de ce que nous n’avons pas encore le Dictionnäire de l’Académie, et que nous ne savons pas bien la valeur des mots et des choses, mais nous mettons à côté l’un de l’autre des mots qui, en vérité, ne pourront jamais s'harmoniser ensemble.
Junot avait un souvenir presque enivrant de la garde nationale de France. Il mettait tout cela avec ses bataillons de volontaires créés par la gloire et le plus saint des enthousiasmes, ces phalanges de héros d'où sont sortis tant de noms illustres à jamais dans l'histoire, tant de nobles cœurs, tant de glorieuses renommées! En pensant à cette époque, je suis moimême émue. Que de trouble s'élève dans l'âme en se reportant à ces moments si admirables où toute la France entière se levait au seul eri : « Voilà l’ennemi! »
Hélas ! serions-nous encore animés de ce beau feu ? Serions-nous encore Français ? O ma patrie, ma belle
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Frante, mon pays, autrefois si beau! aurai-je donc la douleur de voir encore une fois tes provinces ravagées par les barbares du Nord? Ah! c’est pour ces moments d'horriblé inquiétude que fut faité cette immortelle chanson patriotique qu'il faut êtré bien misérable pour dénaturer ét bien à plaindre pouï ne pas comprendre. Combien j'ai vu de lärmés couler en répétant ce beau refrain :
Aux armes, eitovens! formez vos bataillons!
Marchons... qu’un sang impur abreuye nos sillons!
Lorsque Junot, avec sa belle voix pleine et sonore, chantait ces admirables paroles sur un air tout aussi admirable, il avait les yeux humides et l'accent ému. C'était un touchant spectacle et dont le souvenir ne contribua pas faiblement à provoquer mes larmes le jeudi matin de 1830, lorsque le drapeau tricolore fut inauguré de nouveau: Mon fils était près de moi. Je tombäi dans ses bras en fondant en larrés. Mon éœur s’élançait hors de ma poitrine :
— Voilà l'enseigne sous laquelle ton père a foujours combattu, dis-je à Napoléon. C'ést elle qui m'a toujours aussi appris ce que c'était que la victoire. Je pleure, je pleure de joie. Je m'incline devant ce drapeau qui est pour moi une saihte relique. Qui pourrait, qui oserait m'en blàmer?
Ce fut donc avec une grande joie que Junot vit la formation de la garde nationale. Il porta dans eette: circonstance, aussi loin qu'il le pouvait, et la fidélité et l’attachement à l'empereur, à l'ami, au héros. II était sans cesse occupé de ses devoirs, il s’y donnait tout entier. Mais bientôt 11 survint des événements