‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 16 sur 72 · CE D · texte numérisé non relu

CE D

dont l'importance toute mystérieuse, connué seulement de moi et des intéressés, lui donna une autre existence qui doubla en même temps ses occupations. C’est un rideau que je vais lever. Il est épais, mais il faut le tirer, et je le dois à moi-même, mais plus encore à la mémoire de mon mari. On verra dans ces explications bien des faits mis à jour dont on cherche en vain l'énigme. Nous aborderons ce sujet dans les chapitres suivants.

Oui, pour revenir à cette belle garde nationale de 92, c'était là une belle et sainte association. Il fallait, en effet, une aussi admirable main pour repousser un ennemi qui était appelé dans le cœur de la France par le premier pouvoir. Alors nous primes une belle attitude et nous chassämes ces mêmes Prussiens auxquels, treize ans plus tard, nous fûmes demander compte de leur venue sur nos terres. Nous allâmes leur demander la traduction littérale du manifeste du duc de Brunswick. Je l’ai déjà transcrit, mais je veux encore le remettre ici à cause de la rareté du fait. Je veux qu'on puisse décider entre nous et un peuple capable de se laisser conduire par un général pouvant écrire, en 4792, un pareil manifeste; je veux le conserver comme la preuve de la politique la plus inepte et la plus gauche, sans parler de l’odieux de la chose en elle-même. Cette pièce sera pour les siècles à venir un monument étrange de la plus stupide présomption.

« Les gardes nationaux français(|) qui auront combattu contre les troupes des deux cours coalisées et qui seront pris les armes à la main seront punis comme rebelles. Tous les magistrats sont responsables sur leurs têtes... Tous les habitants qui ose-

raient se défendre seront punis sur-le-champ selon les lois de la guerre... »

Il est beaucoup plus long, mais je n'ai pris que ce qu'il y a de plus nécessaire pour fortifier mon opinion sur le généralissime qui nous combattait en 1806. Je voudrais bien qu’une seule voix française s'élevät pour me dire que j'ai tort de témoigner, non pas de la colère, mais de la haine pour qui nous a traités ainsi. Ne croirait-on pas qu’un tel homme s'exprime au nom d’Asdrubal ou plutôt de quelque roi de la Scandinavie, sortant de ses rocs glacés, au milieu du douzième siècle, et venant demander un gîte par la force dans quelques-unes de nos belles forêts ? Hélas! nous fûmes bientôt nous-mêmes étrangers à ce sol prédestiné. Le breuvage avait été trop fortifiant pour le nouveau-né. Il grandit trop vite. Il perdit sa pureté avant d'avoir pris sa vigueur et sa raison dans l'essai qu'il fit trop tôt de sa force.

La garde nationale de 1806 fu: organisée d'après ce plan.

« Depuis vingt jusqu'à soixante ans tous les Français bien portants et d’une constitution saine et robuste pourront être requis pour le service". Ils seront formés en légions composées de plusieurs bataillons qui prendront le nom de cohortes. Les employés publics ne seront pas admis. Les gardes nationales sont destinées soit au service intérieur, soit au service militaire actif. »

Cette phrase justifie mon opinion prise de cette

1 Cette condition était singulière et annonçait, au reste, que la défense intérieure ne serait pas leur seule occupation.

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époque de 1806. Cette autre clause du décret impèrial est aussi à remarquer :

« Les officiers, sous-officiers et simples gardes nationaux, commandés pour le service de l’intérieur ou pour le service militaire actif, sont soumis à la discipline militaire de l’armée. »

Un autre décret impérial, daté de Berlin, nous arriva aussi à cette époque avec de nouvelles preuves de. la protection que la Providence accordait à nos armes, car, en vérité, 11 n’était plus possible de douter que nos victoires n’eussent pas une cause surnaturelle, je ne puis m'empêcher de le dire. La Russie n'avait pas, à ce qu'il paraît, tout à fait la même opinion, car sa déclaration de guerre qui parut au même moment commençait ou finissait par cette

. phrase, je ne me rappelle plus précisément :

« Le Très-Haut prendra notre juste cause sous sa protection. »

Je viens de dire que j'avais oublié où se trouvait la phrase. La suite nous a fait voir qu'elle était également mal placée partout.

Le décret impérial dont je viens de parler, daté de Berlin, du 21 novembre 1806, est le fameux décret qui mettait l'Angleterre en état de blocus.

C'était le système continental qui se mettait en activité. C'était la condamnation à mort de l’Angleterre. Et sa sentence aurait, en effet, reçu son exécution si Napoléon avait voulu accorder au temps ce que le temps, lui, n’accorde à personne : une heure dans l'histoire du monde, c’est-à-dire une année, peut-être vingt... Mais l’homme à la volonté de fer ne voulut pas plier, ne voulut rien donner et pourtant il eût été

vainqueur. Oui, la Grande-Bretagne était frappée de

mort. Napoléon avait trouvé l'endroit vulnérable, et sa lance de feu avait pénétré jusqu'au cœur.

« Tous commerce et communications sont interdits ” avec les Iles Britanniques. Elles sont déclarees en * état de blocus par la France. Tout sujet de la Grande- Bretagne trouvé dans un pays, quel qu'il soit, soumis

à la domination française, sera fait prisonnier de

guerre. Tout commerce de marchandises anglaises est défendu, et toute marchandise anglaise, quelle que soit son espèce, est déclarée de bonne prise. »

Voilà de ces choses que, malgré mon admiration pour l'empereur, je ne puis admirer. De pareils termes n’ont pas d'excuses.

Par suite de toutes ces dispositions, villes hanséatiques qui contenaient des dépôts de marchandises anglaises, dont la guerre avait triplé la valeur, sont désignées comme devant être d’abord en notre pouvoir.

Le maréchal Mortier prend Hambourg, et à peine dans la ville, il donne l’ordre aux habitants, sous les peines les plus rigoureuses, de déclarer les marchandises qu’ils ont chez eux, appartenant aux Anglais, et même les fonds. Brême subit le même loi. Lubeck a été pris avec Blücher, si je puis parler ainsi; mais je me sers de cette expression, parce que le misérable avait cousu cette malheureuse ville à son habit de général en chef en lambeaux. Tel était lè commencement de ce système continental que Napoléon avait conçu, et qui devait abattre la Grande-Bretagne.

Murat était entré à Varsovie. Vraiment beau de vaillance, et de cette vaillance chevaleresque qui est le caractère distinctif des Polonais, il plut à ce peuple

brave et tout impressionnable, qui devait suivre avec ardeur un jeune prince qui s’élançait au milieu des batteries ennemies comme dans une salle de danse, Ce fut l’entrée de nos troupes dans Varsovie qui décida la Russie à se déclarer

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