CHAPITRE VIII
Ré ,olution de Saint-Domingue. — Exécution de Verrier. — Lettre de l’empereur à Junot. — Lettre de Junot. — La reconnaissance. — Les robes anglaises. — Dites cela à madame Junot. — La question de vie et de mort. — Les notes de Junot. — Le général Vandamme. — Berlin et l'officier français. — Joies et plaisirs de Paris. — Le Raïincy. — Madame mère. — Déjeuner au Raincy. — Les deux plus heureuses mères de France. — La grande-duchesse de Berg chassant le cerf.
J'avais à cette époque, ainsi que je l'ai dit plus haut, un cousin dans la marine. Il avait manqué de périr deux fois dans la traversée de Nantes à Saint- Domingue. Arrivé au Cap au moment où Dessalines prenait le commandement et l'autorité, 1l y fut retenu par des considérations de fortune et d'intérêts graves, auxquels étaient attachés ceux de l'existence d’un autre homme. Un mulâätre, nommé Verrier, du nom de son père, colon de la partie française de l’île et qui l'avait eu d’une négresse de l'Inde, nommée Zaza, était fortement compromis dans une affaire dont l’empereur Dessalines s'était réservé la connaissance, sans doute pour avoir la facilité de faire couper le cou à Verrier pour avoir une belle habitation et de l'argent, qui étaient la propriété de Verrier. L'affaire était grave, mais Verrier était innocent et son innocence, aitestée par sa mère, était reconnue par presque toute
la ville. Il s'agissait d’une jeune fille négresse, qui avait été trouvée percée de deux çoups de couteau dans un bois très sauvage attenant à l'habitation de Verrier. Cette ieune négresse était jolie dans sa beauté d’ébène et le jeune mulâtre s’en était aperçu sans pourtant le lui avoir témoigné trop vivement. Mais lorsque la négresse fut trouvée assassinée, on prétendit que Verrier, n'ayant pu réussir dans sa poursuite, l'avait tuée. L'existence de Verrier était un prodige et dix fois Dessalines avait prononcé sa sentence avant cet événement. Aussitôt qu'il l’apprit, lui, qui faisait couler chaque jour des flots de sang, voulut, disait-il, venger l'humanité. Verrier fut arrêté et sa position devint terrible. Mon cousin avait d'immenses obligations au père de Verrier. Il s’imagina que sa qualité d'envoyé près de Dessalines, par une maison de Nantes ou de Brest — je ne me souviens plus laquelle des deux villes était assez malheureuse pour se mettre en rapport avec le monstre noir — pourrait peut-être devenir utile à Verrier. Convaincu de l’innocence du jeune mulâtre, qui lui avait fait part de quelques soupçons sur un nègre attaché à la personne
de Dessalines, mon cousin fit toutes les démarches
nécessaires pour arriver à la connaissance du fait et il y parvint. Mais il était impossible de dire à Dessalines :
— Voilà l'assassin, et c’est un homme que vous
aimez !
Cependant le temps pressait. Le pauvre Verrier
‘était condamné. Mon cousin, au désespoir de ne pou-
voir sauver le fils d’un homme qu'il regardait comme son bienfaiteur, résolut enfin de parler lui-même à Dessalines. Il avait une femme, négresse comme lui,
et imperatrice d'Haïti, puisque son mari en était empereur. Cette femme était grosse et immense dans son individu impérial. Mais cette énorme masse, ressemblant à un éléphant, ne savait pas du tout qu’elle était effroyable et faisait la belle, en se rengorgeant comme une tourterelle qui roucoule, lorsqu'elle était à côté de l'empereur nègre. Elle aimait surtout à parer ses gros bras noirs de bracelets d’or et de joyaux de prix.
Mon cousin se procura deux bracelets en or,.
qui lui coûtèrent je ne sais combien de centaines de gourdes. Sa Majesté moricaude fut très sensible à cette offrande et mon cousin eut son audience. Mais M°° l'impératrice Dessalines ne savait pas de quoi il était question. Lorsque Dessalines entendit prononcer le nom de Verrier, il entra dans un de ces accès de fureur qui le faisaient ressembler à une bête féroce. Il rugit et se jeta sur sa douce compagne, qui lui montra ses poings en le menaçant à son tour. Le résultat de cette scène fut tragique pour le pauvre jeune homme. Dessalines prétendit que sa femme s'intéressait à lui parce qu'il était jeune et beau. Et dans le fait, comme sa mère était Indienne, son nez n'était pas épaté, ni ses lèvres grosses, ni ses cheveux crépus. Le monstre noir, heureux de trouver un motif de répandre le sang, prit le prétexte absurde de la préférence accordée par sa femme au jeune mulâtre. Il fut conduit hors la ville et fusillé. Mon cousin l'apprit par un message du monstre, du cannibale, qui lui faisait savoir que Verrier serait fusillé à neuf heures du matin et qu'il l’énvitait à l'exécution; qu'au surplus, étant Européen, et le soleil d'Amérique étant bien vif pour lui, s'il voulait une autre
heure on avanverait le moment du supplice ou bien on le reculerait jusqu'au soir.
.— Si j'avais été devant In lorsqu'il donna cet ordré, me disait mon cousin, le plus doux, le meilleur des hommes, je ne crois pas que j'eusse pu me contenir. Je l'aurais abattu avec mon sabre comme
on tue un serpent qui vient à vous dans une savane
Le pauvre Verrier fut fusillé. Il mourut avec beaucoup de courage, et la vieille et laide négresse du monstre noir le regretta, comme si elle avait eu en effet du penchant pour lui. Cet événement, qui précéda de peu de mois la seconde révolution, a bien sûrement été une des causes de cette révolution. Zaza, vindicative comme une mère et une mère négresse, jura qu'elle aurait du sang de son fils goutte pour goutte, et de ses soupirs, soupirs pour soupirs. Elle était encore belle, elle voulut soumettre une grande partie des propres gardes de Dessalines, et elle y parvint. Les crimes horribles dont Dessalines se rendait chaque jour coupable, ses cruautés effroyables, les supplices les plus raffinés dans leurs cruelles tortures, cette vie monstrueuse finit par soulever ses propres gardes, ivres eux-mêmes de carnage et de sang. Il fut massacré par eux et remplacé par un autré nègre, tout aussi féroce, tout aussi cruel, nommé Christophe. Mais plus adroit, ayant plus d'éducation que Dessalines, Christophe ne prit d'abord que le titre de chef du gouvernement de Haïti. Il habita Port-au- Prince, mais se méfiant des mulâtres qui avaient en grande partié fait la révolution, Christophe voulut les détruire comme les blancs, mais la chose n'était pas facile. Conduits par un des leurs, par Péthion, homme habile et valant plus que Christophe, ils mirent
Christophe hors la loi, formèrent le Sénat d'Haïti, proclamèrent une Constitution, et Péthion fut élu président. Par leurs lois le Sénat se composait de vingtquatre membres élus pour neuf ans et se renouvelant par tiers. Les blancs furent exclus. On ne maintint que le petit nombre alors en exercice. Mais bientôt Christophe assura son autorité au Cap et fut élu président et généralissime des troupes de terre et de mer de l'État d'Haïti. Misère, misère humaine!
— Tout ce que notre imagination peut nous représenter de férocité assouvie, d’horreurs exercées sur des femmes, des enfants, des êtres faibles et souffrants, ne peut donner l'idée des monstruosités commises sous mes yeux à Saint-Domingue, me disait mon cousin. Ce que nous lisons avec horreur dans les romans, dans les poésies terribles, ne sont que des jeux à côté de la terrible réalité que nous avons vue dans les Antilles.
Et le malheureux jeune homme avait le droit de parler ainsi, car, échappé par miracle de cette île de cannibales, il conserva pendant bien des années une honorable pâäleur causée par l’effroi que son âme vertueuse avait ressentie en voyant tomber sous le couteau tant de têtes innocentes.
J'ai parlé de cette révolution de Haïti, parce que cette révolution est celle d’un État. Car enfin c'était un État. Hélas! nous allons entrer dans une route où chaque pas sera marqué par une révolution d'empire. Nous nous blaserons sur d'aussi grandes secousses, et plus tard nous ne pourrons plus être éveillés que par la chute d’une couronne.
Dans un pareil moment il est difficile de s’occuper d'intérêts ordinaires, 1! me semble. En reparlant de ce
temps passé, en rentrant dans cette époque si remar-
quable pour nos jours glorieux, je ne puis m'empêcher
de laisser échapper un soupir douloureux, car le passé est bien amer à rappeler, quelque douces que solent les images, lorsqu'il n’y a pas d’ espérance ; mais enfin c’est une tâche que je me suis imposée, et je dois la remplir puisqu'elle est commencée. Je dois avoir le même courage que mon mari, qui m écrivait un jour de Paris, tandis que j'étais au Raincy :
« J'ai reçu ce matin, une lettre de l’empereur en date de Berlin. J'ai pleuré en la lisant et je pleure encore en t'écrivant. L'amitié d’un tel homme suffirait seule pour créer une âme à celui qui n’en aurait pas une. Je t’ai bien souvent ouvert mon cœur en te montrant le chagrin que je ressentais d’un mot, d'une lettre quelquefois un peu dure, quelquefois injuste ; eh bien! celle que je viens de recevoir efface pour . bien des jours jusqu’au souvenir d'une peine causée . par lui. Il me parle avec une confiance qui me rend à . moi-même la justice que je me dois. Mourir pour cet homme, voilà ce que je dois faire, voila ce que mes fils apprendront de moi! »
La lettre que l'empereur avait écrite à Junot était en entier de sa propre main, datée de Berlin, du 23 novembre 1806. Cette lettre parlait à Junot de l’im- + portance que l'empereur attachait à deux choses. « L'une à ce que le système continental fût établi, à | pre surtout, et cela avec une extrême rigueur : | … Que vos femmes, disait-il, prennent du thé - suisse, il est aussi bon que le thé de caravane, et le sis de chicorée est aussi sain que le café d’ Arabie. Qu'elles donnent l'exemple dans leurs salons, au lieu de s'amuser à faire d: la politique à l'envers comme
PR
M°° dé Staël. Qu'elles prennent garde aussi que je ne m'aperçoivé qu'elles portent des robes d'étoffes an glaises. Dites cela à M”° Junot. Si les femmes de mes prerhiers officiers ne donnent pas l'exemple, à qui dois-je le demander? C’est une grande question. C’est une question de vie et de mort pour la France et l'Angleterre. Ainsi donc je veux trouver aide et assistance dans cé qui m'entoure. Quant à toi, Junot, je compte sur ton attachement autant que sur ton zèle. L’archichancelier te communiquera les ordres. »
Cette lettre, qui était fort longue, est peut-être {4 seule que l’empereur ait écrite dans ce style assez bizarre pour qui ne lé connait pas dans son intérieur, mäis parfaitement dans son caractère lorsqu'on sait à quel point il portaitles petites idées à côté des grandes. Ce n'était pas d'ailleurs une petite idée, que celle de couper court à la consommation du sucre de canne et du café, ainsi qu’à toutes les denrées coloniales autant qu'elles nous arrivaient par l'Angleterre. L’Angleterre a une existence toute factice sur le sol de la Grande-Bretagne. Elle est, comme son territoire, exposée à tous les vents et à tous les orages d’une mer constammént hostile. Toute sa vie, tout son sang lui vient de l'Inde; toutes les descentes projetées én Angléterre sont absurdes. Le cœur est dans l'Inde. Aussi
est-il bien probablé que Napoléon n’a jamais songé !
sérieusement à attaquer la Grande-Bretagne autrement que dans les Indés. Lui couper l'importation et l'ex portation était done un moyen sr de lui donner la mort. Lé commerce d'échange avec l'Amérique du Sud, avec lé midi de l'Europe, lui était déjà énlevé en raison de l'alliance demi-volontaire de l'Espagne ét presque forcée du Portugal. N'importe, le but était
le même, et il l’atteignait. Quant à nous, nos manufactures de Lyon, de tout le Nord, de tout le Midi, pour les draps et pour lés toiles, les batistes, le pastel, la garance, les betteraves pour le sucre, pour l'industrie de tous les genres, tout cela prospérait mälgré la guerre, parce qu'il y avait argent et contentement alors, quoi qu'on ait dit plus tard. Mais depuis 1805 jusqu'en 1812, le dernier paysan de la France, comme le premier grand-officier de l'empire, était heureux de son sort. Puis vint le moment où sans doute 1l aurait fallu s'arrêter. Mais nous ne sommes pas à cette époque. J'ai déjà fait remarquer que notre situation en avait de fort distinctes, des époques. Celle où nous sommes arrivés est une des plus étonnantes et mérite un moment d'attention. Voici l'extrait, non pas d’un mémoire de Junot, car malheureusement, il n’en a pas fait. Et lui qui ne quitta jamais Napoléon depuis le jour où, simple chef de bâtaillon, le jeune Bonaparte entra dans sa route dé gloire, il aurait donné de bien précieuses lumières sur les pensées de ce temps dans l’âme du héros‘. Ces pensées étaient sans doute déjà bien extraordinaires, puisque Junot n'ayant que vingt-deux ans écrivait à son père, en 1794, ainsi que je l'ai rapporté :
« C’est un de ceshommes dont la nature est avare,
1 ]]l est évident par des pièces délachées en assez grand nombre que j'ai et qui sont dé là propré main de Junot, qu'il avait intention d'écrire sur sa propre vie ét sur celle de l’empereur, surtout au retour d'Espagne. J'ai un manuscrit assez volumineux, intitulé Guerre d'Espagne, où se trouvent beaucoup de copies des ettres qu'il écrivait à l’empereur sur la situation militaire de là Péninsulé et dé son armée, qui ést fort curieux de toutes manières. j
et qu'ellene jette sur le globe que de siècle en siècle ! » | La note que je trouve et que je transcris ici était attachée à une lettre de Berthier, dans laquelle Duroc avait écrit quelques lignes. Elle est datée du 5, et d’une ville dont je ne puis lire le nom. Et soit que Berthier voulût singer l'empereur, soit qu'il eût naturellement la griffe illisible, c’est quelquefois hiéroglyphique.
« Vandamme est entré à Glogau, dit Junot. Voilà donc nos troupes dans la basse Silésie. Cette prise est celle qui assure l'entière conquête de la Prusse et commence, selon moi, celle de la Pologne. Et cependant, à compter du combat de Schleitz (9 octobre), . Ja campagne de Prusse n’a duré que seize jours pour arriver à Berlin, et cinquante-huit pour mettre nos aigles sur les murs de Glogau... Et je ne suis pas avec lui!
« On aurait dû croire que la campagne d’Austerlitz aurait par ses résultats arrêté toute nouvelle agression, mais il paraît que notre soleil de gloire fait éclore une foule d’ennemis, qui, pareils aux insectes qui naissent et meurent en un Jour, n'ont d'autre mérite que celui de dresser un instant leur tête. L'esprit du grand Frédéric, de cet homme que nous admirons comme militaire et comme philosopheroi, plutôt que comme roi-philosophe, a étrangement abandonné ses descendants. La Saxe n'a pas été plus prudente. Il fallait bien qu'elles eussent la certitude de l'alliance de la Russie. Je l'ai toujours pensé depuis les premières démarches de la Prusse. J'ai averti Sa Majesté, car ses démarches étaient clandestines, et j'en eus la certitude par un officier qui s'était marié à Berlin et venait de temps à autre à Paris pour des