‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 19 sur 72 · CES · texte numérisé non relu

CES

Raincy. J'ai parlé de cette femme angélique, parfaite, je puis le dire, dans més premiers volumes. J'ai fait son éloge, mais je n’ai pu donner qu'imparfaitement une idée de cette âme aimante et bonne, de cette pureté de cœur, de cette vraie vertu accompagnée d'in dulgence et d'une parfaite douceur. Enfin j'avais retrouvé ma mère dans cette mère du père de mes enfants. Elle aussi elle était leur aïeule, elle aussi elle les aimait avec téndresse. Mais son fils, son fils! Avec quelle ardeur ses yeux suivaient ses moindres mouvements ! Comme elle écoutait ses paroles, même les plus insignifiantes! Et lui, comme il était excellent pour sa vieille mère! Elle était alors fort âgée. Eh bien, il était aussi attentif pour elle qu'il l’eût été pour une jeune fille de roi. Bonne mère, elle jouissait aussi avec un profond attendrissement de cette tendresse de son fils bien-aimé. Elle était trop heureuse! Un pareil bonheur ne pouvait durer.

Le jour où Madame vint déjeuner au Rainey, j'eus l'honneur de lui présenter ma belle-mère. Madame, naturellement bonne, le fut encore plus envers la mère de Junot, qu'elle aimait eomme un de ses fils. Elle la fit placer à côté d'elle, s’entretint presque toujours avec M°° Junot et la conquit entièrement, A déjeuner ma bellé-mère était placée à l’un des bouts de la table à côté du comte de La Ville, chambellan de Madame; M. de La Ville, toujours parfaitément poli, causait avec elle et tâchait mème de l’intéresser. Je regardais souvent de son côté, parce qué jamais mes yeux ne 8e détournaient longtemps d'elle. J'avais un doux plaisir à contempler son visage si calme, si heureux. Je vis qu’elle ne mangeait pas et qu'elle semblait préoccupée, Je lui envoyai Joseph, mon

valet de chambre de confiance, pour lui demander si elle n’était pas souffrante. Elle me regarda aussitôt avec un sourire si doux ! Et en même temps ses yeux se remplirent de larmes. Mais un mouvement de tête, tout à fait connu de moi, me dit que je ne devais pas être inquiète. Ma belle-sœur, M*° Maldan, qui était à quelque distance d'elle, s’aperçut aussi de son émotion. Lorsqu'on fut hors de table je m'approchai de ma belle-mère et lui demandai, en l’embrassant, ce qu'elle avait eu pendant le déjeuner :

— Oh! rien que de très heureux, me réponditelle.

Et sa voix était entrecoupée et ses yeux humides.

— Mais vous pleurez, bonne mère!

— Oui, je pleure. Mais c'est de joie! c'est de bonheur! Quand je me suis vue à la même table que Madame mère, lorsque j'ai vu auprès d’elle mon enfant, mon fils bien-aimé, je me suis dit : « Cette maison renferme aujourd'hui les deux plus heureuses mères de France », et j'ai pleuré. Mon cœur était plein.

Et moi aussi je pleurai en l’écoutant. Bonne et excellente femme! Madame, qui avait été se chauffer les pieds à la cheminée, vint à nous et voulut connaître le motif de notre émotion. Je le lui dis à l’instant. Elle appela Junot et, le prenant par la main :

— Vous ne savez peut-être pas, dit-elle avec une grâce charmante à ma belle-mère, que Junot est aussi mon fils? Vous ne savez pas qu'une fois il voulait périr pour conserver mon Napoléon? Mais j'ai tort de vous dire cela, vous m'en voudrez.

— Moi, Madame! s’écria ma belle-mère. Ah, non! je connais trop bien l'amitié que mon fils a pour l'em-

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pereur. Sa vie est à lui et déjà, dans ce temps-là, mon fils aimait le vôtre comme un frère, Madame.

Et craignant d’avoir été trop loin, ma belle-mère me regarda avec inquiétude. Mais Madame était trop bonne et trop indulgente, et surtout trop opposée à tout ce qui est étiquette, pour remarquer ce qui alarmait ma belle-mère. Elle lui prit la main et lui dit :

— Oui, ils s’aimaient alors comme deux frères!

Et s’avançant sur le perron qui donnait dans le parc, elle ajouta :

— Non seulement mon fils et le vôtre s’aimaient comme deux frères, mais Junot en a rempli les devoirs quelquefois auprès de Bonaparte. Et je sais que c'étalent les économies maternelles qui le mettaient à même de tenir une aussi belle conduite.

Junot prit la main de Madame et la baisa avec un bien tendre respect. Il avait toujours aimé Madame, mais, dans la matinée où elle venait d’être si parfaite dans sa propre maison, elle avait apposé le sceau à la tendresse reconnaissante qu'il lui portait et, en conduisant Madame à sa voiture, il le lui dit avec l’accent vrai du cœur.

Le soir, au diner, je trouvai ma belle-mère changée. Je crus que la représentation de la journée l'avait fatiguée. Je le lui dis, mais elle n’en voulut pas convenir et je ne pus la faire coucher de bonne heure. Le lendemain la grande-duchesse de Berg devait venir chasser un daim et je voulais que ma belle-mere fût bien portante pour cette journée, qui devait lux donner encore beaucoup de fatigue. Mais jamais elle ne voulut y consentir. Il faisait beau. C'était à la fin d'octobre. Il faisait bien un peu froid, mais le ciel

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était si pur, si bleu, lés arbrés encore si verts! Ma belle-fñère voulut absolument être de la partie de chasse :

— Je le veux pour vous-même, me dit-elle en riant, vous ne mühtez pas à cheval. Ainsi je veux vous tenir compaghie.

Le fait est qu’à cette époque je ne savais pas monter à cheval, parce que mon mari n'avait pas voulu que j'apprisse :

— Un événement est affreux à redouter pour une femme, me disait-il toujours. Je ne puis me décider à té laisser monter. Jé né veux pas, ou bien il faut te résoudre à apprendre comme un homme. Tu iras au manège, Péllier te donnéra des leçons. Mais ce ne serä que lorsque tu sauras imener ün cheval, le conduire autant qu'une férnme péut conduire une bête plus forte qu’elle, que je me décidéfai à te voir galopei à quatre pieds de terré. Il faut monter à cheval comme M°*° Hämelin, ou ne pas s’en mêler, Car pour cés petites femmes qui tourhent à gauche quand elles galopéñt du pied droit et qui ne se cassent pas la tèté, parce qué ce n'est pas la volonté de feur étoile, je ne veux pas que tu fasses ainsi.

Le résultat de toutes ces belles peurs, pour un honitne qui ne les connaissait guère, fut de m'empécliër pendant longtehips de monter à cheval, parce que cét apprentissage de manège me faisait tellement peur à moi-mêmé que je préférais monter à âne, comme à Pont, cé qui, au resté, né m'émpéchait pas de tomber, ainsi qu'on à pu le voir.

La grande-duchesse de Berg vint le lendemain, comme ôn l'avait annoncé. Elle avait avec elle M"° Adé läïidé de La Grange et M. de Cambis. Ce n'était pas

un roi des rois, il n’était pas même lé roi dés écuyets, mais il aspirait à un genre de primauté qui a son sceptre aussi. Seulement je ne pense pas que la main de justice y soit. M. de Montbreton, écuyer de la princesse Borghèse, cet homme si bon, si excellent et que tout le monde estime comme tous Ses amis l’aiment, y était aussi. On courut le cerf toute 4 matinée, on dina, puis le soir on fit de la musique. Je chañtai un duo de là Casmilla de Fivraventi avec Nicolo Isouard, aimable artiste que je voyais souvent chéz moi, et toujours avec plaisir. Je ne erois pas que la grande-duchesse en ait éprouvé beaucoup à m'entendre, nor plus que Nicolo, car elle avait bien la voix la plus outrageusement fausse, le goût le plus étrange en musique que j'aie jamais enténdu de ma vie. Elle parlait de musique. On en faisait tième chéz elle. Mon Dieu! qué je suis heureuse d’avoir à garder dans mon souvenir une certaine soirée, où j'eus l'honneur d'être admise à entendre leurs Altesses impériales, la princesse Caroline et le grand-duc de Wurtzboürg, chänter tous deux des nocturnes italiéns, mêmé des duos. Oh! c'était une bonne représentation.

Cette chasse où vint la grande-duchesse fut suivie d'une autre visite qui me fut plus doucé à recevoir, parce que déjà je commençais à prévoir que l'evcessive bonté qui faisait agir la grände-duchesse serait bien furieste à l'avenir de Junot, Hélas! je ne me suis pas trompée! On peut y trouver la cause de sa mort. La visite dont nous fûmes honorëés fut celle de l'impératrice Joséphine. Elle vint passérune grande partie de la journée au Raincy et fut d'une âmabilité parfaite pdur tout cequise trouvaitavec nôus. Mabélle-mère était si heuréusé, si joveusement heureusé d'être distinguée

par la mère, par la femme de Napoléon! Aussi elle disait avec une telle émotion à l’impératrice que Junot aimait l'empereur plus que tout ce qu’il devait aimer, que l’impératrice l'embrassa en lui disant :

— Je vous aime aussi de me faire connaître à quel point Bonaparte est toujours aimé de ses anciens amis.

On parla pendant le déjeuner d’un événement qui alors attirait l'attention de toute l’Europe, c'était l’affaire de M°° la princesse de Hatzfeld. L’impératrice nous en parla. Elle avait reçu la veille des nouvelles de Berlin qui lui en donnaient des détails curieux et ces détails lui étaient donnés par le maréchal Duroc. Elle avait aussi reçu une lettre de l’empereur qu'elle avait apportée pour la faire voir à Junot. C'est ici le lieu de dire que l’impératrice était, depuis le départ de l'empereur, parfaitement bonne pour Junot et, quoique toujours elle lait été, il y avait une grande différence. Je vais en faire connaître les motifs dans le chapitre suivant. |

La lettre de Duroc avait été écrite à l'impératrice par ordre de l'empereur, ainsi que Duroc le lui disait dès les premières lignes. L'empereur avait bien écrit, ainsi que je l'ai dit plus haut, mais quelques mots seulement. Ils étaient fort remarquables. Je dois dire que j'ai vu et lu cette lettre, et qu'elle n’est aucunement semblable à la lettre citée dans les Mémoires de M. de Bourrienne; elle avait à peine quatre lignes que je me rappelle parfaitement, parce qu'il y avait un mot fort remarquable sur le bonheur qu'on éprouve soi-même à faire le Trajan. Toutefois, je ne me rappelle pas assez les propres expressions de la lettre pour la transcrire ici en la donnant comme originale. Je crois

aussi qu'il y a eu une erreur de l'éditeur des Mémoires de M. de Bourrienne, lorsqu'il fait signer Murat J/0a-

chim, dès l’année 1806. Cela se peut. Je ne dis pas . que la chose soit fausse, mais il me semble que cette

manière de signer à la souveraine ne fut en usage pour . Murat, comme pour Bernadotte qui était prince de | Ponte-Corvo, que quelques mois plus tard. C’est un doute que je soumets. Il en est un autre plus positif,

. par exemple, c’est relativement à ce conte de Giulio

attribué à l’empereur. Il peut être de lui, parce qu’en ce monde tout peut être possible, mais ce n'est ni le

. style de Napoléon, ni même aucune de ses locutions ; on le fait parler, narrer, comme il ne parla et ne

narra jamais. Sa conversation, comme son style, avait

un caractère empreint d’une originalité toute spéciale, . et tout à lui conséquemment. Je ne crois par l'avoir

entendu parler une fois comme le rapporte le beau conte de Giulio, pendant les vingt-cinq années où je l'ai constamment suivi. Il en est de même d’une foule

. de lettres qui lui sont attribuées. Elles sont positive- . ment fausses, et même sottement fausses.

Napoléon n'avait rien d'élégant dans sa diction, mais Sa parole était toute-puissante. Il y avait une lumière resplendissante, un coup de foudre accablant, une magie suave et douce, et tout cela mélangé, tout cela jeté, pour ainsi dire, devant ses auditeurs. Il est

- vrai qu'il avait un grand goût pour raconter. Souvent » il disait des histoires sur l'Orient. C'était en Perse,

chez les Druses du mont Liban, qu'il plaçait ses acteurs.

- Un jour, je me souviens qu'il fit une histoire sur le . Vieux de la Montagne et puis, l'archichancelier étant . entré au milieu du conte, l'empereur fut à lui et se . mit à lui demander dans quelle législation il faudrait

classer un mode d'arranger les affaires semblable à celui qu ‘employait le Viéux de la Montagne.

Je n’ai jamais vu une persoñne plus stupéfaite que le fut Cambäcérès à cette question: D'abord il crut que e’était une plaisanterie, mais l'empereur ne plaisantait guère et l’archichancelier le savait mieux que personne. Aussi lorsque Napoléon répéta sa demande, l’archichancelier lui répondit :

— Sire, la législation de sang du Vieux de la Montagne n'est d'aucun pays et ne fut régie ellemême par aucune autre loi que par la volonté de ce fanatique sanguihaire. Le Vieux de la Montagne était un assassin.

L'empereur sourit et regarda l'archichanceliér avec une singulière expression. Il garda le silence quelques instants, puis il reprit avec un air sérIeUX :

— Vous n'y êtes pas, vous n'y êtes pas du tout, monsieur l’archichancelier. Le Vieux de la Montagne était un scélérat, mais ce n'était pas un assassin sanguinaire. Vous ne comprenez pas cet homme-là.

Jen'’aijamais bien pu, moi, comprendre cé que l’empereur avait voulu dire, en établissant cette différence entré un assassin Sanguinaire et un scélérat. Quelques semaines après j'en parlai au cardinal Maury, én lui soumettant mon ignorance.

= Je comprends parfaitement la différence établie par S4 Majesté, mé dit:il. Le Vieux de la Montagne n'était pas sanguinaire ni cruel dans ses États. Il avait au contraire un mode de séduction tout enivrant, en conduisant au paradis avant la mort. Celà n’annonce pas un homme ayant de la férocité dans l'âme. Que cet homme fasse ensuite usage de la séduction

qu'il aura exercée sur les anges de son paradis pour délivrer l'Orient des croisés envahisseurs el menaçant son territoire, on le conçoit sans l'approuver, mais on ne peut appeler cét homme un homme sanguinaire. Je conçois très bien Sa Majesté. |

— Eh bien, moi, j'avoue que je ne le compris pas alors etqueje ne le comprends pas encore aujourd’hui. Un scélérat n’est pas toujours un misérable sanguinaire, mais un misérable sanquinaire est toujours un scélérat.

Ensuite le cardinal Maury ne raisonnait pas Juste en disant : « Que le Vieux de la Montagne ayant une existence toute voluptueuse n’annonçait pas un homme sanguinaire. » Néron se couronnait de roses en voyant brüler Rome.

Voilà encore la folle qui joue un de ses tours. De Berlin et de M*° de Hatzfeld, me voilà au Vieux de la Montagne, qui, je crois, ne pardonnait guère lorsqu'il avait en main la preuve du délit.

La conduite de l’empereur avait été admirable dans cette circonstance.

Duroc avait joué le second rôle dans le drame de la princesse de Hatzfeld. Sa conduite avait été admirable. Il écrivait, comme je l'ai déjà dit, fort souvent à Junot depuis le départ de l’empereur. Lorsque c’étaient les courriers du Conseil d'État, c’est-à-dire les auditeurs, qui faisaient le voyage de Paris à Berlin comme on va de Paris à Saint-Cloud, alors les nouvelles nous arrivaient par l’estafette ordinaire est c'était La Valette qui nous apportait les lettres de nos amis. A cette époque Berthier écrivait encore souvent, mais Duroc était le plus fidèle à sa promesse. . Rapp écrivit trois ou quaire fois, selon la parole qu'il

en avait donnée à un déjeuner où ils vinrent plusieurs d’entre eux pour dire adieu à leur ancien frère d’armes. J'ai encore ces bonnes lettres de Rapp. Elles ne sont pas éloquentes, mais elles peignent à merveille l'attachement surtout du brave homme pour celui qu'il appelait avec raison son bienfaiteur.

On sait que le prince de Hatzfeld était demeuré à Berlin, après le départ du roi et de la reine de Prusse. Il était tout simple qu'un homme aussi important que l'était le prince de Hatzfeld fût entouré d’une grande surveillance, puisqu'il s'était décidé à demeurer à Berlin. Il fut donc assez simple à lui de mettre à la poste une lettre pour le roi, dans laquelle il rendait compte de tout ce qui se passait dans Berlin, ainsi que des mouvements, du nombre et de l'esprit des troupes françaises. Ce n’est certes pas moi qui chercherai à disculper ceux qui accusèrent le prince, mais au fait 1l avait commis la plus forte des écoles, et je ne sais pas si dans notre belle France, en l’an de grâce 1814, nous n'’étions pas de même soumis à l'enquête très rigide de M. le général Sacken. Le fait est que l’empereur, en lisant la lettre du prince de Hatzfeld, fut à l'instant envahi par une de ces belles colères qui lui ont fait donner le surnom de l’homme le plus emporté qu'il y eût sous le ciel. Il ordonna sur-le-champ qu'une commission militaire s’assemblât, que le prince de Hatzfeld, qui venait d’être arrêté, y fût traduit sur l’heure et qu'elle informât sans désemparer. En apprenant cette terrible nouvelle, sa pauvre femme, égarée, hors d'elle-même, pense à

l'instant que dans ses différents voyages à Berlin le maréchal Duroc avait toujours été bien accueilli par elle et par le prince. Elle sort de sa maison, ayant à

peine sa tête. Elle cherche Duroc, ne le trouve pas et apprend que l’empereur est à Charlottenbourg, mais que Duroc n’est pas avec lui. Elle le cherche encore et finit par le joindre. L'état dans lequel elle était toucha Duroc. Il comprit que le prince était perdu si M*° de Hatzfeld ne voyait pas l’empereur ce même jour. Il calma la princesse autant qu'il était en lui de le faire, connaissant l’action de M. de Hatzfeld. Mais il connaissait l’empereur: 1l savait que le cœur de l’empereur était grand, magnanime dans de semblables circonstances, mais 1l croyait pouvoir répondre que dans la circonstance présente une action de clémence valait cent mille hommes de plus en Prusse.

— Vous verrez l'empereur, dit-il à M°° de Hatzfeld. Comptez sur moi.

L'empereur avait été passer une grande revue de ses grognards. Ils avaient de l'humeur parce qu'ils n'avaient pas donné le jour de Iéna. Hélas ! depuis ce jour, ils se sont plaints du contraire plutôt. Napoléon, attentit à ne pas leur faire la moindre peine, avait été les voir et se trouvait absent de Berlin. Lorsqu'il y rentra, 1l fut étonné de trouver Duroc attendant son retour avec un air qui dénotait une vive impatience. En effet, Duroc était affecté du désespoir de M”° de Hatzfeld et, dans l'intervalle qui s'était écoulé entre sa conversation avec la princesse et le retour de l’empereur, il avait vu deux des juges de son malheureux mari, dont le sort n’était pas douteux. Il demanda à l’empereur un instant d'audience et le suivit dans son cabinet intérieur. À peine y furent-ils seuls que l’em pereur, fixant attentivement Duroc, lui dit avec un accent bref et assez dur :

— Vous venez me dire, n'est-ce pas, que la ville

de Berlin se révolte. Je n’en suis pas étonné, Mais ils auront demain un terrible exemple pour les guérir de la manie des révoltes.

Duroc comprit que l'affaire du prince était aussi mauvaise qu’elle pouvait l'être. Il comprit aussi que la vue de la princesse était le plus sûr avocat que le coupable pouvait faire parler. Il obünt la permission de faire entrer la princesse de Hatzfeld et fut aussitôt la chercher. La malheureuse femme, en voyant l’homme qui pouvait fuer ou Sauver son mari, n'eut que la force de se jeter aux pieds de Napoléon. Il là releva aussitôt et lui parla avec une extrême bonté. M“ de Hatzfeld sanglotait avec déchirement et ne pouvait que répéter machinalement :

— Ah! Sire, mon mari est innocent |

L'empereur ne répondit rien, mais il fut à son bureau et, prenant la lettre du prince, il la présenta à sa femme sans prononcer un mot. Elle regarda le malheureux papier, puis fondit en larmes en se frappant le front de ses deux mains convulsivement serrées :

— Ah ! dit-elle, consternée à la vue du délit, c’est son écriture ? |

L'empereur fut touché, à ce qu'il parait, de cette franchise qui lui fit avouer à l'heure même du péril la vérité tout entière et lui laissait ainsi une immense part dans le beau de l'affaire, Il ne voulut pas la rejeter. S'avançant vers M*° de Hatzfeld, il mit la lettre fatale entre ses mains.

— Faites-en l'usage qu’il vous plaira d'ordonner, lui dit-il ayee une grâce qui doublait le prix du bienfait. Lorsque cette pièce n’existera plus, comme elle est la seule qui puisse faire condamner votre mari, une fois qu’elle n’existera plus, je ne puis le condamner.

Et il Jui montrait le foyer ardent dont la cheminée était remplie. La lettre fut brûlée. Sa flamme passagère était un feu de réjouissance pour la sortie du prince. J'ignore s’il est demeuré reconnaissant. Je le désire pour l’humanité.

J'ai su depuis par Duroc à quel point l’empereur avait été touché de la candeur de M°*° de Hatzfeld. Cette douleur profonde, s’en remettant à sa merci, l'avait pénétré jusqu’à l'âme. Il avait de ces mouvements de bonté et d'affection, quoi qu'on ait pu dire, et plus qu'on ne le croit peut-être.

Cette affaire de papiers brûlés m'en rappelle une relative à Junot et à l'empereur, qui eut lieu en Égypte et que j'ai omise dans les précédents volumes. Mais dans des Mémoires on a toujours la faculté de revenir sur ses pas lorsque la chose en vaut la peine.

J'ai parlé de l'attachement que Junot avait pour Dupuy, le colonel de cette fameuse trente-deuxième, à l'époque où Bonaparte disait :

— J'étais tranquille, la trente-deuxième était là.

Cet attachement était réciproque. Dupuy avait pour Junot une amitié de frère, et tous deux le savaient. Étant arrivé en Égypte, Dupuy, chargé d’un service dont je ne puis spécifier la nature, est obligé d’employer des moyens défendus par le général en chef. Son expédition non seulement ne réussit pas, mais elle a les suites les plus funestes. On instruit. Des procès-verbaux sont faits, remis au général en chef et une commission est nommée pour juger le général Dupuy.

Dupuy était un Domino plein d'honneur. En apprenant les ordres du général en chef, 1l dit à Junot :

— Eh bien ? après tout, je m’ennuyais en Égypte. Je n'y aime que toi. Je pourrais te perdre par le sabre d’ un de ces damnés mameloucks. Eh bien, mon parti est pris ! Je me mettrai deux balles de plomb dans la cervelle. J'aime encore mieux cela que d’être traduit devant un conseil de guerre.

Junot l’écouta sans lui répondre. Il fronça le soureil et s’en fut chez le général en chef, auquel il demanda une audience.

— Mon général, lui dit-il d’une voix très émue, vous croyez à ma parole d'honneur, n'est-il pas vrai ?

Le général Bonaparte le regarda avec une sorte d'étonnement, mais il répondit aussitôt :

— Comme à la mienne. Mais pourquoi cette demande ?

— Ainsi donc, mon général, lorsque je dirai : « Je donne ma parole d'honneur que cette chose est vraie, » ainsi donc, mon général, vous me croirez ?

— Oui, certainement

— Eh bien, mon général, je donne non seulement ma parole d'honneur, mais j’engage ma tête que Dupuy est innocent.

— Les affaires de cette nature nete concernentpas, dit Bonaparte avec humeur et d'une voix sévère, cela ne te regarde en rien.

— Cette affaire ne me regarde en rien! s’écria Junot en laissant prendre à sa voix de tonnerre tout son développement, ah! cette affaire ne me regarde pas! lorsque mon ami, mon frère d'armes me dit : « Frère! Je me tuerai s'ils veulent me juger! »

Le général en chef s'arrêta en entendant ces étranges paroles et regarda fixement Junot; mais celui-ci était

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