ASPIRE CA SERPENT
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trop ému pour y faire attention. Il renouvela sa requête, mais toujours infructueusement. Il ne dit rien à Dupuy de son non-succès et le lendemain il retourna chez le général en chef. Mais, soit que Bonaparte eût la conviction intime de la culpabilité de Dupuy, soit qu'il fûtdans un de ces moments d'humeur qui n’admettaient aucune réclamation, 1l repoussa la demande que Junot lui faisait de lui amener le pauvre Dupuy, afin qu'il lui expliquât lui-même la nature de l’affaire.
— Qu'il l'explique à ses juges, dit Bonaparte. Cela ne me regarde plus.
Junot fut blessé au cœur de cette continuité de refus. Il s’enferma avec Dupuy, lui demanda de nouveaux détails sur son affaire, fit lui-même une enquête sur les lieux. Lorsque toutes les démarches qu'il avait résolu de faire furent terminées, il fut une dernière fois chez le général en chef et lui reparla de l'affaire de Dupuy. Bonaparte fronça le sourcil et fit entendre un sourd grondement. C'était déjà la colère de Jupiter.
— Je t'ai déjà dit que je te défendais de te mêler des affaires du général Dupuy. C’est une chose mauyaise dans toutes ses parties. Au surplus, on le juge demain,
— Non, mon général, on ne le jugera pas.
— Comment! on ne le jugera pas ?
— Non, mon général.
— Et par quelle raison ? demanda Bonaparte presque amusé de cette manière tranchante de son ancien aide de camp.
— Par la raison très simple que le capitainerapporteur a besoin de pièces pour faire son rapport,
et que maintenant. je défie qu'on lui en remette une seule.
Bonaparte courut à son bureau. Il chercha le dossier de Dupuy. Il avait disparu. Il se tourna vers Junot, ses yeux étaient flamboyants. Il fallait bien l'aimer pour l’affronter ainsi.
— Mon général, lui dit Junot avec calme — car il n'était plus question que de lui maintenant — mon général, c’est moi qui ai pris les papiers relatifs à l'affaire de mon ami. Je les ai pris, je les ai brälés. Ils sont anéantis. Si vous voulez ma tête, mon général, la voilà ! J’y tiens moins qu’à un ami, et surtout à un ami innocent.
Le général en chef ne dit rien d’abord. Il regarda Junot, qui, sans le braver, ne baissait pourtant pas les yeux.
— Vous garderez les arrêts forcés pendant huit jours, dit enfin Bonaparte... Il faut vous traiter comme un sous-lieutenant.
Junot s’inclina et se rendit à l'instant chez lui. Le lendemain Eugène fut le voir de la part du générai en chef et parut étonné de le voir aux arrêts. Ce qui l’amenait chez Junot, c'était une affaire de service très légère. Mais un moment après il lui demanda pourquoi il était aux arrêts et, après avoir reçu en réponse, par Junot, que la cause en était tellement petite qu'il l'avait oubliée, il lui dit qu'il voulait demander à son beau-père de lever les arrêts, attendu que, ayant un grand déjeuner le lendemain, il voulait que Junot en fût. Junot ne voulait pas demander grâce, ainsi qu'il le disait. Mais, dans la soirée, Eugène apporta la levée des arrêts, accordée par le général en chef. Junot a toujours été convaincu que
le général Bonaparte avait envoyé son beau-fils auprès de lui pour lui faire donner la levée des arrêts. Quant à l’affaire de Dupuy, elle demeura là pendant trois mois. Au bout de ce temps, Junot fut lui-même sur les lieux, prit tous les renseignements nécessaires pour établir une nouvelle enquête et prouva, par la réunion des pièces qu'il mit sous les yeux de Bonaparte, que Dupuy était innocent.
— Ce fut, me dit-il, un des plus beaux jours de ma vie.
On est fière de porter le nom d'un tel homme.