CHAPITRE LH
Premier quadrille à la cour. — Costumes. — Les hommes em: panachés. — La comtesse de S... M... — Aventure du châle. — Les perroquets de cachemire. — L’affront. — Mme Hamelin.— Le châle volé se promenänt sur les épaules d’une autré. — Naples ét la violation de traité. — Discours de l’émpereur. — Ouverture-des Chambres en 1806. — Paroles remarquables de Napoléon. — Les porie-drapeaux amovibles. — Tronchet et Target. — Mort de Tronchet. — Son portrait.
Le quadrille dont je viens de parler était composé de quatre couleurs différentes, le blanc, le vert, le rouge et le bleu... Les dames blanches avaient des diamants, les rouges des rubis, les vertes des émeraudes et les bleues, des turquoises et des saphirs. L'habit était de forme espagnole. C'était une robe de crêpe blan*, avec des crevés en satin de la couleur du quadrille; et ces crevés étaient entourés d’une broderie en lames d'argent. Sur la tête nous avions des toques de velours noir, avec deux plumes blanches. Nous étions encore assez supportables, bien que l'habit fût peu gracieux ; mais les hommes avaient une tournure plus que comique, avec un habit fait, je ne puis dire comment, en velours blanc, de ce velours de printemps, appelé velours ras; puis une écharpe, nouëée sur le côté, de la couleur du quadrille, et une toque de velours noir semblable à la nôtre. Je ne sais si l’étrangeté de ce costume me le fit trouver
éminemment ridicule, mais je fus longtemps sans
pouvoir regarder sérieusement quelques-uns dés hommes qui faisaient partie de notre quadrille. Quant
à la manière dont il fut dansé, voilà encore une bonne
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matière à souvenirs. Au reste, nous pouvons nous rappeler cet essai de notre volonté pour être élégants et fastueusement joyeux ; car, depuis, notre cour de France a fait oublier les plus grandes magnificences de celles de François [°° et de Louis XIV.
Il arriva à l’une des répétitions de ce quadrille, ui étaient dirigées par Despréaux, mon ancien maître dé danse, et que nous allions faire dans la galerie de Diane, aux Tuileries, un événement assez singulier, qui peut servir de pendant à l'aventure de mes boucles d'oreilles.
La princesse Caroline avait dans sa maison d’honneur une dame piémontaise, femme du comte de S.. C'était une personne spirituelle, agréable, ayant de ces cœurs chauds et sincères dans leur affection, qui demandent impérieusement notre amitié parce qu'ils nous donnent toute la leur. Elle était surtout très en dehors dans l'expression de ses sentiments, comme
dans tout ce qu'elle ressentait vivement, Elle le
prouva dans la circonstance que jé vais rapporter.
La princessé Caroline lui avait donné un fort beau châle de cachemire blanc, qui avait une particularité qui le rendait rare. C'étaient des perroquets qui ligurajent les palmes. Ils étaient bien un peu faits comime on fait les perroquets à cachemire, mais enfin on ne
eut pas demander à des perroquets perchés sur un châle s'ils ont déjeuné, et, tels qu'ils étaient, ceux-là étaient fort beaux. La comtesse de S... tenait donc fort à son châle. Comme on allait le matin à la répé-
tition et que le premier soleil de mars éclairait brillamment cette vaste galerie, nous étions toujours fort élégantes pour cette réunion. M°° de S... mettait donc son châle, et cela était tout simple. Mais il l’était aussi d’ôter le châle pour danser, parce que nous ne faisions pas du tout les bayadères dans notre ballet, et M*° de S... le déposait sur l'une des banquettes, ainsi que nous le faisions toutes. Un jour nous sortions ensemble de la répétition, elle veut prendre son châle, elle ne le trouve pas, elle le demande, le cherche, se fâche, mais tout cela ne fait pas retrouver le châle : il est décidément perdu. M°° de S... était furieuse. Un si beau châle! un présent de la princesse! Elle ne cessait de gémir; elle ne veut pas monter dans sa voiture avant d’avoir été demander justice à tous les huissiers du palais et elle promit une forte récompense à celui qui lui rapporterait son châle. Mais les répétitions s’achevèrent, le quadrille se dansa et le châle ne se retrouva pas. M"° de S.. était désolée, et avec d'autant moins de raison d’espérer, que les danseuses n'étaient pas seules dans la galerie, Nous avions souvent beaucoup de spectateurs et les indices devenaient alors fort obscurs. Il demeura donc constant que M”° de S... avait été volée, car elle ne disait jamais un autre mot. Un jour, à un bal chez le ministre de la marine, elle vint à moi fort émue :
— Chère madame Junot, vous savez combien j'ai été désolée de la perte de mon châle?
Certes, je le savais bien, car toutes les fois qu'elle me parlait, c'était de son châle d'abord, d'autre chose ensuite, puis encore de son châle.
— Eh bien! je l'ai retrouvé!
— Je vous en félicite; mais où donc était-il ?
— Sur les épaules de celle qui probablement me l'aura pris. Et comme vous connaissez mon chäâle que je vous ai montré vingt fois, je viens vous chercher pour que vous rendiez témoignage.
— Ah çà, lui dis-je, n'allez pas faire quelque méprise. Rien n'est plus semblable à un cachemire blanc qu'un cachemire blanc.
— Comment? dit la comtesse de S... en se reculant avec une sorte d'indignation. Comment pouvezvous me dire que mes perroquets sont ceux de tout le monde?
Ces perroquets me revinrent alors en tête, et je convins qu'elle avait raison.
— Mais, lui dis-je, vous n'allez pas attaquer cette personne-là devant tout le monde ?
— Et pourquoi non ?
— Vous auriez tort. Laissez-moi arranger cette affaire.
Elle ne voulait pas. Je l'en suppliai. Elle consentit enfin à demeurer un peu en arrière et je m'approchai de la jeune femme, qui était auprès de la porte et au moment de sortir du bal. Je lui dis d'abord très bas qu'une méprise avait été probablement faite et qu'un châle à elle ayant peut-être été perdu, elle avait pris par mégarde le châle de M°° de S... Je mis dans mes paroles toute la politesse que je pus faire entrer dans une phrase semblable. Je m'y pris mal probablement, car la jeune femme, me regardant d’un air assez impertinent dans une pareille circonstance, me répondit que depuis le temps que M°®° de S... rompait la tête à tout le monde de son châle, elle avait eu plus que le loisir de reconnaitre que le chàle qu’elle portait
était bien le sien, Sa mère, qui était à quelques pas et causait avec une autre personne. se retourna en entendant la voix élevée de sa fille. Mais M”° de S..., qui avait également entendu qu'elle rompait la tête à chacun de son châle, accourut pour plaider ellemème son affaire, ce dont je ne fus pas fâchée.
— Ce châle est à moi, dit-elle impérativement.
Et tout en parlant, elle mit la main sur le châle. L'autre lui rabattit le poignet. Je vis le moment où elles se battaient. ee
— Il est facile, dis-je à M”*° de S..., de terminer à l'heure même cette discussion. Que madame ait la
bonté de dire d’où lui vient ce chäle qui ressemble tant au vôtre, et à J’instant vous n'insisterez plus, car
alors le tort serait de votre côté.
Je ne sais pourquoi j'avais la conviction que la jeune femme ne pourrait pas dire où elle avait acheté le châle. Ce fut ce qui arriva. Mais elle s’y prit mal et son impertinence dans un semblable moment est encore aujourd'hui pour moi un sujet d'étonnement.
— Il ne me plait pas, madame, me répondit-elle en me regardant avec hauteur, bien qu'elle fût très petite, il ne me plait pas de dire où j'ai acheté mon chäle. Cette affaire devient aussi par trop ridicule, et je suis étonnée que vous vous en soyez mêlée.
Et moi aussi j'en étais fâchée, mais c'était pour elle. Eût-elle été eent fois innocente, elle devait étre au moins troublée d’une telle accusation et non pas irritée. On ne se fâche que lorsqu'on est coupable. Je regardai M de S... d'un air Suppliant. A sa place j'aurais abandonné eent châles. Elle vint à mot et, me serrant la main : |
— Vous avez raison, me dit-elle, il faut en finir.
Ce CT
Et se tournant vers la jeune femme :
— Vous persistez donc à dire que le châle est à vous ?
L'autre ne répondit que par un rire amer et en ramenant le châle sur ses épaules, comme pour braver M°° de S... Plusieurs personnes, que la singularité de cette scène avait frappées, paraissaient ne pas vouloir s'éloigner et connaitre la fin de cette aventure. La comtesse de S... dit alors très haut :
— Eh bien, madame, puisque ce châle est à vous, vous m'expliquerez peut-être pourquoi le nom de Christine, qui est le mien, est brodé en soie rouge dans la petite bordure... Madame Junot voudra bien le vérifier.
La jeune femme devint pâle comme la mort. Je n'oublierai de ma vie le regard déchirant qu'elle jeta sur moi en me remettant le châle d'une main tremblante, car son père, qui avait été retenu dans la pièce voisine, arrivait alors près de nous. Je reçus le châle d’une main tout aussi peu assurée et je cherchaï en apparence le nom de Christine, espérant que peut-être il avait été ôté. Mais la pâleur de la coupable me disait que non et, en effet, ce fut la première chose que j'aperçus en le dépliant.
— Ah! dit M* de Saint-Martin d'un air triomphant.
Mais ayant regardé la pauvre jeune femme, elle fut touchée au cœur et me prouva dans cette soirée combien elle était bonne.
— Eh bien! dit-elle, c'est une de ces erreurs qui arrivent bien souvent. Je vous renverrai Le vôtre demain, lui dit-elle en lui serrant la main fortement. C'est un échange de châle, poursuivit-elle en s’adres-