CHAPITRE IX
Fêtes données par les ministres pendant l’hiver de 4807. — Esquisse sur Mme Regnault. — Mot de Napoléon. — Mme V.. — M. et Me de Bouillé. — Maladie de M Junot, mètre du général. — Sa mort. — Lettres de l’empereur, de Berthier er de Duroc à Junot.
L'hiver de 1807 fut très brillant, quoique la belle jeunesse de la cour impériale fût absente. Jamais on ne s'était si bien diverti. Il y avait alors l'état-major du prince de Neufchâtel qui faisait autant de bruit par son élégance que par les noms des jeunes gens qui le composaient. Junot, Augereau, Lannes, Lefebvre se mirent d’abord à crier haro sur les beaux jeunes gens et prétendirent qu'ils étaient trop muscadins — c'était encore un mot de l’époque — pour se bien battre. Cependant ils virent que tous les jeunes officiers qui étaient autour de Berthier étaient d'excellents officiers et, que pour chanter une romance on ne s’en battait pas plus mal; que M. de Septeuil, pour être un fort joli garçon, n’en laissait pas moins sa jambe en Espagne,et que Jules de Canouville,le pauvre malheureux, avait à Smolensk, quoiqu'il füt beau, la tête emportée par un boulet de canon. M. Clouet chantait admirablement, et cependant 1il était un excellent aide de camp pour le maréchal Ney. Tout cela marchait fort bien ensemble. Mais ces messieurs
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTES 23 furent longtemps à se lé persuader. lis furent plusieurs années à dire de quelques-uns d’entre eux :
— Oui, qu'ils aillent manger des figues de Tusculum.
Faisant ainsi allusion aux jeunes patriciens dé Pompée. |
Toujours est-il qu’en 1806 l'absence de l'état-major de Berthier et de plusieurs autres maréchaux influait beaucoup sur le plus ou le moins d'agrément dans nos bals, comme les grands-vicaires de Reims influaient sur celui des salons avant la révolution. Tous les ministres donnèrent des fêtes, comrne je l’ai déjà dit. La grande-duchesse était la reine de ces fêtes, parce que l'absence de la reine Hortense et l’âge de l'impératrice, qui ne dansait plus, lui livraient le champ tout entier. Elle n’y paraissait pas en princesse plaignante, mais bien, aü contraire, en souveraine sûre de plaire, et elle était, en effet, bien jolie à cette époque, bien fraiche, sauf tous les défauts que j'ai signalés dans les précédents chapitres et qui tenaient plus au moral de la personne qu'à son physique, si ce n’est les épaules rondes. Elle était fort éléganté, ouvrait toujours le bal avec le gouverneur de Paris, jouait au wisth avec lé gouverneur de Paris, montait à cheval avec le gouverneur de Paris, recevait Seul, de préférence à tout autre, le gouverneur de Paris. Enên ce pauvre gouverneur dé Paris, qui n'était pas un ange, et dont la tête, ét même le cœur, pour être bien à moi et à ses enfants, n’en étaient
pas moins accessibles à des impressions passagères,
né put résister aux séductions qui tout naturellement s'offraient à lui comme les séductions s’offraient aux chevaliers chrétiens dans le palais d’Armide. Ïl devint
amoureux, mais amoureux avec passion... de la grande-duchesse de Berg. Non pas qu'elle répondit à son amour, elle m'a assuré le contraire et je dois la croire. D'ailleurs il y a une raison bien autrement majeure qui était là à côté de l’amour, pour lui donner le bras par exemple, et qui semblait n'être qu’un accessoire lorsqu'elle était cheville première. Mais, n'importe ce qui était véritablement, les résultats de cette malheureuse affaire ontété la mortet le malheur de Junot.
Ces Mémoires sont écrits dans un genre trop sérieux pour que de semblables histoires puissent y trouver une digne place et je n’en aurais pas parlé s’il n’était de mon devoir de le faire pour expliquer diverses parties de la vie de Junot, qui sans cela demeureraient ensevelies dans une entière obscurité. Je n'accuse personne. Je parlerai seulement. Je raconterai et je ferai voir combien il est dangereux d'aimer des princesses. Témoin M. de Canouville, qui y perdit sa tête; M. de F..., qui fut exilé; M. le duc d’Abrantès, qui futégalement exilé, car le gouvernement ou la vice-royauté de Portugal, comme vous voudrez l'appeler, n'était pas autre chose qu'un exil doré, mais c'était un exil. Il est vrai qu'on était assez embarrassé, car M. de Septeuil perdit plus tard une de ses jambes, parce qu'il ne pouvait pas aimer la princesse Borghèse. Qui, oui, amours de si grandes dames ne sont pas toujours liesses et contentement. J'expliquerai les raisons qui donnèrent naissance à toute cette intrigue. Maintenant je veux parler de plusieurs personnes de la cour impériale dont la figure et le nom peuvent être fort connus, et l'individu beaucoup moins,
J'ai parlé dans les volumes précédents de Regnault de Saint-Jean-d’Angely, mais je n’ai rien dit encore de sa femme. Cependant je la voyais beaucoup: j'étais même liée avec elle et je crois la connaître assez pour faire son portrait, le faire ressemblant et non pas tel qu'il est fait par des gens qui ne la connaissent que sur des ouï-dire, quelquefois absurdes, ainsi que cela arrive presque toujours, au reste.
M”° Regnault de Saint-Jean-d'Angely est une personne bien née. Sa mère, M"° de Bonneuil, a été la plus ravissante femme que jamais on ait vue. Mais, quoique belle, sa fille n’a aucune ressemblance avec elle. L'une a le nez retroussé, l’autre est le modèle le plus pur d’une belle tête grecque, aux lignes exquises dans leurs proportions, aux parfaits contours. Ses cheveux,du plus beau noir et naturellement ondés, n’avalent jamais besoin du fer pour friser. Ses dents, blanches et bien rangées, n'avaient que le très léger inconvénient d'avancer un peu sur la lèvre inférieure, mais seulement en parlant. Sa taille était de celles qui sont parfaites dans leurs proportions. Jamais M°° Regnault n'a mis de corset, même pour aller à la cour en grand habit. Ses bras, ses mains pouvaient et peuvent encore servir de modèle. Ses pieds, ronds et petits, étaient également remarquables. Enfin M”° Regnault était une belle personne. Elle en a eu la juste réputation, mais elle a été encore moins reconnue comme beauté bien régulièrement belle peut-être qu'elle ne le méritait.
Mais un jour sous lequel on doit principalement la faire connaitre, c’est comme femme dans son intérieur, dans ses rapports avec ses amis. M" Regnault est une personne remarquablement spirituelle, d’une ins-
truction variée, profonde, et non seulement sans aucune prétentioh, mais si modeste à cet égard, qu'il faut vivre longtemps avec elle pour en acquérir la certitude. Elle a un talent bien singulier. ellesculpte, et avec une rare habileté dans une femme dont ordinairement ce n’est pas le savoir-faire. Elle chante, et chantait surtout avec une belle voix et cette bonne méthode de Garat pour les opéras de Gluck, les plus béaux morceaux des partitions immortelles de cet homrhe que Rossini lui-même a lé bon esprit d'admiré. Je voudrais bien aussi pouvoir donner unè idée de Sa fidélité en amitié, de sa constance dans les rapports existant eñtre elle et des personnes dont le malheur n’a été pour son cœur qu'un attrait de plus. Je voudrais la montrér aù moment le plus brillant de sa vie, jeune, belle, entourée de toutes les distractions êt jamais ne leur säcrifiant ün de ses devoirs comine fille, comme sœur et comme femme. Lorsque Regnault recevait, sur quatre-vingts personnes je comptais plus du qüart des parehts de M°° Regriaült ou bien des Sieñs. Et ces parents étaient, on le Voyait, les amis de M Résïläult. Jamäis je n’ai passé la soirée chez elle Sans éprouver un sentiment dé bienêtre. :
Son caractère est d’une forte trempe ; elle l’a prouvé dans cette anriée où, rehtrant enfin après l'exil dans sä patrie, elle trouve à la frontière vexätions, persécutions ét malheur, ét dans quel moment! lorsque son mari ployait, comme le mien, sa têté endolorie sous le scéptré de fer d’üne infortune à nulle autre semblable. Arrêtée contre le droit des gens dans un pays où ellé devait sè croire libre, elle s’est sauvée déguisée en petit garçoti, mohtraht une présence
LE Cat
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 235 d'esprit admirable en même temps qu'un courage souvent ificoninu dans üñe femme.
Däns les derniers moments de la vie de son malheureux mari, elle à été admirable. Regtiault était d’une force musculaire terrible dans un état naturel de santé. Mais avec cette maladie cérébrale et cette presque névrälgie qui l'ont conduit au totibeau, il était fort dangereux de l’approcher. M*° Regnault, sans craindre, où plutôt sañs le laisser voir, 4 toujours été près de Regnault lä gardé là plus attentive. IS étaient alors à Bruxëélles, à Mons, à Anvers, daïis toutes les villes doht ils n'étaient pas chassés et dans lesquelles là pauvre M°° Regnaäult ne demandait que la faveur bien légère et bien triste dé laisse prendre quelques heures de sommeil à son märi moribond. Un ami comiiun l’a rencontrée dans ce doüloureüx pèlerinage. Hélas ! lui aussi était proscrit ! HS se retrouvaient sur là terre de l'exil, cette terre eticore trernpée des larines de Français proëcrits ! Cet ami ia fäconté dés traits de M"° Régnaült qui me l'auraient fait airner, si déjà je he lui euëse été foft attäthée.
L'éemperetf qui, avec son immense génie, avait quelque côté par lequel il ténait à l’hürahité, avait surtout celui de prendre dès prévétitions en mal contre telle ou telle femme de la cour. Je sais bien quelle étäit li sourcé de cës impressions presque totijouts faussement reçués, parce qu'elles étaient fatssement données. M°° Regnäault était du nombre des personnes
qui avaient eu le nialheur de ne pas plaire à Napo-
léon. ét, ëñi vérité, t'était un malheur. Chäcun côfinait là manière doht se passait le cercle de là cour, inême le jour où il était le plus nombreux, ce cercle de
femmes à triple rangée, flanqué de trois autres cercles composés d'hommes tout aussi curieux que les femmes pour entendre l’empereur être poli ou impoli avec ces mêmes femmes. On peut aujourd'hui dire tout ce qu'on voudra, on peut affecter un courage qu’il est facile d'évoquer, comme celui de Sosie après la bataille en prenant la lanterne pour une phalange. Quant à moi, je ne suis pas probablement aussi brave que beaucoup de ces dames, bien que j'aie essuyé le feu de l'ennemi. Je dirai donc que l’empereur, lorsqu'il sortait de cette porte qui est dans l’angle de la salle du trône, les jours de grands cercles, ces jourslà, lorsque son front était nébuleux, chacun avait peur. Les femmes d’abord, ensuite les hommes, puis surtout ce groupe qui était à gauche, dans la profonde fenêtre du milieu. C'était un groupe souvent peu nombreux, mais aussi souvent au complet, ne voyant absente de ses rangs que la seule Angleterre. Un groupe dont les hommes, couverts de pierreries, d'ordres de chevalerie, tremblaient. oui, tremblaient. Je les ai vus trembler, moi, et avec raison, devant ce petit homme sortant d’un pas rapide de son appartement, vêtu seulement d’un habit de colonel de chasseurs à cheval. Eh bien, cet homme était une voix de Dieu pour ces pauvres puissances frémissantes devant l’homme providentiel, pantelantes, craintives et soumises! Ainsi donc si les puissants de la terre abaissaient ainsi leur front devant lui, pourquoi donc des femmes, de pauvres femmes voudraient-elles affecter un courage que je ne leur vis jamais ? Mais on a dit depuis longtemps que les exceptions confirment les règles, cela est vrai. J'ai vu plusieurs femmes, et je me mets du nombre, qui, tout en étant respectueuses
comme il le fallait être envers notre souverain, conservaient vis-à-vis de l’empereur une attitude noble et digne qui lui plaisait, au reste, plus qu’une crainte sotte ou bien une basse flatterie. Lorsqu'il disait un mot pénible à une femme et qu’elle le recevait avec respect et avec esprit, il n'arrivait jamais qu'il recommençât. Quant à moi, j'en ai la preuve par devers moi : alors il demeurait — si j'avais été vive, — deux ou trois cercles sans me parler, mais il ne m'aurait pas dit une parole blessante. M°*° Regnault de Saint- Jean-d'Angely se trouva un jour dans ce cas à un bal que donna la grande-duchesse de Berg, dans ses beaux jardins de Neuilly. L'empereur avait de l'humeur. Il faisait brusquement le tour du cercle, et je crois même quil ne faisait pas attention à la femme à laquelle il parlait. M*° Regnault se trouve devant lui et dans l'impossibilité de l’éviter. Il s'arrête, la fixe, la toise et regarde d’abord sa toilette, qui était charmante. C'était une jupe de crêpe blanc, garnie avec des touffes de roses roses et de roses blanches muscades. Le corset était de satin rose; le bouquet du côté était également de roses roses et de roses blanches muscades. La coiffure était semblable aussi. Mais je dois dire que personne n'était coiffé ce même soir comme M"° Regnault de Saint-Jean-d'Angely, parce que ses cheveux, d’un noir doux et lustré, avaient une souplesse de velours qui était ravissante avec ces charmantes roses. Je m'arrête à ces détails minutieux et qui paraissent très ridicules en parlant de l’empereur, mais les choses se tiennent et je vais le prouver. De la manière dont j'ai décrit la toilette de M”° Regnault, si l’on veut bien y ajouter son beau visage si régulier, des bras modèles, des mains admirables, et
puis une femme âgée de vingt-huit ans, on aura, ce me semble, l’idée d’une charmante personne. Nous étions à côté l’une de l’autre, et l'empereur passe rapidement, comme je l'ai dit, sans s'arrêter devant moi. Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que c’est M°° Duroc qui était entre moi et M°° la marquise de Coigny. Il allait parler à M°° de Coigny, lorsque, s’arrêtant subitement devant M” Regnault, il la toisa, comme je l'ai dit plus haut, regarda sa toilette, ses fraiches roses. Tout cet ensemble suave lui donna probablement de l'humeur, comme on en reçoit quelquefois à Rome d’une de ces jetées de soleil et de lumière de vie dont on est inondé dans une belle journée de printemps, quand l'âme est assombrie et sous un étau de fer. Napoléon sourit avec amertume et regardant encore une fois M*° Regnauit :
— Savez-vous que vous vieillissez terriblement, madame Regnault? lui dit-il avec cette voix qui redoublait de volume et d’accent clair et sonore, quoique le timbre en fût bas et solennel.
Le premier mouvement de M°° Regnault fut pénible. Etre ainsi désignée à l'attention de mille personnes, dont certainement cent femmes étaient heureuses d'entendre chacune des paroles, c'était beaucoup pour la philosophie d’une femme, quelque esprit qu'elle pût avoir. M*° Regnault fit preuve, dans une seule minute de réflexion, de son bon jugement et de son aimable esprit. Elle regarda l’empereur avec un doux sourire et lui répondit d’une voix assez assurée pour qu on entendit toutes ses paroles :
— Ce que Votre Majesté me fait l’honneur de me dire serait bien dur à entendre si j'étais d'âge à m'en fâcher,
DE
Elle avait alors vingt-huit ans, ainsi que je l'ai dit plus haut. Malgré la crainte respectueuse qu'inspirait l'empereur, un murmure approbateur presque insensible se fit entendre. Napoléon avait un tact inconcevable et difficile à faire connaitre à ceux qui ne l'ont jamais approché. Il regarda M°° Regnault, ne lui répondit pas, et quelques moments après repassant devant nous, 1l me regarda en souriant avec une sorte de malice et dit, en donnant à sa voix une inflexion positivement gracieuse : |
— Eh bien, madame Junot, vous ne dansez pas?
Est-ce donc que vous êtes trop vieille pour danser ?
La phrase était également adressée à la jeune femme qui était à côté de moi et que je crois être M°° Duroc.
Et cependant, malgré la prévention de l’empereur
“contre elle, M*° Regnault fut admirable dans sa fidé-
lité pour l'empereur. Elle devint un culte aussitôt qu'il fut malheureux.
Lors de mon retour d'Arras à Paris, j'avais trouvé dans les dames du palais une femme fort connue du faubourg Saint-Germain, nommée M°° de V... Cette M"° de V... était grande, ce qui ne veut pas toujours dire bien faite, et avait un aspect qui voulait être celui d'une belle femme. Elle était joueuse, mais avec une passion effrénée pour un tapis vert et fut nommée dame du palais, Dieu sait comment et pourquoi. Ce fut encore là une de ces nominations que l’impératrice obtenait, à force d'importunités, de l'empereur. I] signait, de guerre lasse, puis au bout de trois mois il fallait faire réforme. Ce fut ce qui arriva pour M”° de V... L'empereur apprit qu'elle jouait non seulement chez elle, mais quand elle était de service. 1] lui par-
vint des rapports tellement extraordinaires, qu'il fit dire à M*° de V... de donner sa démission. Tout cela avait été précédé d’une lettre écrite pour demander une somme de cinquante mille francs qui devait sauver la suppliante de la mort. Je crois même qu’elle s'était déjà asphyxiée, ou empoisonnée, je ne sais pas lequel des deux. L'empereur, en recevant cette lettre, fut alarmé et chargea l’aide de camp de service d'aller chez M°° de V..., afin de lui faire donner des secours s’il en était temps. C'était Rapp qui était de service. Il fit diligence, lorsqu'il sut de quoi il s'agissait. Mais, en arrivant, il put juger que ses soins étaient inutiles, car 1l trouva la pétitionnaire autour d’une partie de creps ou de pharaon.
On ne pardonne jamaisles torts de cette nature quand on les a. M*° de V..., à dater de ce jour, conçut pour l’empereur la plus cordiale des haines et, lorsque vint la Restauration, l'ennemi le plus acharné qu'eut Napoléon, parmi une classe de femmes qui portent un nom particulier, fut cette M” de V... Elle imagina de faire des Mémoires qui seraient un appendice aux Mémoires de Gohier. C’est le même fiel amer, c’est la même soîte et méchante envie.
— Envie, bon Dieu! M"° de V...! Envie!
Eh ! mon Dieu, oui!
C'est une colère stupide contre la postérité, qui est assez niaise pour couronner toujours notre héros de lauriers immortels, si l'injustice passagère du siècle lui a brisé sur le front le diadème que le pape luimême y avait posé. Je sais bien que le fait est vraiment inconcevable, mais enfin il l’est moins encore que l'ignorance de Napoléon en prenant une pareille personne dans son palais.
Cette M"° de V... était devenue une redresseuse de torts. Napoléon, qui avait été, pour le dire en passant, l'objet de quelque peu d’atiention de cette grande personne, ne fut plus digne que de mépris, de grossières injures, de jugements portés Dieu sait par qui, Dieu sait comment. Et tout cela dans une sorte de journal intercalé dans les Mémoires dé Constant, valet de châmbre de l’émpereur. C’est urie curieuse réunion de pages impertinentes.
Cette formation des premières dames du palais avait été faite avec une extrème précipitation, et Je ne Sais pas pourquoi, Toujours avec son système de fusion, l’emperéur nommait aujourd’hui une femme dont il accusait le mauvais esprit, ou bien celui de leurs familles, de leurs parents, de leurs amis.
Junot rencontrait souvent dans la maison de l’une de nos amies, M. et M%° de B.. M" de B... était belle-sœur de M de Contades, de Merotte, et chaque fois que je pouvais [ui être agréable je le faisais avec plaisir et Junot agissait de mêine que moi. Mais l Opinion était un obstacle à ce qu'aucune liaison s'établit entre nous. M. de B..., fils du marquis de B..., avait au moins un motf pour soütenir son opinion et lui n'avait pas à se fdire le reproche Re de n'avoir rien tenté pour sauver son maitre.
M ur Junot n’en était pas plus indulgent pour
i. Îls avaient de longues discussions qui n'avaient Da dé résultats, parce que, comme je l’a dit d'après un homme ‘de be: aucoup d'esprit, il ne faul discuter que lorsque l’on est de là même opinion.
Un jour Junot à une discussion assez vive avec quelques personnes du faubourg Saint- PÉRAE parmi lesquelles se w'ouvait M, le marquis de B.... Il est im-
possible d’être mieux qu'il ne le fut. Les occasions où il me rendait ainsi fière de lui n'étaient pas rares.
— Je suis content, me dit-il en rentrant le même soir. J'ai eu assez d’empire sur moi pour disculer, et non pas disputer. Mais M. de B... sera bien difficile à convertir. Ma foi, je ne puis le blâmer. C’est une noble et bonne opinion que celle qui fait tenir à de vieilles institutions, ajouta-t-il. Lorsque l'empereur aura up fils adoptif qui nous assurera la tranquillité de l'empire, quel est celui de nous qui, pour cet enfant, ne donnera pas sa vie? Au fait, j'ai eu tort, M. de B... a des opinions arrêtées et je devais les respecter.
Le lendemain, étanx tous deux à déjeuner, nous ouvrons le Moniteur et dans une longue liste de cent noms, que je ne vois que dans Moreri ou dans les Annales les plus nobles de la France, nous voyons les noms de M. et M”° de B..., l’une nommée dame du palais et l’autre, je pense, adjudant-commandant à Naples.
— Mon Dieu, me dit Junot, je suis désolé de ces deux nominations. L'empereur n'aime pas les refus. M. de B... ne peut accepter, ainsi que sa femme. Leur opinion est trop tranchée.
Le même soir il se rencontra avec le marquis dans la maison amie qui les réunissait. En voyant Junot, il fut embarrassé. Junot crut qu'il r'osait pas manifester devant lui son mécontentement de ce qu'on avait été le choisir pour l’objet d’une préférence qui l’humiliait. Il fut à lui, prit sa main et lui fit les offres de service les plus amicales.
— L'empereur pourra se blesser de votre refus,
sans songer que votre position vous place dans une sphère qui n’est pas du tout la nôtre.
M. de B... parut interdit.
— Il est quelquefois difficile..…, dit-il enfin. Il est des circonstances. Vous comprenez que.
Il était dans un tel embarras, que Junot le regarda avec un étonnement qu'il ne put dissimuler.
— Mais, lui dit-il avec un demi-sourire, car il commençait, en effet, à comprendre, vous avez donc accepté ?
— Mais... oui.
— Oh! mais alors c'est à merveille! Comment donc! Mais je ne savais pas que nous avions remporté une telle victoire. Savez-vous bien, monsieur, que cela vaut une capitulation de corps d'armée? Car, enfin, si vous ne servez pas dans la nôtre, vous n'êtes plus à l'ennemi.
Et il ajouta avec un sourire expressif :
— Du moins je l'espère.
Si J'avais plus de temps et plus de place, ce serait bien ici le lieu de parler de MM. de B... père et fils. On montrerait combien on peut faire de mal avec de bonnes intentions et une entière fidélité. Ne le voyonsnous pas en ce moment?
Un grand malheur frappa notre famille à cette époque. Je perdis ma belle-mère. Il faut savoir à quel point Junot aimait sa mère pour comprendre sa douleur. Pour lui éviter de pénibles heures, je lui avais caché son danger et, pour lui, cette nouvelle eut tout l'éclat d’une douleur inattendue. Ceux qui parlent de Junot en le présentant comme un être n’éprouvant aucun sentiment doux et bon, devraient bien apprendre à le connaitre comme il fut toujours. Il était le type,
244 MÉMOIRES au contraire, des loyaux ét parfaits amis, comme le modèle des pères ét des fils.
J'ai dit le vœu exprimé par ma belle-mère dé passer le reste de Sa vie avec nots au Raineÿ. Elle disait cela le 2 ou le 3 novembre, le jour où Madame vint y déjeuner. Toujours gaie, toujours égale d'hümeur, toujours désireuse de voir rire et s rahruger les jéunés gens qui l’entouraient, élle était sans cesse à #6 tourmenter — si l'on peut se servir de ce mot en parlant de ses instances, et si douce, et si bonne — pour danser, pour chanter des rondes, courir dans le pärc au froid d’une belle gelée. Bonne mère! Qué je l'ai longtemps pleurée !
Quelques jours après le déjeuner, elle se sentit mal. Jamais elle ne se plaignait. Aussi ce fut ia sollieitüde qui me fit apercevoir de son changement extraordinaire. Je la contraignis de se coucher. Junot passait alors de continuelles inspeétions pour énvoÿer des troupes en Allemagne. Il ne venait au Raincy que pour diner ét puis il repartait pour Paris, à hüit heurés où à neuf heurés, le lendemain matin, quand il ne retourhait pas le Même soir pour y passér la soirée chez la princesse Caroline, qui commençait déjà à le soigner extrêmement. Il était tourmenté. Jé voyais qué les succès de la Grande-Armée le troublaienit dans son sommeil en lui présentant nôs troupes fourrageant dans ane forêt de lauriers et Jui n’en cueïllañit pas une branchie. Ce chagrin était affreux, je le savais. Je connaissais ses huits sans Sofnmeil où son sommeil troublé. Je conhaïissäis ses jours Femplis de pensées poignantes parce qu’elles étaient aütant de spectres lui reprochant son inäction. Je puis certifier que jamais il ne donna à l'empereur une plus grande
preuve de son attachement et de son dévouement. Plus tard je l'ai dit à l’empereur dans une conversation que nous eùmes ensemble, et qui dura une heure et demie,
Le baron Desgenettes était notre ami intime, à Junot et à moi. Ses lumières, son expérience, jointes à son atfachement pour nous, le rendaient le meilleur médecin que nous pussions choisir pour diriger ma belle-mère dans sa maladie. Mais l'art ne pouvait rien à ce qu'elle avait, C'était une fièvre pernicieuse. Aussitôt que M. Desgenettes l’eut examinée, il nous dit, à mon beau-frère et à moi, que ma helle-mèrétait en danger.
J'étais certaine du désespoir de Junot. Je n'eus a cune force pour le lui annoncer. C’est ainsi que nous arrivâmes à la veille de l'événement. J'avais passé einq nuits auprès de ma belle-mère, car l'excellente femme
préférait mes soins à ceux de tont ce qui l'eptourait, même de ses deux filles, dont cependant elle était fort aimée, surtout de M°° Maldan, la plus jenne des deux, sa favorite, et celle également de son frère. Je me dispensai de faire les honneurs du diner et je laissai Junot seul avec M. de Montrond, M. Arthur Dillon et plusieurs hommes avec lesquels 1l avait chassé le matin dans le pare même du Rainey. Le soir on se sépara assez tard. J'empêchai Junot d'entrer dans la chambre de la malade. Elle n’entendait presque plus et reconnaissait à peine. Je la veillai jusqu'au jour. Vers six heures et demie, je me trouvai un peu mal. Un médecin, qui était de garde auprès de ma bellemère, me conseilla de me jeter sur mon lit pour prendre quelques heures de repos. Depuis cinq nuits je n'avais pas dormi, j'étais excédée. Je quitta' Ja
chambre de la malade un peu rassurée. Le médecin trouvait que le pouls était moins mauvais, du moins me le dit-il. J'ai su depuis pourquoi il m'avait parlé ainsi. Je ne me déshabillai pas. Je me jetai sur mon lit et je m'endormis avec cette promptitude que la jeunesse met à saisir le repos quand elle est fatiguée.
Il n’y avait que deux heures que je reposais lorsque je fus réveillée brusquement par M. Magnien, ce chirurgien de village que Junot avait recueilli chez lui. Ma belle-mère se mourait et la dernière parole qu'elle venait de prononcer avait été pour me demander. Je fus aussitôt auprès d'elle, mais elle ne me vit même pas. Ses yeux étaient déjà voilés. Elle me serra la main et expira comme un ange, ou plutôt comme une sainte!
L'une de mes belles-sœurs (l'ainée) me troublait par le bruit excessif de sa douleur. M”° Maldan, la plus jeune de mes belles-sœurs, était dans un état affreux sans faire la moitié tant d'éclat.
— Il faut l'emmener d'ici, dis-je à son mari. Faites mettre les chevaux à une berline. Elle est dans un état qui la tuera si l’on ne l'éloigne pas de cette maison.
Cette bonne Louise ne voulait pas quitter sa mère, mais il fallut me suivre. Hélas! j'avais un devoir bien plus pénible à remplir! II me fallait instruire Junot de la catastrophe, et je savais qu'il était parti le mati” pour Paris, très rassuré. J'avais trouvé sur une petit, table, àcôté de mon lit, un billet de lui écrit au crayon contenant quelques lignes qui me donnaient la mesure de son inquiétude, qui était fort affaiblie :
«Je pars pour Paris, ma chère Laure, et je viens d'entrer dans ta chambre pour te dire adieu. Mais, en
te voyant dormir d’un sommeil si tranquille, je n’ai pas voulu voir troubler un repos dont tu as d’ailleurs tant besoin. Je veux te laisser réparer des forces que tu épuises auprès du lit de ma pauvre mère. Je pars plus tranquille, car on m’a dit qu’elle était mieux. S'il en eût été autrement, rien n’eût été capable de me faire quitter le Raincy. Bonne mère! si je pouvais, au prix de ma santé, de mes jours, lui enlever ses souffrances, je le ferais. Et toi qui me connais, tu sais qu'en parlant ainsi je dis la vérité. Adieu, ma Laure, adieu, mon amie. Je n'ai pas besoin de te recommander ma mère. Je sais combien tu l’aimes! Et tu sais aussi que mon amour pour toi s’augmente encore de ta bonté pour tous les miens. Adieu.
« Si en passant à la maison de l’Horloge je trouvais mes filles absentes, embrasse-les pour moi et ne manque pas de m'envoyer Chapelle pour me donner des nouvelles de notre chère malade. »
Hélas! ces nouvelles étaient terribles! Quel coup il allait recevoir! J'emmenai ma belle-sœur, M*° Maldan, et Je laissai mon oncle, l’abbé de Comnène, pour veiller auprès du corps. En arrivant à Paris, je donnai l'ordre à mon piqueur de ne pas entrer dans la cour de l'hôtel et de faire arrêter la voiture au coin de la rue des Champs-Elysées. Je descendis, laissant ma belle-sœur aux soins de son mari et je montai chez Junot, ayant soin de le faire prévenir par son valet de chambre qu'il croyait m'avoir vue monter le grand escalier. Je ne m'étais pas trompée dans mon calcul. Junot fut elfrayé et presque averti, mais au moins il ne fut pas saisi par ma vue amenée trop subitement. Il me regarda et, me voyant pleurer en lui tendant les bras, il s’y jeta en poussant des gémissements si douloureux
que mor cœur se déchirait. Ses enfants, que J'avais amenés, l’entourèrent et lui prirent les mains que les chères créatures baisaient en pleurant aussi, car les enfants souffrent par sympathie plus que nous peutêtre. Mais, dans ce premier moment de désespoir, ces consolations furent insuffisantes. Junot aimait sa mère avec une si profonde tendresse, que rien ne put alléser le poids immense du chagrin que lui fit sa mort. El fut longtemps sans vouloir recevoir et ce ne fut que l'obligation de faire son devoir qui le contraignit à sortir. Mais dans les jours qui suivirent l'événement, il fut réellement malade. Il voulut lui-même conduire le convoi. Ma belle-mère fut enterrée à Livry, petit village dont M. Arthur Dillon était maire et dont le curé était fort de nos amis. Je connaissais la sensibilité excessive de Junot et je craignais quelque accident. En effet, au moment de jeter de l’eau bénite sur le corps, 1l tomba sans connaissance et fut longtemps fort mal. Jamais Junot n'a pu parler depuis de sa mère sans que ses yeux ne devinssent humides. Oh! c'était un noble cœur, un cœur d’or, une âme ardente et aimante, un être qu'il fallait aimer et aimer fortement.
L'empereur lui écrivit une lettre fort amicale et remplie de ces mots qui sont sûrs d'aller à un cœur malade lorsqu'ils sont dits par un homme comme Napoléon. Et puis cette lettre était de sa main quoiqu'elle eût dix-sept lignes. Une particularité fort remarquable, c’est que dans cette lettre l’empereur tutoyait Junot et lui parlait comme à Toulon, ou bien à l'armée d'Italie. Elle était terminée par une phrase digne d'attention. Pour la bien comprendre, il faut savoir que mon beau-père était conservateur des eaux
et forêts du département de la Côte-d'Or. Au moment de la mort de ma belle-mère, il ressentit un si violent chagrin de cette séparation avec la compagne de toute sa vie, qu'il en résulta un dégoût de toute chose et qu'il ne voulut plus exercer son emploi. Il écrivit à - son fils pour le Jui annoncer et lui demander en même temps de solliciter de l’empereur la permission de se démettre de son emploi en fayeur de son gendre, M. Maldan. Junot, en écrivant à l'empereur, Jui soumit la pétition de son père, lui dit qu'en effet la mort de M°° Junot avait accablé mon beau-père et qu’il ne lui demeurait aucune force pour remplir ses devoirs. L'empereur répondit à Junot, ainsi que je l’ai dit, avec une véritable bonté et l'accent de l'amitié. Mais lorsqu'il en fut à l’article de M, Junot, il dit :
« Je ne vois pas pourquoi ton père veut quitter sa place. Dans le peu de fois que je l'ai vu, je lui ai supposé de la force et de l'énergie. Qu'est-ce que sa femme et sa place ont de commun ensemble ? Si sa femme lui manque pour représenter, qu'il se remarie. »
Il n'y a pas une lettre de plus, il n'y a pas une lettre de moins. J'avoue que cette conclusion est péremptoire pour conclure que Napoléon n'avait rien de sentimental dans la pensée, et cela doit être, Il en ayait de trop immenses pour entrer dans la foule des idées ordinaires de la vie. Du reste, 1] refusa alors Ja transmission, mais il l’accorda quelques mois plus tard. La lettre de l’empereur était datée de Varsovie.
Il arrive souvent que l’on fait des choses que l’on ne comprendrait pas susceptibles d'être faites par un autre. Le soir du jour où Junot avait reçu cette lettre de l'empereur, il fut aux Tuileries faire sa cour à
l'impératrice. Elle savait déjà que Junot avait reçu une lettre de l’empereur, car l’archichancelier lui racontait toutes les nouvelles qui pouvaient être dites. Junot pensa qu’il pouvait intéresser l’impératrice au sort de son père, et il lui parla de son chagrin et de son désir d'obtenir sa démission. Il ajouta la réponse de l’empereur et la dit tout entière, mais pas du tout en plaisantant, car lui-même était peiné. L'impératrice le fut bien autrement lorsqu'elle entendit une semblable parole. Elle fit répéter le mot à Junot et ce ne fut qu à la seconde fois qu'il s'aperçut qu'elle était non seulement fâchée de cette indifférence de l’empereur pour les femmes, mais qu’elle en était blessée. Néanmoins elle lui en parla avec un grand intérêt et n'en eut pas moins avec lui toute la prévenance et toute la grâce dont elle était susceptible.
Le même courrier apporta à Junot deux autres lettres que je transcris ici comme donnant des détails curieux sur l’armée à cette époque. L'une est de Berthier, l’autre est de Duroc.
« J'ai reçu, mon cher Junot, avec une vive peine, la nouvelle du malheur qui vient de te frapper. J'ai remis à l’empereur la lettre que tu m'as envoyée pour lui, et Sa Majesté m'a chargé de te témoigner combien elle prend part à ta peine‘. Quant à moi, mon cher Junot, tu connais assez mon amitié pour connaître aussi tout ce que je te porte d'intérêt.
« Nous marchons plus lentement maintenant. La
1 La lettre que l’empereur écrivit à Junot, en réponse à celle dans laquelle il lui faisait part de sa mort, ne partit que deux jours après.
seconde campagne s’est ouverte le 25 novembre, après avoir vu terminer la première en dix-neuf jours. J'ai été envoyé, comme tu as pu le voir, auprès du roi de Prusse. Sa Majesté m'avait toujours traité avec tant de bonté, que j'aurais voulu être un messager de paix. Je n'ai pu réussir, à mon grand regret. Les cartes étaient brouillées des deux côtés et la Russie s'étant mêlée de la partie, elle devenait trop difficile à jouer pour nous qui allons de bonne oi. J'ai rejoint l’empereur à Posen. Je l'ai trouvé fort irrité. Jusqu'à Posen nous avons eu des chemins passables, ou, pour parler plus juste, d'assez bonnes routes, parce que les troupes ont, en partant, des vivres abondants et bons, des logements et du fourrage. Sa Majesté l’empereur est arrivé à Posen, le 27 novembre, en parfaite santé. Nous y sommes restés dix-sept jours. C'est une triste ville, malgré sa belle résistance au héros du Nord’. Quant à nous, il paraît que nous sommes plus redoutables, ou que les habitants ont changé de caractère, car, au lieu de se défendre, ils sont venus au-devant de l’empereur, leurs magistrats à leur tête et le recevant avec une sorte d'enthousiasme qu'il est difficile de comprendre, à moins qu'on ne réfléchisse qu'ils ne sont pas Prussiens.
« Sa Majesté a fait une proclamation le 2 décembre, pour rappeler aux soldats que c'était l'anniversaire du couronnement et surtout celui d'Austerlitz. Jamais je n’ai vu un semblable mouvement dans les troupes. Si l'empereur voulait les conduire en Chine, je suis
1 Je crois que c’est de Charles XII dont veut parler Duroc. Charles XII fit le siège de Posen en 1702 ou 1703, et il la prit après une vigoureuse défense.
garant qu'il le pourrait. C'est un délire, et lorsque la proclamation du même jour annonça l’arrivée des Russes sur les bords de la Vistule, un cri général s'éleva : Nous:les battrons encore! |
« Nous sommes ici en quartier d'hiver, et nous y sommes fort bien. 11 y a longtemps que je savais que les Polonaises étaient les femmes les plus aimahles de l'Europe. Mais il me fallait venir en Pologne pour connaitre tout le charme qu'on trouve auprès d'elles, Varsoyie est fort agréable, Il y a beaucoup de sociétés, et une charmante. Les Polonais nous aiment eneore plus, je crois, que les Polonajses. Cette nation veut tenir un chef va nous, un roi, Murat leur plait fort avec ses panaches et ses uniformes brillants, mais surtout par sa bravoure, car tu sais qu'elle est de bon aloi. Nous recevons toute la journée des dépntations. Jamais Je n'ai vu l'empereur de si bonne humeur. Il a eu cependant de l'humeur de l'affaire du maréchal Lannes avec Beningsen. L'empereur a grondé fortement. Lannes a répondu que tout était gagné quand l'ennemi quittait le champ de bataille, mais il est de fait que nous avons perdu beaucoup de monde. Lannes se plaint aussi d'une division de Davout, qui devait l'aider, et qui ne l'a pas assez bien secondé. Je ne sais pas, au fait, ce qui en est. Lannes est notre ami, et 1l ne ment pas. Voilà tout ce que je puis dire. Tu as, sans doute, appris la blessure de ce pauvre Rapp? Il est chanceux en mal. Il ne px mettre la tête au feu qu'il ne soit atteint.
« Vandamme s’est très bien conduit dans cette campagne. Cela ne m'étonne pas, car il est brave; mais il a montré du talent dans cette {ournée militaire de la Silésie. L'empereur en est fort content.
“ Je t'avais promis, mon cher Junot, de te donner
: nouvelles, et tu vois que je te tiens parole. A ia
: vérité je ne puis t'écrire aussi souvent que Je le vou-
drais. Mes occupations sont, comme tu le sais, tres
actives et très multipliées, mais elles ne m’empéche-
. ront jamais de te conserver une tendre et constante amitié.
« Adieu, mon cher Junot. Donne-moi également
- des nouvelles de votre carnaval et de tous vos plai-
sirs. On dit que vous vous amusez beaucoup. Dis-moi
tout cela.
| « Mes hommages à M°° Junot.
« Duroc.
La lettre de Berthier était plus courte, mais elle avait un cachet singulier, parce qu'elle respirait cette tristesse qui le dominait toujours loin de Paris, mais surtout loin de M"* Visconti.