‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 23 sur 72 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'armée cantonnée. — Le Franconi de l’armée. — Les panaches. — L’impératrice et le prince Eugène. — L'empereur est mort! vive l'empereur ! — La succession d’une couronne. — La princesse Caroline et le grand-duc de Berg. — Le gouvernement de Paris mystifié. — Cambacérès devin. — Bataille d'Eylau. — Les pieds dans le sang. — On les égorgea tous! — Guerre de Lannes et de Murat. — C’est un pantin! — Tous les Français sont braves. — Le coq empanaché. — Le luron et le maréchal de France. — Le frère d'armes doré comme un calice. — Allons, trime! — Murat et l'empire.

La rigueur de la saison avait en effet déterminé l'empereur Napoléon à donner quelque repos à ses troupes. Après le combat de Pulstuck et de Golymin ou Golomyn, il termina la campagne active, et mit, comme le disait Berthier, son armée en cantonnement. Cette grande armée était alors immense. Elle s'était augmentée des troupes de la Hollande, de celles du Rhin. Aussi notre confiance était-elle entière, et les femmes françaises le prouvaient en ayant une tranquillité qui certes ne venait pas de dureté ni d’indifférence, et qui prouvait seulement à quel point la France entière se reposait sur le chef qui conduisait à l'ennemi nos fils, nos frères, nos amis... Avec lui

Le repos ne fut pas long. Malgré la rigueur de la

saison, l’empereur quitta Varsovie le 1% février. J'ai une lettre sous les yeux dans laquelle on dit qu'il y avait plus de deux pieds de neige, et que le thermomètre était descendu de six et sept degrés au-dessous de zéro. Aussi le passage de la Vistule ne fut-1l pas aussi heureux que ie brémier, [a glace ayant rompu une grande partie des ponts. Murat, toujours admirable dans sa valeut brillante, était en avant, et avait posé son avant-garde près de celle de l'armée russe. À Hoff, il nltététttt lés Rüsses, et sa cavalerie fit la plus belle dut que, de mémoire d'homme, on eût vue dans aucune armée combattante. Cette belle bravoure, ce sang-froid uni à üne valeur bouillante, un talent” Véritable, pouvaient bien lui faire pardoiiér le ridicule de sa toiletté. Mais, en bonne foi, lorsque l'empereur le nommait le Franconi de l'armée, avait-il si grand tort? Tout le monde connait ses petites renr AN à la polonaise, ses shapskis, ses shakos, ses

Olbuks, et toutes le8 plus singulières coiffures militâirdnétt tidicules qu'il pouvait trouver. Mais cè qu on éait moins, c’est la valeur des plumes qüi oinaiènt tous Sès beau bonnets. La princesse Caroline m'a dit à moi-Mméme que, vraiment étonhée dé l'immensité dé cés plumes démandées pat le grand-düc, elle s'était informée de la quantité de plunets envoyés — dé là au prix qu'ils coûtaient il h’y avait pas loin — ét elle apprit qu'il y en avait pour vingtsept mille francs de livrés en quatre mois. On peut ävec cela, ét méme avéé moins, cornme le prouve le panaclie blanc dé Henri IV, conduire les Français à la victoiré.

C'est ici le lieu de parler d’une chose mystérieuse qui cut lieu à éette époque, et dont l'empereur n'a eu

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connaissance — en admettant qu'il l'ait bien connue, ce que je ne crois pas — qu à son retour de la campagne de Tilsitt.

Quelque rumeur sourde qui se soit dès cette époque répandue dans le public, relativement au chagrin mauifesté par l'empereur de n'avoir pas d'enfants, chagrin qu'il laissait, du reste, voir à ses serviteurs intimes, cependant l'impératrice était bien solidement établie. Son empire était celui non seulement de l'habitude, mais d’une habitude essentiellement douce, ce qui, pour un homme comme l’empereur, toujours remué par d'immenses pensées, était un Éden dans lequel il entrait comme dans un lieu de repos. Ainsi donc, à cette époque de 1806 et 1807, rien ne devait troubler la tranquillité conjugale de l'impératrice Joséphine. Mais elle pouvait avoir d’autres inquiétudes aussitôt que l'empereur partait pour la guerre, et celle-là elle l'avait avec toutes ses angoisses. Le prince Eugène était le beau-fils de Napoléon. Il était aimé de tout ce qui entourait l'empereur, et l'était avec raison, parce qu'il était brave, affable, bon pour

le soldat et possédant toutes les qualités qui pouvaient

être demandées dans un fils de l'empereur. L'impératrice le savait bien. Souvent elle voulait parler à l'empereur de la grande question de l'adoption et sa timidité l’'emportait sur l'intérêt maternel et personnel. Il y avait ensuite un autre inconvénient dans sa position pour pouvoir agir ouvertement, c'était sa fille et ses enfants. Ces enfants succédaient à Napoléon, dans le cas où celui ci viendrait à mourir, soit à Paris, soit à l'armée. Cependant il fallait prendre un parti. L'impératrice voyait à côté d'elle une personne qui travaillait avec une adresse peu commune, à VL 17

mettre son mari dans la position où l'impératrice voulait voir son fils et c'était M°° la grande-duchesse de Berg. Je commence par dire ici que je ne prête ni à M”° Murat, ni à l'impératrice Joséphine, aucune intention qui fût nuisible ni au repos n1 à la gloire de l'empereur, Mais elles voulaient aller au-devant d’un malheur et, pour arriver au mot véritable, elles voulaient, chacune respectivement, que si l’empereur était tué d’une balle ou d’un boulet de canon, que l’on dit comme jadis L'empereur est mort! vive l’empereur! avec cette différence que l’une le voulait pour son mari, et l’autre pour son fils,

Mais pour atteindre même une espérance dans ce genre-là, il y avait un homme qui devait être séduit, et cet homme, c'était Junot. Le singulier de l'affaire, c'est que ces dames, sans s'être expliquées, s'étaient parfaitement comprises. L'impératrice résolut d’entrer en matière et aussitôt après la nouvelle de la rentrée en campagne, deux jours avant la bataille d'Eylau, Junot fut invité à déjeuner chez l'impératrice et la conversation la plus étrange eut lieu entre Joséphine et Junot. Is n'étaient pas mal ensemble, mais toutefois, je ne sais ce qu'il y avait entre eux, il existait un froid et un éloignement très marqués. Junot était toujours respectueux, ainsi qu'il le devait envers l'impératrice, mais je crois être sûre qu'elle avait voulu le desservir auprès de l'empereur. Les Mémoires de M. de Bourrienne m'ont expliqué pourquoi elle aurait eu une rancune contre Junot, si M. de Bourrienne lui a débité le même mensonge qu'il a osé imprimer et se charger auprès d'elle du rôle odieux d’accusateur-menteur. Quoi qu’il en soit, Junot était peiné, je le sais, de la froideur de Joséphine envers

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lui. El fut donc heureux et surpris à la fois de recevoir d’elle des ouvertures de confiance ayant l'air de l'abandon, et cela était en effet, attendu que Junot commandait à une immense quantité de troupes et que, à l'instant même où une nouvelle malheureuse serait arrivée, terminant d’abord toute irrésolution de la part du peuple, il pouvait imposer celui qu’il désignerait, bien plus facilement encore que les gardes prétoriennes et les janissaires.

L'impératrice commença la conversation par assurer Junot qu'elle avait beaucoup contribué à sa nomination de gouverneur de Paris. A moi, l'on m'a aftirmé qu'elle avait démandé cette immense faveur pour un homme qui n'avait aucune des qualités requises pour faire, non pas un civel, parce qu'on aurait pris un hèvire, mais un général, parce que, pour un général, il faut un soldat, comme un lièvre pour un civet, Junot savait aussi à quoi s’en tenir, mais il ne dit rien. Il était quelquefois prudent. La démonstration

de l’impératrice le mettait à l’aise. Il en résultait un

vernis répandu sur toutes leurs relations présentes et il parut comblé de reconnaissance. Ge fut alors que l'impératrice aborda le sujet si délicat qu’elle voulait traiter. Et pour dire la chose avec vérité, elle le fit habilement. Elle présenta Fempereur comme pouvant,

comme le dernier soldat de son armée, recevoir une

balle ou bien toute autre blessure mortelle. Que deviendrait alors la France? retomberait-elle dans l'anarchie du Directoire ? Cela n’était plus admissible. - — Mais, madame, lui dit Junot, il me semble que le cas prévu par Votre Majesté l’a été également par

l'empereur et par le Sénat. Le roi Joseph remplacerait

l'empereur. A son défaut, le prince Louis et, au dé-

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