‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 24 sur 72 · MÉMO!:RES · texte numérisé non relu

MÉMO!:RES

faut du prince Louis, ses deux fils et puis même encore le prince Jérôme.

— Ah! dit Joséphine, ne faites pas l’injure aux Français de les croire si indifférents sur eux-mêmes, qu'ils acceptassent un prince comme Jérôme Bonaparte pour leur souverain.

— Mais, madame, sans défendre ici le prince Jérôme, qui n'est encore qu'un enfant, je parlerai à Votre Majesté de son petit-fils qui viendrait occuper le trône de France. Tel est le mode d’hérédité.

— Et vous croyez que la France, encore toute saignante de ses plaies intestines, ira courir le hasard d’en recevoir de nouvelles par le fait d'une régence ? Je crois être certaine, au contraire, que mes petils-fils trouveraient une grande opposition, mais que, par exemple, mon fils Eugène n'éprouverait aucune opposition.

En me parlant plus tard de toute cette aventure demi-politique, demi-intrigue, Junot me dit qu'en effet à ce nom du prince Eugène, qui était fort aimé dans l’armée et devait s'appeler aussi Eugène-Napoléon, Junot éprouva un moment d’hésitation pour répondre. Enfin, songeant que ce n'était qu'une con: versation tout ordinaire, il répondit avec la réserve qui convenait et de manière à ne pas se compromettre mème par une parole indiscrètement hasardée. La conversation fut longue. Il était trois heures quand cile finit et elle avait commencé à une heure. Elle donna fort à penser à Junot.

Mais il existait dans Paris une autre ambition bien plus active encore, parce que la couronne impériale de son mari ceignait aussi son front, si la France l'accordait en cas de mort naturelle de l'empereur,

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C'était M°° la grande-duchesse de Berg. Murat avait un nom immense dans l'armée. Sans doute Lannes, Macdonald, Oudinot, une foule d'autres généraux avai2nt également mérité de la patrie, mais Murat, comme beau-frère de Napoléon, arrivait devant le peuple et l’armée avec des titres. Sa femme, la plus adroite personne que Dieu ait jamais formée, sentait si bien la force de leur position, qu'elle n’hésita pas un instant à prendre les inconvénients de cette position à la charge d'en recevoir les bénéfices. Mais comme elle ne pouvait pas aller directement au gouverneur de Paris pour lui demander de faire proclamer son mari, elle ne le voulait pas ensuite, parce que le résultat pour elle ne pouvait être indifférent. Il devait être immense, colossal, ou bien terrible et même dangereux. Aussi, je le répète, elle ne demanda jamais d’abord à Junot : « Si l'empereur tombait dans la bataille, feriez-vous mon mari roi ? »

Mais elle lui dit de ces choses qui faisaient que le jour, le moment arrivés, il ne pouvait lui rien refuser. C’est une des combinaisons les plus détestables que j'aie jamais connues.

C'était donc au milieu de cette sorte de lutte que Junot passait sa vie; d'abord il y vit un malheur dans ce contact continuel avec l’impératrice. Sans doute elle ne pouvait lui en vouloir de ne pas enfreindre ses ordres et les lois de l'empire. Mais au jour du danger, elle voulait qu'il la désignât pour être la mère de l’empereur régnant. Junot fut embarrassé. Il fut chez l’archichancelier et lui raconta ce qui lui était arrivé. Cambacérès avait un esprit remarquable. Mais il connaissait les hommes et il s'en méfiait; en écoutant Junot, il eut mille pensées

étranges qui lui traversèrent l'esprit. Il se crut joué et regarda Junot pour fouiller, pour ainsi dire, dans son âme, afin d'y reconnaître la vérité. Il lui demanda son avis relativement à M°*° la grande-duchessr de Berg et à son mari. Mais alors Junot ne croyait pas qu'on voulüt le mystifier. I] ne croyait pas être à Fépoque où l’on s'assurait du dévouement d'un homme par le charme attirant ou terrifiant d’une initiation. Et lorsqu'il l'apprit, l’amour-propre, cette maladie de toutes les âmes, lui dit qu’il était le seul objet que la grande-duchesse avait eu en vue dans toute cette affaire. Il crut naïvement, et... il fut en Portugal. Il fit une convention admirable, monumentale : mais ce n’était pas une victoire, et l'empereur ne voulait que des victoires. Ensuite... Mais silence, il ne faut pas empiéter sur les temps. Nous y arriverons assez tôt.

— Mais, lui dit Cambacérés, qu’avez-vous compris enfin ?

— J'ai parfaitement compris, répondit Junot, que l’'impératrice m'a proposé de faire proclamer Eugène empereur et roi d'Italie si notre maitre était frappé. Voilà ce que j'ai entendu des deux oreilles que voilà.

— Et qu'avez-vous résolu ?

— Comment! dit Junot, est-ce donc qu k peut y avoir deux façons d'agir? Si l'empereur venait à périr, ce qu’à Dieu ne plaise, n'y a-t-il pas le roi de Naples qui viendrait régner ici et en vérité nous ne pourrions pas avoir un meilleur empereur. La plus sûre manière de témoigner son attachement à l’empereur, c’est d'exécuter ses volontés. Louis XIV était un tyran despotique, et son corps n'était pas à Saint-

Denis que ses dernières volontés étaient déjà violées. Le roi Joseph sera mon empereur si le malheur frappait notre France en frappant Napoléon. |

Cambacérès regarda Junot attentivement encore, puis il lui parla de M°° Murat; mais il vit que de ce côté-là elle était seule dans sa confidence à ellemême. Il résolut d'examiner Junot et de l’avertir aussitôt quil le verrait engager dans de mauvaises voies.

Vers le milieu de janvier, le ministre de la marine donna un bal. Il y avait une foule immense, je crois qu'il me dit que lé nombre des personnes invitées était de quatorze cents ; et les derniers cent ne pouvaient être placés. Ce bal eut cela de particulier, qu'il se donnaït le jour même de la bataille d'Eylau. Hélas! bien des jeunes femmes quittèrent le bal rassasiées de plaisirs et contentes de leur journée. Et puis, huit jours après, elles reçurent des nouvelles de mort et le deuil devait prendre la place des guirlandes de roses. On sait comme elle fut terrible, cette bataille. Les Russes étaient en force dans le bassin d'Eylau et le combat fut meurtrier, plus qu'aucun combat ne le fut jamais. J'ai entendu des relations qui font frissonner sur cette horrible journée. La victoire fut longtemps disputée. Ce fut la merveilleuse charge de la cavalerie de la garde qui emporta le succès de notre côté. Et cependant, chose assez étrange, l'empereur, que l’on accuse de sacrifier des masses d'homines à sa simple vanité de gagner une bataille, l'empereur n'avait pas fait donner l'infanterie dé la garde. Ellé demeura au repos et n'eut d'autres blessures que les pieds gelés, parce que les troupes demeurèrent pendant cette, journée longtemps. au

repos, les pieds dans la neige. M. le baron Larrey, dont l'œil exercé a suivi tout ce qui s'est passé dans ces jours de désastres, assure que la quantité de malheureux qui ont éprouvé une gangrène de congélation ne l'ont eue que pour s'être chauffé les pieds au feu du bivouac. Il est dans l'opinion que nos blessés ne l’ont eue que parce qu'ils n'ont pas pu se chauffer.

A son retour d'Eylau — car cette fois l’empereur marchait avec prudence — l'armée présenta un coup d'œil singulier. L'empereur lui fit prendre des cantonnements au commencement du printemps, après l'avoir fa battre pendant un froid de cinq à six degrés au-dessous de zéro, et lorsque le soleil, venant tout à coup percer les nuages et faire fondre les couvertures de glace qui emprisonnaient les rivières, le climat parut offrir quelque danger, le baron Larrey conseilla à l'empereur de changer les lieux de cantonnement de l’armée. L'empereur n’aimait pas les avis, ordinairement ; mais lorsque l'on parlait au nom de ses soldats, au nom d’un soldat français ! alors et j'en ai été témoin bien souvent, alors il aurait donné l'habit qui le couvrait pour lui épargner une souffrance. Aussi, dès que le baron Larrey eut prononcé, ainsi que M. Percy, l'empereur fit cantonner sa garde sur un plateau sain et aéré, près de Finkenstein et son quartier général à lui-même fut transféré à Finke:istein Et les soldats recommencèrent un camp comme celui de Boulogne ; les baraques étaient tellement soignées, nous dit l'empereur lui-même un jour après son retour, que l'on voudrai bien trouver, dans une province éloignée, une auberge aussi commode que quelques baraques d'cfliciers,

arrangées avec soin par leurs soldats, lospu’ils en étaient aimés.

Il est bien difficile de juger les faits de cette bataille mémorable dans leur vérité absolue. Cependant il est toujours une lueur que le flambeau de cette vérité produit et qui éclaire les événements. Il faut ici marcher avec beaucoup d’écuei's et, pour moi, j'avoue que le plus pénible est d’être contrainte de donner un démenti à l’empereur. Le bulletin qui parle de la bataille d'Eylau (Preussich-Eylau) raconte l’affaire tellement à notre avantage, que nous n’avons perdu, selon lui, que dix-neuf cents morts et cinq mille blessés. Les Prussiens, d’après le rapport de Ruschel, nous donnent {rente mille morts et douxe milie blessés, tandis que la même relation porte leurs morts, dans cette même journée, à sept mille neuf cents et leurs blessés à douxe mille. Voilà donc, de leur aveu à eux-mêmes, une journée qui aurait retenti du cri d’agonie de trente-huit mille créatures, paraissant violemment devant le tribunal de Dieu ! Et vingt-quatre mille autres dont les gémissements et les douleurs retentissaient dans ce même vallon où les hommes marchaient dans le sang, où les chevaux reculaient devant des montagnes de cadavres amoncelés sur des cadavres. Ce tableau est hideux à se figurer, hideux à supposer! La vérité a été altérée par les deux partis ; mais il est de fait que nous avons perdu énormément de monde. Pourquoi mentir? Il est toujours habile de dire la vérité. Que ce soit par calcul, si ce n'est par grandeur d'âme L'empereur avouant ses pertes à cette aflaire d'Eylau, me parait plus grand que disant cette absurdité qu'un enfant ne peut pas croire, surtout s'il est neveu, cu fils, ou

cousin du colonel Sémélé, colonel du 24° de ligne. Ce régiment était un des plus beaux de l'armée et formait à lui seul presque une brigade.

— On les égorgea tous. Sire, ils étaient trois mille!

Le régiment du colonel Sémélé avait même six cents hommes de plus. Et comme les Templiers, 1ls pouvaient dire : « On nous égorgea tous ! »

Mais une guerre terrible aussi en raison de ses suites, relativement à nous, ce fut la querelle qui s’éleva entre Murat, Lannes et Augereau, pour savoir auquel des deux la victoire était due. L'empereur, dans son bulletin, y présente le maréchal Murat comme ayant décidé le sort, par son courage, à se tourner du côté des Français. Cependant il est prouvé par des milliers de rapports faits par des officiers, n'ayant aucun ami à flatter, aucune vengeance à caresser, que le duc de Berg n’a donné avec sa cavalerie qu’au dernier acte de cette sanglante tragédie. Le maréchal Augereau était grossier. Je suis désolée d’avoir à écrire ce mot-là à côté de celui d’un maréchal d’empire, mais c’est une triste vérité. Quant au maréchal Lannes, c’est une chose si différente, que le regret est encore plus vif de mettre ces deux noms à côté de l’un de l’autre. Il n’en est pas moins vrai que le maréchal Lannes prétendait et soutenait que Murat n'avait donné qu'à la fin du jour. J'ai des lettres, dans mes papiers, où la bataille entière est racontée dans ce sens-là. Lannes avait sur la tête une assez belle couronne de lauriers, assez touffue pour ne pas craindre d'en perdre quelques feuilles, mais il disait qu’il ne. voulait aas qu'on Juien arrachât #ne

seule, À quelque temps de là, pendant le repos que prirent les troupes, Lannes eut une scène avec l’empereur, mais une scène tellement désagréable pour Napoléon, bien plus que pour Lannes, que le brave et loyal soldat s’aperçut enfin qu'il avait été trop loin. Mais les paroles étaient sanglantes comme Îles faits qu'elles rappelaient.

— C'est un pantin, un sauteur en liberté que votre beau-frère... avec sa figure de carlin et son panache de chien qui danse ! Allons donc, vous vous moquez de moi, je crois ? Il est brave, dites-vous, €h ! qui ne l’est donc pas en France ? On montre au doigt ceux qui ne le sont pas. Augereau et moi, nous avons fait ce que nous devions faire. Nous refusons l'honneur de cette journée & voire beau-frère, à Son Altessse IMPÉRIALE ET ROYALE LE PRINCE Murar. Oh! que cela fait hausser les épaules ! Et puis, voilà la manie de la royauté qui le gagne aussi, lui. C’est-il pour lui coudre son manteau au vôtre que vous voulez nous voler notre gloire, à Augereau et à moi? Vous n'avez qu'à parler, nous sommes prêts. Oh! mon Dieu, j'en ai assez, je serai généreux.

Je tiens cette conversation fidèlement rapportée d'un fémoin auriculaire, qui se trouvait à cette époque, comme toujours, auprès de l'empereur. Gette scène fut des plus vives, et d'autant plus violente, que l'empereur répondait à Lannes avec la sécheresse du commandement et toute l'humeur d’un souverain offensé, tandis que Lannes, tout entier à sa colère, à Son injure, répétait à tout instant en souriant avec une expression dédaigneuse au point d'exaspérer tout à fait l'empereur :

— Voulez-vous donc lui donner de notre gloire?

Ah! mon Dieu, prenex-en, il nous en restera encore bien assez !

— Oui, s’écria Napoléon ne pouvant plus se contenir, je prendrai et je donnerai la gloire comme il me convient de le faire, car, entendez-vous bien c’est MOT, MOI SEUL qui vous donne votre gloire et vos succès.

Lannes devint pâle au point de se trouver presque mal. Il regarda l’empereur fixement et lui dit enfin d'une voix tremblante d'émotion, en s’appuyant sur Duroc qui venait d'entrer, car, en entendant le bruit que Lannes et l’empereur faisaient tous deux, il avait été alarmé :

— Oui, oui, parce que vous avez marché dans le sang sur ce champ de bataille, qui ressemblait à un lieu de supplice, vous vous croyez un grand homme pour cette bataille d'Eylau ! Et votre coq empanaché de beau-frère vient chanter coquerico. Cela ne peut

pas aller ainsi. Jen veux ma part. D'ailleurs, cette

victoire, hum! où donc est-elle? Est-ce donc douze mille cadavres gisant encore dans la neige et tombés la pour vous, afin de vous conserver ce champ de bataille l'objet de vos vœux devenu un champ d'horreur infernal dès que l’on reconnait sur les cadavres mutilés l'uniforme français. . et me dénier 4 moi, à moi Lannes, la justice qui m'est due !!

Cette scène fut entendue de plusieurs personnes, mais pas aussi distinctement que je viens de la transcrire. Ce fut plus tard, au retour de l’armée, l’un de nos amis communs, à Lannes et à nous, qui me redit toute cette scène, pendant laquell e l'empereur fut

calme en apparence, mais qui produisit un eflet terrible sur lui, malgré l'attachement qu'il portait à

Lannes. Celui-ci eut l’imprudence de nommer Augereau dans l’explosion de sa colère. Il n’était pas aussi préservé que l'était le maréchal Lannes par sa gloire et les services qu'il pouvait rendre à la patrie. Augereau est une de ces réputations militaires problématiques qui se sont établies sur de la bravoure, cela ne suffit pas. On peut vaillamment donner un coup de sabre et ne rien entendre à les empêcher d'arriver à votre tête. Augereau, avec ses manières vulgaires, son ignorance profonde, n'avait pour lui que le 18 fructidor et le pont d'Arcole, encore exécutés d’après les ordres et les avis du général en chef de l'armée d'Italie, qui, à cette époque, comprenait que la réémigration des émigrés était le seul moyen d’empêcher une contre-révolution qui eût inondé la France de sang, comme le disait un émigré à M. l'abbé de Pradt dans une lettre citée par M. Thibaudeau dans ses beaux Mémoires. Augereau avait de l'audace ; il avait une grossièreté dans la parole qui éloignait de lui jusqu'aux soldats, qui aiment à retrouver dans le chef qui les conduit une autre apparence que la leur, et Napoléon avait cette opinion à un tel degré de force, qu'il regardait cela comme une obligation dans un chef.

— Le soldat ne considère, disait l'empereur, ni la force physique, ni même beaucoup la bravoure extraordinaire, pourvu que son chef ne soit pas poltron ; mais ce qu'il veut en lui, ce qui lui donne confiance, c'est la certitude que son général, son colonel, son capitaine, enfin celui sous lequel il marche, est savant et assez savant pour connaître tout ce qui peut lui arriver et le prévoir en combattant.

J'ai entendu l'empereur émettre cette opinion bien

des fois, entre autres pour Augereau à propos d'une histoire qui était arrivée à Junot avec le général aux rudes facons, chez le prince Kourakin, à un bal que donnait celui-ci. Quoiqu'on n'aime pas à anticiper sur les temps, comme nous parlons d'Augereau, je placerai Son mot ici, et il y trouvera sa case.

Nous étions au bal chez l'ambassadeur de Russie. Je dansaiïs et Junot attendait que j'eusse fini ma contredanse pour partir. Il était habituellement fort dormeur ; mais jamais il ne m'a dit une seule fois: «Je veux m'en aller, et tu vas me suivre. » II était d’une bonté parfaite, et jamaïs je n’ai eu même dans ma mère une complaisance plus entière pour attendre mon bon plaisir pour sortir d'un bal, eüt-il été cinq heures du matin ; seulement il bâillait et, en vérité, pour cela il aurait fallu que je fusse de bien méchante humeur pour m'en fâcher.

Le jour du bal du prince Kourakin, #{ bäâillait donc tout en regardant voltiger nos jeunes têtes couronnées de fleurs et 1} lui semblait plus convenable au sommeil qui le pressait qu'elles fussent en bonnet de nuit. Mais, comme je l'ai dit, 1} supportait son rûle de mari à merveille. Augereau n’était pas aussi patient. Il s'approche de Junot et lui dit, en ouvrant une énorme bouche, de l'une à l’autre oreille, dans laquelle déscendait son nez de faucon :

— Eh bien ! Æuron, qu'est-ce que tu fais donc là? Est-ce que tu attendras longtemps la bourgeoise ?

Junoôt, qui connaissait son jargon, ne fut pas étonné de léloquence du frère d'armes‘, et il lu

‘Augereau avait fort l'habitude d'appeler aïnsi les généraux qu'il avait connus à l’armée d'Italie.

répondit tranquillement en bäillant, mais en étouffant le bâillement — cela peut se faire très poliment :

— Ma femme danse. J'espère qu'elle n’acceptera pas d’autre engagement. Au reste, il n’est pas bien tard. | |

Il tira sa montre. Il n’était pas encore une heure.

— Diable! lui dit Augereau, tu as là une fameuse toquante. Mais tu as toujours été un muscadin, toi. À l’armée d'Italie tu étais doré comme un calice et puis tu ne voulais pas fumer. Ce n’est pas que je ne sois aussi bien élégant moi. Tiens, regarde-moi donc.

Junot le regarda alors pour la première fois, car c'était bien assez de l'entendre et vit, en effet, que le frère d'armes avait fait faire un habit et tout le costume en suivant l'ordonnance. Mais, comme de raison, sans consulter d'autre goût que celui de son tailleur, et comme l'artiste aux jambes croisées ne demandait pas mieux que de mettre de la dorure partout, 1l n’y avait pas manqué. En conséquence, 11 avait fait à Augereau un habit de velours bleu, brodé sur | toutes les tailles, joignant à cela une culotte de satin blanc dont les jarreiüères était également brodées en or, Cette richesse de mauvais goût avec cette figure si commune, et cette coiffure de sergent avec cette énorme queue poimadée et poudrée, tout cetensemble d'un homme si vulgaire avec les insignes de la noblesse et une volonté manifestée d'être élégant, tout ce luxe faisait mal au cœur, Quant à Junot, il n'en fit que rire.

…— Pourquoi ris-tu? lui demanda Augereau d'un air étonné.

Il était convenu qu'il était à merveille, mais le fa est qu'il était fort embarrassé de la surabondance de

ses broderies et qu'il portait son habit comme un ‘paysan endimanché. Junot ini répondit qu'il riait de Je voir si dore, lui qui affectait tant de rigurisme républicain :

— Eh! que veux-tu, mon fils! autre temps autres mœurs, comme dit le proverbe: à la cour il faut être comme à la cour! D'ailleurs, je m'en tire comme un autre, et puis la fréquenter n'est pas Si mauvais jeu, après tout.

Et il tirait ses manches, s’appuyait sur la hanche et se carrait en allongeant le pied d'un air fier et content, comme s'il eût été à la tête d’une brigade d'infanterie. Il abaissait avec complaisance son regard sur sa jambe assez mal faite, recouverte d'un bas de soie à coins brodés, et sur sa culotte de satin blanc à jarretières brodées d’or, considérant l'habit bleu clair à revers ecarlates brodés d'argent que portait Junot comme frac de colonel général, comme étant d'une simplicité dont son mauvais goût ne pouvait comprendre l'élégance. Mais le sommmeil fut énfin plus fort que les raisonnements de Junot et le plaisir de montrer sa belle toilette. Sa femme valsait. Je ne me rappelle pas si c'était avec M. de Sainte-Aldegonde, mais je crois bien que oui.

— Avance ici, dit-1l à la maréchale.

Et lui jetant plutôt qu'il ne lui mit son châle sur ses épaules, il la poussa devant lui en ajoutant élégamment, et très haut:

— Allons trime!

Je ne sui: pas la seule qui l’aie entendu et il existe encore aujourd'hui bien des personnes qui en ont gardé le souvenir.

Ceci s’est passé en 1810. Mais je n'ai pas pu résis-

ter au désir de raconter cette histoire, puisque je Pa lais d'Augereau.

Nous allions beaucoup chez l’impératrice pendant cet hiver dont l’empereur bravait les frimas à Eylau. Elle avait de profondes inquiétudes, ainsi que je l’ai dit précédemment, et elle aurait voulu que Junot se fût plus ouvertement prononcé pour le prince Eugène. Elle le luï dit un jour d’une manière si claire qu'il ne put s'empêcher de m'en parler à son retour des Tuileries.

— En vérité, on me donnerait, sans que je le voulusse, l'attitude d’un conspirateur, me dit-il. Que puis-je faire dans cette circonstance ? Je ne vois de possibilité de prendre une résolution que dans le cas d’un malheur, d'une catastrophe à laquelle je ne veux pas songer seulement. Et en admettant qu'une telle infortune frappe la France, le roi de Naples est là, puis le prince Louis et ses enfants. Je ne sortirai jamais de cette ligne tracée par l'empereur luimême.

— Et Murat? lui dis-je en le regardant fixement, car déjà j'étais avertie par mes propres yeux des projets de la grande-duchesse de Berg.

Mais Junot n’était pas alors ce qu'il fut depuis.

— Murat... me dit-il, Murat, empereur des Français ! Allons donc ! Et pourquoi ne pas donner la couronne, alors, à Masséna, à Lannes, à Oudinot? Pardieu ! si l’on veut de Ja bravoure, tous les généraux de l’armée sont braves comme la lame de leur sabre et Murat, quoiqu'il soit aussi vaillant que tous ceux que je viens de nommer et beaucoup d'autres, ne l'emporte en rien sur eux. Il à au contraire un orgueil et une jactance qui ne le font pas aimer dans

l'armée. Sa dernière sottise de l'uniforme l’a dépopularisé entièrement.

Junot avait raison. Murat était bien moins aimé dans les rangs français que le prince Eugène, dont la simplicité et la bonté étaient appréciées du soldat comme du maréchal de France. Quant à l'affaire de la livrée uniforme, Murat avait en cela montré son peu d'esprit. Il avait voulu contraindre ses aides de de camp à porter un uniforme qui n'était, au fait, que sa livrée amaranle, et blanc et or... Plus tard, à Naples, il eut gain de cause parce qu'il était dans son rvyaums. Mais en Pologne, plusieurs officiers de son état-major, à la tête desquels était M. de Flahaut, se révolterent contre une mesure qui leur présentait une idée désagréable et presque repoussante. M. de Flahaut, qui alors était un fort joli jeune garçon, quoi qu'en dit l'empcreur qui ne pouvait pas le souffrir, M. de Flahaut, qui chantait comme un troubadour du temps du bon roi René, voulait bien même faire le troubadour tout à fait, et porter les couleurs de la grande-duchesse de Berg, ce qu'on dit qu'il aurait fait volontiers. Mais il ne voulait pas porter ces mêmes couleurs de la façon que le prétendait son général. Il y eut à cette occasion une sorte de mouvement insurrectionnel dans l'état-major du grand-duc de Berg. Le résultat fut que M. de Flahaut ne porta pas les couleurs du grand-duc, ne porta plus celles de la grande-duchesse et passa dans le bel étatmajor du priuce de Neufchâtel,

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