CHAPITRE XI
Succès en Russie. — Les juifs et le grand sanhédrin. — Plus de polygamie. — L’impératrice et les patiences. — La prédiction. — La grande-duchesse de Berg. — Visite extraordi-
naire. — Le chambellan de la princesse Pauline. — La Saint. Joseph et le 19 mars. — La comédie. — Mm° de Champagny. — Me de Barral. — Mr° de Bréhan. — M®* de Chambaudoin.— Maison de la princesse. — Le Barbier de Séville et le couplet de fête. — Lolo Dubourg.
Pendant qu'on discutait de si graves matières, on faisait bien autre chose, on se battait à Ostrolenka. Suchet et Oudinot livraient bataille au général Essen. « Cette journée, écrivait un officier qui venait d'y être blessé, est une des plus meurtrières de la campagne. » Son succès fut, dit-on, l'ouvrage des habiles manœuvres du général Suchet et de l'intrépidité d'Oudinot. Du reste, les deux armées étaient en présence. Je voyais cela sur la table du cabinet de Junot, par la position des petits fichets noirs et rouges qui figuraient les Russes et les Français, car, pour les Prussiens, on avait soufflé dessus, il n'en était plus question. |
J'eus alors à diner chez moi des hommes curieux à voir et à entendre à cette époque bien remarquable de leur vie politique. C'étaient des juifs. Le grand sanhédrin s'était réuni en grande assemblée au commencement de février et 1l termina ses séances le 8
ou le 9 mars. Le résultat de ses conférences fut assez remarquable pour en dire deux mots. Cette antique nation, dont la destinée étrange était d'errer sous le poids d’un anathème, depuis quinze siècles, retrouvait une patrie, ct, en reconnaissance de l’asile et de la protection accordés à ce peuple, il se soumettait volontairement aux lois du pays qui le recevait. La polygamie était abolie. Une clause me frappa vivement et me fit voir la sagesse de ce peuple proscrit, mais pourtant digne d'estime, quoi qu'on ait fait pour l'avilir et ne lui donner de valeur que celle qu'il présente presque comme valeur numérique. Ils déclarèrent, dans le grand sanhédrin, que leur loi avait des dispositions religieuses et des dispositions politiques; que les premières étaient absolues, mais que les autres, destinées à régir le peuple hébreu en Palestine, ne sauraient plus lui être applicables depuis qu'il n'était plus corps de nation. J'ai trouvé cette concession remplie de sagesse.
L'impératrice avait, comme on le sait, un goût très vif pour faire des patiences, tirer les cartes et même se les faire tirer. Tous les soirs elle avait sur une table deux jeux de cartes complets et les patiences allaient leur train de manière à exercer celle des auditeurs. Comme l’impératrice aimait vraiment l’empereur et que son inquiétude, j'en suis sûre, était aussi vive pour l’homme que pour le souverain Gont elle partageait la couronne, elle était très vivement inquiète et cherchait tous les moyens de se rassurer. Celui des cartes et des patiences était, comme on peut le penser, un des plus faciles à mettre en œuvre. Aussi l'employait-elle souvent. Un soir, nous étions chez elle. Après avoir épuisé la grande, la petite pa-
de
tience, le moulin à vent, la patience de quinze et mille autres qué je ne me rappelle plus maintenant, l'impératrice voulut savoir s’il arriverait un courrier ce même soir. Il était neuf heures.
— Cependant, dit l’impératrice, je ne puis me décider à m'aller coucher sans savoir si j'aurai des nouvelles ce soir.
Elle recommença une grande patience. Elle n'était pas à la moitié, qu’elle était certaine qu’elle réussirait. Elle réussit. A peine la dernière carte fut-elle posée sur le dernier paquet, que l’archichancelier entra d'un pas grave, comme à son ordinaire, et ap= porta à l'impératrice une lettre de l’empereur. Cette lettre était d'autant plus agréable pour elle qu'elle annonçait que l’armée prendrait du repos pendant le mois de mars et qu'elle prenäit ses cantonnements entre la Vistule et la Passarge. Je me rappelle cette particularité parce que l’impératrice ne put jamais lire une ligne entière de la lettre de l’empereur, qui était celle où se trouvaient les deux noms de rivière. Elle nous la fit voir pour déchiffrer si nous pouvions. Mais, quant à moi, j'aurais plutôt lu ce qui est sur l'aiguille de Cléopâtre. Enfin Junot arriva. Comme il était habitué à l'écriture de Napoléon, plus encore que l’impératrice, on lui donna la ligne indéchiffrable, et 1] la lut.
— En vérité, lui dit l’impératrice, je suis bien heureuse que vous ayez eu l'idée de venir chercher M°*° Junot, car nous ne vous aurions pas vu sans elle, et je n'aurais pas lu que l’armée était entre la Vistule et la Passarge.
L'impératrice parlait avec douceur, mais on voyait qu’elle était blessée de ce:que Junôt n'était pour elle
que comme 1l devait être avec l’impératrice. Elle lui dit en riant quelques mots à l'oreille. Junot devint très rouge, regarda de mon côté pour voir si J'écoutais ou si jJ'observais et répondit avec un accent de voix qui me fit juger qu'à son tour il était blessé. Comment cela n’eût-1l pas été? Il avait tort.
Le lendemain de cette soirée, la grande-duchesse de Berg m'envoya chercher. Au moment où son message me parvenait, il y avait dans ma chambre, et même sur mon lit, une personne qui l'habilla de toutes les formes de vêtements et de toutes les couleurs.
J'étais alors fort souffrante sans savoir positivement la cause de mon mal. Je croyais cependant la deviner et cela me remplissait le cœur de joie, parce que Jj'espérais enfin un garçon après cinq filles. Je demeurais donc couchée le matin assez tard. Le jour dont je parle j'entends une grande rumeur dans mon Salon, la porte s'ouvre tout entière et l’on m'annonce la princesse Borghèse.
— Eh bien! ma petite Laurette, te voilà donc malade? Je le crois bien. Tu as du chagrin, hein? Contemoi cela. Attends.
Et la voilà qui saute sur mon lit et s’établit sur mes pieds qu’elle mettait en miettes à force de se démener pour trouver une bonne place. Je sonnai pour avoir des oreillers. Je voulais me lever pour faire mon devoir de dame de cour et ne pas demeurer ainsi en cornette devant une personne aussi auguste, mais elle ne le voulut pas et nous eûmes la plus étrange conversation que deux femmes puissent avoir.
— Ah çà, Laurette, dites-moi pourquoi vous ne
m'avez pas aussi donné une fête à votre campagne du Raïr. y?
— Parce que je n’ai pas pensé que Votre Altesse impériale, qui ne peut aller en voiture, voulût chasser un cerf, car voilà la seule fête que nous pouvons vous offrir au Raïncy.
— Et pourquoi donc ne chasserais-je pas comme Caroline ? 1l n'y en a que pour elle.
— Mais, madame, vous ne montez pas à cheval.
— Qu'est-ce que cela fait ? J'aurais suivi dans mon palanquin. As-tu vu mon palanquin ?
— Non, madame. Mais il n'importe, on ne chasse pas le cerf en palanquin.
Et de fait cette idée me parut si bouffonne, que je ne pus m'empêcher de rire.
— Eh bien, oui, ils se sont aussi mis à rire quand je leur ai dit que je suivrais la chasse avec mes porteurs. M. de Mont-Breton m'a dit que je n'avais pas le sens commun. Enfin nous verrons. Je veux en parler à Junot. Où est-il donc?
Je sonnai et fis demander Junot. Il était sorti.
— Oh, oh! déjà sorti! mais il est bien matinal dans ses visites. C’est peut-être pour la fête de l'impératrice. Il est le directeur en chef de tout ce qui se fait à l'Élysée. Tu ne devrais pas souffrir cela, me dit-elle en prenant un air sérieux fort plaisant.
— Je n'y puis rien, répondis-je le cœur un peu gros, car je savais à quoi elle faisait allusion. Mais de quelle fête voulez-vous parler, madame ?
— Eh ! vraiment, du 19 mars, la Saint-Joseph. Nous fêterons l'impératrice, notre sœur. Nous jouerons la comédie à la Malmaison. Vous êtes une des princi-
pales actrices. Comment, ne le sais-tu pas, ma petite Laurette ?
Dans le moment me parvint le message de la grandeduchesse. Je répondis que j'allais me rendre à ses ordres. Mais 1l n'était pas facile de se défaire d’une personne comme la princesse Borghèse. Il me fallut entendre tout le détail de sa toilette, et puis comment elle chanterait. Et puis je fus obligée d'entendre ses plaintes sur celles de ses dames qui lui manquaient de respect. C'était la plus décousue des conversations. Ellé me parlait des victoires de l’empereur, puis de ma camisole de nuit, de son costume pour jouer Rosine = elle voulait alors jouer Rosine comme pièce de circonstance. On aurait placé une chanson pour le compliment à la leçon de musique et tout aurait été dit. C’étaient ensuite des doléances tout à fait comiques qui m'’étaient adressées, sur ce que Junot avait oublié combien elle était belle. Oh, la drôle de tête !
: Tout à coup se ravisant, elle me dit:
— Ma petite Laurette, connais-tu mon nouveau chambellan ?
— Non, madame ; lequel?
— M. de Forbin.
Mon frère le connaissait beaucoup. Moi, je ne l'avais aperçu que rarement, mais je savais qu'il était parfaitément spirituel, aimable et dans uhe position où le plaçaient tout naturellement son élégance et son mérite fort distingué.
— Comment, ma petite Laurette, tu ne connais pas mon nouveau chambellan ?
Elle se peéntha et tira à la fois les trois cordons de $onnettes qui étaient dans mon lit. Mon valet de chambre, mes femmes accoururent à la fois.
— Faites éntrer le monsieur qui est dans le salon, dit-elle au valet de chambre.
C'était M. de Forbin.
Je ne sais pas si je suis attaquée de la manie des gens qui vieillissent, mais je dirai avec un sentiment de conviction profonde, qu'il n'y a pas aujourd'hui d'hommes aussi aimables, aussi remarquables de tournure, de manières qu’alors; il y en avait une foule. Mais parmi eux M. de Forbin se distinguait d'une manière même tranchée. D'une figure charmante, d’une tournure éminemment distinguée, il était remarquable jusque dans sa parole, qui était élégante et gracieuse. Combien l'envie et la jalousié ont voulu lui enlever de mérites ! Mais cela n’empéchait pas ces mêmes mérites d'être transcendants comme peinture, comme poésie, comme littérature, et l’homme du monde le plus spirituel dans un salon et le plus désirable à entendre. Tel était M. de Forbin lorsque la princesse Borghèse l’amena chez moi et le fit entrer dans ma chambre tandis que j'étais encore au lit, pour me montrer son chambellan. Comme si elle n'était pas encore habituée à voir autour d’elle toute cette belle troupe formant son service d'honneur.
Cette maison était composée d’une réunion de personnes qui ne se convenaient pas beaucoup plus que nous ne nous convenions chez Madame mère.
Me de Champagny (la duchesse de Cadore), femme du ministre des relations extérieures, était dame d'honneur. J'ai vu peu de femmes aussi insoucieuses de leur personne que l'était M°° de Champagny. C'était bien la personne la plus méritante et la plus ennuyeuse, la plus tendre et cependant la moins femme que j'aie jamais rencontrée dans ma vie. Il est vrai qu'elle
n’était tendre que pour son mari, lequel pouvait bien être le type du bien sous quelque forme qu’on le lui demandât. Mais 1} avait probablement été doué par quelque méchante fée, pour que toutes ses bonnes qualités ne lui fussent bonnes qu’à ennuyer. Il avait, par exemple, avec une figure et une tournure assez désagréables pour que l’on n'en voulüt pas, des prétentions inconcevables; 1l n’épargnait rien pour trouver une femme sensible qui le rendit heureux. I obligeait, il flattait, il cherchait à plaire, mais rien ne lui réussissait. Toutes ses tentatives échouaient contre l’écueil que lui-même apportait avec lui. On a beau dire que la beauté ne fait que plaire, que le cœur seul fait aimer, tout cela est bel et bon à raconter dans des histoires de fées, écrites par quelques bossus, ou bien des gens qui n’auront été ni vaccinés ni inoculés. Cela n'empêche pas, je le sais, que très souvent un magot ne devienne à la mode; et 1l est à propos de remarquer ici que lorsqu'une fois il y est, il a le talent de s’y soutenir mieux qu'aucun autre, et le goût qu'on y prend devient une fureur. Mais ce n’était pas le fait du duc de Cadore. Il Stait bien un peu magot, mais à la mode, point. Du res, le plus honnête des hommes, si ce n’est qu'il tuait les cerfs en soufilant sur eux. M°° de Barral, aujourd'hui M°*° de Septeuil, était une grande, belle et fort gracieuse personne. Elle avait une beauté relative qui plaisait aux uns et ne plaisait pas aux autres. Sa tête, trop petite pour son immense taille, n'avait que des traits enfantins qui ne s'arrangeaient nullement de la solennité de ses cinq pieds trois pouces. Elle est spirituelle ; en tout c'était une personne agréable et qu’on aimait à rencontrer. M*° la marquise de Bréhan venait de se marier
lorsque l'empereur la nomma dame pour accompagner la princesse Élisa. Mais, comme la princesse partit pour Lucques, M”° de Bréhan passa dans la maison de la princesse Borghèse. Elle est fille de M. de Cressy. Elle était belle personne, bien faite, l'air éminemment comme il faut, ayant de ces détails qui plaisent à rencontrer, de jolis cheveux blonds, des pieds bien français, c’est-à-dire bien petits, une peau de satin, des dents admirables, et tout cela servant d’enveloppe à un esprit vif, malin, mais point méchant. Toujours pensante, et toujours en action, sa pénétration l’emporte seulement quelquefois au delà des objets. Maïs son âme ouverte, son cœur aimant, son caractère ferme et généreux en amitié la rendent une femme adorable. Je sais, moi, de quel prix est son amitié. La sienne est du nombre de celles que le malheur n’effarouche pas et qui, tout au contraire, s’y retrempent comme dans un creuset. Junot avait pour M°° de Bréhan une amitié sincère et une parfaite estime. Aussi, lorsque mon attrait m'emportait vers elle, 1l fut lui-même le premier à me demander de me lier avec elle. La suite de notre liaison a bien justifié sa prévision.
M°° de Chambaudoin n'est pas assez connue de moi, et elle est en même temps, par sa position, une personne trop connue dans le monde, pour que je me hasarde à parler d'elle. Pour dire la vérité, elle était trop avant dans l'intimité de la princesse pour que sa biographie ne soit pas inhérente à celle de M®° la princesse Borghèse.
M'° Millot, qui depuis est devenue comtesse de Saluces, est sans contredit la personne la plus remarquable de la maison de la princesse. Je ne parle pas
ici de M*° de Bréhan; elle n’est pour moi ni en mal ni en bien dans tout ce que je dis de cette maison. M'° Millot, petite-fille, ou simplement élève de Pougens, avait reçu une éducation étrangement parfaite, si l’on peut le dire, surtout pour l’époque. La nature avait fait les frais de tout ce qui pouvait faire un champ le plus fertile du monde. Son instruction était celle d’un homme et son esprit celui d’une femme, et d'une femme aimable. Elle parlait de puérilités, de chiffons, de spectacles, et puis elle allait se mêler d'une conversation sur de grands sujets qu’elle savait manier avec un vrai talent. Elle n’était pas jolie. Ses yeux étaient petits et placés à la chinoise. Elle avait de l'originalité dans le tour des idées, mais cela alla trop loin. Une femme ne doit pas avoir la république dans son cerveau. Il faut là, bien plus que partout ailleurs, un classement, une hiérarchie de pensées subordonnées à des règles inviolables de conduite. S'il en est autrement, si le désordre se met dans ce qui doit être ordonné, alors révolution, abdication du bon sens... et malheur éternel. Cette malheureuse M'° Millot en est bien la preuve. Elle est morte bien à plaindre, jeune encore. tandis qu’elle devrait vivre, ét vivre heureuse ! C’est elle qui est l’auteur d’un roman historique renfermant tout à la fois ce qu'on demande aujourd’hui, de l'imagination, joint à tout ce qu'une instruction sérieuse peut fournir de matérlaux précieux !.
La maison dé la princesse Borghèse se trouva doublée lorsque plus tard le prince Camille fut nommé gouvérnéur général du Piémont. Mais je parlerai de
1 Forcarini ou le Patricien de Venise.
En
ces dames d'Italie dans le volume suivant. C'étaient M"* de La Turbie, de Cavour et de Mathis. C'est cette dernière dont l'empereur Napoléon a été amoureux assez vivement pour lui écrire plusieurs fois dans un jour. C’est à peu près à la même époque où l’em pereur venait de donner des preuves d’attachement à M°° Grassini, M°° Gazani, et par là donnait une forte présomption en faveur de ce Midi dont il affectait de dire du mal.
Les hommes de la maison de la princesse Borghèse, ou de la princesse Pauline, pour parler plus juste — car elle tenait à grand, à immense honneur d'être Son Allesse impériale et royale, bien que cependant elle soit demeurée par le fait princesse Borghèse — les hommes étaient fort bien. J'ai déjà parlé de M. de Forbin. Venait ensuite M. de Clermont-Tonnerre, qui excellait dans le calembourg et faisait le jeu de mots avec un rare talent. Il était ce qu'il est du reste toujours, car je ne pense pas qu'il se soit endormi dans le Seigneur, un homme de bonne compagnie, facile à vivre, doux et fort excellent.
Et puis je retrouve encore en parcourant ma galerie, un homme, un ami, un de ces amis qui sont bien précieux au bout de trente-cinq ans, parce qu'ils vous ont prouvé leur attachement résistant aux revers, résistant aux secousses politiques, les méprisant lorsqu'elles se mettent en travers de la route qu'on parcourt avec un ami. Honnèête, excellent homme! C'est de M. de Montbreton dont je parle et dont je parlerai toujours aussitôt que j'aurai à tracer l’esquisse d’une figure de bon père, de bon mari, de bon frère et d’honnèête et bon citoyen. C'est le. type de l’honnête homme.
Le clergé de la maison de la princesse était fort remarquable. Ce n’est pas que cette partie-là fût la plus importante à soigner dans sa maison, et M. de Sambussy, M. de Bombelles, devaient être bien étonnés de se trouver à pareille destination pour partir de là pour gagner le ciel.
Tout ce que je viens de nommer avait été convoqué, le ban et l'arrière-ban — les abbés exceptés — pour délibérer sur la pièce que l’on choisirait pour la fête de l’impératrice. Il était bien entendu que de l’impératrice ses deux belles-sœurs n’y pensaient pas davantage que si elle se fût appelée sainte Luce. Elles voulaient une fête, une fête dans laquelle elles jouassent les premiers rôles, et puis beaucoup d’applaudissements. Voilà quelle était la véritable intention que l'on aurait vue, si, comme dans le Palais de la Vérité de M”**° de Genlis, on avait distingué au travers du corps ce qui se passait dans le cœur.
Ainsi donc la princesse Pauline voulait qu'on jouât le Barbier de Séville, et en italien :
— Parce que, disait-elle, je ferai Rosine, et que je m'acquitterai fort bien de mon rôle.
— Mais, madame, c'est un opéra.
— Je ne parle pas de l'opéra. La pièce française traduite. Je l’ai, et très bien traduite.
— Mais, madame, c'est bien long. Et puis c’est pour la fête de l’impératrice. Et il n’y a rien qui puisse lui convenir comme.
— En vérité, dit-elle tout en colère, il faudrait qu'elle eût le caractère bien mal fait. Que peut-elle vouloir? Qu'on s'amuse, n'est-ce pas? Eh bien, cela m'amuse, moi, de jouer la comédie et de faire le rôle de Rosine, Comme je serai jolie avec le chapeau noir
et rose, et puis le petit jupon satin rose, le tablier de blonde noire!
Le curieux de l’histoire, c’est que la princesse Caroline, qui avait bien plus de mesure et d'esprit que sa sœur, quoique M. de Talleyrand ait étrangement plaisanté le jour où il a dit que sa tête était celle de Cromwell sur les épaules d’une jolie femme, voulait aussi avoir un rôle exprès pour briller exclusivement, et qui fût assez long pour valoir la peine qu'on l'apprit. Ainsi donc on aurait bien parlé, si l’on avait osé, du Philosophe marié, du Misanthrope, de quelques balivernes dans ce goût-là. Le grand sanhédrin, qui venait de clore ses séances, n'était pas plus important dans ses incertitudes de partis à prendre. Enfin il y eut heureusement un bon mouvement qui porta à consulter Junot. Il avait un crédit antérieur auprès de l’une des deux sœurs, et un crédit:présent auprès de l’autre, crédit qu'il ne devait bien certainement qu'à cette force que donnent à l'amitié les souvenirs de l'enfance. Mas enfin, quels qu'ils fussent, il avait assez d’empire sur elles pour leur faire non seulement abandonner le projet de jouer une grande pièce, mais d'en faire donner deux faites exprès pour la Saint-Joseph, leur disant à chacune d'elles que l’on pouvait placer leur rôle dans un jour tout aussi lumineux qu'il leur conviendrait qu’il fût. M. de Chazet, qui aime assez à chanter sur tous les tons de la gamme, non que je le trouve mauvais, mais c'est seulement pour remarquer qu’il devrait être plus indulgent, M. de Chazet devait faire une de ces deux pièces. M. de Longchamps, secrétaire des commandements de la princesse Caroline, cet homme spirituel, aimable, charmant. soit qu’il nous fasse des
rondes joyeuses, qu'il nous donne un croquis de Téniers le plus mordant, le plus habile, représentant le travers d’une vieille fille, soit que, changeant de ton, il modulât les accents d’une âme au désespoir ! au moment de quitter la rive de la patrie, soit enfin qu'il parlät et que, tout simplement là, au coin du feu, il vous dît une vieille légende, mais avec ce naturel de l'esprit, ce charme du eœur que la nature seule donne et que nul travail ne fait acquérir. Eh bien, M. de Longchamps, l'auteur de ma Tante Aurore, devait faire la seconde pièce. Spontini, qui était connu par la Vestale qu'il venait de donner, ou qu’il allait, je crois, donner, mais qui était déjà connue dans le monde musical, devait faire la musique de cette pièce de M. de Longchamps.
Une fois les pièces arrêtées, on distribua les rôles. C’est ici que brilla toute la façon d'agir première dans toute sa force. Les rôles ne furent donnés dans leur couleur véritable qu'aux hommes. Les femmes eurent à se démêler avec des personnages qu'elles durent représenter bien ou mal. Cela ne faisait rien à la chose, pourvu que les deux princesses eussent chacune leur petite affaire bien soignée, bien ornée de tout ce qu'on prenait aux autres. Il ne nous restait que la ressource de jouer moins mal qu'elles, et, pour dire la vérité, nous avions latitude entière. Les acuices étaient les deux princesses, la maréchale Ney, M°° de La Valette et moi. Les hommes étaient MM. de
‘ Il fit cette charmante romance : {l fqut partir! adieu, ma Laure! au moment où lui-même partait pour ac complir son ‘exil en Amérique. C'est Boïeldieu qui fit la MUSIQUE, el est aussi bien que les paroles. Tout l'éloge est là: -
Brigode, d'Angosse, de Mont-Breton et Junot. Il y avait bien encore quelqu'un, mais je l’ai oublié, parce que le rôle était trop peu important. M°° la maréchale Ney faisait un rôle de vieille grand’mère, avec le talent qu'elle met à ce qu'elle fait; et ceci est une vérité que Je ne lui ai rien vu faire mal ni gauchement, mais le rôle n'était pas à redouter.
La comédie n’était pas pour ceux qui nous virent jouer, mais bien pour nous pendant les trois semaines que durèrent les répétitions. Il est vrai pourtant de dire que la chose n'était pas risible pour tout le monde. Moi, par exemple, 1l arrivait quelquefois que j'entrais dans la grande galerie de l’un des palais où nous répétions et que j'avais la vision fantastique d’une voiture avec des gens vêtus d’une livrée amarante, parements Jaunes, galons d'argent. Cette livrée était bien la mienne. Où donc était l'individu que le landau que je voyais avait amené? Il n’était pas dans la galerie, et pourtant je voyais maintenant deux voltures avec la livrée amarante... Ah! je comprenais enfin... Il y avait conseil autrement qu’à la Comédie- Française. Là les acteurs étaient sociétaires et avaient part entière; 1ls pouvaient assister au conseil d’administration et donner chacun leur voix, mais dans notre troupe nous n'avions pas même le droit de remontrance.
La princesse Pauline faisait un petit rôle, dont au fait elle ne se tira pas trop mal. Seulement elle chantait faux d’une manière tellement outrageante qu'en vérité il n'y avait pas moyen d'y tenir, quelque bonne volonté que l’on eût d’en passer par tout ce qui devait résulter de notre spectacle. Mais ce n’était pas encore le chant qui était le plus plaisant de l'aventure,
c'étaient les répétitions. La princesse, toujours souffrante, ne pouvaii marcher facilement. En conséquence on la portait au milieu du théâtre, et là, de son fauteuil, elle nous récitait son rôle, qui était celui d’une jeune fiancée qui épousait je ne me rappelle plus quel bel amoureux, si ce n'est pourtant M. de Brigode, qui, dans la seconde pièce, faisait admirablement le rôle de Lolo Dubourg. M*° Ney et M”° de La Valette jouèrent aussi dans cette première pièce. M°° Ney y fut à merveille, ainsi que je l'ai dit; quant à M"° de La Valette, M. de Chazet, dont elle était sujette dans cette soirée, lui disait avec une colère presque vive :
— Mon Dieu, madame, ne pourriez-vous pas être un peu plus émue? Je vous en conjure, un peu plus tendre! En vérité, on vous croirait endormie.
Et M. de Chazet avait raison. Il est impossible de parler, de marcher, de se mouvoir avec plus de monotonie et de froideur calme. Elle en était impatientante. C'était une statue animée, mais non pas comme Galathée, par le feu sacré du cœur. Et pourtant cette femme, qu'on Jugeait si froide, a trouvé dans
son âme un étrange foyer pour y allumer le feu des
nobles passions.
La pièce dans laquelle je jouais avait deux genres de particularités. L'un, que Junot y faisait un rôle d’amoureux, rôle qui n'était pas du tout dans son caractère comique. Il jouait à merveille les rôles de charge, mais pour les rôles de langueur 1l n’y entendait rien. Cette fois c'était l’amour dans toute sa recherche, dans toute la fraicheur d’une de ses belles matinées. M. de Longchamps avait, je pense, voulu mettre dans le rôle de Charles des situations rappclées et des mots doux à prononcer. Je ne puis
expliquer autrement cette pièce et le rôle de Junot foint à celui de la reine de Naples. |
Le nœud de la pièce était peu de chose. La scène est chez le maire de Rueil. Caroline et Charles, tous deux s’aimant, tous deux nés le même jour, doivent être unis. Un incroyable de province veut traverser les amours de Caroline et de Charles, mais le bon génie de ceux qui pleurent passera dans la journée à La Malmaison. La noce doit se faire, et l’impératrice daignera l’honcrer de sa présence. En attendant, Charles et Caroline chantent à l'unisson, sur l'air O ma tendre musette, des paroles qui sont assez tendres pour être dites au moins sans détonner :
Si le ciel que j'implore Est propice à mes vœux, Un même jour encore Verra fermer nos yeux.
Junot était fort ému. Avec une âme comme la sienne, il était facile de deviner queile nature d’émotions l’agitait. Quant à la personne qui chantait avec lui, c'était autre chose, Elle voulait paraître émue au contraire, et elle ne l'était pas. Son agitation fente ne se révélait que par une augmentation de gamme en demi-tons qui arrivait en chevrotant au bord de ses jolies lèvres rosées, qui, pour le dire en passant, n'étaient pas faites pour donner passage à des sons harmonieux. L'harmonie en rien ne leur était propre.
La princesse Pauline était ravissante dans son costume de paysanne fiancée. L'émotion qu'elle ressentait vraiment, elle, et qui était provoquée par cette crainte que donne même aux plus grands talents cette première entrevue avec le public, lui rendait sa beauté
étrangement avenante. Elle semblait une autre femme, ainsi enveloppée d’un voile de pudeur. Quant au jeu, c'était bien amusant à voir et à entendre. Je n'a jamais eu plus besoin de mabonne éducation pour m'empêcher d’éclater de rire au milieu d’une réplique, car les deux princesses pouvaient bien être les deux plus jolies personnes qui fussent au monde, mais elles montraient aussi les deux plus mauvaises actrices que les planches d’un théâtre eussent jamais portées.
La pièce dans laquelle je jouais était la plus spirituelle, la plus faite pour plaire des deux. Elle était de M. de Longchamps. Je faisais un rôle tout à fait hors de mon savoir-faire, qui n'était déjà pas d'une grande portée. Je ne faisais jamais que les rôles de soubrette, ou bien celui de défiance et malice, M**° Derval,dans les Rivaux d'eux-mêmes, et d’autres dans le même genre. J'étais cette fois une jeune fille bien niaise, bien enfant, filleule de la grande dame qu'on attendait à Rueil, et je venais demander au maire du village un compliment pour ma marraine; c'était M. de Mont-Breton qui faisait le rôle du maire et s’en acquittait parfaitement. Il avait de la rondeur, et un aplomb fort rare à rencontrer dans un acteur de société.
Je n’avais jamais rempli un rôle semblable à celui dont on me chargeait. J'étais sûre de le mal jouer. C'était ce qu'on voulait et c'était ce que je ne voulais pas. En conséquence, je fis demander à M°° Mars si elle aurait quelques minutes à perdre — et certes la phrase était juste dans son entier — et si elle voudrait bien m'entendre répéter mon rôle devant elle, afin que je pusse ètre guidée au moins dans une route tout à fait inconnue pour moi. Jene puis dire que M" Mars fut com-
DE LA DUCHESSE D’ABRANTÉS °a3
plaisante dans cette circonstance, parce que le mot complaisante est trop faible pour la bonté sans pareille qu'elle a mise à m'écouter, à me faire redire ce qui était mal, à me le dire elle-même. Pendant quinze jours que dura la répétition de cette malheureuse co- Mmédie, elle eut la bonté parfaite de venir le matin chez moi plusieurs fois pour me donner de son ravissant, de son unique talent, me donnant ainsi la plus excellente des leçons. Souvent j'oubliais, en j’écoutant, qu'il me fallait redire après elle. J'étais /à comme une stupide, du moins elle devait le croire. J'étais là admirant à deux pas de distance ce jeu des muscles de son charmant visage, toujours aussi mobile, toujours aussi précieusement parfait. Je voyais son sourire fin et toujours signifiant une pensée entrouvrir ses lèvres et laisser voir ses perles de dents, tandis que ses yeux expressifs, d'accord avec ce sourire, révélaient la pensée avant la parole. Cette répétition ne m'a rien montré à moi pour l'art, parce que j'étais concentrée dans une seule idée, celle qu'éveille.t en moi la présence de M"° Mars. Mais j'en ai d'autant mieux compris son admirable talent. Tout ce que le théâtre me présentait avant comme effet d'optique, tout ce que je mettais sur le compte de la magie théâtrale fut depuis apprécié par moi à sa juste valeur. M" Mars me paraissait bien l'actrice la plus excellente que j'eusse vue; mais après l'avoir entendue dans une chambre, à l'heure de midi, sans aucun prestige n1 des lumières, ni des applaudissements, ni de toute cette auréole qui entoure une actrice à la scène, j'ai dit :
— Voilà la première actrice du monde, voilà le naturel pris dans l’exercice de la vie, voilà comme il
294 MÉMOIRES doit être si difficile de jouer, parce que cela né parait rien du tout. |
À dater de ce moment je suis devenue une adrñiratrice déclarée de M" Mars. Je l’ai considérée comme un diamant dans lequel il n’y avait aucun défaut, ou bien alors étaient-ils si légers qu'ils étaient inaperçus. Voilà mon opinion sur elle. Je regarde comme un vrai malheur qu’elle n'ait pas voulu faire d'élèves. La manière dont elle a joué Doña Sol prouve que toutes les écoles peuvent la réclamer, comme tout ce qui est bon peut être romantique ou classique dans son ordonnance, sans que l’un alors se renie pour l'envoyer à l’autre.
Une chose que je pus également apprécier dans les entrevues que j'eus avec M°"° Mars, c’est le ton excellent de sa conversation : la mesure juste, l'esprit aimable, enfin tout ce qui peut former une femme charmante dans la plus haute et la meilleure compagnie, je l'ai trouvé dans M" Mars. Il y à longtemps, et pourtant le souvenir m'en est aussi présent que si c'était hier.
Elle dut me trouver en revanche une tête bien dure ou un esprit bien obtus, car le rôle n'étant pas fait pour moi, je l'écoutais, je l'admirais, mais je cherchais peu à profiter, dominée que j'étais par le charme qu’elle exerçait sur moi. Cependant comme je m'étais un peu frottée à son beau talent, 1l déposa sur moi au moins une parcelle de son prestige, et je dis mon rôle juste et de bon sens, ce que mes camarades ne firent pas tous.
Ces représentations de La Malmaison étaient toujours fort imposantes. Je me rappelle que lorsque nous y jouions à l’époque du consulat, nous avions déjà bien
DE LA DUCHÉSSE D'ABRANTÉS 295
peur. Que devait être cette représentation cette fois, maintenant que l'empire, son luxe et sès mérveillés, réndaient Paris et la Cour impériale un séjour fantastique de magnifiques grandeurs? Je me disais tout ce que je viens d'écrire, tandis que nous déjéurnions avec l’impératrice dans la salle à manger en stuc qui est au rez-de-chaussée de La Malmaison avant le le cabinet de l'empereur. Nous étions Vingt-cinq autour de la table, présidée par l’impératrice avec uhe grâce charmänte, et comme l'aurait pu faire la maitresse de maison, la dame dé château, la plus simple et la plus ordinaire dans là société. Elle avait à côté d'elle, à table, sa filleule, ma fille ainée, mia Joséphine, qu’elle m'avait ordonné de Jui améëner avec Constance, ma seconde fille. Je les avais fait venir avec leur gouvérnante anglaise, et les chères créatures étaient bien sûrement, de tous ceux qui entouraient la table impérialé, les plus tranquilles sur ée qui devait se passer dans éétté journée.
J'étais alors enceinte de mon fils aîné Napoléon. Ma grossessé, qui fut ensuité si pénible, s’annonçait déjà d'une manièré inquiétante. Il s'y mélait une imäladie nerveusé provoquée par des affections morales vivement froissées, et cette maladie du réste né m'a jamais quittée depuis ce moment. J'étais donc fort souffrante, et si la comédie avait été représentéé pour uné autré occasion que céllé de la fête de l'impératricé, jé mé serais bien sûrement excusée, d'autant plus qu'ün incident bieñ étrange était vera se joindré à mes autrés souffrances. J'avais toujours eu une voix étonnamment élévéé, je tenais Put d'en haut (grand octave) à pléiné voix pendant une mesure entière, et cela avec autant dé facihté que l'ut du médium. Ma
-voix avait donc dix-huit notes, deux registres bien pleins. Tout à coup je veux chanter à la répétition de l'opéra, je ne puis pas. Je me trouve une extinction de voix qui m'empêche de donner un son. Je suis restée ainsi pendant toute ma grossesse. Mais le plus singulier de la chose c’est que cette extinction m'a duré onze années. Ce n'est que depuis fort peu de temps que ma voix est revenue et seulement comme contralto.
Une autre particularité assez extraordinaire et que la reine de Naples se rappellera, c'est qu'elle me fit une querelle, mais presque sérieuse, de ce que je parlais de ma grossesse.
— Cela est presque ridicule, me dit-elle, quand on a déjà autant d'enfants.
La représentation se passa fort bien. La princesse Pauline joua beaucoup mieux que sa sœur, malgré les éternelles prétentions de celle-ci, qui lui donnent l'assurance qu'elle parle, marche et agit mieux que toute autre personne.
M. de Brigode, chambellan de l'empereur, remplis sait le rôle de Lolo Dubourg, espèce d'imbécile en manière de Lovelace de province, avec un vrai talent. Il jouait la comédie avec une grande supériorité. Il avait fait partie de la troupe de M. de Boulogne, à Citeaux, et cela seul disait tout. Il était excellent musicien, et il avait composé la musique et les paroles d’un couplet qu'il adressa à l'impératrice au moment du vaudeville général. Je l'ai conservé dans mes papiers, le voici. Je crois qu'il existe bien peu de personnes qui se le rappellent aujourd'hui.
Lolo Dubourg, ayant un habit de pékin rayé dont chaque bouton était d’acier poli de la largeur d'une
pièce de cinq francs, des ailes de pigeon d’une immense grandeur, surmontées d'un chapeau à trois cornes, frère de celui que Potier porte dans les Petiles Danaïdes, un gilet rayé à franges de couleur pareille, une culotte jaune serin, des souliers à boucles d’argent et des bas chinés, deux immenses cachets en fer-blanc, je crois, qui complétaient sa belle toilette, Lolo Dubourg s’avança vers la loge de l’impératrice, qui était à main gauche du théâtre en regardant de la salle, et chanta ce couplet sur un air charmant de la composition de Lolo Brigode lui-même :
Je souhaite à Sa Majesté,
D'abord tout ce qu’elle désire, Ensuite une bonne santé,
Et puis toujours de quoi pour rire.
Elle, étant reine, et ne pouvant
Lui souhaiter une couronne,
Je lui souhaite seulement
Autant de bonheur qu'elle en donne.
Un autre acteur qui fut excellent aussi dans un rôle de charge, mais d'un autre genre, ce fut M. d'Angosse, chambellan de l’empereur. Je fus très heureuse de son succès, parce qu'il y avait entre nous un rapport non seulement établi par ses manières si remarquablement distinguées, son esprit également aimable, et tout ce qui constitue en Angleterre le vrai gentleman, et en France l’homme de qualité, mais Je connaissais sa mère, que je voyais souvent chez Madame et qui m'avait entièrement conquise dès les premières fois que j'avais eu le plaisir de causer avec elle.
C'était une personne fort extraordinaire que M°° la marquise d’'Angosse, La première fois que je la vis,
elle me fit peur. Elle était si pâle, si pâle, qu'on cherchait une marque légèrement rose au milieu de ce blanc d’albâtre mat dont elle était composée. Comme sa taille était petite et qu’elle avait la maigreur dé sa pâleur, elle glissait plutôt qu'elle ne marchait sur le parquet de l’appartement. Mais ensuite, lorsqu'elle parlait, lorsqu'elle donnait carrière à ses ravissantes saillies, à cette causerie toute charmante qui m'a souvent rendue oublieuse de lheure en lécoutant, alors on croyait, si c'était une ombre, que c'était la femme la plus spirituelle, la plus aimable en causerie du siècle de Louis XIV, ce qui veut dire amabilité, attrait et amusement d'esprit. Il y avait dans sa parole, légère d’accent, légère d'expression, quelque chose de suave qui avait dû parfumer tout autour d'elle quand elle avait vingt-cinq ans. Elle était moqueuse si sérieusement, et partant si drôlement! Ah! que de bons portraits elle m'a souvent crayonnés à la manière d’Ingres. Le trait pur, certain, quoique sans ombre. Ingres aurait dù faire le sien à M°° d'Angosse.
Elle aimait passionnément son fils. Un jour elle me dit en me parlant de lui :
— Il faut que je vous fasse connaitre Charles. C’est une connaissance qui ne peut qu'être bonne à tous deux, mais il faut que vous le voyiez comme il est.
Et voilà cette femme qui était toujours montée sur un diapason sardonique, et pour le moins railleur, qui trouve des paroles d’enchar‘cment pour me peindre ce premier amour d’un jeun cœur, ce réveil d’une âme ardente au matin de la vie. Et puis tout ce que le cœur de l’homme peut contenir de souhaits de bonheur, comblé par delà ses vœux. Une jeune femme adorable reposant dans ses bras dans une habitation enchantée,
au milieu de ses belles Pyrénées; et cette demeure c'est celle de ses pères! C’est là que Charles d’Angosse avait trouvé le ciel. Un enfant était venu y joindre sa jeune existence pour doubler toutes les espérances et les chances de bonheur. L’orage politique grondait, mais dans le lointain. Retiré dans ses montagnes, M. d’Angosse était comme l’ermite dont le réduit domine les nuages, la témpête est à ses pieds. Mais 1l fallut enfin être atteint. Le malheur ne fait qu'un crédit temporaire, et plus il avait tardé, plus ïl fut rigoureux. Femme, enfant, le malheureux perdit tout. Ah! comme sa mère était admirable en racontant les douleurs de son fils! Ces douleurs avaient été atroces. Il avait souffert tout ce qu’une créature humaine peut supporter de souffrances. Et cependant, lorsqu'il revint dans le monde, mé dit la mère en soupirant profondément, comme pour soulever le poids qu'elle venait de ramener sur son propre cœur, lorsqu'il revint dans le monde, rien ne trahit en lui le sentiment dece malheur intime, qu'il nourrit comme un serpent dans sà pauvre âme. Je suis seule à le comprendre!
Et la mère dévouée joignait ensemble ses deux mains maigres et blanches comme deux mains d'ivoire, en levant au ciel ses yeux brillant d’un amour admirable. Depuis ce jour je gardais le silence lorsque j’entendais dire autour de moi :
— M°*° d’Angosse avait hier une bien belle robe de velours rouge; c’ést peut-être par coquettérie pour la blancheur de son teint.
= Oh! dit un homme fort spirituel, mais méchant commé la peste, c'est évident. Voyez son teint, il est vraiment diaphane.
— Oui, oui, leur dis-je impatientée, — surtout de
voir M°*° de Brissac, malgré sa bonté et sa bosse, se mêler à cette conversation qui, au fait, n'avait rien d'offensant et qui n'était que maligne, mais dont il était évident que de la non-bienveillance faisait le fond, — oui, sans doute sa peau est blanche, ses joues sont bien pâles. Mais il y a dans l’âme que renferme cette enveloppe plus de feu que toutes les vôtres n’en donneraient, dussent-elles piaffer pendant une année contre elle une heure. |
J'aimais beaucoup M°° d’Angosse, et puis je sais qu'elle était fort dévouée à Madame, et dévouée sans intérêt, comme ne l'étaient pas une douzaine de têtes qui faisaient les pagodes avec une merveilleuse dextérité, pour obtenir de Madame la promesse d’un portrait, d'une bague, d’une robe même!!!
J'aimais et j'estimais beaucoup M°*° d’Angosse.
Nous partimes de la Malmaison fort tard. Le retour fut assez pénible pour moi. La grande-duchesse de Berg eut, je ne sais pourquoi, ou plutôt je le sais, l'idée de me faire retourner avec elle à Paris dans sa voiture. J'avais la mienne et j'avoue que j'aurais beaucoup mieux aimé revenir étant tout à fait à mon aise. Mais elle en ordonna autrement. Junot et moi nous montämes dans sa voiture. Au bout de quelques instants la princesse se trouva mal. Nous étions alors à Rueil, Je fis arrêter. On ouvrit la voiture. La princesse descendit. La nuit, sans être froide, était peu agréable à affronter. La princesse avait eu une forte attaque de nerfs dans la journée. Elle s'était même évanouie et l'impératrice Joséphine, ayant trouvé une lettre dans sa robe, la lui mit dans sa main, qu'elle tint fermée dans la sienne tout le temps que dura son évanouissement. Cette conduite de l'impératrice est
admirable et ne peut être trop connue. Lorsque la princesse revint à elle, elle s’aperçut de cette attention délicate. Mais l’impératrice n’en dit rien.
— C'est une lettre de Murat, dit la princesse avec une humeur mal déguisée et répondant ainsi à une question qu'on ne lui faisait pas.
— Je savais fort bien de qui était la lettre, me dit l’impératrice quelques mois plus tard en me parlant de cette aventure, car j'avais reconnu l'écriture,
Quant à moi, je n'avais pas de pareils services à lui rendre, car il faisait trop noir pour que l’on s’amusât à lui donner des pétitions à cette heure-là. Je n’eus d'autre besogne que celle, assez difficile, de maintenir la dignrté princière au milieu d’une sorte d’agitation que lui donnait son attaque de nerfs. Nous rentrâmes à Paris à trois heures du matin. Je déposai la princesse chez elle. Junot lui donna la main pour la reconduire à son appartement et sa voiture me reconduisit chez moi, mais seule. Il était bien temps que je me r'eposasse.
Telle fut l'histoire de cette comédie du 19 mars 14807. Elle occupa toute la cour impériale pendant l'hiver qui précéda, par les intrigues, les démarches pour en faire partie, les petites haines, les vengeances, les caquets, car, hélas! nous en avions, et des plus pitoyables encore. Mais n'est-ce pas là l'histoire de toutes les cours ?