‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 26 sur 72 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Campagne de 1807. — L'Espagne. — Don Eugenio Izquierdo. — L'hôte complaisant. — Le résultat. — L'enfant de l’amour, chez Madame, duchesse de Berry. — Faux calcul. — M. d’Araujo. — Le marquis d’Alorna. — Soupers avec la sainte Vierge. — Le sorcier. -- La prédicuon. — L'enfant assassiné. — Superstition. — Lettre de M. d’Araujo. — Liste des défenses de l’Inquisition. — Le Diable prédicateur.

Nous sommes arrivés maintenant à une époque bien remarquable, non seulement dans la vie de l’empereur, mais dans la vie politique de la France. C’est dans ces deux années 1807 et 4808 que la fortune lui a donné ses dernières faveurs avec l'abandon de la femme qui aime avec passion. Plus tard, il sera encore victorieux, il fera gronder la foudre sur la tête des rois, il portera le deuil dans les familles étrangères et nous jettera encore des lauriers pour récompense de nos pertes, Mais ces pertes seront plus immenses, ces lauriers plus teints de notre sang. Et quelle aura été l’origine première de ce changement dans sa desunée de gloire? Qui aura fait que la victoire, toujours fidèle à son commandement, ne se vient plus ranger sous nos aigles avec la même promptitude ? C’est qu'elle est femme aussi et qu’elle se fatiguait de cette vie continuellement errante. Et puis elle a des caprices, elle voulut à son tour favoriser nos ennemis.

est pendant l’année 1807 que l'Espagne a vu commencer son malheur, Le premier anneau de sa chaine fut assez long à forger. Mais. il est bien démontré, et surtout à moi, que l'Espagne a été audevant de la conduite de Napoléon. Je ne cherche pas ici à l’excuser. Je parle des faits dans toute leur simplicité, J'en connais une grande partie assez peu répandus. Je les ferai connaître, c’est un devoir.

J'ai déjà parlé de don Eugenio Izquierdo. Cet homme, qui fut si influent dans les affaires d'Espagne, vint à Paris, en 1780, pour y étudier l'histoire naturelle, Il était alors un homme tout à fait obscur, inconnu et peu estimé de ceux qui le connaissaient. Il ne manquait pas d’une sorte d'esprit. Il avait ce qu'on appelle vulgairement de l’entre-gent et de l'intrigue. Un événement assez ordinaire le rappela en Espagne. Il obtint la confiance d’un employé assez ordinaire du comte de Campomanes et voilà la première origine de sa fortune. Envoyé dans l’un des villages les moins peuplés de l'Espagne, je crois que c'est en Andalousie, il ne trouva pas de posada supportable. Il fut logé, comme employé du gouvernement, chez le plus riche habitant du canton, ce qui ne voulait pas dire grand’chose. Là, n'ayant personne pour le servir, l'hôte lui proposa sa fille pour remplir les fonctions de criada. Izquierdo accepta. Le résultat de cette manière d'exercer l'hospitalité fut la naissance de M°° la comtesse de ‘”, jadis auprès de M°° duchesse de Berry. Je ne sais comment Izquierdo en arrangeait le roman, mais en voilà l'histoire. Peu de temps après, Izquierdo devint l'homme du prince de la Paix.

Une chose étrange, c'est l’aveuglement du prince

de la Paix en regardant, en suivant la conduite d'Izquierdo en France. J'ai dit plus haut ce que je répète encore Ici, c'est qu'il faut, pour que don Eugenio ait ainsi gardé le silence envers la famille royale d'Espagne, qu'il fût un sot, ou un malhonnête homme. Il n'y a pas à choisir entre ces deux. épithètes. Il ne pouvait pas ne pas entendre tout ce qui se disait ici à cet égard. Je dirai plus, il venait souvent chez moi, 1l parlait beaucoup avec Junot, me questionnait beaucoup aussi et jamais ses entretiens n'étaient stériles. Il m'amenait sa fille, son Eugenia, pour jouer avec mes filles, quoiqu'elle fût beaucoup plus âgée. Mais c'était une diplomatie comme une autre et don Eugenio Izquierdo, avec son atroce et abominable physionomie, m'amenant sa fille, un enfant de l'amour, avec cette bonhomie apparente qui attrape, cette confiance dans ma bonlé, flattant ainsi mon amour-propre de femme, est un des souvenirs les plus hideux que je puisse évoquer, surtout en songeant que cet homme pouvait faire tant de bien et qu'il a fait tant de mal! Et ce n’est pas seulement à l'Espagne que sa trahison et son ineptle ont été funestes, mais bien aussi à la France. Et quatre cent mille cadavres français, dont les ossements blanchissent dans les champs espagnols, depuis Barcelone jusqu’à Cadix et de Bayonne à Carthagène, s'élèveront pour l’accuser. Et lorsque tout à l'heure, je parlerai de cette lugubre histoire d'Espagne, don Eugenio, comme son patron, doit y figurer au premiet rang.

J'ai dit, je crois, qu'après mon départ de Lisbonne j'étais demeurée en correspondance avec M. d’Araujo. Il m'écrivait souvent et toujours des lettres char-

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manñtes remplies de cette grâce épistolairé qu'à bon droit nous revendiquions alors comme notre bien, Ses lettres ne contenaient que des nouvelles de la société de Lisbonne, mais elles étaient fort intéressantes pour moi, parce qu’elles parlaient de mes amis, Un jour j'en reçus plusieurs à la fois par le courrier de Por tugal.

Elles contenaient la relation de l’histoire la plus épouvantablement tragiqué que l’on puisse imaginer, et dont un enfant de neuf ans était à la fois le héros et la victime.

Toute la société de Paris a certainément connu, en 1809, lé marquis d’Alorna, commandant en chef les troupés portugaisés envoyées en France comme auxiliairés où comme otages... À cette époque (1807), il était dans une sorte de disgräce à la cour de Lisbonne et était retiré à Villaviciosa, dans son gouvernement d'Estramadure, avec la marquise d'Alorna et son fils don Miguel, comte d'Assumar, devenu cornté d’'Assurar par la mort prématurée de son frère aîné, arrivée quelques mois avant.

Le marquis d'Alorna était un homme fort extraordinaire. EH joignait à un esprit remarquable une superstition remarquable elle-même en Portugal, où, certes, elle est en assez beau renom. Il était connu pour être l'homme le plus crédule de toute la Péninsulé, surtout depuis qu'un moine obseur lui ayant prédit que son pète mourfait dans tel mois, vers telle époque, le hasard avait én effet produit l’accomplisserment de la prédiction du mome, Il fut fait évèque ét le marquis le combla de présents et de bienfaits, lé considérant comme un saint. Cet homme qui, probablement, était un intrigant, poursuivit son plan

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