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quête, et parler des causes qui entretenaient l’ignorance au degré d’abrutissement pour le peuple, et de fanatisme superstitieux pour la classe élevée. Pendant mes différents séjours en Espagne, j'avais connu plusieurs personnes éclairées qui déploraient le malheur de ce beau royaume et qui cherchaient à s'y soustraire avec une ardeur extrême et proportionnée à la vivacité de leur esprit qui est admirable chez ce peuple, susceptible, au reste, de tout ce qui est bien. Mais l'intention est nulle lorsqu'elle trouve une force de répulsion aussi entièrement vigoureuse qu'aucune force de tentative. Quelques amis m’avaient demandé des livres, car c’est là le point principal sur lequel tous les Espagnols ont les yeux, les uns pour acquérir, les autres pour arrêter. Fidèle à ma promesse, je fis faire une caisse de livres, renfermant non seulement des livres français, mais des livres espagnols imprimés à Paris et qui n'étaient pas même, Dieu me pardonne, connus en Espagne, j'entends au degré de perfection auquel nous avions atteint, puisque l’un était le Don Quixote, et l’autre un choix de pièces de Lope de Vega et de Calderon. J'y avais joint une traduction du Diable prédicateur, pièce tout à fait remarquable dont je vais donner la traduction et le commentaire dans l’histoire que je publierai incessamment du théâtre espagnol comparé au nôtre. Il ne put entrer. Cela m'’étonna, car je l'avais vu - jouer à Madrid, et j'avais même vu que, le diable se trouvant en scène, il arriva que le saint sacrement passa dans la rue. On sonne toujours une petite cloche. Alors on se met à genoux. Tous les acteurs s’agenouillèrent et le frère forcé — c'est le nom que prit le diable lorsque Dieu l’obligea d'entrer chez les Fran-
ciscains d'Avila — le frère forcé, quoiqu'il sénté un peu le soufre, comme le dit Antolin, se prosterna comme les autres. C’est une des absurdités les plus complètes que l'on puisse voir.
Mais pour donner une idée des livres qui étaiént refusés à l’époque dont jé parle, jé vais transcrire ici une liste des ouvrages refusés, et refusés avec motif. J'ai cette liste par un hasard tout singulier. Les Espagnols qui la liront se rappelleront parfaitement qu’en 1805 et 1806, et méme 1808, les ouvrages qué je vais citer étaient encore plus qu’à l'index. J'ajouterai le motif donné par l'Inquisition.
Livres défendus, même pour ceux qui ont des permissions.
1° De l’éxcéllence et de la supériorité de là femme, traduit du latin d'Agrippa, aveé les commentaires de Roetig (comme blasphémateurf, corrupteur des mœurs et de la piété).
2 Discours philosophique sur les principes fondumentaux de la religion, waduit de l'alletiand dé M. de Jérusalem (comme ouvrage séducteur, fauteur de tolérantisme et injurieux à la religion).
3° Chefs-d'œuvre de Pierre ét de Thomas Corneille: nouvelle édition.
4 Apologie de la religion chrétienne contre les blasphèmes et les calomnies de ses ennemis.
Ce qui est curieux, c’est qu'ils n’ont pas pu dünner uné raison pour ceux-Ci.
5° Cours de cosmographie, de chronologie èt d’histoire ancienne et moderne, par le citoyen Mentelle (comme étant rempli de propositions immtes blasgphé:
DE LA DUCHÈSSE D'ABRANTÉES 321 matoires, destructives du culte du vrai Dieu et de TOUTE HIÉRARCHIE). |
6° Éclaircissement demandé à M. l'archevêque d'Aix, par un prêtre catholique français (comme séditieux et éversif de l’autorité suprême).
1° Le Vrai Ami des hommes, ouvrage posthume, par Thomas (comme contenant des doctrines révolutionnaires et antimonarchiques).
8 La confession, manuscrit espagnol, qui commence par ces mots :
Un anno padre, y nos mas (comme blasphématoire et tournant en ridicule l’Inquisition).
9 Réflexions sur la soumission du citoyen au gouvernement dans lequel il vit, manuscrit espagnol (comme révolutionnaire et impie).
Ouvrages défendus in totum
10° Œuvres complètes de l'abbé de Mably (comme remplies d’une doctrine séditieuse et formellement hérétique, et conduisant à l'insurrection contre les puissances légitimes).
11° Essai sur l'entendement humain, par Locke, traduit de l'anglais, par Coste (parce que les doctrines de ce dangereux ouvrage détruisent toutes les vraies notions du bien et du mal).
12° Œuvres diverses de Pope, traduites de l’anglais (comme oBScÈNES, ERRONÉES, blasphématoires contre le pape).
Je crois que cette raison est la plus burlesque de toutes les obscénités de Pope !
13° Discours prononcé par le citoyen Portalis, dans
la séance du Corps législatif, du 15 germinal an X (parce qu’il induit à la tolérance).
Celui-ci est encore au-dessus de l’autre.
14 Déçade philosophique, litléraire et politique (parce. qu’elle contient des propositions évidemment fausses, impies, blasphématoires et injurieuses à tous les monarques de l'Europe, et ne ménageant PAS MÈME ceux d'Espagne),
15° Ligue de la théologie avec la philosophie, traduit de l'italien en espagnol. (Cet écrit fut intercepté dans la lettre qu’écrivait un curé, à un de ses confrères).
Nous voici arrivés au plus extraordinaire selon MOI :
16° Manuel du Chrétien, contenant le Livres des psaumes, le Nouveau Testamént et l'Imitation de Jésus-Christ.
17° Eléments de l'histoire d'Angleterre, par l’abbé Millot (comme injurieux à l’Église catholique romaine et remplis de propositions TÉMÉRAIRES, imapies et GoN- DUISANT A LA TOLÉRANCE).
Je jure que je n'invente aucun mot. On peut le vérifier aisément.
48 Les OEuvres de Pierre Nicolle, imprimées À MADRID. en 4800.
19 Le nouveau Caton chréiien, pour apprendre à lire en très peu de temps; par don J. Malis, prêtre (en espagnol).
20° Sermon burlesque pour passer le temps et rire, (en espagnol).
21° Le diable prédicaleur, comédie espagnole (comme contraire à la saine morale, e inducliva @& van confianxa).
22% La Princesse de Palmyre, roman espagnol (parce qu’il rapporte un miracie dénué de la vraisemblance qu'exige la saine critique EN MATIÈRE DE MI- RACLE). 3
23° Le Moniteur universel. (Effacer tous les articles Mélanges, contenant une doctrine hérétique).
Je m’arrête. J'espère qu’en voilà bien assez pour donner une idée de l’état moral de l'Espagne. J'ajouterai seulement la phrase par laquelle l'Inquisition terminait son catalogue de livres prohibés.… Elle frappait d'excommunication majeure, lata sentencia, condamnant, de plus, à deux cents ducats d'amende, à son profit, toute personne qui ira, vendra, achètera, aucun des livres énoncés dans le catalogue axathématisé et qui surtout ne les dénoncera pas au Saint-office, |
Qui fut bien surprise ? Ce fut moi, avec ma comé- : die du Diable prédicateur. Je ne comprenais pas comment, après l'avoir vu jouer sur le théâtre de Santa-Cruz, on défendait de la lire. Cela me fut expliqué par un Espagnol, qui me dit qu'elle était étrangement morcelée et défigurée telle qu’on la jouait à Madrid. Cela ne m'en parut pas moins bizarre et je reconnus là, comme partout, qu'il n'existe rien de parfait sous le ciel et que mes chers Espagnols, ce peuple que j'estime autant que je l'aime, que je regarde comme le peuple dont le réveil doit donner une commotion à l'Europe, était encore loin de cet instant, alors qu'il se laissait ainsi fermer les yeux er 1es oreilles,