‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 30 sur 72 · Voyez le Moniteur · texte numérisé non relu

Voyez le Moniteur

tous, l’hérédité de droit; et la phrase qui imposait l'obligation de verser son sang pour la gloire et l’honneur de notre belle France fut uniquement pour le jeune Lefebvre, qui, à cette époque, ne paraissait pas plus disposé à verser son sang pour la gloire de la France que pour celle du roi de l’île Solor. Cette phrase n’était, au reste, énigmatique pour personne, et M. de Montgaillard seul l’a interprétée comme bon lui a semblé. Et comme il détestait Napoléon, il l’a fait de cette manière que l’empereur semble dire à chaque mère :

— Je voue votre fils aux batailles !

Que de jugements sur l’empereur sont portés en partant ainsi de bases toujours fausses !

Ce siège de Dantzig était une des plus belles actions militaires de la campagne, où, certes, il n’en manquait pas. Le général Kalkreuth avait enfin senti réveiller en lui un peu du feu du temps de Frédéric. Le Prussien était redevenu soldat, le cheval avait senti l’éperon. Il est vrai que nous ne lui avions pas ménagé les coups; mais enfin il les avait sentis. Le siège dura près de deux mois. Il y eut cinquante-deux jours de tranchée ouverte et, lorsque Kalkreuth capitula et s’engagea pour lui et les siens à ne pas porter les armes pendant une année entière, 1l ne présenta que huit mille et quelques cents hommes. Et il s'était enfermé dans la ville avec dix-huit mille hommes! Nous primes huit cents pièces de canon et des magasins immenses. Les résultats de cette prise furent également très grands; ils assurèrent notre flanc gauche et nos derrières. Il ne restait plus dans la Baltique que le port de Pillau à la Prusse.

Tandis que Napoléon plantait nos aigles, en cou-

rant, sur les capitales du Nord, d’étranges événements se passaient en Orient, et nos yeux, fatigués de l'éclat des lumières qui jaillissaient de nos conquêtes, n’apercevaient qu’à peine le mouvement cependant très remarquable qui venait de mettre Mustapha IV à la place de son oncle Sélim III, sultan régnant depuis 1790. Déposé par les janissaires, qui alors disposaient de la vie des sultans et de leurs destinées, il fut d'abord relégué dans l’intérieur du sérail. Je me rappelle que cette nouvelle fit si peu d'impression sur nous, que nous l'avions totalement oubliée le lendemain du jour où elle fut annoncée dans le Moniteur et que, peu de temps après, parlant de la Turquie, on mettait le nom de Sélim à la place de celui de son neveu,

L'affaire importante qui agitait la cour impériale alors était de savoir comment la nouvelle duchesse allait porter sa dignité. Mais la chose fut promptement résolue par elle-même. Elle fut remercier l'impératrice de la grâce que l’empereur venait de lui faire. L'impératrice était aux Tuileries, dans le grand salon jaune. Arrive la maréchale Lefebvre. L'huissier, habitué à l'appeler de ce nom, entre pour prendre les ordres du chambellan de service, parce que la maréchale n'avait pas demandé d'audience. Il ressort et lui dit :

— Madame la maréchale peut entrer.

La maréchale le regarda de travers, mais ne souffla pas mot. Elle entra dans le salon et l'impératrice, se levant du sopha où elle était ordinairement assise près de la cheminée, fit quelques pas au-devant d'elle, en lui disant avec cette grâce charmante qu'elle mettait à tout lorsqu'elle le voulait ; |

— Comment se porte madame la duchesse de Dantäig ? |

La maréchale, au lieu de lui répondre, fit uñ pétit signe d'intelligence, puis sé tournant aussitôt vers l'huissier, qui était au moment de refertñer la porté, elle lui dit :

— Héin! mon fils, éa te la coupe!

Quelle est la gravité qui aurait résisté à unie pâreille attaque ? Je né pense pas qu'il ÿ äit au rnohdé üne personne qui en ait la prétention.

J'ai beaucoup vu la maréchale Lefébvre, ét j'ai êté à portée de juger combien les bruits qui ont couru sur elle sont justes. Mais vers la fin de l'empire elle était devenue énnuyeusé, et parlait à peu près aussi bien que M*° Fabre de l’Aude, qui répondait un jour à l’efnpéréür, comme il lui demandait quand elle accouthérait de son vingt-cinquième enfant :

— Quand Votre Majesté voudra.

Voilà qui est parlé, j'espère. On ne péut pas dire qu'elle était timidé, M*° Fäbre dé l'Aude.

Quant à M"° la märéchale Lefebvre ou M”* la duchesse de Dantzig; comme Vous voudrez l'appeler, elle était encofé bien bonne à l’époque où son mari fut fait duc, un an avant tous les autres. M. dé Cramayel, préfet du palais, avait mis en vérs Burlesques une certaine aventure d’un diamant volé qu'ellé retrouva dans uñ liéü üù certes 6n ne s’aviserait güère de l'aller cherchéf, laquelle aventüré élle racontait avec séB mots propres, ou plutôt impropres, à qui voulait bien l'écouter. Et, por dire la Vérité, nous lé voulions toutes. Elle sé maintint longtemps dans cette bonne attitude de singulière personne sotis lé harnais ducal. Mais, comme jé viens de le dire, en

suite elle se forma, et dès lors elle ne fut plus amusante.

Une fois, dans le temips où les cinq rois changeaient leur toqué diréctoriale côfitre dés pièces d'or, et quelquefois contre uñ hôrrible exil par-delà les mers, il vint alors én tête de quelques-uns de ceux qui de- Méuräient, de s’adjoindre un collègue dont l'esprit fut lèger et la main pésañte, pour défendre le Luxern- Bourg s’il était attaqué par cé peuplé-roi qu'on avait fait esclave. On écrivit doné, à Léfebvre, qui était alors à l’armée de Sambre-ét-Meuse, pour lui proposer la coüronne directofialé. Le brave homme consulta sa femme. Ellé était parfois de bon conseil, elle le fit bièn voir dans cette circonstance :

— Il faut leur répondre non, lui dit-elle. Que veuxtu aller faire au milieu de tout cela ? Reste ici. I faut

u’ilS soient bien malades là-bas, puisqu'ils veulent faire un roi d’uh imbécile comme toi.

Il ÿ à üne extrême justesse dans ces paroles. Lefebvre les écouta ét fit bién.

Oh à beaucoup parlé de la bonté de la duchesse de Dantzig. Gértes, j'y ai crü moi-niême trop longtemps pour blämer éeux qui avaient d'elle cette opinion. On äimait à entouréf cette femme aux formes étranges sous lés lambris dorés qu'elle habitait, d’une auréole de bonté, de bienfaisince, qui neuträlisait pour ainsi dire le ridicule dé ses manières, Mais combien j'ai été doulüuréusément étonnée, en apprenant qu'un neveu de son mari vivait à Paris dans la plus profonde misère! Le hasard me le fit rencontrer. Il donnait des leçons de guitare à mon fils aîné. Il s'appelle Volhfargt. I est veuf d’une femme qu'il adorait et qui lui a laissé deux petits enfants que le père a bien de la

peine à élever. Il est bon sujet, a bonne envie de travailler. Il a reçu une éducation suffisante pour lui faire remplir tous les emplois à la portée d’une intelligence tout à fait sur une bonne ligne ordinaire *. En apprenant le degré de parenté qui l’unissait au maréchal, je lui demandai pourquoi la maison de ss tante lui était fermée. Il me répondit que son marlage, qui avait été un mariage d'amour, était la cause de son expulsion de la maison de son oncle. J'avoue que je n'ai pu reconnaître dans une telle action une femme qui était renommée pour sa bonté et son humanité. Si cet homme est un intrigant, pourquoi ne pas le faire taire par un moyen tout simple, celui des lois ? Elle aurait alors prouvé son bon droit.

Mais la maréchale Lefebvre a cédé comme une autre au plaisir de s'entendre appeler °° Ja duchesse et le pauvre neveu, qui blessait déjà la vanité de l'oncle en lui amenant une nièce venue de je ne sais où, fut méconnu et repoussé. Il a fait cent démarches auprès de sa tante, depuis la mort de sa femme, pour en obtenir au moins des secours pour ses pauvres petits enfants. Il devait croire qu'après la perte de celle qui avait causé sa disgrâce il serait mieux accueilli. Mais il n’en fut rien et le nouveau proscrit demeura toujours malheureux. J'ai fait ce que J'ai pu pour le faire placer. Mais, par le temps qui court, ce n’est pas une recommandation bien excellente, que d’être fils ou

1 On m’a dit que la maréchale prétendait que Volhfargt n’était pas le neveu de son mari, j'ai vu cependant tous les papiers du pauvre garçon, et rien n’est plus réel que son existence.

neveu d’un brave du temps de gloire. Oh! pitié, pitié sur nous !

Tandis que nous dansions à Paris, que nous nous y divertissions pour célébrer les conquêtes qui se faisaient à cinq cents lieues de nous, l’empereur faisait marcher l'Europe de l'abri d’une tente, et déjà de nouveaux plans succédaient à ceux que quelques semaines avalent vu accomplir. L'Espagne, dans sa trahison, croyait l’avoir trompé et déjà son index était posé sur le front de la Péninsule et l'avait dévouée à la mort.C’est une chose immense, dans la vie de Napoléon, que cette affaire d'Espagne. Je vais donc en dire tout ce qui est à ma connaissance.

J'ai déjà parlé de la fameuse proclamation du prince de la Paix. Je me sers du mot fameuse, parce qu'elle doit l'être, si elle ne l’est pas, comme le monument de la plus stupide politique. Depuis que j'ai écrit les précédents chapitres, j'ai retrouvé cette proclamation telle qu’elle fut faite en Espagne, et traduite parfaitement. Je vais en citer quelques passages pour faire juger du style de cette pièce rare :

ci. ét Dans la lice qui va s'ouvrir, les magistrats de toute l'Espagne doivent déployer un èlé extraordinaire et particulier pour exciter l'enthousiasme national, afin de pouvoir entrer avec gloire dans la lice qui va s'ouvrir. I] faut se procurer un grand nombre de soldats et stimuler le courage de la noblesse (car il s'agit de ses privilèges aussi bien que de ceux de la couronne)...

C'est surtout, à ce qu'il parait, cette phrase qui frappa l'empereur. Il n’y avait pas là moyen de faire arriver Maroc, comme l’ espérait le prince de la Paix. Napoléon vit que l'Espagne, jusqu'alors fidèle alliée

de la France, devenait parjure, comme un homme fatigué d’un vieil amour. Mais il fallait mieux connaître la maîtresse qu’on voulait quitter, et ce mot devenant terrible ici, on le fit bientôt voir à la Pénin sule entière.

Il est évident que, comme tout ce qui est faible et craintif, le prince de la Paix, indépendamment des conseils etdes avis funestes de don Eugeniolzquierdo, marchait comme poussé à sa ruine, avee une assurance vraiment bien pitoyable. Il croyait que la Prusse battrait la France, Mais lorsque l’empereur eut soufflé sur l’armée prussienne à Iéna, qu'il eut fourni sa carrière de gloire dans une course fabuleuse de quelques semaines et qu'il eut détruit un empire et menacé un autre, alors vinrent les frissons de la peur, alors vinrent les soumissions. Mais Napoléon était-il donc méconnu à ce point qu'on le erût capable de crédulité stupide et de plus stupide indulgence ? Il se rit de la soumission comme il s'était moqué de la révolte cachée. Il demanda un corps d'armée à ses fidèles alliés, leur promettant que, aussitôt la eampagne du nord terminée, il irait lui-même les protéger contre les tentatives de l’empereur du Maroc. I tint parole... pour l'envoi des troupes.

L'empereur avait eu quelques inquiétudes que lui avait données le vice-roi d'Italie, sur des troupes stationnées en Toscane, où la reine d’'Etrurie, régente pour son fils, était elle-mêiie exposée à la première invasion qu'il plairait à l’empereur d'ordonner sur ses terres. Elle avait donc demandé des troupes à l'Espagne et le général O’Fariil, l’un des hommes les plus distingués que l'Espagne ait eus dans son admiaistration civile et militaire, fut chargé de les com-

mander. Un aide de camp du vice-roi fut demander au général O’Farill s’il avait quelque instruction secrète qui s’accordât avec la proclamation du prince de la Paix. Le général O’Farill assura sur l'honneur qu'il n’en avait pas. Mais, lorsque ensuite il reçut l’ordre de séparer les régiments et de les envoyer dans des cantonnements qui lui furent assignés, il répondit, avec une noble fermeté, qu’il avait rendu le compte vrai de sa conduite ; que, si on ne voulait pas le croire, ilirait s’enfermer dans la place de Livourne et que là il prendrait la résolution qui lui plairait. Cette réponse ferme et précise fit impression. On se contenta de l'assurance de sa fidélité, s’en remettant à sa loyauté si connue et si estimée. Mais bientôt la division qu’il commandait et qui se composait de sept à huit mille hommes, fut mandée par Napoléon, armée de l’ordre du roi, dans le nord de l'Allemagne, où la grande armée était à cette époque. Mais la réponse du général O’Farill n’était pas de nature à lui faire donner le commandement de la division. Il demeura à Klorence. La reine d'Etrurie voulut lui donner le portefeuille des affaires étrangères. EL refusa, mais il lui offrit ses conseils. Elle en avait grand besoin. Napoléon consentait bien à la laisser régner dans l’un de ces petits États qu'Alberoni appelait des bicoques, parce que la nullité de la princesse et Le peu d'importance du roi-bambin, ou du bambin-roi, ne lui donnait aucune inquiétude, mais 1l pouvait arriver telle circonstance qui ehangeât la positon de la petite cour de Toscane et cette circonstance pouvait surgir à chaque instant, et le général O’Farill était en ce cas Fhomme qu'il fallait à Florence. L'Espagne, tout aveugle qu'elle était encore, conservait assez de

présence d'esprit pour comprendre combien il lui fimportait de maintenir l’infante sur le trône de Toslcane, et sa conduite, en cela du moins, fut conséquente, c’est-à-dire dans le commencement.

Rien n’est funeste à la puissance comme le ridicule. Dans les volumes précédents j'ai donné une idée de la tournure et de la figure hétéroclites de la reine d'Etrurie. Sa personne, déjà passablement antiroyale avec sa bosse et sa hanche déjetée, le devint encore bien autrement par une attitude qu'elle prit, croyant au contraire donner d'elle et de son fils une haute opinion aux Florentins.

Elle imagina de promener tous les jours son fils au milieu de sa bonne ville de Florence puur se montrer à ses sujets, mais avec cette manie de l'étiquette qui est inhérente à une infante d'Espagne. Comment imagina-t-elle de faire promener S. M. Louis, deuxième du nom, lequel Louis deuxième du nom avait cinq ans et trois ou quatre mois? En habit à la française, brodé sur les tailles, jabot à dentelles ainsi que les manchettes, culottes courtes, bas de soie, escarpins cirés à talons rouges avec des boucles de diamants, quant à la tête, la pauvre petite majesté était crêpée, recrépée, tapée, retapée, 1] n y manquait même pas la bourse. Il faut ajouter à cette belle toilette qui n’aurait pas été complète sans cela, une petite brette attachée au flanc royal et cousue dans son fourreau. Mais le plus curieux de la représentation, c'est que le pauvre petit roi étant trop exigu pour se tenir avec aplomb tout seul dans le fond d’une immense berline, la mère régente avait imaginé, comme partie de son administration, d'attacher le roi Camion sur son coussin, de façon que le malheureux enfant voyait

arriver l'heure de la promenade, comme un autre enfant vertait celle du fouet. La mère se tenait sur le devant dü carrosse, tandis qué S. M. le roi, tenant un pêtit chapeau sous son bras, regardait avec un œil d'envie le fils d’un pécheur de l’Arno, où d'un paysan de l’Apeñnin. M. d’Aubusson de là Féuillade, qui était ministre de France auprès de la cour de Toscane, m'a parlé plus de cinquante fois de cette voiture mille fois plaisante contenant là régente et le petit roi, et il me l’a décrite si parfaitement juste que je pourrais la dessiner. Jé voyais souvent M. d'Aubusson et, quoiqu'il ne fût pas bon, j'aimais assez sa conversation. J'avais oublié qu'il m'accusait de coquétterie pour avoir dansé la gavotte devant Junot avant qu'il fût mon mari. Il racontait de bien singulières choses de cêtte cour de Florence. On prétend que, tout en roillant, il avait agi fort sérieusement. Et eñ vérité, on peut dire que rien n'était plus sérieux et même plus triste.

Le marquis de la Romana, en passant par Paris pour aller en Allemagne, fut accueilli avec une hospitalité gracieuse dont il parut sentir le prix. Nous lui donnâmes une fort belle fête au Raincÿy, ainsi qu'à tout son état-major. Je le trouvai parfaitement aimable. Il n’était pas agréable de figuré ni même de tournure. Il était fort maigre, sec, et petit, le teint presque africain, les yeux pétillants d'intelligence et, en général, une grande activité d'esprit était révélée sur son visage mobile. Cependant il avait souvent des moments de profondes réflexions, que la suite, du reste, nous à expliquées, et pendant lesquels il avait une autre figure. Je fus extrèmement contente de la manière dont il parlait de la France et de l'empereur.

Il paraissait beaucoup aimer sa femme. L'empereur était moins loué, sans doute, mais toujours avec un grand tact. Une fois il parut rêver à la vue d’un trophée que mon officier avait exécuté en sucre de couleur et qui formait un surtout. Le marquis tint fort longtemps ses yeux attachés dessus. Comme la pièce était destinée à être mangée, je lui en offris. Mais au moment où j'avançais la main pour briser le trophée, le marquis me retint avec une sorte d'empressement qui lui conquit Junot.

— Comment, madame, s’écria-t-il, c’est vous! vous! qui voulez briser un trophée de la gloire de l'empereur Napoléon ? Je trouve qu’on ne devrait pas souffrir que des choses aussi 2admirables fussent aussi fragiles.

Je le regardai avec une expression tellement reconnaissante, qu'elle lui parut bizarre probablement, car lui, à son tour, me regarda avec étonnement et poursuivit :

— Que trouvez-vous donc, madame, de si étonnant à ce que J'admire l’empereur ? Mais, en Espagne, il est adoré, madame, et, s’il paraissait en ce moment avec des intentions telles qu’on peut les désirer, je fais le pari que sa voiture serait traînée à bras.

Cette conversation n’a aucun intérêt, mais elle se rattache à une circonstance assez bizarre. Après la défection de La Romana, j'eus l’occasion de lui faire faire mes compliments. Je chargeai la même personne de lui demander s’il était de bonne foi au Raincy lorsqu'il chantait ainsi, d'une voix haute et harmonieuse, les louanges de l’empereur quelques mois avant de le trahir.

— Dites à M”° Junot, dit à mon envoyé le marquis déserteur, que je la respecte trop pour me permettre

NN

de plaisanter avec elle. Mes paroles étaient sérieuses; mais alors je croyais Napoléon innocent

Le marquis de la Romana était un homme d’un talent supérieur. On a dit de lui qu’il avait de l'esprit, il avait bien au-delà. L'esprit est bien plus léger et bien plus échappant à l'attention que ce qu'avait le marquis dans son regard et dans sa parole. Il avait voyagé dans l’Europe entière, et même en Amérique. Il parlait plusieurs langues, avait profité de ses voyages, à ce qu’il paraissait, fort étendus. Comme tous les Castillans, le marquis avait l’abord un peu froid, mais bientôt la cordialité s’établissait facilement, parce qu'il causait volontiers. Il avait beaucoup vu et bien observé. J'ai trouvé en lui un homme fort distingué et tout à fait hors de ligne avec ceux que la tourmente de l'Espagne a fait surgir de leur obscurité. En partant de Paris 1l fut à Hambourg, puis immédiatement sous les ordres du prince de Ponte-Corvo, qui déjà à cette époque apprenait le trône de Suède.

Le marquis mit une telle habileté dans sa trahison, qu'il fut impossible de se douter de son dessein. Il avait sollicité le grand-aigle de la Légion d'honneur à l'occasion de la saint Napoléon de 1808; l'empereur le lui avait accordé. La Romana, alors dans les îles de Fionie en Danemarck, écrivit au prince de Ponte-Corvo en lui demandant la permission de quitter ses troupes pour aller auprès de lui recevoir le grand-cordon de sa main. Le prince de Ponte-Corvo prenait alors des bains de mer dans un petit village près de Lubeck. Ce fut là qu'il reçut la lettre du marquis, et deux jours après il apprit que la Romana et tout son monde étaient partis dans des barques anglaises, qui, prévenues par les émissaires du marquis, étaient venues

340 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS tout auprès de la côté. Cinq Cents hommes seulement, qui étaient à Hambourg, ne purent le suivre. C'était un détachement du régiment d’Algarve. En apprenant le départ de leurs carnarades, ils tentèrent de fuir, mais il n’était plus temps et ils furent cerniés par des forces télléfnent supérieures, que sé défendre eût été folie. L'officiér qui commañdait ce détachement était un émigré français au service de l'Espagne, II s'avañça vers le général dé brigade envoyé à leur poursuite et 1l lui dit :

— Mon général, mes soldats n’ont fait qué m’obéir, c'est moi qui les ai entraînés. Je suis le seul coupable.

A peine avait-il fait entendre sa dernière parole qu'il prit un pistolet dans la fonte de sa selle et se brüla la cervelle.

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