‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 31 sur 72 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mort du prince Louis. — Ressembiance physique et morale. — Incendie du vaisseau amiral l'Orient, raconté par Napoléon. — Dévouement sublime du fils de Casabianca. — La reine Hortense aux Pyrénées, — Portraits, — Napoléon est moins Corse

| qu on ne le pense, — Le général Levavasseur apporte le traité

e paix avec l’Angleterre. — Sa femme accouche de vingtquatre mille platines.

Une grande infortune avait frappé la famille de l’impératrice Joséphine, Le fils aîné de la reine Hortense venait de mourir du croup, en Hollande, Les lettres de M"° de Broc annonçaient une douleur d’une telle violence qu'elle pouvait détruire à Jamais la santé de la reine. Quels que fussent les autres projets, l'impératrice fut atteinte au cœur de cet événement. Il semblait que la menace de divorce était dans chacune des larmes que l’on versait sur la fosse encore fraiche du jeune prince Louis. Quelle différence d'avenir pour elle!... Etre la belle-grand'mére de l'empereur régnant, ou bien la belle-sœur de M”° la RING Caroline, de M*° la grande-duchesse de Berg

— Oh! quel malheur! répétait-elle en Us avec sanglots.

Il est impossible de bien peindre le jeune prince Louis. Cet enfant eût été, s'il eût vécu, un homme bien distingué. Il ressemblait extraordinairement à son père, et conséquemment à l’empereur, L'infernale

méchanceté qui a poursuivi l'empereur jusque dans ses affections les plus saintes, a fait de cette ressemblance une cause de calomnie tellement indigne, que je croirais me manquer à moi-même en la réfutant. Le jeune prince était un enfant charmant, d'une bonté, d'une fermeté de caratère qui lui donnait de la ressemblance morale également avec son oncle. Je conçois que Napoléon sourit à l'avenir de la France eu contemplant cet enfant. Un jour, on était à Saint-Cloud, et l’empereur racontait un fait plein d'intérêt, et 1l le racontait avec cette puissance de voix et de regard que je n'ai connue qu'à lui. Le jeune prince était sur les genoux de l'impératrice, puis 1l se laissa couler tout doucement et vint se placer en face de l’empereur en le fixant avec de grands yeux bleus animés par une expression admirablement belle. C’étaient des saphirs étincelants. Sa petite poitrine se soulevait, et il était évident qu’il souffrait de son émotion. L'empereur racontait en effet une chose bien faite pour arriver au cœur d'un enfant heureusement doué. J'ai déjà parlé, je pense, du talent de narration de l'empereur et du goût qu'il avait pour raconter. Souvent, par exemple, il altérait un peu la vérité pour augmenter l'intérêt et l’effet. Mais on voyait ce soir-là que rien n’était ajouté. On en pouvait juger. à sa propreémotion. Il racontait une bataille navale et, comme Homère, sa parole puissante soulevait les flots, faisait gronder le canon et gémir les mourants. Il vous plaçait sur le pont d'un vaisseau, dont les planches souillées de sang, couvertes de.cadavres, commencent à crier sous l’action du feu dont mille langues de toutes couleurs se faisaient jour à travers les écoutilles et montaient en tournoyant le long des vergues et des mâts. Ce vais-

seau, qui peu d'heures avant dominaitroyalement dans la rade d’Aboukir et présentait plus de cinq cents visages humains pleins de vie et de force sur son gaillard d'avant, était désert, et tout ce qui n’avait pas été frappé par le boulet ennemi s’empressait de se soustraire à une mort certaine en se jetant à la mer et gagnant la terre à la nage. Un seul homme restait debout et, les bras croisés sur sa large poitrine, la figure souillée de sang, noire de poudre et de fumée, il regardait d’un œ1l sombre un autre homme respirant encore, couché au pied du grand mât, ayant les deux Jambes fracassées et perdant tout son sang et la vie sans laisser échapper aucune plainte. Il remerctait Dieu, tout au contraire, de le retirer de ce monde. Son œil mourant se soulevait pour voir encore flotter au-dessus de sa tête le drapeau de la France républicaine. A quelques pas de l’homme mourant était un Jeune garçon âgé de quatorze ans environ et revêtu d’un habit bleu sans aucune marque distinctive. Un petit sabre était à son côté et, dans sa ceinture de marin, étaient deux pistolets. Il regardait l’homme mourant avec une expression de profond désespoir, et en même temps de résignation, qui faisait comprendre que lui aussi avait fini avec la vie.

Ce vaisseau, c'était l'Orient. L'homme mourant était Casabianca, capitaine du vaisseau amiral de l'expédition d'Égypte et le jeune garçon était le fils du vieux soldat.

— Prends cet enfant, dit le capitaine au contremaître. Sauvez-vous tous deux, 1l est encore temps, et laissez le vieux marin mourir tout seul. Il n'est plus qu'une vieille cartouche avariée.

— N'avance pas, dit l’aspirant en étendant la main

vers lui, sauve-toi, Quant à moi, ma place est ici, je ne quitte pas mon père.

— Mon fils, dit le mourant en jetant sur le noble enfant un regard qui renfermait toutes les joies qui peuvent inonder le cœur d’un homme, mon fils, je t’ordonne de partir.

En ce moment, un eraquement terrible fit grincer les planches du navire, la flamme devenait maîtresse du bâtiment. Une épouvantable détonation annonça le sort d’une victime de cette afireuse journée. C'était celui qui atendait l’Orient... Déjà les planches devenaient brülantes sous les pieds. Le contre-maître eut un moment de crainte, ses yeux se porièrent sur la côte dont ils n'étaient qu'à deux cents toises — car, disait l’empereur, l'amiral Brueys s'est battu embossé, le misérable ! — Mais ee mouvement naturel à tout homme qui cherche sa conservation ne fut que passager. Il reprit son attitude insoueiante. Seulement il cligna de l’œil en regardant le jeune garçon et, sur un signe du père mourant, il voulut encore le saisir. Mais le jeune homme prenant un de ses pistolets, menaça le marin de l’étendre à ses pieds s'il insistait encore.

— Je dois et je veux rester, s'écriat-il, va-t'en, et que le eielte sauve! Tu n'as pas de temps à perdre.

Un nouveau craquement qui sortit du fond de cale comme un profond gémissement fit iressaillir le marin. Il porta un coup d'œil égaré sur la Sainte- Barbe, les flammes allaient l’atteindre. Encore quelques secondes peut-être et 1l ne serait plus temps. Le jeune homme comprit l'anxiété renfermée dans ce regard et, se couchant à côté de son père, il le prit dans ses bras.

— Pars ! s’écria-t-il. Mon père, bénis-moi.

Ce furent les dernières paroles que le marin entendit. Il s’élança à la mer et s’efforça de gagner la côte.

Il n'avait pas fait dix brasses de chemin, que l'Orient sauta en l’air avec un bruit épouvantable. I] en était encore si près que ses épaules furent couvertes de clous et de débris lancés par le navire dans son dernier déchirement.

— Il fut recueilli par les gens de la côte, et vint au quartier général, ajouta l’empereur. Ce fut lui qui nous raconta le dévouement sublime du jeune Casabianca. « Que ferais-je en ce monde, dit-il à son père qui le pressait de nouveau de pariir. Tu vas mourir, et la marine s’'esf déshonorée aujourd'hui! »

— C'était un noble enfant, poursuivit l'empereur, sa mort est d'autant plus à regretier qu'il aurait été plus loin encore que les Duguay-Trouin et les Duquesne. Je pense avec orgueil qu'il était de ma famille*,

Mais un spectacle curieux, c'était de remarquer la physionomie du jeune Napoléon. Il tenait ses grands yeux bleus attachés sur l'empereur avec une avidité qu'il est impossible de rendre et, lorsque son oncle eut fini, il s’approcha de lui et, grimpant sur ses genoux, il Jui dit :

— C'est bien vrai, ce que tu as dit là?

— Pourquoi veux-tu le savoir? dit l'empereur

— Parce que je prierai Dieu pour ce jeune garçon et pour son papa, répondit le jeune prince,

1 J'ai entendu plusieurs fois l’empereur répéter cette histoire et toujours disant que Casabianca lui était parent, tandis que beaucoup d’autres prétendent que non,

L'empereur fut attendri. II souleva son neveu et l'embrassa.

— Et toi aussi, dit-il, tu seras un brave et bon enfant.

Et le reposant à terre, il le suivait de l'œil avec toute la sollicitude d’un père, car il sentait que cet enfant était alors son espoir. L’impératrice était bien heureuse dans de semblables instants. Alors la pensée du divorce s’éloignait d’elle. Et pourtant à cette époque on en parlait plus que jamais.

Un jour, l’empereur allait ou venait de passer une revue. Son épée et son chapeau — ce fameux chapeau — étaient sur un fauteuil du salon, le jeune prince, accoutumé à être gâté par l’empereur qui lui laissait toucher à tout chez lui, s’empara de l'épée, la passa autour de son cou, et se mit à marcher derrière l’empereur avec une grande gravité, en faisant à deux voix le rataplan le mieux roulé. L'empereur se mit à rire, mais il était profondément touché. Gérard fit un charmant tableau de cette petite mascarade. En général, je dois dire, tout en convenant que le fond de son caractère n’était pas sensible, qu'il était fort impressionnable pourtant pour toutes les affections de famille ; ce qui ferait croire que son indifférence n'était qu'une chose affectée, ou tellement en dehors, que le cœur ne s’en ressentait nullement.

Junot aimait le prince Louis avec un grand attachement. Il n'était pas de ces imbéciles qui croyatent à une absurdité, et qui la croient encore par le seul plaisir de croire le mal et de donner à l'empereur un vernis d'homme vicieux que jamais Napoléon n'a mérité. Quelque répugnant, je le répète ici après l'avoir dit plus haut, qu’il soit, en raison de l’attache-

ment tendre et profondément respectueux que Je porte et que j'ai toujours porié à la personne dont Je parle, je suis obligée, comme chacune de nous doit l'êire en prononçant son nom, de lui rendre la justice qui lui est due, en ne la disant qu'accompagnée de toute la vénération, l'attachement, l'amour le plus entier. C’est du moins ce que je ressens et nous sommes beaucoup encore existantes de la cour impériale professant hautement la même opinion.

La reine de Hollande quitta ses marais et ses plaines aquatiques, pour venir trouver, non pas une COnsolation — car quel est le cœur de mère qui se console de la perte d’un enfant — mais au moins un adoucissement à ce désespoir terrible qui la tuait. Elle fut dans les Pyrénées, à Cauterets. C’est là qu’elle fit le voyage du Vignemale, en le traversant pour allier de Cauterets à Gavarnie. Elle fit ce voyage avec les deux guides les plus renommés des Pyrénées après Laurence, ce guide rendu célèbre par M. Ramond luimême. Mais 1l était ordinairement à Bagnères-de- Bigorre, prêt à entreprendre le voyage du Pic du Midi, du Tour-Maiet et des pics environnants. Mais pour ceux qui dépendent des autres vallées, tels que Bergons, le Mouné, Viscos et, enfin, le Vignemale, ce roi des Pyrénées françaises, puisque le Mont-Perdu dépend de la chaine espagnole, c’est cette partie qui est vraiment intéressante à parcourir, c'est aussi celle-là que la reine voulut connaître. Elle se confia aux soins de Clément et de Martin, les deux porteurs de chaises les plus habiles des Pyrénées; puis elle parcourut d’abord tous les environs de Cauterets à une certaine hauteur. Elle alla au lac de Gaube. Là finit presque la civilisation la plus légère, Un seul homme,

un sauvage habite la cahute en terre et en roseaux qui est construite sur les bords fleuris de ce beau lac dont les froides et tranquilles eaux réfléchissent les neiges éternelles et les glaciers du Vignemale dont cent toises nous séparent. De l’autre côté du lac est la belle cascade d'Esplemousse, dernier adieu de la. nature à l’homme dans ce désert sauvage, Je ne veux pas me laisser entraîner à la description en ce moment, parce qu'en 1809 je fis moi-même ce voyage dont je parlerai.

La reine Hortense est, comme chacun sait, une sylphide dans sa taille, ses mouvements et la grâce de sa tournure. Leste et légère, elle bondissait dans les sauvages retraites des Pyrénées, et là, du moins, elle pouvait pleurer non seulement en liberté, mais avec la consolante pensée que les hommes simples qui l’accompagnaient sentaient sa peine et auraient voulu l'alléger.

-— Pauvre dame, disait Martin, lorsque nous trouvions dans not'chemin, une de nos femmes avec son gars tout rougeaud, tout frais, pauyre dame, nous l'entendions qui sanglotait, Clément et moi, dans la chaise à porteurs. Quand nous avons vu ça, J'ai dit à Clément qu'il fallait grimper dans la montagne pour ne pas rester en face de cet enfant, Ah! elle pleurait bien fort!

Elle était adorée dans ces montagnes et le mot adorée est juste, Il n’est ni une flatterie ni une de ces paroles oiseuses qui se placent toutes seules à côté d’un nom de princesse, Elle était adorée. Et comment ne l’eût-elle pas été? Bonne, secourable, donnant à la fois des aumôûnes pour avoir du pain et disant de ces paroles qui touchent au cœur. Elle rachetait des cons-

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crits, mariait dés jeunes filles, donnait noblement ane existéncé assurée à ses deux guides fidèles... Oui, élle était adorée, et jamais nous n'avons senti le prix de sa présence et l'influence de sa bonté et du charme qu'elle répandait sur toute la coùr par ses talents si variés, que depuis que nous ne la voyons plus.

La reiné Hortense revint à Paris après la saison des eaux, cètte même année 1807, et nous ramena toute éétte aimable gaieté, ces soirées charmantes chez elle, où les artistes les plus distingués de la France veaient porter un tribut que la princesse savait d’autant mieux apprécier, qu'elle-même était docte en toute savante matière. Que d'heures agréables on passait chez elle! Combien elles fuyaient doucéement!.… C’est alors qu'elle composait : Partant pour la Syrie! Reposex-vous, bons chevaliers, ét une foule d’autres romances que fious connaissons et que hous chäntons toujours. La reine Hortense n’est plus là pour demandér de la flattérie et, certes, on peut louer avéc une grande franchisé de conséiénce : le beau Dunoïs, le bon Chevalier, les deux Colins, dont la grâce naïve peut appartenir äü plûs rävissant talent, En soupirant j'ai vu naîlre l'Aurore et mille autres que je pourrais citer, Car je les conriais toutes, je les aime, je les chanté ét toujours avec un nouveau plaisir.

Une autre fois, on sé réunissait autour d’une table ronde ét là venaient Gérard avec son immortel crayon, Isabey, dont le talent peut être imité mais jamais égalé, Garnereÿ qui, après avoir longtemps travaillé à un joli dessin pour un album, finissait par faire la chambre dans laquelle nous étions avec un tel‘charmé de détail qu’on y retrouvait tous les bâtons de chaises qui étaient dans l'appartement, et pourtant rien n'était

minutieux et tout était charmant dans ces mêmes détails. Mais un talent remarquable lui-même dominait sans flatterie sur un grand nombre de ceux qui l'entouraient, et c'était la noble maitresse du logis, surtout lorsqu'elle faisait des portraits seulement au trait. Ils sont d'abord faits remarquablement bien et puis ils ont le mérite fort rare d'une ressemblance extraordinairement juste. C’est ainsi que la reine Hortense possède une collection unique dans le monde, si dans ses courses aventureuses elle n'en a pas perdu, ce qui peut être. J'ai vu dans ses albums des visages bien étonnés de se trouver à côté l’un de l’autre.

En parlant de la reine Hortense, j'ai seulement indiqué les personnes de sa maison d'honneur, il faut que j'en parle avec plus de détail. Cette cour était trop remarquable comme agrément au milieu de la grande cour de l’empereur, pour ne pas mériter une attention spéciale.

La dame d'honneur, M°° de Viry, était une de ces personnes qui ont donné lieu au proverbe italien :

E tunto buono che non val niente.

C'était une grosse personne, ayant un gros mari, et le fils le plus effroyablement laid que Dieu ait lancé sur notre planète. C'était le prince Furibond.

Qui de vous ne se rappelle avec un sentiment tout à fait pénible cette jeune femme engloutie dans un abime, à peine âgée de vingt-cinq ans? cette charmante M*° de Broc ? Toutes les fois que son image se retrace à moi, ce n'est jamais avec une impression douce. Je connais si bien le lieu où elle a péri! Je ne puis séparer la pensée qu'elle provoque de celle de sa

chute dans la cascade du Moulin à Aix en Savoie. Et c'est pour pleurer sur un sort si funeste. Elle, si bonne, si douce, si charmante! mourir là comme une fleur qu’un coup de vent aurait fait tomber dans le gouffre! Pauvre jeune femme! Eh bien, elle a eu, du moins, cela d’évité dans sa vie, c’est le spectacle de l'infortune de son amie, car, quoique reine, elle est amie et elle a des amies, la reine Hortense. Elle en a aujourd’hui, alors qu’un regard, une parole d'elle ne sont plus que des gages d'amitié dont tout honore, parce qu'elle est vraiment noble par le cœur. Elle y donne asile à tous les sentiments doux en même temps qu'équitables. J'ai toujours pensé que si la reine Hortense avait régné, soit comme régente, solt comme maîtresse, son règne eût été des plus heureux, parce que beaucoup de bonnes actions faites par d’autres princes, comme résultat d’une saine politique, n’auralent eu pour principe, chez elle, que le désir du bien public et l'amour de ses devoirs. C’est une personne qui aurait conçu parfaitement que de la paix de son âme dépendait beaucoup celle de ses peuples. Je crois, par exemple, qu'elle aurait souvent pardonné ayant le pouvoir de punir, regardant la vengeance comme le lot d’une âme vile et basse. Et, en parlant de cela, il faut ici que je place un mot qui fut dit par l'empereur à un homme qui était fort avant dans sa confiance, et me le répétait il n’y a pas huit jours. Cet homme était à la tête d’une grande administration, et il apportait à l'empereur une liste formée de dix-sept noms qui étaient portés par des hommes qui pouvaient alarmer Napoléon en raison de leur position sociale et de leur fortune. Ils conspiraient sourdemeht et d’une manière Si peu habile toutefois, que toutes leurs démarches

étaient connues aussitôt que formées. L'empereur sourit en levant les épaules. Il était alors au moment de partir pour la bataille de Wagram et l’intérieur de la France, quoique calme encore, pouvait cépendant lui donner de l'inquiétude.

— Qu'ordonne Votre Majesté relativement à cette affaire ? lui demanda-t-on.

— Rien du tout.

L'autre le regarda d’un air stupéfait. Il avançait sa liste et l'empereur répéta en souriant :

— Rien du tout, mon cher comte. Je ne punis mes ennemis que lorqu'ils s'opposent, par leurs manœuvres, au bien que je veux faire. C'est Surtout pour cela bien plus que parce qu’ils me résistent que je les punis. Je suis moins Corse qu'on ne le croit.

Gette parole que je ne connais que depuis peu de jours me paraît sublime. Celui qui l’entendit et qui me l’a redite causa longtémps avec moi de la manière dont Napoléon considérait aussi les hommes qui l’entouraient. Il faisait une extrême différence entre ses amis ét les hommes capables qu'il récompensait. Il était pour eux moins affectueux, moins accueillant, et bien souvent cependant il était prodigue envers eux. La faveur n'a pas été en favéur Sous son règne, et bien rarement ellé l’a emporté sur le mérite posirir. Il faisait des grâces à ceux qu'il aimait, commé Junot, par exemple, comme Duroc, comme Lannes et braucoup d’autres. Et lorsque ces mêmes amis avaient en eux de quoi légitimer de hautes récompenses, il les en comblait. Mais ces hommes étaient les colonnes de l'État, soit qu'ils se servissent de leur plume ou de leur épée, soit qu'ils lui sacrifiassent leur santé par des veilles, soit qu'ils fissent couler leur sang sur les

champs de bataille. Aussi les deniers publics satisfaisaient sans regret à les récompenser. Je sais qu’on dénature toutes les intentions ; qu’on fait d’une bonne chose une action folle ou vicieuse. Aujourd'hui nous sommes devenus non seulement ingrats pour l’empereur, mais éngrats méconnaissants. Les inconvénients particuliers se sont présentés armés de toutes leurs petites vengeances, de toutes leurs petites haines, et, parlant au nom du bien général, ils ont, comme, au reste, toujours, représenté les masses qui, comme toujours aussi, Ont agl Sans savoir pourquoi, mais servant les intérêts de quelques-uns, et souvent animées par de secrètes calomnies de ces quelques-uns bien plus éclairés que d’autres, pouvant parfaitement juger des intentions véritables de l’empereur, de ses vœux pour le bonheur de la France, de la justesse de ses vues, de ses vues que le vulgaire lui-même est appelé à juger et juge à présent ce qu'elles devaient être, c’est-à-dire entièrement dirigées vers le même but, et ce but constamment le même... le bonheur et la gloire de la France. Il ne s’agit pas ici de ricaner comme j'ai vu ricaner de beaux-esprits tout neufs, et dire :

— Le bonheur de la France! ah! par exemple, le bonheur et la gloire de la France! Lui! L'empereur Napoléon ! La gloire, encore, je ne dis pas; mais le bonheur !

Eh bien, oui, le bonheur! A l’époque dont je parle, à voulait le bonheur de la France. Et je dirai plus, à cette époque aussi, il le lui avait donné. Il ne s'agit pas ici de répéter quelques vieux mots bien ridiculement placés ensemble, de manière à former une phrase qui est tout ce que l'on peut dire, et qui

signifie que l’empereur @ fait le malheur de la France parce qu'il a fait la guerre, et qu'il est un tyran assassin parce qu’il a condamné le duc d'Enghien et exilé M°° de Staël, II faut raisonner son accusation ; et ceux qui parlent si haut ne savent pas que jusqu’en 1810 toutes nos guerres ont êté défensives. Et lorsque plus tard elles ont été une agression, il est encore fort douteux que ce ne soit pas pour em pêcher qu'elles n’aient plus tard une nouvelle attaque, Tout à l'heure, à l’époque de la bataille de Wagram, nous parlerons de cela. Maintenant J'ai amené Napoléon sur la scène, parce que je parlais de sa belle sœur et que, faisant remarquer la bonté de cœur de la reine Hortense, je voulais placer en regard le mot de l’empereur sur la manière dont il dispensait les punitions.

L'empereur avait beaucoup d'ordre. Tous les mois M. Estève lui soumetiait un travail relatif à sa cassette particulière et à la liste financière générale de sa maison. Il y avait fort souvent des économies. Alors l'empereur faisait une liste et une répartition parmi ses chefs. Plusieurs étaient jeunes, aimaient le plaisir, peut-être même le faste. Pourquoi non? Une existence somptueuse, un peu sybarite, leur paraissait doublement douce après des années entières passées sous la tente, au milieu des sables du Tropique ou des boues de la Pologne, des neiges de la Sibérie ou des rochers de l'Espagne. En regardant ses belles courtines de velours à franges d’or, qui recouvraient une tête mutilée, des bras lacérés de profondes cicatrices, une poitrine sillonnée par le sabre et l'épée ennemis, celui qui jouissait alors de cette existence heureuse trouvait bien doux de se répéter :

Je la dois à mon courage, à ma noble conduite ! Et voilà ce que beaucoup des chefs de Napoléon pouvaient dire avec un noble orgueil, Junot, Lannes, Rapp, Marmont, Bessières, Duroc, une foule de noms qu'il serait trop long de citer, mais qui formeraient une belle liste de leudes au chet de la dynastie napoléonienne. Souvent l’empereur, qui comprenait merveilleusement que ces hommes, qui avaient donné leur sang à leur patrie, car, quelque amour qu'ils eussent pour lui, la France était le grand et le premier mobile originairement de cette vaillante conduite, l'empereur savait qu'il fallait noblement, largement récompenser celui qui donne sa vie. Il comprenait, cet homme, qui savait comme on fonde, que la marchandise qui se paierait le plus cher si pareille chose se vendait, serait les jambes et les bras, le corps ainsi pris en détail, et, puisqu'il est impossible de fixer un tarif pour de tels objets, alors il faut établir un équivalent. Et c'était ainsi qu’il comblait de faveurs les hommes braves et fidèles qui entouraient ce trône que leurs bras devaient soutenir pour jamais. Lui aussi, quelque méfiance qu'il eût de la nature humaine, fut encore surpassé dans son rève triste et grondeur. J'apprenais, il y a quelques jours seulement, que dans cette répartition de fonds faite chaque mois, le général Oudinot, qui était de l’armée du Rhin, etqui pourtant n'avait pas auprès de l'empereur les mêmes droits que ses fidèles, recevait, comme gratification, huit, dix mille francs tous les mois, et cette munificence s’est maintenue fort longtemps. Cela n’est pas resté longtemps dans la mémoire du maréchal, par exemple, et j'ai des raisons positives pour en douter. |

Sans doute que l’empereur a parle du maréchal Oudinot comme il a parlé de Junot. Sans doute qu'il a fait à son égard des réflexions tout aussi amères que celles que nous a transmises un des sieurs Las Cases pour Junot. Pourquoi donc ne nous les a-t-1l pas communiquées? Il serait assez drôle que j'en pusse dire la raison.

J'étais il y a quelques mois à faire de la tapisserie dans mon cabinet, j'avais près de moi une femme de ma connaissance, fort âgée, mais remplie d'esprit, maligne et la plus agréable du monde à écouter lorsqu’elle raconte. C’est un feu d'artifice, mais avec des. variétés de couleurs admirables. C’est une heure à compter, dans son année, comme plaisir réel, que de l'écouter dans ses bons jours. Cette femme est la comtesse d’'Hautpoul. C’est un nom littéraire de notre époque.

Nous ne causions plus, nous avions ri. Je me reposais tout en repassant dans ma tête une foule d’histoires plus divertissantes les unes que les autres qu'elle m'avait racontées. Mon aiguille passait, repassait. Elle me regardait en clignant l'œil, tandis que, enfoicée dans une profonde bergère, elle faisait aller un petit pied toujours bien chaussé et de la grandeur de celui d’un enfant de six ans. Tout à coup elle me dit en me regardant :

— Est-ce que vous ne lui répondrez pas ?

— A qui donc?

— Eh ! mais à ce Las Cases.

Nous n’avions pas prononcé son nom de la soirée, mais nous en avions parlé assez souvent pour que je la comprisse, ei voilà ce que c'est que de causer avec des gens d'esprit. Mais qui peut causer avec une

bête? Qui? Eh!mais, moi toute la première... cela m'arrive tous les jours à mon éternel regret. Je me fâche, je gronde après ma propre bêtise, et je recommence le lendemain. Il en est de cela comme des illusions ; on en perd une, on en reprend dix.

Enfin, ce jour-là je n'avais pas ce reproche à me faire, car M°° d’Hautpoul est certes la femme la plus amusante possible.

— Oui, sans doute, je lui répondrai, lui dis-je; mais comprenez-vous cet acharnement contre mon mari ? Cette gloire dont il nous a décorés, mon mari et moi, en nous sacrifiant, plutôt que nous consacrant un chapitre portant notre nom. Quel homme est-ce ? Le connaissez-vous ?

— Sans doute. Mais comment, vous, ne le connaissez-VOus pas ?

— Songez donc, ma chère, qu’il y avait cent chambellans, que c’étaient des planètes d'un ordre trop inférieur — je ne dis pas cela pour dire une bêtise, ceux qui auront l'esprit nécessaire pour me comprendre me comprendront — pour qu'une personne comme M. de Las Cases, qui n’avait nulle habitude dans ma société, qui n'était connu de personne au château, comme il le dit lui-même malgré son excessive vanité, songez donc que c'était la plus simple chose du monde qu’il fût inconnu à ma personne. Mais cela ne m'étonne que davantage pour son animosité contre Junot. |

— Mais, ma chère enfant, il a été votre voisin de campagne, longtemps même,

— Lui! M. de Las Cases!

— Lui-même...

— Et où donc, bon Dieu ?...

— À Bièvres. N'aviez-vous pas la maison de M. de Chamilly?

— Précisément.…

— N'aviez-vous pas M"° de Montesson au grand château de Bièvres ?

— Eh oui! mais ce n’est pas M. de Las Cases.

— Patience ! nous y arriverons. Vous rappelez-vous une Anglaise, lady Cla..…., qui loua le château après M°° de Montesson ?

— Oui, sans doute, et j'ai de bonnes, ou plutôt de mauvaises raisons pour cela.

— Qu'avez-vous donc eu à déméler avec cette Pomone d'Angers?

Je regardai ma vieille amie avec étonnement.

— Oui, sans doute, Pomone d'Angers. Sa mère avait des fruits superbes dans son jardin qu'elle cédait à ses connaissances. Y êtes-vous ?

— Parfaitement. Mais où je n’arrive pas de méme, c'est à M. de Las Cases.

— M. de Las Cases a connu lady Cla... en Angleterre. Elle a été parfaite pour lui, elle l’a ramené en France et.

— Ah! mon Dieu, que mé dites-vous là? m'écriaije en me levant si précipitamment que je faillis jeter le métier, la lampe et la table par terre !

Ma vieille amie me crut folle.

— Comment! vous me dites que M. de Las Cases est ami de lady Cla...? Oh bien, alors, voilà mon Apocalypse de Sainte-Hélène tout expliquée maintenant.

— Ah!ah!

Et M°"° d'Hautpoul fit à son wour une grande exclamation, puis elle se mit à rire.

— Éh bién! voilà pourquoi lé düc né voyage qu'avec ses relais, voilà pourquoi les parolés sont si arnèrés sans morceau de sucre pour les faire passer. Comment donc ne m'aviez-vous pas dit cela, chère enfant ?

— J'aurais vraiment fort à faire si j'allais entreprendre de vous faire faire connaissante 4vec foules mes parentes. Car je suis cotivenu d'appeler aiñsi ce degré de relation.

= Eh bien, nous parlerons de cette cousine-là, n'ést-ce pas ?

— Ma foi non. Il y en a d'agréables, mais pour celle-Tà elle ést trop ennuyeuse.

Maintenant fermons cé tiroir et retournons à Ha reine Hortense.

Après M”° de Broc, qui était, comme on sait, M"° Auguié, sœur de M°° la maréchale Néy et de M”° là comtesse César Delaville, il ÿ avait une charmante petite femmé auprès de la princesse, comme dame du palais, c'était M"*° de Villeneuve, fille du fameux Comté dé Guibert, Si connu par sa tactique, une mauvaise tragédié du connétable de Bourbon et les Lettres de M"° de Lespimasse qui lé réprésentent comme Fhomme le plus remarquable d'esprit et de manières qu'il y eût alors où il y en avait tant. Sa fille avait hérité de lui du charme dont M°° de Lespinassé avait ressenti l'empire. Je la trouvais Bien agréable; elle était petite, parfaitement bien faite, des traits réguliérs, dé beaux yeux noirs, de belles dents blanches, et puis tout cela bien encadré et bien porté par une personne toujours gracieuse. J'aimais bien M”° de Villeneuve. Son mari, M. René de Villeneuve, était chambellan de la reiné. Il à des manières parfaites,

cause bien, est tout à fait un homme du monde, et porte dans la société ce contingent de sociabilité sans lequel la vie habituelle est bien pénible à parcourir. M. de Villeneuve est propriétaire de la belle terre de Chenonceaux qui rappelle tant de souvenirs chevaleresques".

Puis il y avait aussi une grande dame qu'on appelle M*° d'A... C'est une chose particulière que l'impression que m'a toujours faite M"° d’A..., et je voudrais bien savoir qu’elle en est la première cause. C’est une personne parfaitement bien, n’ayant autour d’elle que des motifs d’attrait et de bon accueil; elle est grande, bien faite, et, à moins d’être de méchante humeur, il faut même convenir qu’elle est belle femme, sans cependant qu'il soit dit qu'on s'arrêtera pour la regarder. Une amie commune à toutes deux m'a toujours dit beaucoup de bien de son cœur et de son esprit. Maintenant, qu'on m'explique pourquoi Je devenais triste aussitôt que j'apercevais M”° d'A...? Elle m'inspirait un sentiment de tristesse craintive, c'était bizarre. Et ce qui ne l’est pas moins, c’est que M°° d'A... fait le même effet à beaucoup de monde. Pourquoi cela? Je le demandais un jour à la marquise de Coïigny, qui venait de me parler précisément de cette impression produite par M°° d'A... Ellé me répondit :

— C'est que M°”*° d'A... a toujours l'air d'avoir mangé sa soupe trop chaude.

Cette manière proverbiale de répondre sur une per-

1 Une chose qui l’est un peu moins, c'est que Me la comesse de Guibert s’est remariée en secondes noces avec un homme assez connu, qui est Barère!!!

sonne toujours parfaitement gourmée me fit rire, malgré la présence solennelle de M”° d'A... M°° de Coigny était, je crois, amie de M°° d'A...

Il y avait deux autres femmes attachées aux jeunes princes. L'une, M°° de Boucheporne, était une des “Jus jolies femmes de la cour. Il y a eu un moment surtout, mais, comme à une rose, le moment fut court. Il y a eu un instant où elle a été ravissante. C'était la fraicheur de ces roses blanches rosées dans le cœur, et dont le feuillage est si vert et si frais tout autour de la fleur. Elle sentait bon rien qu'à la regarder. Et puis des cheveux, des cheveux commeje n’en ai jamais vu à personne. Elle avait l'air d'un séraphin. C'était la même beauté, c'était la même candeur, la même bonté fine dans le sourire se mariant au regard. Je n’ai connu M”° de Boucheporne que chez la reine Hortense, jamais je ne l'ai vue autre part, à moins que son service ne l’appelât au château pour conduire le jeune prince à son oncle. Je ne me rappelle pas l'avoir vue dans aucun quadrille. II semblait que son mari craignait d'exposer au grand air des cours ce visage pudique et si beau. C'est une charmante personne et qui doit être bonne; il est impossible que sous une pareille enveloppe il y ait une àäme méchante.

M" de Boubert, gouvernante des jeunes princes, était tout le contraire de M”° de Boucheporne. Non, certes, qu'elle ne soit la plus vertueuse et la plus méritante des femmes; mais son visage, qui était comme celui de toutes les demoiselles de Folard, orné d'un nez — quel nez! — Longueur, largeur, profondeur, rien n’y manquait. Je crois, Dieu me pardonne, qu’en le faisant son père songeait à quelque bastion,

car elle était fille du chevalier de Folard, fameux dans les matières stratégiques. Le reste de son visage était à l'avenant du nez. En tout elle était désagréable, ensuite bonne, excellente vertueuse, possédant toutes les qualités, toutes les vertus, toutés les perfections. Ce n’est pas que je la connaisse et qué je sache si tout cela existe, mais cela doit être. Cé que jé sais être positif, chez elle, c'est son nez, qu’ellé porte toujours en boudeuse, ce qui ne le raccourcit pas, au contraire.

La réine Hortense avait ane lectrice qui m'était pas jolie, mais qui plaisait par son humeur et que j'aimais fort parce qu'elle était spirituelle, polie et toujours de bonne humeur, trois choses que j'estime aû plus haut degré. C'était M Cochelet, aujourd’hui M°% Parquin, belle- sœur du célébrée avocat du même nom. Elle m'a prouvé depüis qu’elle était bonne et reconnaissante. C’est une pérsonne à connaître ét à aimer que M Parquin*.

Les hommes de la maison d'honneur de fa reïné flortense étaient aussi fort bien. Elle avait dirigé, je crois, le choix de l’empereur, et tout était comme il devait être. Quelle différence de la maison de Ia reine à celle de toutes les autres princesses !

Puisque je parle de tournures singalières, lé nez de M** B... et surtout la taillé en four prends garde de M'* de Viry me rappellent une petité aventure qui est arrivée à péu près à cette époque. Elle est bonne à conserver.

1 C'est M"° Parquin qui est propriétaire du château du Wolfberg, à côté d’Arenenberg, séjour de la reine Hortense. On connait cet établissement.

Tout le monde connaît M. R. . de Vil..., homme d'esprit s’il en fut, et autant homme de bonne grâce qu'homme de France certainement. Eh bien, ce n'est pas de lui que je veux vous parler, c’est de sa sœur, M'° Aglaé de Vil..…., fort spirituelle personne aussi, mais en vérité dans ces dimensions de tournure qui sont effrayantes. Ce qu'elle pesait, je érois qu’elle n'en savait rien, car jamais ellé n'aura osé 8e faire peser. Du reste, sur ce corps immense était une fort belle tête et des traits extrêmement agréables.

Elle se maria tard. Elle était ce que nous appelons en France une vieille fille, quoique, en se mariant, elle ne devint pas une viérlle femme. Elle épousa un brave et digne homme, le général Levavasseur, fort estimé dans l’armée et digne d’une femme comme elle, qui était une personne remarquablement excellente comme fille, comme sœur et comme amie. Mais pour que la parité fût entière, il était aussi excessivemeént gros, et cette ressemblante-là n'était pas même commode. Gela n’empêchait pas qu'ils vécussent fort heureux. Ils s’aimaient, et M”° Levavasseur s'arrangeait de son gros mari tout aussi bien qu'ellé se sérait arrangée du bailli de Ferette, où de Potier. Un jour le général Levavasseur fut envoyé dans le Nord, je crois que c’est à Nancy -— mais le nom de la ville ne fait rien à l'histoire. — Il demeura là quelque temps, tranquille en apparence, né maigrissant pas, au contraire, et seul, car M"° Levavasséur n'était pas avec lui. Un jour il demande des chevaux de poste, disant qu'il a des éhoses de la plas haute conséquénce qui exigent sa présence au ministère. I} fait mettre quatre chevaux à uné petite calèche et part pour Paris, en promettant trois et six

francs de guides aux postillons s'ils vont bien. Étonné de ce brusque départ, son premier aide de camp se présente :

— Est-ce que vous partez seul, mon général ?

— Oui, oui. Adieu. Veillez sur tout ici et laissezmoi partir. Je porte à Paris le bonheur du monde.

Et le voilà parti, laissant l’aide de camp stupéfait. Il rentra en secouant la tête et se demandant si son général avait bien la sienne.

Son général roulait sur la route de Paris, avec la rapidité d'une boule qu'on a lancée. Il arriva ainsi qu'il l’avait calculé — car, une chose étrange, c’est qu’il avait calculé — il arriva à Paris le surlendemain à deux heures après midi. Il court aux Tuileries. Là il apprend que l'empereur est à Saint- Cloud. |

— Ah! mon Dieu! quel malheur! s’écrie-t-il. Moi qui lui apporte la nouvelle de la paix définitive avec l'Angleterre! Le traité a êté enfin signé il y a six jours. Aussitôt que je l’ai reçu des propres mains du premier ministre, je me suis jeté dans une chaise de poste, je suis arrivé à Douvres, j'ai trouvé le paquebot qui m’attendait, et me voilà. Il y a six nuits que je ne suis entré dans un lit, mes amis.

Tout cela se disait sous le grand vestibule des Tuileries, au milieu d’une foule qui grossissait de minute en minute. Quelques officiers s’y trouvaient et, voyant un général de division, commandant de la Légion d'honneur et que plusieurs d’entre eux connaissaient d’ailleurs, s’approchent et reçoivent de lui la confirmation de la nouvelle. En un moment tout le jardin retentit de cris de joie et fut aussitôt désert, parce que chacun courut porter la nouvelle. La Bourse

n’était pas fermée. Je laisse à penser si ce fut le dernier endroit où l’on se rendit.

Duroc était avec l’empereur. Personne ne pouvait donc juger du plus ou moins de vérité de l’annonce.

— Il faut que je parte à l'instant pour joindre l'empereur, dit le général à un homme du château. Faites-moi donner des chevaux.

On sait à quel point tout était ordonné dans le château, sous l’empire. Cet homme crut le premier que le général messager avait perdu la tête.

— Oh! si ce n’est que ça qui vous arrête, dit le postillon, je vous mènerai à Saint-Cloud au risque d’être mis à pied pour six mois... La paix, nom d’un tonnerre ! la paix! Oh! je regagnerai cela avec les Anglais que je mènerai.

— Tu es un brave, lui dit le général les yeux tout humides. Allons, fouette tes rosses et partons. Vive l'empereur ! mes enfants.

— Oui, oui, vive l’empereur ! s’écrièrent tous ceux qui entouraient la calèche.

Le général arrive à Saint-Cloud. Nouveau malheur. La journée était superbe et l’empereur avait été à la Malmaison avec l’impératrice.

— Allons à ‘a Malmaison ! s’écrie le général dont la volonté commençait à s’irriter des obstacles qui se présentalent à chaque pas.

Mais les chevaux qui avaient été déjà surmenés n’en pouvaient plus. Ils firent encore une demi-lieue et l'un des quatre tomba au milieu de la route.

— Diable! dit le postillon, vive l'empereur et vive la paix! Mais mon cheval est mort! Comment vais-je faire ?.…

— Tais-to1, braillard. 11 est bien question de ton

cheval ici. Parler d’une rosse quand notre empereur m'attend, quand il est là dans l'inquiétude ! Ah! mon Dieu, mon Dieu !

Dans le même instant, une voiture passait sur le chemin, le général y court et fait arrêter le cocher. La voiture n’était occupée que par une dame seule et sa femme de chambre. Le général se présente à la perüuère, l’ouvre et offre la main à la dame, qui croit que les voleurs se déguisent en généraux pour arrêter en plein jour sur la grande route.

— Madame, lui dit poliment le général, je suis le général de division Levavasseur, commandant la septième division militaire, Sa Majesté l'empereur a daigné m'envoyer en Angleterre pour recevoir l’ultimatum du cabinet de Saint-James, J'ai été assez heureux pour déterminer le ministère, qui n'hésitait que sur un point très léger, et j'apporte la nouvelle de la paix définitive. J'ai le traité signé par M. Fox. Le voici.

Et il tire de sa poche un énorme paquet de papiers,

— Vous apportez la paix, monsieur ! s’écrie la dame. Ah! mon Dieu, quel bonheur ! quelle joie pour toute l’Europe, pour tout le monde! Mais que puis-je pour vous ?

— Mes chevaux ne peuvent plus me conduire, madame. L'un d’eux est mort. Je crois que les autres ne veulent plus aller. Mais je sais bien comment je ferai, et je...

La dame n'attendit pas la suite du discours, qui peut-être, au reste, l'aurait rendue moins obligeante Elle descendit de voiture, fit atteler ses deux chevaux à la calèche du général, prit les trois chevaux de poste pour retourner à Saint-Cloud et recommanda à son

cocher de revenir la joindre aussitôt qu'il aurait conduit le général à La Malmaison, se trouvant bien payée de sa complaisance, Par un hasard singulier, cette dame était Bordelaise et avait pour deux cent mille francs de vin dans ses caves et dans ses chais.

En arrivant à La Malmaison, le pauvre général qui avait pour l’empereur un atiachement qui tenait du culte, sentit ses yeux se mouiller de larmes de joie.

— La paix, mes enfants ! j’apporte la paix ! Où est donc l’empereur ?

Il entra dans le salon qui est après le billard et trouva l’impératrice qui écoutait Rapp, lui annonçant au contraire des nouvelles de guerre. Le général Levavasseur se mit presque à ses pieds :

— La paix, madame, la paix ! Mais où est donc notre gracieux maitre ?

L'empereur était dans la galerie du fond avec l'archichancelier. À ce mot de paix, il interrompt le discours qu'il avait commencé sur quelque graye matière, laisse là l’archichancelier et, s’avançant rapidement, il se présente au général, qui, en l’apereevant, s’écrie ;

— Ah! Sire, je vous trouve donc enfin ! J'apporte la paix. La voici.

Et il tira de sa poche cette immense quantité de papiers, qui, pour lui, figuraient le traité :

— Voici la paix, Sire.. telle que Votre Majesté m'a commandé de la faire signer,

La stupéfaction de Napoléon fut, dit-on, complète. \ En effet, quoique habitué à ne Jamais se laisser prendre sans vert, cette fois l'attaque était aussi par trop extraordinaire, Cependant il se remit aussitôt, parce qu'il comprit que la chose venait d’une source très naturelle. Il connaissait et estimait le général

Levavasseur. Aussi le premier sentiment qu'il éprouva fut de sourire, mais le second le porta à se rapprocher du brave homme et de lui dire :

— Mon pauvre Levavasseur, je crois que votre paix se signale en ce moment par de nouveaux coups de canon tirés dans la Manche.

Le général le regarda d'abord comme pour mieux comprendre ce qu'il venait de dire. Puis, secouant légèrement la tête comme un homme qui est sûr de son fait, 1l s’approcha de l'empereur et lui dit avec un sourire de joie enfantine :

— Oui, oui, la paix est signée. Mais que Votre Majesté ne se mette pas en peine, car Si ces enragés d’Anglais ne veulent pas tenir leur promesse, eh bien, nous nous battrons, et cela ira bien, parce que ma femme est accouchée hier de vingt-quatre mille platnes !

Quelque sang-froid que l'empereur voulüt garder, il n’y eut pas moyen cette fois de résister. Il fit un de ces éclats concentrés comme un éclat de rire ventriloque. Mais cela ne dura qu’un instant, 1l répondit avec assez de sérieux :

— Votre femme doit être fatiguée d’une couche si laborieuse, mon cher général, 1l faut aller la soigner. Vous viendrez m'en donner des nouvelles.

Et il fit un signe à l’aide de camp de service : on l’entoura doucement, mais on l’entoura et on le mit dans une bonne voiture pour le conduire à Paris dans une maison de santé. Lorsqu'il y fut rendu, on prévint sa famille. Une chose intéressante à faire connaître, c’est que jamais il ne fut possible de le faire saigner, qu'au nom de l’empereur.

— L'empereur l'a ordonné, disait-on.

Alors 1l devenait docile comme un enfant et laissait agir ses médecins. Le pauvre malheureux ne souffrit pas longtemps. C'était le plus digne et le meilleur des hommes. Sa femme était, ainsi que je l'ai dit, une femme aussi aimable que digne de respect.

Cette affaire vraiment burlesque, si elle n'avait pas eu une issue aussi triste, donna lieu à une foule d'événements plus ou moins importants. La Bourse fut le lieu de Paris où les résultats devinrent tout à fait remarquables par leur gravité. L'empereur, qui n’aimait pas les mouvements de Bourse et qui prétendait que tous ceux qui y faisaient leur fortune trompaient ceux qu'ils gagnaient, fut d'autant plus irrité de cette aventure qu’il paraissait y étre compère. I ne pouvait pas démentir tout ce qui se disait, sans compromettre sa dignité. Il eut de l'humeur longtemps de cette histoire, que les partis qui n'étaient pas le sien racontèrent à leur guise en y ajoutant tout ce qui pouvait la rendre ridicule pour le parti impérial. Mais comme à cette époque il était le plus nombreux et presque l'unique en France, l'opposition des autres fut à peine remarquée. Néanmoins j'ai souvent fait observer combien l'empereur était sensible à ces sortes d'attaques !

1 Cette histoire était bien autrement plaisante, racontée par M. Henri Roland, homme le plus comique et le plus mime surtout, que j'aie jamais connu. Il racontait, ainsi que peuvent se le rappeler ceux qui l'ont connu, avec une rare perfection.

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