‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 32 sur 72 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Continuation de la campagne de 1807. — L’oreille de l’empereur frisée par une balle. — Mot de Napoléon au maréchal Lannes. — Les Russes sont de vaillants soldats. — Friedland, — L'empereur au pied d’un arbre. — Le pain de paysan. — IL est bon. — Partage de gloire. — Le maréchal Ney, vraiment le brave des braves. — Traveslissement d’un champ de bataille. — M. Gros. — La veuve du soldat. — Léonard Bondieu. — Le mort vivant. — La pauvre mère. — L'orpheline. — Léonard Bondieu coiffé d'un mort. — Le prisonnier, jardinier, amoureux et mari. — Les Russes à barbe. — Retour en France. — Douleur et folie.

Nous étions déjà arrivés au mois de mai de 1807. La campagne continuait brillamment. L'empereur de sa personne s'était porté sur Gutstadt avec le maréchal Lannes et le maréchal Ney, et avait pris cette ville après une résistance terrible de la part de l’ennemi. Dans cette affaire, une balle frisa son oreille de si près, qu'il en sentit le sifflement si l’on peut parler ainsi. Lorsque Duroc nous dit cela, je fis une exclamation, et il me dit que la chose n’était pas rare le moins du monde, parce que l’empereur s’exposait beaucoup. Il me donna des détails relativement à la tenue de l'empereur à l’armée, qui me l’auraient fait admirer si je ne l’eusse déjà fait, et profondément. Junot m'avait bien parlé de lui dans le même sens pour l’armée d'Italie. Mais je considérais l’empereur

comme un autre homme que le général en chef de l’armée d'Italie et je me trompais en cela. C'était toujours le même individu, au contraire, pour conduire et connaître les hommes, et il savait que le prestige de la bravoure était surtout väinqueur chez les Français.

Les combats se succédaient chaque jour en Pologne. Le combat de Deppen suivit celui de Gutstadt, vint ensuite celui de Heïlsberg (sur l’Alle), où nous perdîimes une effrayante quantité de monde. Les officiers et les généraux surtout furent très maltraités, ce qui indique presque toujours que les soldats ne donnent pas franchement. L'empereur dit une parole remarquable à propos de cette journée vraiment meurtrière pour nos armes, et de laquelle nous n'obtinmes que le stérile honneur de conquérir le terrain pied à pied, et encore n'était-ce que sur les cadavres français, plus peut-être que sur les Russes, que nous avancions. Le maréchal Lannes, se trouvant près de l’empereur dans un moment de cette journée le plus inquiétant pour ses résultats, fit remarquer à Napoléon combien les Russes changeaïent leur manière de se former en bataille et combien à leur tour ils se servaient de leur artillerie, car 1l paraît que ce jour-là ils nous foudroyèrent et se maintinrent dans leurs retranchements.

— Il paraît que ces... se forment, dit le maréchal Lannes.

— Oui, répondit l’empereur, nous leur donnons des leçons qui les feront bientôt nos maîtres.

Le combat de Heïlsberg précéda seulement de quelques jours la fameuse bataille de Friedland. C’est ici le lieu de faire l'immense différence des deux peuples

que noùs combattions *. En vingt jours, la Prusse fut conquise. Les Russes étaient au moins des adversaires dignes de nous, et nos victoires, presque incertaines, avaient cet avantage honorable que le succès était vaillamment disputé. Friedland n’est qu’à huit lieues de Preussich-Eylau, sur l’Alle, qui se jette dans ie Pregel, et à quinze lieues de Kœænigsberg. Ainsi, depuis le 8 février, jour de la sanglante affaire d'Eylau, jusqu'au 14 juin, jour de la bataille de Friedland, nous n’avions pu conquérir qu’une aussi courte distance, en quatre mois et demi!... Et encore les Russes pouvaient-ils contester quelques victoires que nous disions positives, et que nous achetions à force d'hommes. Les Russes se défendaient à la fois comme de vaillants soldats et comme des hommes résolus de ne permettre l'entrée de leur patrie que lorsque le dernier cadavre serait tombé devant la frontière. Voilà de l'honneur, voilà de l'esprit patriotique. Et lorsque, après une aussi belle défense, on voit s’allumer ane autre fois l'incendie de Moscou, on peut dire que la ration russe annonce de grandes choses.

Une remarque à faire, c'est que la bataille de Friedland a eu lieu le 14 juin, sept ans, jour pour jour, après la bataïlle de Marengo (44 juin 4800). Alors les anniversaires étaient glorieux à rappeler. Cette affaire de Friedland fut pour Napoléon une victoire d'autant plus douce qu’à Eylau il avait fallu abandonner à l’ennemi une forte part de gloire, car il faut parler fran-

1 Je sais bién que les Prussiens peuvent objecter que des négociations entreprises entre nous ét les puissances belligérantes ont été cause dc ce retard dans notre marche. Mais il n'importe.

chement et ne pas vouloir cacher une vérité connue. Ainsi donc à Eylau l’empereur ne pouvait pas dire : « J'ai vaincu! » Mais à Friedland la victoire revint à son favori et fut toute pour lui. Aussi Napoléon fut-il, pendant l'affaire, à ce que me racontèrent ceux de mes amis qui ne le quitièrent pas dans cette journée, d'une gaieté et d’une joie intérieure qui le décelait, malgré sa volonté de garder une attitude digne et royale. Ce fut même à un point qui dut frapper ses officiers, car il avait peu de cette expansion joviale qui tient à un caractère gai naturellement. Pendant l'action, le jour de Friedland, l’empereur se tenait sur une hauteur à l’entrée d’une ferme. De là 1l plongeait sur les deux armées et pouvait tout voir. La réussite de ses plans lui donna probablement une telle joie qu'il se mit à faire et à dire mille folies. Il avait faim et demanda du pain et du vin de chambertin,

— Mais je veux du pain du pays ! s’écria-t-il,

Comme la maison devant laquelle il était alors était un moulin, il ordonna qu'on en demandât à l'heure même. Et, comme on hésitait, parce que le pain du paysan russe, fait avec de la mauvaise farine de seigle, est plein de longues pailles et détestable de tous points, il insista avec humeur en disant :

— Les soldats en mangent bien !..,

Et tout aussitôt il mordit, avec ses dents de perles, dans un morceau de pain noir deyant lequel nous aurions reculé. Mais aussi, lorsque les soldats apprirent

ue leur chef bien-aimé avait mangé de leur pain et l'avait trouvé bon, quel est celui d’entre eux qui eût osé se plaindre ?

* Ce fut à Friedland que Victor, que les soldats appelaient Beau Soleil, se fit connaître comme comman-

dant en chef un corps d'armée. Bernadotte, blessé à l'affaire de Spanden, huit jours avant, avait laissé son corps d'armée sans chef principal et Victor le remplaça. Mais l’homme qui contribua le plus au succès de la journée de Friedland, fut le maréchal Ney.

« Vous ne pouvez pas vous faire une idée, écrivait Berthier à l’archichancelier, de la valeur brillante du maréchal Ney. C’est fabuleux à raconter. C’est comme dans le temps de la chevalerie. C’est surtout à lui qu'on doit le succès de cette mémorable journée. »

Ce fut également à cette affaire que le colonel C..., qui alors suivait et aimait le drapeau tricolore et l'aigle française, se fit autrement distinguer que dans une certaine affaire de versement de voiture près de Reims. Il n’était pas question de nonnettes à Friedland. « C'était, nous disaient toutes les lettres que recevait Junot, une des plus terribles batailles que nos troupes eussent encore livrées. » Toute la matinée se passa en pourparlers de mort. Mais sur le soir, vers quatre heures, l'engagement devint si meurtrier, si affreusement sanglant que les plus déterminés en avaient horreur. Une batterie de trente pièces de canon, commandée par le général Sénarmont et placée en avant de nos colonnes, tirait sur les colonnes ennemies et broyait les hommes comme les grains de blé sous une meule. L'ennemi, qui s'était formé en colonnes serrées, voyant ses masses écrasées par la mitraille de nos canons, s’enfuit sur la rive droite de l’Alle. Longtemps après le coucher du soleil, les malheureux Russes furent poursuivis dans leur fuite. Cette fois la victoire, le succès réel, rien ne fut dou- . teux. Les bulletins prussiens et russes reconnaissent eux-mêmes leur perte immense. Cependant, tout en

s'avouant vaincue, la Russie montra bien autrement de dignité qu’à Austerlitz. Le résultat de cette bataille fut la presque complète destruction de l’armée russe. Quant à nous, une portion de la garde impériale n'eut pas même besoin de donner. La bataille de Friedland est une des plus belles actions militaires de Napoléon. Il fut, à la vérité, secondé brillamment par le maréchal Ney. Mais enfin si le bras et la main qui exécutent sont pour beaucoup dans une œuvre quelconque, la tête qui en a formé le plan est plus habile encore.

Ce fut en courant que nous atteignimes le Niémen*. Les Russes se battaient en se repliant sur eux-mêmes et, tout aussitôt que les négociations entreprises aux premiers beaux jours furent rompues, rien n'était plus curieux, même pour les ignorants en matière stratégique, tels que je le suis par exemple, que de suivre

‘ Tout ce que je rapporte actuellement ayant rapport aux opérations militaires est pris dans les lettres particulières que j'ai et qui étaient adressées à Junot. Heureusement qu'elles échappérent à M. le duc de Rovigo, lorsque, par ordre de l’empereur — ordre que l’empereur a depuis désayoué — il vint chex nwi, en mon absence, prendre les lettres particulières de l’empereur et que, pour remplir cet ordre, on brisa les scellés mis en l’absence de la tutrice légale et naturelle. On força une serrure à secret mise à un meuble précieux qui contenait des objets de prix dans un coffre de fer. L'empereur avait, à la vérité, commandé de reprendre ses lettres, mais elles étaient eg sûreté dans ce meuble, étant d’ailleurs sous les scellés comnæ sont toujours tous les tiroirs, tous les meubles, dans une succes sion non ouverle encore. Enfin il est de fait qu'on a violé alors en ma personne tous les droits légaux, non seulement devant les tribunaux, mais devant Dieu; et tout cela pourquoi? Je pourrais répondre à cette question. Du reste, peut-être le ferai-je, car on m'a dégoûtée d’être trop bonne,

sur la carte avec une personne habile, Ia marche des troupes des deux armées. C'etait une course des plus bizarres. Ce que les bulletins de la Grande-Armée ne racontent pas, ce sont les impressions produites par les lieux. Il est rare de trouver l'expression de pareils sentiments dans la bouche des so/dats-généraux qui entouraient l’empereur, car il se prononçait lui-même avec une telle force contre ces faiblesses de l'âme, ainsi qu'il nommait toute sensation en dehors des impressions habituelles de la vie, que tous ceux qui étaient près de sa personne ne songeaient plus à regarder autrement que derrière et devant eux. J’en donnerai bientôt des preuves fortes autant que bizarres.

Il fut cependant impossible de ne pas s’écrier en chœur, à la vue du champ de bataille d'Eylau, traversé au mois de juin, à la plus belle époque de l’année et comparé à ce même vallon couvert de glace, de neiges rougies par le sang et jonché de milliers de cadavres expirés dans la double et cruelle agonie du froid, joint aux balles et à la mitraille.

Nous avons admiré tous le magnifique tableau de Gros. C’est une œuvre immortelle de son beau talent. Il nous a transportés dans ce lieu d'horreur et son pinceau nous donnait à la fois le frisson de l'air de Russie et celui qu'on éprouvera toujours à la vue de corps humains horriblement muülés. Il faudrait que la même main retraçät le même site pour la physionomie des montagnes, pour la figure, pour les contours de la chose et du lieu. Mais au lieu de cette terre congelée, recouverte de neige, de sang et de cadavres; au lieu de quelques buissons dépouillés de leurs feuilles, auxquels pendaient des lambeaux de

chair humaine maculés de sang, de cette nature âpre et sauvage si bien retracée dans le beau tableau d'Eylau, je voudrais que Gros nous fit, comme je le disais plus haut, la même vallée, mais revêtue de sa belle robe verte et fleurie, le lac ayant englouti sa eouverture de glace et n’offrant plus à l’œil qu’une belle nappe d'eau eristalline bordée d’un côté par la ville d'Eylau et, de l’autre par de riches campagnes, des jardins et la plus admirable végétation. Des moissons alors dorées et prêtes à être coupées, des ombrages, des arbres fruitiers, toute l’apparence de la prospérité avait succédé à la mort et au carnage. C'était un admirable coup d'œil. Néanmoins une pariicularité frappait, c'était la trace positive que le pied du monstre appelé destruction avait imprimée sur la terre où il avait seulement posé son orteil maudit! Cette mosaïque bizarrement horrible disait, malgré l'ombrage, la douceur de l'air, les vertes prairies :

— Oh! comme la mort a passé par 1e1!

Nous avions, au Raincy, la veuve d’un soldat qui, après avoir combattu à Nazareth et fait partie des trois cents braves, était venu se faire tuer à Austerlitz. Junot avait une amitié fraternelle pour tous ceux qui avaient combattu avec lui dans cette belle journée de Nazareth. Aussi la femme du soldat ne vint pas inutilement à l'hôtel de son général pour avoir des secours, Car ceux qu'on lui donnait étaient insuffisants pour faire subsister elle, sa fille âgée de dix ans, née en Égypte, l'une des plus ravissantes créatures que j'aie vues de ma vie, et un grand garçon de dix-sept ans, né au milieu des camps, Je ne sais où, Ce que je me rappelle, c’est que la naissance de cet enfant avait eu lieu au moment où un magasin à poudre

sautait en l'air. Elle avait été suivie de quelque accident de ce genre. La suite devait prouver que c'était sa nature et qu'il vivait dans la poudre et le danger comme un brochet dans l’eau.

Il s'appelait Léonard Bondieu, comme son père et, comme son père aussi, il était un de ces grands, robustes et vaillants soldats du bras et du cœur que 1792 nous donna si libéralement pour minuter l'acte de notre gloire et de notre grandeur, que Napoléon fit enregistrer plus tard et que la Restauration, qui ne restaurait pas tout, déchira en trois ou quatre morceaux, mais dont les pièces sont toujours bonnes. Le petit Bondieu avait suivi son père partout. Il avait dormi avec lui sous les arbres de la Forêt-Noire, dans la vallée de Figuières, au bord du Pô, sur le sable du désert d'Afrique et dans la tente de l'officier dans les nouvelles guerres du Nord. C'était dans ses bras que le vieux Bondieu était expiré et le souvenir de cet instant qui le priva de son père décida du reste de sa vie.

Lorsque le canon gronda pour la seconde fois contre les Russes, Léonard vint trouver Junot et lui demanda, avec instance, de partir pour l’armée de Pologne. Tant que la France ne s'était battue que contre les Prussiens, il n’avait témoigné aucun désir d'aller se battre, mais aussitôt qu'il apprit que la Russie avait enfin déclaré la guerre, 1l voulut partir et 1l partit.

— Je serai peut-être tué, dit-il à sa mère, que j'avais établie concierge de l'une des portes du parc. Mais comptez, si je ne le suis pas, que vous me reverrez avec de belles dépouilles, J'aurai vengé mon père.

Le jeune homme ne vivait, ne respirait que pour cette vengeance. Junot lui donna une lettre très forte pour le colonel des fusiliers de la garde, qu'on appelait alors M. de Vrigny, en lui recommandant vivement Léonard, dont la taille, la tournure, la bonne volonté, faisaient facilement oublier l’âge. Et puis l’empereur ne les mettait pas si vieux sous les aigles. Il fut accueilli, placé convenablement pour se bien conduire. Il ne demandait que cela. Il fut blessé à Eylau et, en l’écrivant à sa mère, il parlait avec enthousiasme de l’empereur, du bonheur de servir près de lui. Il répétait, avec une sorte de respect religieux, quelques paroles que l’empereur avait dites à son régiment et finissait sa lettre en disant :

— Je me ferai tuer pour cet homme, comme je me serais fail tuer pour mon père.

Sans doute son père était le lien le plus cher qu'il eût au monde. Il aimait sa mère, mais je crois qu'il aimait sa mère parce qu'elle avait été la femme de son père. Il se conduisit très bien et si bien qu'au moment où nos troupes attaquèrent Herlsberg, 1l était déjà sous-officier. Cette rapidité d'avancement, en lui donnant un orgueil légitime, faillit le perdre. Il voulut gagner les épaulettes d'officier. Il se livra tout entier aux hasards qui s'offraient, leur deman- dant de la gloire en échange de sa vie. La position de l'ennemi était redoutable. L'empereur, connaissant tout le danger de cette affaire, avait réuni des forces respectables. Les corps des maréchaux Soult et Lannes, ainsi que la cavalerie de Murat, qui à elle seule était une armée, devaient tous marcher à cette attaque des retranchements de Heïlsberg. Ce qui donna de la garde fut abimé. Les fusiliers surtout

38t MÉMOIRES

éprouvèrent une perte terrible. Leur colonel, blessé au commencement de l'attaque d’une balle dans la poitrine, ne donnait pas de nouvelles de Léonard à Junot et le jeune homme n’éscrivait plus. Enfin, on nous annonça qu'il avait été tué. La nouvelle de ce malheur parvint à sa pauvre mère le jour de ma fête, le 10 août.

Je ne puis me rappeler, sans éprouver encore aujourd’hui un sentiment pénible, le désespoir de cette malheureuse femme. Junot lui fit une pension et je lui promis de me charger de Sophie. C'était sa fille. Mais le coup avait été trop rude et portait sur un cœur déjà bien malade. La pauvre mère ne put résister et mourut au bout de trois mois à dater du jour où elle reçut la fatale nouvelle, laissant sa jeune fille orpheline, mais du moins près de bons cœurs qui ne voulaient pas l’abandonner. Elle fut confiée à une femme de Livry qui en prit soin.

Un soir que la pauvre enfant pleurait sur la tombe de sa mère, en priant devant une croix de bois, elle fit un grand cri en se sentant embrasser par un homme en habit de soldat. C'était Léonard Bondieu. Léonard qu'on avait cru mort, qui n’était que prisonnier, et qui revenait en France riche, heureux. C'était toute une histoire.

Lorsque les Français attaquèrent les retranchements de Heiïlsherg, il était déjà tard, c'était le soir et, quoique dans l'été (10 juin), il faisait un temps affreux, Ce temps redoubla la difficulté de attaque. Les Russes foudroyaient nos hommes ayec une artillerie formidable et les soldats français tombaient devant les bouches à feu des Russes comme les épis sous la faucille. Léonard devint fou de rage et de

désespoir en voyant tomber son colonel et, quelques moments après, le général Roussel. Il se rappelle la mort de son père, son père qu'il pleure comme le jour où 1l mourut. Il s'élance dans les retranchements comme un insensé. Il ne sait pas s’il peut faire, il sait qu'il veut détruire autant de Russes qu'il en aura le pouvoir. La position des Russes, ainsi qu'il nous la expliqué après, était formidable. Ils occupatent une colline entourée de ruisseaux profonds et de fossés. Léonard s’y précipita avec une telle furie qu'il tomba, de je ne sais plus de combien de pieds de hauteur, dans un fossé humide, ayant reçu une balle dans la cuisse, un coup de sabre au bras et des contusions à la tête. Lorsqu'il revint à lui, 1l avait trois cadavres entièrement froids sur lui qu l’étouffaient. Il y avait sept heures qu'il était ainsi. Gomme aucune de ses blessures n’était grave, qu'il était jeune et que surtout 1l avait envie de vivre, il se déméla de ses froids compagnons et eria si bien, quoique blessé, qu'on vint à son secours. Les Russes n'avaient pas encore abandonné leur position. Ils furent très contents de prendre un Français, après en avoir tué un assez bon nombre, et 1ls emmenèrent Léonard Bondieu, qui ne les aima pas davantage pour cela, comme on peut le croire. Il s’en fut dans une province éloignée où 11 suivit un colonel russe qui, étant grièvement blessé, se retira dans une de ces terres que possèdent les nobles russes et qui ressemblent à de petites souverainetés. Léonard était esclave et cela ne l'arrangeait guère, Il aurait mieux aimé, me disaitil, être esclave des Turcs et ramer sur la ch'ourme que de porter la livrée d'un Russe. N’étaient-ce pas les Russes qui avaient tué son père, son colonel et

son général? Léonard avait dix-huit ans. Il sentait vivement et son âme pure comprenait tous les sentiments nobles et bons. Mais il était homme aussi et il fallait arriver à payer un tribut à l'humanité. Son maitre, qui était un comte, un prince, un roi tartare, — car en Russie, lorsque vous sortez d’un certain nombre de ncms connus, vous trouvez les plus étranges prétentions de noblesse, et Dieu sait sur quoi elles sont fondées, — son maitre l'avait mis au jardin, parce qu'il entendait très bien tout ce qui avait rapport au Jardinage comme culture potagère et l’on sait à quel point les Russes sont avides, on peut le dire, de cette sorte de friandise pour eux. Potemkin a donné une fois deux cents roubles pour deux concombres, et une salade de chicorée était souvent payée par les maîtres d'hôtel jusqu’à trente et quarante rou- » bles.

Léonard se fit aimer en peu de temps de son maître, « sans toutefois l'aimer davantage, en lui faisant. pousser de petites raves, des épinards, à l'aide de. fumier et de terreau. Mais il y avait au milieu de ses plate-bandes une figure qu'il rencontrait toujours et qui finit par si bien s'emparer de lui, qu'il en devint” amoureux comme on l’est à dix-neuf ans quand on a du cœur. C'était la fille du premier jardinier du comte. Cet homme, en flattant la manie gourmande de son maître, en soignant ses serres-chaudes, — ce qui est facile en Russsie sans beaucoup de savoir, — cet homme avait obtenu sa liberté et celle de sa famille. Il était riche parce qu'il vendait des fruits et des légumes qu'il récoltait dans un jardin à lui, à quelques toises de la propriété du comte, aux nobles de Kiew, dont on n’était qu'à quelques lieues. {1 maria

volontiers sa fille avec Léonard Bondieu qui, dans ce moment-là, ne songea plus que les Russes avaient tué son père. Il épousa Catherine Itiloff, comme il aurait épousé la fille d’un paysan de Montreuil-les-Pêches. Peu de temps après, le colonel russe, qui avait été grièvement atteint, mourut dans sa terre et eut pour successeurs des Russes à barbe pour ainsi dire, qui ne vivaient que de caviar et de bœuf fumé, et ne buvaient que de l’eau“de-vie, et de la plus forte encore. Ils bouleversèrent tous les jardins du défunt et transformèrent le potager et les parterres en un manège pour y faire galoper leurs enfants ayant à peine six ans. Léonard Bondieu eut alors la pensée de revenir en France. Il avait souvent écrit pour dire à sa mère de supplier le duc de l’échanger, mais son maitre n’avait garde de faire parvenir ses lettres. Et la paix de Tilsitt était signée depuis huit mois qu’il l’ignorait encore. Lorsqu'’à la mort de son maître il apprit qu’il pouveit revenir en France, il dit à sa femme qu'ils allaient partir. Le vieux père ne demandait pas mieux et toute la famille se mit en route pour Paris, où elle arriva comme Junot était à Saragosse.

Léonard Bondieu fut d'abord au Raincy. Nous venions de le céder à l’empereur. Mais il sut, à la porte de Chelles où était sa mère, qu’elle était morte, et morte de chagrin, en apprenant qu'il avait été tué. Il courut à Livry et trouva sa jeune sœur dont je prenals SOIN, priant, comme je l’ai dit, sur le tombeau de leur mère. Léonard avait les passions violentes. Il était amoureux de sa femme. Mais cet amour devait le céder aux deux autres amours qui avaient été pour lui sa vie jusqu’à ce moment, c'était son affection délirante pour son père et pour sa mère! Et retrouver

celle-ci morte! Morte pour lui, morte en le pleurant, en l’appelant!

Cette pensée le rendait fou. Il prit sa sœur avec lui et revint à Paris. J'étais alors fort souffrante du commencement de cette cruelle maladie de nerfs qui m’accable encore aujourd'hui. Il vint me voir et me fit pitié. Il avait surtout une haine contre les Russes, comme je n’imaginais pas que l’on pût haïr. Il le dit à son beau-père avec une dureté que jamais il n'aurait employée dans un autre moment. Le pauvre homme, qui n'entendait pas une seule parole de français, comprit assez du mauvais langage de son gendre pour souffrir à son tour et profondément. Léonard écrivit à Junot pour lui demander de lui faire obtenir une place de garde-chasse, soit dans la forêt de Bondy, soit dans les bois de Rambouillet. La première demeure lui rappellerait sa mère, la seconde était le pays de son père. Il obtint sans peine ce qu’il demandait. Mais il ne voulut pas emmener son beau-père. Le malheureux vieillard fut contraint d'aller demander asile à l'ambassade russe, c'était alors, je crois, M. de Tolstoïi ou déjà le prince Kourakin. Et cependant Léonard n’était pas méchant, 1l était, au contraire, une noble et aimante créature. Toutes les fois que ses yeux se portaient sur sa sœur, qu'ils rencontraient son vêtement noir, qu'il la voyait orpheline et que le nom de la Russie venait alors se placer entre elle e lui, des mots de malédiction s’échappaient de sa bouche, il s’enfuyait de la maison et courait au milieu des bois pendant toute une nuit. Une fois, il s’en fut ainsi toujours courant jusqu'à Versailles. On le trouva évanoui dans une partie sauvage et déserte du parc, dans laquelle des enfants allaient cueillir des

DE LA DICHEXSE D'ABRANTÉS 385

violettes. Son habit de garde-chasse le fit reconnaître par un de ses camarades et il fut ramené à Rambouillet. Les contusions qu'il avait reçues à la tête :lors de sa chute n’avaient jamais été bien soignées ni bien guéries. La vie tout agitée qu’il menait lui fit un mal positif qui s’accrut de ses anciennes souffrances. Son caractère devint intolérable. Il n’y avait que sa sœur qui püt lui parler et en recevoir une douce parole. Quand elle s’approchait de lui, alors toute cette glace qui entourait son cœur, cette main de fer qui le serrait, tout cela se fondait sous un regard de l'orpheline ou s’éloignait à ce seul mot :

— Léonard, je n’ai plus que toi dans ce monde!

Alors il pleurait, il prenait sa sœur dans ses bras et la bénissait en appelant son père et sa mère avec des sanglots déchirants. Mais dans ces instants, si sa femme se présentait à lui, malheur à elle. Une fois elle entra doucement et vint mettre sa tête contre celle de Victoire. Léonard Bondieu la frappa rudement aussitôt qu'il l’aperçut :

— Arrière de moi, race maudite! lui cria-t-1.

Et à partir de ce jour, 1l ne s’en écoula plus un sans que la pauvre c:éature fût tellement maltraitée, qu'elle finit par succomber. Et l’année n'était pas écoulée qu'elle était morte. Léonard la pleura, car il l’aimait. C'était en lui une haine tellement violente contre les Russes, qu'il satisfaisait sa folie en la maltraitant, mais sans qu'il y eût un sentiment personnel. Et mème quelquefois 1l lui demandait pardon en pleurant après l'avoir frappée de manière à la laisser pour morte. Corvisart, à qui j'eus l'occasion d'en parler à cette époque, me dit que, sans avoir vu l’homme, il pariait qu'il était fou, mais fou à être en-

386 MÉMOIRES DE LA DUCHÈSSE D'ABRANTÉS

fermé. Ce genre de folie, sans être commun, se rencontre néanmoins; et l’on trouve des hommes qui ne délirent que sur un seul point. Léonard Bondieu, ayant reçu beaucoup de coups sur la tête et se trouvant fortement accablé sous le poids dés cadavres qui le recouvraient le 40 juin à Heilsberg, peut avoir reçu de cette position doublement périlleuse pour le moral et lé physique, une atteinte dont 1l se sera ressenti par la perte de sa raison. Je l’ai perdu de vue après ce dernier malheur. J'ignore même s'il vit encore, mais j'en doute ; dans tous les cas, je suis bien certaine que les Russes en 1814 auront trouvé en lui, s'il vivait à Cette époque, un des antagonistes les plus à redouter. I avait maintenant à venger trois morts et son malheur éternel. Lorsque je songe à ce misérable ‘eune homme se tordant les mains en s’appelant meurtrier, parricide et blasphémant de la mafière Ja plus horrible contre la Providence, J'ai le {risson.

Page 1