‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 33 sur 72 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Prise de Kœnigsberg par le maréchal Soult. — Paix de Tilsitt. — Waterloo, à propos d’un bal chez Louis-Philippé. — Ce que me dit en 1814 l’empereur Alexandre sur Son entrevue avec Napoléon sur un radeau à Tilsitt. — Quelle était la condition des femmes il y a quarante ans. — La reine de Prusse recherche les bonnes grâces de l’empereur. — Humiliation de la Prusse. — Ce que l’empereur aurait dû faire pour la Pologne.

La conséquence de la victrire de Friedland fut la paix de Tilsitt, non pas immédiatement, mais un mois après. La prise de Kænigsberg, par le maréchal Soult, qui entra dans cette seconde capitale de la Prasse le surlendemain de Friedland, ne fut qu’un résultat de la victoire de l’avant-veille. Elle était encombrée de magasins de toute espèce, de richesses immenses, et son port contenait des bâtiments anglais, russes et prussiens, chargés de munitions, d'armes et surtout d'une grande quantité de denrées coloniales. Ce fut une prise importante, sans qu'il soit possible à personne de pouvoir dire le contraire. Neisse, Glatz, Kasel capitulaient aussi dans la Silésie. C'était une dégringolade de villes.

Bien que j'aie fait la remarque que la campagne de Pologne avait duré plus longtemps et avait offert plus de résistance que celle de Prusse, cependant, en séparant les combats des négociations, on ne trouve dans

cette première campagne de Pologne que dix jours, à partir du combat de Spanden, livré le 5 de juin, et dans lequel fut blessé Bernadotte, jusqu'au 14 du même mois, jour de Friedland. Il ne restait plus alors à la Prusse que la ville et le territoire de Memel et les deux forteresses de Graudentz et de Silberberg. Ainsi donc il n'avait pas fallu à Napoléon sept mois pour réduire à une existence nominale l'héritier de Frédéric, et menacer du haut de sa frontière celui de Pierre le Grand. Oui, le peuple qui fait de pareilles choses, celui que le conduit, méritent en effet le surnom de Grands! |

Après la bataille qui décida de l'armée russe et prussienne, on continua toujours d'en poursuivre les débris jusqu'au Niémen. La garde impériale suivait à la trace la cavalerie ennemie, qui repassa le fleuve à Tilsitt. Murat atteignit les Russes, qui brülèrent le pont et demandèrent la paix avec instance, après avoir obtenu un armistice. Ce fut alors qu’eut lieu cette fameuse entrevue entre les deux empereurs, car le roi de Prusse fut tellement inaperçu dans toutes ces conférences, qu'on ne parla pas plus de lui que s'il eût encore été à Berlin. J'ai entendu une foule d'officiers inférieurs de notre armée s'exprimer sur le compte du roi de Prusse, dans cette circonstance, dans des termes qui faisaient presque mal. On suffrait de voir un roi, car il était roi, suivre d'un œil craintif son vainqueur, cherchant son regard, craignant de parler, marchant toujours en arrière des deux autres souverains et se déclarant ainsi lui-même par sa conduite hors de ligne avec eux.

Je n étais pas à Tilsitt, mais j'ai eu tant de narrations écrites et verbales des événements qui s'y pas-

sèrent, que je crois les savoir aussi bien que personne de France, parce que dès lors aussi je prenais des notes, non pas dans l'intention de publier un jour des Mémoires, mais M” de Genlis venait de publier une seconde partie des Souvenirs de Félicie, et j'avoue que cette manière de conserver les traditions du monde social me paraissait charmante et que Je voulus limiter. Je connaissais donc tous ceux qui ligurèrent dans le drame important qui se joua et se termina à Tilsitt. Je fus avec un ami voir à son retour le Panorama de Tilsitt, et il m'’expliqua tout ce que je voyais représenter avec une fidélité remarquable. Il me montrait un vieux château qui se trouvait en. face du ponton sur lequel était la chambre vitrée où se fit l’entrevue des deux empereurs, puis celle des deux empereurs et du roi de Prusse, car il est à remarquer que le pauvre malheureux ne fut pas admis à la première séance impériale. Le jour où Napoléor le vit, il dit à un homme qu’il aimait tendrement et qui était Duroc :

— Si j'avais vu Guillaume IIT avant la campagne d'Iéna, j'aurais eu encore moins d'inquiétude. Je sais bien qu’il est votre protégé, Duroc, mais vous ne lui donnerez pas l'attitude d’un roi, malgré votre amitié.

Au milieu de la seconde entrevue, le château qui est sur la montagne frappa Napoléon par sa singularité et l'ancienneté de sa construction et il demanda aussitôt s'il n'avait pas appartenu aux chevaliers teutons, ce qui était vrai.

Ce fut certainement une belle journée, dans la vie de Napoléon, que celle où cette entrevue eut lieu dans cette chambre supportée par un radeau sur un fleuve par delà la Pologne, presque dans les États du grand

Pierre et avec le petit-fils de cet homme extraordipaire, lui, fils de ses œuvres, lui depuis deux ans seulement dans le collège des rois et qui cependant les faisait tous trembler seulement avec son petit chapeau. Il était là avec toute sa gloire, toutes ses vie toires l’entourant comme une cour triomphale, et puis la France toujours à côté de lui, toujours la France grande, forte et respectable, car il la faisait respecter.

C'est au milieu des souvenirs que je viens de retracer, lorsque mon cœur battait encore d'émotion en se reportant à ces glorieux instants, que j'ai reçu le coup le plus douloureux que je puisse encore supporter dans un moment où le malheur nous rend non seulement insouctants, mais dégoûtés d’une existence défleurie de toute joie et veuve de toute espérance. J'apprends que cette France que je vois encore si belle dans ce passé que j évoque, puisque je n'ai plus ni avenir ni présent, cette France est insultée, dans un lieu qui pour tout offenseur devrait être un sanctuaire, un étranger à, dit-on, osé se présenter chez le roi de France avee une giberne sur laquelle est écrit Waterloo.

Honte! Infamie! Eh quoi, sommes-nous donc devenus si méprisables qu'un ami plus insolent, plus indignement outrageant que l’ennemi le plus implacable vienne jusque dans le palais que {a nation donne à ses rois, insulter à notre faiblesse supposée ? La croit-on réelle, cette faiblesse ? Enfants! c'est vous qui êtes de faibles créatures! C'est vous qui êtes surtout faibles d'esprit, de ne pas réfléchir aux suites de votre imprudente provocation! Waterloo! Venir nous parler de Waterloo ! Mais vous avez raison. Noue armée n'a-t-elle pas resareté vos trophées ? Nos

DE LA DUCHESSE D’ABRANTÈÉS sy

soldats n’ont-ils pas supporté la vue du monument de Waterloo? Je ne suis qu'une femme, je ne l'aurais pas pu, moi ! :

Waterloo! Ainsi donc c’est un titre de gloire pour l'Angleterre, un titre de gioire buriné avec l'épée de la trahison. Mais cela devait être. Les armées combinées n'étaient-elle pas alors commandées par celui qu'on avait vu à Iéna donner sa parole d'honneur qu'un armistisce existait — et 1] avait menti — et par un autre homme qu'on appelait Le héros par hasard! Et ces hommes étaient secondés par la perfidie, l’ingratitude, tous les auxiliaires de la lâcheté. Et voilà le souvenir qu'on a osé invoquer! O ma patrie, ma noble et malheureuse patrie! Les larmes que je verse sur toi depuis que j'ai appris cette odieuse insulte sont plus amères que celles des prophètes, car le peuple de Dieu avait l’espoir de sortir de servitude, et toi tu n’en as plus d'espoir, tout est allé s’ensevelir dans la tombe de Sainte-Hélène, tout est descendu dans la fosse que ce Waterloo lui a creusée ! ce Waterloo qu’un ennemi vient apporter gravé sur son écusson, dans le palais du roi de France, comme pour lui dire : « Tu es le roi d’une nation peu redoutable, je me ris de toi! »

Je ne suis qu'une femme, Mais mes poings se sont serrés, ma poitrine s'est gonflée, mes yeux se sont remplis de larmes et mon cœur s’élançait au dehors avec une violence qui me faisait mal. Et pourtant je ne suis qu'une femme ! Mais cette femme a vu toutes les gloires de la République et de l'Empire, cette femme est Française. Elle est Française patriote, elle a pleuré de joie en voyant le drapeau tricolore ! Qu'aurait-elle dit en voyant le mot Waterloo

dans ces mêmes salles dont les voûtes de quelquesunes retentissent encore des cris de liberté du beau temps de la Convention et les autres resplendissent toujours des gloires de l'Empire, malgré le voile dont on les couvre.

Oh! qu'il a dû souffrir le roi des Français, en se voyant ainsi insulter dans la nation qui l’a élu! Mais comment ne l’a-t-il pas puni, cet homme qui venait faire la roue devant lui en étalant ce nom que l'on sait nous être injurieux ? Oh ! oui, il a dû bien souffrir de l'impossibilité de demander raison d'une aussi grossière injure. Waterloo ! O mon héros ! Vous que je prie chaque soir et chaque matin comme le génie tutélaire de la France, vous qui ne la compreniez que grande et heureuse, et surtout honorée, voyez-la maintenant, vovez-la parvenue à ce degré d'abattement qu'elle doit se réjouir de la prise d’Anvers! Il faut, pour cela, chanter des Te Deum, il faut que la France, qui n'est admise qu'aujourd'hui au banquet des victoires, vote par acclamation des récompenses nationales, il faut bien établir notre délire, pour montrer combien nous avions peur, car enfin, sans doute cette affaire est belle, mais, grand Dieu ! était-il donc décidé que jamais les trois couleurs ne flotieraient au-dessus des remparts étrangers ? Est-ce donc à nous, 4 nous qui savons le chemin de toutes les capitales, comme l’a dit l'homme immortel de notre époque littéraire, qu'il faut mettre une barrière pour entraver notre course quand nous voulons courir ! Et voilà ce qui arrive. Lorsque vous voulez relever la tête, on fait paraitre devant vousle spectre de Waterloo! On vous rappelle à l'humilité dont on

a fait vœu pour vous depuis. Qu'importe l’époque, le fait est réel.

Pauvre France! Pourquoi donc Dieu te frappe-t-1l d’une verge de fer? Ah! je me rappelle! Oui, tu fis une grande faute, tu abandonnas ce drapeau qui, pendant tant d'années te conduisit à la gloire ! Tu as renié tes couleurs, tes emblèmes de liberté, de cette liberté pour laquelle tu combattis avec tant de courage. Tu as dû expier ta faute ! Si le jour de ce même Waterloo quelques-uns de tes fils n’avaient pas trahi la cause sainte et sacrée de la patrie — je ne parle plus ici de Napoléon — tu ne serais pas exposée à te voir insulter aujourd'hui par la vue d’un insolent trophée! Mais ne perds pas courage, Ô ma patrie, relève ta tête abattue? Ton imprévoyance t'a précipitée de bien haut, et cependant dans ce déclin de ta puissance tu es encore l’espoir de tes vrais enfants ! Non de ces bâtards qui n'ont de français que le nom, mais de ceux qui ne t'ont jamais oubliée, jamais abandonnée, dont le cœur et dont le sangt’appartiennent! France, tes devoirs sont dans cette parole : « {u es mère ! » Elle contient toute ta mission,elle est grande, . elle est auguste, cette belle tâche ! Songe à la remplir dignement ! Tu es une veuve, chargée seule du soin de la gloire et du bonheur de tes enfants! Ne l'oublie pas! N’abjure aucun de tes souvenirs ! Tous sont :illustres! Pense surtout qu'il n'est pas de véritable amour de la patrie, ainsi que l’a dit un de tes plus vertueux citoyens, sans culte du passé!"

Écoute ce qui retentit chaque jour à ton oreille et juge à ces paroles de ce qu'oserait attenter contre toi

1 Tissot,

394 MEMUIRES

eet incurable amour des privilèges qui a toute l’exigence de l’orgueil et la ténacité de l’avarice ! Les servitudes et les humiliations du passé, voilà ce qu’on redemande comme légitime ! Ces préjugés de lignorance et le culte du despotisme, voilà ce qu'on préconise comine le fondement de l'ordre social, ete., ete.

Oh! ce n'était pas ainsi que nous étions traités lorsque le grand homme nous conduisait ! Avec lui, toutes les routes étaient hbordées de lauriers, avec lui, rien n'était amer ! L’humiliation de la patrie était de venue une chose imaginaire! Mon Dieu, mon Dieu, ayez piué de nous!

Je ne veux pas m'arrèter sur ces scènes déplorables qui se passent autour de moi. Je me replie sur moimême et, navrée, déchirée, blessée au cœur, je rentre dans ce passé où l’amertume du temps présent me fait trouver du charme. Et pourtant je n'interroge que des tombes et des cendres!

L'empereur avait résolu de vaincre de toutes les manières dans cette campagne de Pologne, Il entrait dans ses plans politiques de conquérir l'empereur Alexandre, et il le fit avec une grâce qui était irrésistible. Il avait, lorsqu'il le voulait, un charme de fascination auquel nul ne pouvait se dérober et, cet -ascendant, il l’exerçait dignement, noblement. Non par des caresses, des avances, indignes de sa majesté royale, ce n’était qu’un regard, un sourire, mais dans l'un était tout le feu du ciel, dans l’autre sa douceur.

— Quand je le vis à Tilsitt, me dit l’empereur Alexandre lorsque j'eus l'honneur de le voir chez moi en 1814, j'arrivai sur le radeau, bien déterminé à soutenir ma dignité envers l’homme qui avait ren-

versé le roi de Prusse, selon moi, avec une violence injuste. Je voulais beaucoup faire pour ce malheureux prince et je voulais aussi faire beaucoup pour mon peuple. Mais à peine eus-je vu Napoléon, à peine m'eut-il parlé que je fus conquis.

Je parlerai plus tard de la suite de la conversation que J'eus avec l’empereur de Russie ce même jour-là, ainsi que d’une autre que j'eus encore avec lui sur ces mêmes matières. On sait — car ne m'ayant pas demandé le secret, je racontai le même soir ce qu'il m'avait dit — qu'il accusait des malheurs de l’empereur deux hommes, qu'il nommait, au reste. Il avait, m’a-t-il dit, constamment refusé une audience à l’un d'eux. L'autre, plus convenable et bien différent de celui qui le harcelait même par sa femme, n'avait fait aucune tentative pour le voir. Lorsque nous serons à cette époque triste et remarquable, j'ajouterai une bien singulière particularité. Voilà, par exemple, le moment où, après avoir fourni le plus de preuves de ce que j'avance, je dois m'armer d'un Stoicisme invariable, et persister dans ma route.

Je sais que très souvent encore je vais blesser en disant la vérité. Je sais que plus souvent encore je blesserai en ne restant pas dans une neutralité complète envers tel individu, Et pourquoi le ferais-je ? Pourquoi, lorsque mon âme à depuis longtemps une impression fortement incisée relativement à cette personne bien connue, pourquoi ne m'épancherais-je pas avec une entière franchise ? Quelle est donc la prérogative qu'auraient les autres à cet égard, et dont je serais privée ? Non, non, je suis femme, il est vrai, mais 1l est absurde aujourd'hui de récuser le témoignage des femmes et leur opinion, Nous sommes

maintenant ce que nous fûmes toujours, mais nous avons, de plus, un développement de facultés qui existait bien autrefois dans nous, et que nos habitudes, notre éducation, et surtout le préjugé paralysaient et repoussalent même. Notre sort est tout autre. Jene parle pas ici des absurdités plus qu’absurdes que disent les saints-simoniens. Je préends seulement que la femme possède une âme forte, un cœur courageux, des vertus patriotiques et civiques, je prétends qu'elle peut tout ce que peut un homme par la force et la puissance de la volonté. Quant à moi, la force physiqueest la seuledifficulté que jereconnaisse, comme obstacle à ma détermination de faire. Aussi, je pense que quel que soit le projet conçu par une tête de femme, sa volonté peut le mettre à fin; et que l'on me permette de dire que je n’entends ici que des projets exécutables ; car, avant tout, c’est la raison qui doit avoir plus de force et plus de maturité en nous, depuis que nos études, notre éducation nous ont mises à portée de pouvoir juger et connaître le monde.

Eh quoi ! serait-ce donc parce qu’un homme lancera une barre de fer vingt pieds plus loin que moi, que je serai jugée indigne de comprendre et d'agir? Mais ce serait réduire l’homme en général à l’état de brute. Qu'une femme accouche de deux jumeaux, que le frère soit boîteux, qu'il ne puisse pas courir et que la sœur parcoure les bois à pied et à cheval, par tous les temps; que le soleil, la pluie lui hâlent le teint, lui retrempent ses muscles, et voilà le garçon devenu femme, et la fille devenue homme. Jadis une jeune fille élevée jusqu'à quinze ans dans un couvent sortait de sa clôture pour aller dans un salon d'où jamais son œil ne plongeait sur les scènes variées du monde

général. entier. universel enfin. Et c'est ainsi que vivaient et mouraient les femmes il y a quarante ans; et en disant les femmes, je les comprends toutes, parce que chacune avait son monde à elle. Ce monde avait des frontières pour lesquelles on ne leur donnait jamais de passeport. La grisette faisait ses chemises, ourlait ses mouchoirs, vendait son café et n’imaginait pas être jamais admise dans le boudoir somptueux où la duchesse buvait le même café dans une tasse d’or. De même que la duchesse n'allait pas même en pensée dans la boutique où se vendait son déjeuner. Tous les états ainsi divisés, ainsi séparés par de hautes murailles par-dessus lesquelles nous ne pouvions regarder même en nous haussant sur les pointes de nos pieds, que pouvions-nous faire? Rien, si ce n’était quelques broderies, quelques niaiseries dans le même goût, mais du reste, une extrême ignorance. Et je me rappelle que les belles éducations du temps de ma mère se bornaient à savoir jouer du clavecin, danser et bavarder toute une nuit au bal masqué, et ensuite être parfaitement aimable et de bon goût quand on pouvait, et surtout sociable. Cette dernière condition est de tous les temps et de tous les lieux. Aujourd'hui tout est changé. Les femmes sont, dès l'enfance, iniuées au monde, et ce monde n’a qu’un théâtre pour jouer ses pièces. Chacun peut y assister et y assiste. Cela est-il mieux, cela est-il plus mal? Je n'en sais rien. Je crois cependant que c’est mieux, parce que les exceptions en mal que l’on peut objecter sont de si peu de poids dans la balance, qu'il vaut autant n'en pas parler. Ainsi donc, une femme regardant les merveilles du siècle comme ses épouvantables bouleversements, accoutumant sa prunelle à fixer

les astres luminéux qui passent devant elle comme à s'abaisser sur les reptiles rampañts sur lesquels ellé marche, cette femme écoutant de la mêine oreille le coup de tonnerre qui fait crouler un trône et les chants de victoire de tout un peuple, cette femme a été trem= pée avec vigueur, et son âme sera forte. Elle jouera . avec la mort, si la mort la rencontre. Elle aura de grandes pensées et de grandes volontés. Gu'on repasse d’ailleurs l'histoire de notre révolution et qu’on remarque les illustrations courageuses! Je sais bien qu'il est convenu de rire lorsqu'on dit qu'une femme peut être une créature tout aussi privilégiée qu’un homme. Ou pour parler plus juste, il était convenu de rire de cela, car, je le répète, je ne sais pas aujourd'hui ce que cela signifie. Peut-être suis-je mauvais juge, parce que je regarde avec mes yeux et qu’en consultant mon âme, je la trouve aussi résolue que pas une âme d'homme, bien certainement. Ainsi donc, en résumé, tout dépend de l'éducation, puis de la vie qui s’est offerte à vous.

Toute cette longue digression est venue de l’annonce de ma détermination de n’écouter aucune réclamation qui ne sera pas fondée sur une raison péremptoire. Je ne puis céder au caprice de chacun et dire du bien ou du mal de tel ou tel individu, parce que l’ami ou l'ennemi sera content où mécontent. Ceci est une déclaration formelle de laquelle je ne me départirai plus:

La reine de Prusse n'est pas celle de son sexe qui joua le rôle le moins dans lé sens que j'ai énoncé plus haut, pendant les conférences de Tilsitt. Je crois qu'il est impossible à une femme de montrér plus de courage que celte malheureuse reine n'en fit preuvé

pendant les jours qu’elle fut contrainte de passer à Tilsitt. Elle dut souffrir tous les genres de tortures, car je sais de quelqu'un qui l’a connue, et connue très particulièrement, quelqu'un que je ne véux pas nommer, quoiqu'il soit mort, parce que je sais qu'il m’en voudrait s’il vivait, cette personne, qui avait eu des relations {rés intimes avec la reine de Prusse, m'a dit d’ellé plus de bien que l’on ne peut croire, même qu'il y en eût à dire. Elle était ferme et résolue dans ses vouloirs, digne et vraiment souveraine. Elle n’aimait pas l’empereur Napoléon, mais la chose est concevable et, certes, 1l a légitimé sa haine, surtout à Tilsitt, Qui ne connait le ressentiment d’une femme belle, encore jeune, qui veut se faire aimer et se voit repoussée ! ? L'empereur fit voir en cette occasion combien il était maître de lui avec les femmes et combien il se jouait des attaques dirigées contre lui. L'impératrice Joséphine nous racontait des traits bien extraordinaires, d'un côté, comme abandon et avances positives, et ‘tout autant de l’autre en raison de la fermeté mise à se défendre contre ces mêmes avances.

Un jour il prit une rose admirablement belle dans un vase de porcelaine et là présenta à la reine de Prusse :

— Ah! lui dit-elle, avec Magdebourg.…

Puis elle poursuivit à demi-voix en le regardant :

— Ce don serait sans prix pour moi Si vouliez y joindre ce que la justice doit vous faire rendre à un orphelin que vous dépouillez de son héritage.

— Mais ce qu'il fallait voir, me disait un des spec-

! Et remarquez bien qu’en voulant plaire elle ne voulait pas aimer.f. Lé ressentiment s’en accrut encore.

‘tateurs, c'était le regard, l’œil voilé, le sourire quéteur.

1 Napoléon sourit aussi, mais avec une singulière expression. Tout ce qu'il y avait de doux et de suave dans l'expression ravissante de son sourire disparut à l’instant même. Il prit un air froid, quoique poli, et dit à la reine :

— Votre Majesté connaît mes intentions. Je les ai communiquées à l'empereur de Russie pour qu’il se chargeât de les faire connaître au roi Guillaume, puisque l’empereur Alexandre avait bien voulu être médiateur entre nous. Ces intentions sont invariables. Ce que j'ai fait, madame, je ne puis même vous cacher que je ne l'ai fait que pour l’empereur de Russie.

La reine de Prusse pâlit. C'était trop sévère aussi et Napoléon, tout en déclinant le joug très doux qu'elle lui offrait, pouvait au moins lui épargner ces coups d'épingles dans le cœur, qui font une blessure plus douloureuse peut-être qu'une plaie plus profonde. Son’ sort était affreux. La moitié des États du roi de Prusse étaient enlevés. La peine du talion était ainsi exercée sur les descendants de Frédéric. On leur reprenait tout le territoire polonais si lâchement arraché à cette vaillante et belle république. Napoléon remet la Saxe en possession de Varsovie. Dantzig est rétabli comme ville libre. L'empereur Alexandre, ne pouvant rien refuser à son frère bien-aimé — car ce n’est qu'en se servant de cette formule qu'ils s’écrivaient alors — propose sa médiation auprès de l’Angleterre. Il reconnaît la Confédération du Rhin, le royaume d'Italie et, ce qui est plus étonnant, les trois frères de Napoléon comme rois de Naples, de Westphalie et de Hollande.

Et cette démarche de l’empereur Alexandre n’est pas même l’œuvre des demandes de Napoléon. Le tsar est venu lui-même au-devant des souhaits de son nouvel allié.

Ma profonde admiration pour l’empereur, le culte sacré, et religieusement sacré, que J'ai voué à sa mémoire, ne m’empêche pas de juger avec impartialité les fautes qu'il à commises. Ces mêmes fautes sont d’ailleurs la cause réelle de sa chute, bien plus que la coalition continentale. Ainsi je n’ai aucune prévention favorable pour l’excuser lorsqu'il commet, par exemple, une faute aussi grossière, 1l faut dire le mot, que celle de ne pas rétablir le trône de Pologne! Il le pouvait d'autant plus facilement qu’il avait auprès de lui l’homme qu'il pouvait nommer roi de Pologne. C'était le prince Joseph Poniatowsk1, neveu du dernier roi, brave, beau garçon, aventureux, et résolu, ainsi qu'il me le dit un jour, à tout entreprendre pour libérer la malheureuse Pologne.

Napoléon eut cependant, je le sais, pendant quelque temps, la fantaisie de faire un autre roi de Pologne, et ce roi eût été Murat, qui en avait un désir effréné. Il se figurait que parce qu'il donnait élégamment un coup de sabre, qu'il avait porté pour trente mille francs de plumes et d’aigrettes pendant la campagne qui venait de se terminer, 1l devait être roi de Pologne. Mais malgré l'envie extraordinaire qu'il en avait, Murat ne fut pas longtemps 10, même en espérance, Poniatowski ne fut pas mieux servi et le vieux roi de Saxe, quoiqu'il n’eût plus de comte de Brulh à son service, obtint pour lui une couronne qui eût été une barrière sur la tête d’un autre, entre l'empereur etses ennemis, tandis que sur la sienne elle devenait un

Page 1