‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 36 sur 72 · UE MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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de l'enthousiasme dés Français; enthousiasme qui allait jusqu'au délire, et dont Napoléon jouissait avec bonheur. Mon Dieu, ne pourrai-je donc jamais écrire une ligne pour parler de mes affections, relativement à cette heureuse et glorieuse époque, sans avoir la crainte fondée de trouver aujourd’hui dans les fils même des frères d'armes de Junot, sinon des ennemis, au moins des hommes tout disposés à aceueillir avec humeur l'expression de mon âme, cette expression que je fus contrainte, moi pauvre vèuve, moi pauvre mère, de cacher péndant bien des années et de ne laisser voir qu’à un être angélique dont la eouronne n’est pas de ce monde, quoiqu'elle soit née sur le trône, et qui comprenait, avec son noble cœur, tout ce que renfermait le mien.

C’est la duchesse d'Angoulême *.

En parlant de l’empereur, de son retour, de la Joie qu'il fit éprouver, je n’ai présenté cet événement que succinctement et sans aucun détail. Il est cependant utile de s'arrêter un peu sur cette circonstance de notre vie à tous, et d'en parler plus en détail.

Le retour de l’empereur eut lieu vers la fin de

1 Je n'ai pas besoin de nommer Me la duchesse d’Angoulême. Tout le monde la reconnaïtra. Quant à moi, dont elle a adouci le malheur avec la bonté la plus touchante, je me fais gloire d’avouer que chaque jour je prie Dieu pour elle. M la Auchesse d'Angoulème, lorsqu’ellé fut bonne pour moi et pour ma famille, avait cent fois plus de mérite que si elle eût accordé une marque d'intérêt à M. d’Autichamp ou à Me de Vaudreuil, comme Napoléon a eu beaucoup de mérite aussi en accueillant comme il l’a fait, la maréchale de Mailly. Quant à

, tant que je vivrai, Mme la duchesse d'Angoulême sera honorée et respectée, et jé puis dire aimée dans mon âme. La reconnaissanée n'est un fardeau que pour les cœurs corrompus

juillet de 1807. Cet événement tout naturel devait avoir des suites bien importantes dans mon intérieur. Je les prévoyais depüis longtemps, et malheureusement je n’avais pu l'empêcher. Sans doute j'aimais Junot. Mais je ne lui aurais fait aucun reproche bien certainement, relativement à ses relations avec la grande-duchesse de Berg, parce que je ne pensais pas que ces relations fussent criminélles. Toutefois, je voyais quelle route 1} allait parcourir et à quel but cela allait le conduire. L'empereur avait une façon de voir relativement à ses sœurs et cette façon de voir lui faisait exiger d’elles la plus grande retenue dans leur conduite. L'empereur croyait être certain qu’au cune des princesses n'avait donné lieu même à une parole légère prononcée sur son compte. Jusque là, il avait été égal à Fouché, et à un autre homme que Je ne veux pas nommer parce qu'il vit, que les sœurs de l’empereur fissent ou non parler d'elles, et que M. le comte de FI..., M. de C..., etc., compromissent ces dames, ou fussent plutôt compromis par elles: Les princesses étaiént gracieuses pour Savary, pour Fouché, pour d’autrés encore, et l'empereur ignorait seui ce que tout le monde savait. Il croyait que la princesse Pauline était une jolie inconséquente, désobéissant à Corvisart pour porter une Jolie robe de bal et seulement coupable dé ne pas demeurer chez elle quand 1l commandait la retraite. Jamais ces dames n'avaient encore été trahies par les autorités surveil-

ét rdéchants; Il m'est seulement pénible d'ajouter que l’amour

e ma patrie m'empéche, en raison de ma conviction, de faire d'autres vœux pour ellé. Elle soufirira dés fautes dés autres. Mais c’est un arrêt inséparable de son nom,

lantes. Mais lorsqu'on sut qu'un homme qu'on n'aimait pas pouvait être perdu par une accusation directe, cette perte fut résolue. Hélas! je l'avais prévu depuis longtemps.

Lorsque l’empereur arriva à Paris, l'orage était déjà formé et les nuages s’amoncelaient depuis la Pologne. On avait écrit à l’empereur que Junot compromettait la grande-duchesse de Berg, que sa livrée se voyait à des heures inconvenantes dans la cour de l'Élysée et qu'une foule de circonstances venaient à l'appui de ce qu’on avançait. Ce fut un des camarades de Junot, encore vivant aujourd'hui, qui fit cette accusation.

Napoléon fut blessé au cœur en apprenant cette nouvelle et, lorsque Junot le revit à son retour de Pologne, il lui trouva l'accueil sévère et la parole contrainte. Junot avait une des âmes les plus fières et les plus belles que le Créateur ait mises dans une enveloppe mortelle. Il ne put soutenir la froideur de l'empereur et lui demanda une audience. Elle fut accordée aussitôt et fort orageuse. L'empereur accusait sans cesse et Junot, vivement blessé, ne voulait répondre sur aucun point et prétendait que l’'empereur devait se fier à lui pour le soin de l'honneur de son nom.

— Sire! s’écria-t-il, lorsqu'à Marseille j'aimais la princesse Pauline — vous fûtes au moment de me la donner pour femme — je l’aimais comme un fou. Et cependant quelle fut ma conduite”? celle d’un homme ! d'honneur. Je n'ai pas changé depuis cette époque, Sire. Je suis toujours le même homme, toujours celui qui peut se proclamer le plus dévoué à Votre Majesté et aux siens. Sire, votre défiance me fait bien mal,

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS at

L'empereur le regarda avec une attention marquée. Puis 1l se mit à marcher les bras croisés, en silence, et le front toujours menaçant.

— Je veux bien croire tout ce que tu me dis Là, lui dit-il enfin, mais tu n’en es pas moins coupable d’imprudence, et les imprudences dans ta position et celle de ma sœur sont des fautes, si ce n’est pire encore. Qu'est-ce que veut dire, par exemple, cette manière d'agir ? Pourquoi la grande-duchesse de Berg va-t-elle dans tes loges au spectacle? Pourquoi y vat-elle dans ta voiture? Ah! ah! vous êtes étonné, monsieur Junot, de ce que je sais aussi bien vos affaires et celles de cette petite sotte de M°° Murat.

Junot fut confondu de ce que l’empereur était instruit de cette particularité assez importante pourtant dans la position respective des deux personnages, pour fixer l'attention non seulement de la police, mais du public. Il fallait son sommeil, le sommeil où l'avait plongé cette vie des anges du Vieux de la Montagne, dont 1l avait été enivré, pour être étonné de ce qui était la conséquence toute naturelle de sa conduite.

— Oui, dit l’empereur, oui, je sais cela... et beaucoup d’autres choses encore dans lesquelles je veux bien ne voir que des imprudences, mais enfin dans lesquelles aussi je vois des torts graves de ta part. Encore une fois, pourquoi cette voiture avec ta livrée ? Ta livrée ne doit pas se voir à deux heures du maun dans la cour de la grande-duchesse de Berg! Toi, Junot! Compromettre ma sœur! Ah!

Et Napoléon tomba dans un fauteuil.

Avant d'aller plus loin, je veux expliquer les motifs qui m'ont déterminée à lever un coin du voile que

ma propre main à jeté sur la vie privée de Junot. Toutes les relations qu'il à éues n’ont agi que sur mon propre bonheur, et nullement sur sa destinée à lui-même: Ici il en fut tout autrement. Je n’hésite pas un instant à charger cette malheureuse relation de mon mari avec la reine de Naples, de tous ses malheurs, et à la regarder comme cause de sa mort: Je dirai plus, je ne prétends pas charger également cette relation de couleurs trop honteusés et réellement fautives. Il me suffit des tristes résultats qui furent les suites des apparences. Je crois même, s’il faut le dire, quil n’y eut que des apparences, mais elles furent terribles, parce qu'elles allumèrent la colère du lion. Le Vésuve fit plus tard une éruption provoquée aussi par les apparences. Alors s’éleva la tempête qui avait été semée. C’est donc sous ce rapport politique et positivement direct dans la vie de mon mari, que Je me suis décidée à parler de tout ce qu'on va lire. Cette sorte de préface est essentiellement nécessaire à l'intelligence des faits qui eurent lieu en Russie en 1812 et de la tragédie qui les termina en 1813. Une famille privée de son chef, des enfants orphelins, un nom illustre attaqué, en voilà plus qu'il n'en faut sans doute pour donner à mes paroles toute la solennité qui convient à de telles cireonstances et qui éloigne la pensée de la futilité d’une intrigue amoureuse. Il ne sera question ni de passion jalouse, ni de dyuleur romanesque : il s'agit de présenter des faits.

Maintenant il faut entrer avec moi dans l'intérieur des Tuileries. Il faut pénétrer dans le cabinet de Napoléon et Fy voir non seulement seul, mais avec tous ceux qui contribuaient à ernpoisonner sa vie par des

rapports non seulement quotidiens, mais à chaque heure de la journée. Ce n'était pas Lannes, ce n'était pas Bessières, ce n’était pas Masséna, Ce n'était pas Soult même — je dois lui rendre justice, quoiqu'il ne m'aime pas, je ne sais pas pourquoi, — ce n'était pas non plus Duroc, quoi qu'on en ait dit et redit sur la police intérieure du palais que Duroc était obligé d'exercer. Ce n’était pas non plus Junot, malgré l'immense quantité de relations qu'il recevait tous les jours comme gouverneur de Paris et gouverneur actif, personnage qui n'existe plus maintenant que dans le souvenir. Ce n'était aucun des hommes que je viens de nommer. Ils avaient une manière d'envisager l'honneur, qui leur aurait fait prendre ce même honneur en antipathie s’il eût été transformé en une semblable turpitude, Ce n'était pas non plus Rapp, avec sa rude écorce mais sa belle âme, qui aurait trahi les secrets peu importants du cœur d’un camarade pour en barbouiller vingt pages d’un rapport obscène qui n'avait aucun but utile comme intérêt politique et qui n'était destiné — l’auteur n’en doutait pas — qu'à occuper un moment l’empereur, dont l'esprit, singulièrement tourné à cet égard-là, trouvait un vrai plaisir à savoir la quantité de grains de sel que moi ou tout autre mettions sur une tartine de beurre.

Les hommes qui jouaient ce rôle odieux sont bien connus et le mépris et la haiue universelle les ont récompensés selon leur mérite de leur infâme conduite. Deux surtout avaient sur leur front l'index de l'opinion publique. L'un est mort. Je lui ai pardonné comme chrétienne, tout le mal qu 1l a fait à Junot, mais, comme veuve et comme mère, je ne lui ai pas

pardonné le tort irréparable qu'il a causé au père de mes enfants. L'autre, tout aussi coupable, n’est pas encore allé rendre compte à Dieu de sa conduite, comme homme et comme citoyen. Non seulement il vit, mais il fait encore du mal. Il menace, il agit, il est influent. J'ai appris, seulement depuis peu, combien il avait fait de mal à Junot et à moi. Eh bien, nous avons maintenant un champ clos dans lequel nous sommes. C’est une lice ouverte à lui comme à moi! Oh! mon Dieu, et ce sont de telles gens qui ont versé dans la coupe le poison que l’empereur a fait boire à son plus vieil ami! Ce sont de telles mains encore souillées de malversations qui ont osé... Mais silence, mon âme, silence! Tu pourras bientôt épancher tes douleurs, tu pourras bientôt à ton tour renvoyer la flèche du lieu dont elle est partie, et la renvoyer plus acérée. Encore une fois, c’est ton devoir.

Une chose incompréhensible c’est l'ignorance dans laquelle était l'empereur de la vraie Éoiduite de ses sœurs. Il est de fait qu'il en était complètement ignorant. Je ne sais pourquoi, car, enfin, ses yeux d’aigle perçaient bien d’autres mystères. Mais c’est la vérité, Fouché, Junot, Duroc, Dubois, les quatre personnes ayant dans leurs mains toute la police intéressante de Paris et de la France gardaient le silence sur ce qu'ils savaient, parce qu'ils auraient affecté Napoléon, ce qu'aucun d'eux ne voulait faire, la moitié par affection pour lui, les deux autres par crainte de déplaire d’abord à lui-même, puis aux princesses, ce qui pouvait amener un résultat funeste, tout en parlant de choses joyeuses pour eux. L'empereur finissait bien par apprendre, mais à la volée, et par des moyens tellement peu habituels pour lui-même qu'il

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS hs à y croyait extrêmement peu. Il attribuait les bruits qui couraient souvent à de l’imprudence de jeunes femmes et il disait alors à Madame mère :

— Signora Lœtitia, que diable! parlez donc à vos filles. Je ne veux pas qu'elles se compromettent avec tous ces godelureaux comme elles le font. Qu’elles dansent avec des officiers de ma garde! pardieu! s'ils ne sont pas de beaux garçons, ils sont de braves garçons.

Je n’entreprendrai pas de répondre aux horreurs que l’on a cherché à répandre sur la nature des relations de famille de l’empereur. Il suffit d'avoir vécu dans l'intimité de Napoléon pour connaître sa façon de penser et sa manière d'envisager la morale. Mon sang bouillonne lorsque je l'entends accuser de corruption. Il en est de cela comme de sa peau jaune et du tabac qu'il portait dans ses poches et de mille autres rèveries qui n'ont pas le sens commun. On m'objectera à moi-même, peut-être, une scène de La Malmaison, rapportée dans un précédent volume de ces Mémoires, et moi je répondrai par cette scène elle-même. Napoléon n'aurait employé aucune manœuvre pour me déterminer. Si j'eusse fait ce qu'il voulait, il m'aurait méprisée, ainsi que je l’ai vu souvent, car la femme de son ami lui manquant de foi pour lui, souverain, lui paraissait avec raison une infâäme. Mais il n'aurait pas fait le roué. S'il n'agissait pas ainsi avec des femmes qui ne lui auraient pas donné de la honte en retour de la faute commise, il ne l'aurait certes pas hasardé avec des femmes qui l’auraient pu haïr, et qui bien certainement l’auraient haï. Et puis, comment la calomnie peut-elle donc si gratuitement déverser le poison sur toute la vie d'un homme sans avoir au

moins l'apparence de la probabilité? Et, en vérité, ici c'est bien le lieu de se demander si un homme sévère, même dans toutes les habitudes de sa vie, aurait été déroger à cette sévérité pour se couvrir d'infamie. Il faudrait pour que la chose fût probable, que le crime eût pour lui des attraits bien puissants et dans tout le reste de sa vie, je le répète, rien au monde, rien n'y fait croire.

Napoléon ne fut instruit des fautes de l’une de ses sœurs qu’à l’époque de la guerre du Portugal. Celui qui en fut accusé le premier fut presque exilé à l'étatmajor de Junot. Je sais bien que ceux qui veulent tout tourner en ridicule diront que la chose est 1mpossible. Mais cependant elle est réelle et, une fois connue d'une homme comme lui, les autres preuves ne tardèrent pas à lui arriver, ec dès lors il fut comme averti. Encore l'affaire de MM. de Septeuil et de Canouville n’aurait-elle pas été connue si l’histoire du cheval et de la pelisse, ainsi que celle de l'explication pour l’autre, n'étaient venues à leur aide comme nous le verrons en 1810.

L'aventure dans laquelle Junot jouait un rôle était donc la première, à bien dire, qui vint frapper l'oreille de l’empereur et il en fut irrité violemment, ainsi que je viens de le dire.

— Enfin, répétaitil en se promenant, si Murat avait appris toutes ces belles histoires de chasse au Raincy, de spectacle avec ta voiture et ta livrée.

[l parait que la voiture et la livrée était ce qui lui paraissait de plus inconvenant. Junot voulut encore parler de l'éclat de celle de la grande-duchesse. L'empereur frappa du pied avec violence, le regarda

quelque temps sans parler, puis 1l dit avec une voix sévère et d’un ton interrogatif :

— Et de quelle couleur est donc la vôtre?

Junot baissa les yeux et ne répondit rien. Le fait est que les couleurs de nos deux livrées étaient exactement les mêmes. La seule différence était dans les galons et les parements. Ceux de la grande-duchesse étaient blancs, tandis que les miens sont jaunes, et ses galons étaient d'or, les miens étaient d'argent. Mais, du reste, l'habit était en drap amarante tout à fait de la même nuance. Le vrai de la chose, c’est que la volonté de la grande-duchesse était que les choses fussent ainsi. J'ai toujours pensé qu'il s’y rattachait un but politique, et depuis, ainsi que l'ai dit, j'en ai la preuve, et la preuve positive.

— Oui, disait l'empereur toujours en se promenant, si Murat avait appris tout ce que je viens de dire, qu'aurait-1l fait, qu'aurait-il dit? Tu aurais eu un terrible orage à essuyer.

A l'instant même la physionomie de Junot se décomposa, et devint pourpre, puis il pâlit, rougit encore et, retrouvant alors toute son énergie, il fit deux pas vers Napoléon et dit d’une voix ferme :

— Si Murat s'était cru offensé, 1l n’y a pas si longtemps encore que nous étions égaux aussi bien sur le champ de bataille que partout ailleurs, je lui aurais accordé toute la satisfaction qu'il m'aurait demanéie. Et, quoiqu'il fasse bien peur aux cosaques, je ne suis pas encore aussi facile à effrayer qu'eux, et cette fois je me serais battu au pistolet.

— Eh! pardieu, s’écria l'empereur avec une naïveté admirable, voilà bien ce que je craignais!

Puis il ajouta d'un ton olus doux :

Vi, Ù

— Mais, j'ai arrangé cela. Je lui aï parlé et mainnant tout est bien.

— Sire, je vous remercie. Mais j'observerai à Votre Majesté que je ne veux pus d'un accommodement entre le grand-duc de Berg et moi. S'il se croit offensé.. ce que je dénie qu'il ait le droit de dire... nous ne sommes pas loin l'un de l'autre. Mon hôtel est bien près de l'Élysée.

— Oui, oui, dit l’empereur, et beaucoup trop. Et, à propos de cela, qu'est-ce que signifiaient ces fréquentes visites que ma sœur faisait à ta femme? Elles ont été liées, c'est vrai, mais autre temps, autre coutume; on à remarqué cela, et ce sont encore des choses qui ont fait parler.

— Sire, ma femme est fort souffrante de sa grossesse. Elle ne peut pas sortir à moins qu'elle ne prenne d’extrèmes soins. Son Altesse impériale M°* la grande-duchesse a eu la bonté de venir la voir deux ou trois fois depuis ce printemps, et voilà à quoi se burnent ses nombreuses visites.

— Cela n'est pas vrai, répondit l'empereur en prenant une grande lettre dans un tiroir près de lui.

Ei la parcourant en entier, 1l fronça de nouveau le sourcil. Janot jeta un rapide coup d'œil sur la lettre et il reconnut l'écriture.

— Je demande pardon à Votre Majesté, mais si elle juge et si elle condamne sa sœur et son plus ancien ami, son plus dévoué serviteur, sur les accusations de l'homme qui a écrit cette lettre, je ne puis croire à son impartialité.

Napoléon parut surpris, mais ne fit aucune objection sur ce que disait Junot. Il sernbla même à celui-ci

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qu’un sourire imperceptible se sur les lèvres de Napoléon.

— Seulement, dit Junot, ce n'est pas une lettre, car il était avec Votre Majesté, c'est donc un rapport! Un-rapport de sa police et corté par lui! Oh! ce doit être une belle œuvre! Il aurait au moins dû respecter la personne de la sœur de Votre Majesté! Mais il y a des moyens efficaces pour rendre les gens circonspects et polis, c'est ce que je veux employer avec lui.

— Junot, s’écria l’empereur, je te défends de te battre avec S...

Junot sourit dédaigneusement.

— Vous m'avez soupçonné, vous m avez accusé de trahison, Sire, c'est une chose dont je ne puis vous demander raison à vous-même. Il faut que j'aille la demander à celui qui est cause de cette peine. Et, de par Dieu, je le ferai. Si Murat en veut, après cela, je serai tout prêt, à moins que ce méchant soldat ne me loge une balle dans la tête, ce qui serait possible, car j'ai vu des mazettes tuer de braves gens. Mais si j'en sors sain et sauf, je serai aux ordres du grandduc de Berg.

Napoléon se leva brusquement et, arrivant à Junot qui était appuyé contre la cheminée, il le tourna vivement à lui et, lui prenant la main, mais vivement, il dit en criant comme un aveugle :

— Encore une fois je l'ordonne de demeurer en paix! Ni S..., ni Murat. Je ne veux pas que tu te battes ni avec l’un, ni avec l’autre. Promets-le-moi, ajouta-t-il en se rapprochant de Junot et lui reprenant la main qu'il serra, promets-le à {on vieil ani!

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Ces moments-là étaient fugitifs chez Napoléon, mais ils étaient victorieux. Jamais il n'a manqué de sortir vainqueur d’une pareille situation. Il y avait dans son regard, dans sa voix, un charme adorable. Il était sûr de vaincre la résistance la plus obstinée. Junot sentitse fondre sa colère à sa voix, à son regard. Il prit la main de l’empereur, la serra, ne la baisa pas comme celui qui avait écrit le rapport, mais il la posa sur son cœur et, en lie sentant battre violemment, l’empereur eut à son tour un moment presque indéfini d'émotion. Mais 1l la surmonta, passa sa main après l'avoir doucement retirée de celle de Junot dans son épaisse et blonde chevelure et, le frappant légère menti :

— Promets-moi d’être sage, mauvaise tête, lui dit il avec sa voix de sirène, c’est-à-dire ce sotlo voce remarquable qui vibrait comme une corde éolienne. Tu reviendras me voir, j'ai à te parler.

Cette conversation avait duré une heure et demie. Le salon de service était rempli de gens qui étaient aux écoutes pour savoir le résultat de la longue conférence. Un homme surtout aurait voulu qu'elle fût moins longue. Il connaissait l’empereur. Il savait que de longues heures n'étaient jamais accordées à un homme qu'il allait disgrâcier et la physionomie de Junot, lorsqu'il sortit, le confirma dans son opinion. Junot passa à deux pas de lui. Il affecta de ne pas le voir.

— Je n'aurais pas pu m'empêcher de lui dire ce que je pensais de lui, me dit Junot dix-huit mois après, lorsque, tous deux en Espagne, plus unis que nous ne l’avions jamais été, les pieds sur le bord d’un brasero, nous devisions avec confiance sur cette

époque de sa vie et qu’il m’en soulevait jusqu’au dernier voile. J'aurais peut-être dù le faire, ajoutaitil, car cet homme est un de ces serpents qui mordent avec plus de violence lorsque la victime est paisible.

Deux jours après la conversation que je viens de rapporter, j'étais seule le matin dans mon cabinet de travail, pièce fort retirée au fond de mon hôtel, et dans laquelle je n’admettais que les personnes de mon intimité la plus intime, lorsqu'on m’annonça S. E. le cardinal Maury. C'est ici le lieu de parler de cet homme célèbre que j'ai connu particulièrement, car, pendant sept ans, tous les jours de sa vie il arrivait à sept heures chez moi et en repartait à dix. C'était ponctuel et sens jamais éprouver de variation. Je l'ai donc bien connu, et pourtant, chose étrange, jamais il ne fut de mes amis. Le cardinal Maury avait cependant bien toutes les qualités requises pour faire un excellent ami, du moins je le présume, et je crois de plus qu'il voulait être le mien. Mais la confiance ne se commande pas, et ses formes acerbes et peu sociales, auxquelles j'étais si peu faite, furent peut-être bien la cause première de cette répulsion. Quoi qu'il en soit, je le voyais donc chaque jour, et il était ce qu'on appelle de mon intimité.

Le cardinal Maury, plus connu peut-être sous le nom d'abbé Maury, était rentré en France dès 1806. Une lettre fort connue, écrite par lui à l'empereur, lui fit rouvrir les frontières, qui, de nouveau, s'étaient refermées pour lui. Gette lettre était inconvenante de tous points parce qu'elle n'était écrite qu’à la puissance et qu'alors elle avait une couleur basse et servile qui ternissait son éloquence. Aussi en arrivant à Paris, l’abbé Maury s'aperçut de ce que Le cardinal

Maury avait perdu dens l'esprit de ses partisans du noble faubourg. Aussitôt son retour, il fut dans plusieurs maisons où 1} était reçu avec de l’attachement même, et dans lesquelles 1] ne trouva plus qu’une froide politesse, parce que dans les gens bien nés on trouve toujours, quelle que soit leur façon de penser intérieure, cette bonne grâce, cette urbanité dont les nuances multipliées à l'infini sont néanmoins faciles à saisir pour qui connait ce protocole éminemment nécessaire à l'harmonie générale et cela va loin d’après ma manière de voir. Je crois qu'une chaine longue et vigoureuse, mais souple autant que forte, un réseau même nous entoure ou nous enveloppe, comme on l’aimera mieux, et nous tient sous ses mailles, Que l’une d'elles s'échappe, et aussitôt tout est en tumulte parce que rien n’est plus contenu. J'ai bien étudié ce que je viens d’énoncer, et je suis certaine que le plus grand mal qui puisse se faire en ce moment, c'est cette démolition de tout ce qui est usages, rapports, bienséances de société, La grossièreté est à l’ordre du jour, et pour cela on n’en est pas plus franc, on n'en vaut pas mieux; on est plus impoli, et voilà tout.

Quant à l'abbé Maury, malgré son éloquence vraiment remarquable, il était avant la révolution ce qu'il fut étant proscrit, ce qu'il demeura sous l'empire, un bomme de talent plutôt qu'un homme d'esprit et un curé du temps de la Ligue plutôt qu'un abbé du règne de Louis XV. Quant à sa figure, elle était désagréable au plus haut point. Une énorme tête carrée présentant un front d’une immense capacité et tout nu, seulement surmonté de ce bourrelet de cheveux que les abbés de province, les curés de village faisaient faire à LEUR PERRUQUIER, des yeux très petits, animés quand

il parlait, mais, ce moment excepté, demeurant en stagnation complète, Un nez en pied de marmite au milieu de deux masses de chair d’un volume immense dans lesquelles la nature avait placé une très grande ouverture horizontale que l’une et l’autre oreilles empêchaient de faire le tour de la tête, et garnie de trente-deux petites dents toutes faites comme les incisives, ce qui, pour le dire en passant, était fort utile chez lui, car jamais je n’ai vu manger comme Son Eminence. Il était de force à rendre une poularde et deux ou trois perdrix au moins à un Russe greffé sur un Allemand. Lorsqu'il était à table, 1l était en tout d'uncynisme révoltant dans ses manières et sa qualité d’ecclésiastique rendait ce cynisme encore moins supportable. Il l'était dans ses paroles comme dans sa façon d’être, Un jour il vint me voir. J'étais en couches de mon fils Napoléon. J'étais sur ma chaise longue, ayant huit ou neuf femmes dans ma chambre. Il était alors trois heures de l’aprèsmidi, et le matin je ne recevais que les amis fort intimes, mais la qualité d'éminentissime fit trouver grâce au cardinal, et le valet de chambre reçut l’ordre de l'introduire.

— Oh! oh! dit le cardinal en entrant, voilà un joli troupeau ! Je viens de chez un homme qui voudrait bien que le sien fût aussi charmant.

Il voulait parler de cet ambassadeur de Perse qui vint ici en 1807 et qui logeait à l'hôtel de M'° de Condé, rue Plumet. Le cardinal avait été le voir Je ne sais trop pourquoi, car l'alcoran et sa soutane rouge ne s’accordaient guère. Mais enfin, il en arrivait et1l en savait les plus burlesques choses. Une histoire surtout relative à l’un des gardiens de son sérail

était fort plaisante. Le cardinal, après s'être assis, s'être bruyamment mouché, avoir bien barbouillé son nez de tabac d'Espagne pur bien rougeâtre et bien fin, avoir refroussé plus de dix fois sa robe rouge, car à cette époque il était archevêque de Paris, administrant le diocèse à la place du cardinal Fesch qui n'avait pas voulu accepter contre la volonté du pape, et il portait en conséquence la soutane longue, Et comme il était cardinal, cette soutane était rouge et se distinguait d'autant mieux dans un salon, au milieu des habits noirs ou bleus qui l'entouraient, lorsque, bruyamment, le cardinal faisait le geste immodeste de relever cette jupe à la face de tout Israël pour prendre sa tabatière remplie de tabac d'Espagne, ou bien un gros mouchoir à carreaux bleus et blancs.

— Je vous en conjure, monseigneur, lui dis-Je un jour, faites donc faire une poche à votre soutane.

Il me regarda d’un air étonné.

— Et pourquoi cela ?

— Pourquoi ? Mais parce que rien n’est, selon moi, plus inattendu que le mouvement que vous faites pour prendre votre tabatière ou votre mouchoir, choses certainement fort innocentes, mais qui prêtent à rire. Et vous le savez, monseigneur, prêter à rire chez nous, c'est donner une poignée de verges et tendre le dos.

Jl me regarda de nouveau et se mit à rire luimême, mais son rire n’a jamais été joyeux. Il avait quelque chose du ventriloque, il riait en dedans, et je vis à l'instant qu'il me regardait en grande pitié :

— Vous faites donc attention aux paroles de ces imbéciles qui bourdonnent comme des frelons autour de vous, jolie petite abeille ? Ah, parbleu ! si j'avais

fat did.

écouté toutes les sottises qui se débitent dans les coulisses du grand théätre du monde, je serais toujours dans les chœurs au lieu d’avoir été un de ses premiers acteurs. Si vous voulez devenir ce que vous promettez, une femme supérieure, bouchez-vous les oreilles et allez toujours de l'avant. Ah ! pardieu, oui, faire couper ma soutane pour faire faire une poche ! Qu'est-ce que cela veut dire ? Croit-on que j'ai la colique ? — Je rapporte ses expressions textuelles.— Je suis sûr que c'est votre amie la Polonaise.. Elle ne m'aime pas, elle me donne des leçons. C'est peut-être Catherine II qui lui a appris la modestie ? le fronçai le sourcil et le cardinal put voir que j'étais fâchée. Il manquait de tact, mais non pas ainsi. Il savait que la personne dont il parlait était pour moi une amie très intime malgré la différence d'âge et que je l’aimais tendrement, son esprit remarquablement aimable la rendant chère à tous ceux qui la connaissaient. C'était M°*° Zayoncheck. Il est vrai qu'elle n'aimait pas les façons plus que cavalières du cardinal et souvent elle lui faisait la leçon devant plus d’auditeurs que Son Eminence n'en eût voulu avoir. C'était ce qui avait eu lieu quelque temps avant. M°° Zayoncheck était debout à côté de moi devant la cheminée. Elle était comme à son ordinaire décolletée jusqu'au milieu du dos, ayant des manches courtes et laissait voir de fort belles et grasses épaules, et des bras frais et potelés. Le cardinal les trouva de son goût probablement, car prenant une rose dans un vase de porcelaine, il s’en vint tout doucement derrière M* Zayoncheck qui parlait avec moi et lui mit la rose encore tout humide de l'eau dans laquelle elle avait trempé, au milieu des deux épaules. Elle

ne s y attendait pas et cette plaisanterie toute joviale, qui aurait été à peine supportée par elle venant de son frère, lui parut inconvenante au delà de toutes choses. Elle devint très rouge, arracha la rose et, la jetant à terre avec un mouvement de colère :

— Monseigneur, dit-elle au cardinal, ce que Votre Eminence vient de faire n'est pas sain du tout.

Il y avait soixante personnes dans le salon, tout le monde se mit à rire. Le cardinal rit comme les autres, mais il eut de l'humeur de la leçon, et depuis M°° Zayoncheck ne fut pas de ses amies. C'était elle, dont le goût parfait et le tact m'ont donné de bien utiles leçons, qui opinait pour faire, malgré le cardinal, l'opération de la cataracte à sa soutane.

— Il s’agit d'une simple ouverture, disait-elle, et c'est un vrai service. On ne verra plus autant ses gros souliers mal cirés avec des boucles de cuivre doré, des bas rouges remplis de reprises, et quelquefois .roués ; et puis, une fois la fente faite, il n’a plus besoin de trousser ainsi sa cotte... Ma chère, cette manœuvre m'est antipathique.

Toujours est-il que nous ne pûmes parvenir à lui faire faire une poche, c’est-à-dire une ouverture à sa soutane. Il comprenait, au reste, si peu l'effet qu'il produisait, ou du moins ne le voulait pas comprendre, que ce mème jour, revenant de chez le Persan, il riait comme un jeune mousquetaire sortant de déjeuner chez le Baigneur. Il s'établit dans une bergère auprès de ma chaise longue et, regardant autour de lui, il vit que nous n'étions que des femmes. Alors, ramenant les plis de sa robe autour de ses jambes et s’établissant bien dans son fauteuil, il nous dit :

— Ah! çà, comme vous n'éles que des femmes, je

vais vous raconter une bonne et plaisante aventure !

Et tout aussitôt 1l entame une histoire qui, bien certainement, ne serait pas désavouée aujourd'hui par mes fils dans un déjeuner de garçons. Comme il n'y avait pas de demoiselles parmi nous et qu'il y avait seulement des jeunes femmes de vingt-trois et de vingtet un ans, uous en fûmes quittes pour rire de l’histoire qui, au fait, était drôle, et puis de l'Éminence elle-même. Quant à elle, elle ne se doutait pas qu'elle parlait là hors place, et hors de propos, ainsi que cela lui arrivait souvent. Non pas que son esprit ne fût parfaitement juste et même trop logique quelqueïois, mais il avait une sorte de verre optique à ses lunettes qui le menait bien souvent de travers.

Le cardinal Maury, pour avoir prononcé un beau panégyrique de saint Louis, n'était pas celui qu'il fallait choisir pour défendre son descendant. I comprenait mieux qu'un autre les affaires ecclésiastiques, mais il m'était pas homme d'État. L'archevèque d'Aix les entendait aussi bien que lui, et de plus il était tout à fait propre à la conduite de ces mèmes affaires. L'abbé Maury parut à la tribune dans an moment où les ténèbres m'étaient dissipées que par les éclairs que lançaient les cieux en colère. H aurait fallu un talent hors iigne pour résister au flot populire, et l'abbé Maury ne comprit pas la grandeur de sa mission. Il était appelé à jouer un grand rôle sur la scène de notre révolution, Il déclina toutes ses chances pour ne s'attacher qu’à ces misérables questions de l'Église gallicane et pour avoir le bien petit trmomphe de faire taire une fois Mirabeau, L'abbé Maury pouvait beaucoup pour la couronpe, sil n'avait pas voulu transformer une école de servitude

et une sentine de vices en un lieu de pureté et de chasteté. Et cependant il n’aimait ni la cause royale ni la noblesse. Je l’ai entendu parler librement de plusieurs individus qui étaient en premier ordre dans la liste des grands noms, et qu'il traitait avec un dédain vraiment insultant. A son retour en France, il fut mal reçu dans le faubourg Saint-Germain. On connaissait sa lettre à l’empereur, et cette lettre n'était pas faite pour trouvér des approbateurs dans la noblesse.

— Lorsqu'on a perdu l'espérance, disait-il, nous n'avons plus la foi, il ne nous reste que la charité.

Et il concluait de là que les Bourhons ne pouvant plus revenir en France, il était inutile de leur rester fidèle. En conséquence, il sollicitait de l'empereur la permission de rentrer dans sa patrie.

L'empereur fit comme beaucoup de gens en ce monde. Il jugea sur la renommée ; celle de l'abbé Maury était européenne, il voulut la rendre à la France. Le cardinal obtint son rappel. Il vint à Paris et tout aussitôt fut apprécié par Napoléon, qui vit qu'il avait en lui un homme déterminé à servir le pouvoir malgré tous les inconvénients, même celui de la conscience.

Le cardinal Maury n’avait rien dans ses manières, dans sa parole, dans son individu en général, qui rappelât les abbés d'autrefois; ces abbés, comme l'abbé de Périgord, l’abbé de Montesquiou, l'abbé de Saint-Far, tout cet état-major de mitrés en herbe, qui entourait l'archevêque de Reims et qui servait de modèle à tous les jeunes ecclésiastiques. Le cardinal était rude même dans ses façons et tout en luiannonçait une volonté opposée à celle de plaire. Il était

cynique, ainsi que je l'ai déjà dit, et 1l affectait, je ne sais pourquoi, d’être toujours peu soigné. Le lieu où son cynisme paraissait dans toute sa laideur, c'était chez lui. J'ai déjeuné une fois à l’archevèché et Je me souviendrai de cette journée-là.

Il avait la discussion fatigante. IL était si peu concédant que, pour peu que son antagoniste fût emporté aussi, 1l fallait déserter la chambre. J'ai vu souvent des discussions littéraires entre le cardinal, mon ami Millin et M. le baron de Brockhausen, ministre de Prusse. Celui-ci avait la manie d’attaquer notre littérature, et l'on sent que la partie n’était pas égale, Aussi le cardinal était sans pitié. Un jour, M. de Brockhausen parlait de Racine et, selon l’usage de beaucoup d’Allemands, il en disait du mal :

— Eh! monsieur, s’écria le cardinal tout rouge de colère, vous parlez là comme un aveugle-né parle des couleurs. Est-ce que les Prussiens peuvent nous juger ? Est-ce que les Prussiens connaissent Racine ?

— Mais, monseigneur, permettez-moi de vous dire...

— Rien du tout, monsieur, rien du tout. Les Prussiens ne peuvent pas juger des auteurs dont ils ignorent lo iangue.

— Ah! monseigneur…

— Eh! monsieur, que me répondrez-vous si je vous disais à vous même qu'il faudrait que vous vécussiez cent ans pour comprendre Racine ? Vous ne savez pas le français parce que Voltaire et Maupertuis ont demeuré à Berlin.

Malgré sa profonde vénération pour le pouvoir, le cardinal disculait — alors il ne disputait pas — quel-

quefois avec l'empereur sur des points de littérature. L'empereur avait une profonde estime pour Île talent de Corneille. Il supportait Racine, niais 1] admirait, il aimait Corneille, et je le comprends tout à fait, parce que je sens comme lui. Le cardinal ne pensait pas ainsi, et J'avoue que le jour où J'en äcquis la preuve je fus irès étonnée. Racine et le cardinal Maury me semblaient en désaccord complet. Ceci me donne l'occasion de dire qu'il est fort difficile de présumer de là véritable aptitude des esprits. On Juge quelquefois à faux, lorsque l’on n’a pas mis en pratique celui dont 1l s’agit.

L'empereur disait un jour au cardinal Maury :

— Comment n'aimez-vous pas Corneiile ?

— $Sire, répondit le cardinal, j'admire Corneille, mais c'est Racine que j'aime.

— Et moi je lui trouve de la boursuuflure, dit l'empereur, à votre Racine, dans toutes ses scènes d'amour, car il faut un amour dans toutes ses pièces, comme il faut un souffleur pour les acteurs. Il n'y à que les jeunes gens qui puissent aimer Racine. Et comment diable, à votre âge, monsieur le cardinal, vous faites-vous le champion de Racine, le poète des femmes? Parlez-moi de Corneille, voilà un homme qui connaissait le monde.

— Mais comment l’aurait-il connu? Il ne voyait personne.

L'empereur le regarda avec une sorte de mépris. Il semblait qu'il le jugeñt en ce moment pour la premièré {ois.

— Voilà pourquoi je prétends précisément que Corneille esi un grand liumme. Elcigné de Ia cour, des intrigues, des affaires, il a déviné pour ainsi

dire la véritable situation, la position des empires, des peuples et des souverains.

Le grand Condé, en entendant je ne sais queile pièce de Corneille, je crois que c'est Sertorius, s’écria: |

— Où donc Corneille a-t-1l appris à faire la guerre ?

— Et moi je dirai, ajouta l'empereur, que, pour l’apprécier dignement, il faudrait, pour entendre ses belles tragédies, un parterre composé de rois, de ministres et de hauts fonctionnaires.

Il y a dans ce sentiment sur Corneille celui qui fit dire plus tard à l'empereur :

— Si Corneille eût vécu de mon temps, je l'aurais fait prince !

Et dans le fait, Napoléon devait parfaitement comprendre un homme dont le génie consistait surtout à réduite les idées en maximes politiques, à généraliser ces mêmes idées et, de plus, à exprimer sa pensée en vers souvent sublimes.

Cela me rappelle que l'empereur, qui était peu oublieur de sa nature, répéta plus tard devant le cardinal ce mot :

— Je l'aurais fait prince !

— Et pourquoi pas ministre, s’il était si habile ? dit le cardinal avec assez d’aigreur et en souriant à demi.

— Non, répliqua l’empereur sèchement, j'ai fait l'expérience que les hommes qui faisaient les plus belles phrases étaient ceux qui faisaient aussi la plus méchante besogne. Le coadjuteur aurait été le plus mauvais des ministres, et pourtant il parlait bien,

mais il ne faisait que parler, et Mazarin, dont il disait du mal, n'aurait pas voulu de lui comme secrétaire. C'était un brouillon et un ergoteur.

L'empereur employait souvent ce mot pour lies hommes qui parlaient et discutaient.

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