‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 37 sur 72 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Les yeux de la maréchale Ney. — L’ambassadeur de Perse a la cour. + Il est malade, — M. Jaubert et M. Bourdois. — Pantomime originale, dont M.Barbé Marbois est le principal per-

sonvage. — Un président est presque entraîné en certain lieu. — La Valette et Marmont. — Tristesse prophétique de ce dernier. — Messe de minuit. — L'empereur nons donne une

leçon. — Ses émotions à l'aspect de l’elan national qui se déploie au 15 août.— Ce qu'il dit du maréchal Ney et du prince Eugène. — Anecdote. — M. d’Alleaume. — Fête donnée à l’'Hôtel-de-Ville. — L'armée continue à vaincre. — Junot est nommé commandant de l’armée de la Gironde. — J'en comprends facilement la cause |

J'ai parlé tout à l'heure de l’ambassadeur de Perse. Cet homme n'était pas le cousin ou l’arrière-petitfils de celui qu’on fit comparaître devant Louis XIV, pour donner une pâture à la vanité d’un roi de soixante-douze ans. Celui-ci était un vrai Persan, et de plus parent assez près du schah de Perse. Il avait éte wouver Napoléon en Pologne, et sa venue à Paris était un sujet non seulement de conversation, mais de grand amusement, 11 y fournissait ensuite par lui-même. Il venait au cercle de la cour que tenait l'impératrice avec une grâce qui devait bien surprendre un homme accoutumé à ne voir que des femmes esclaves. Il demeurait dans le salon qui précède la salle des maréchaux, tandis qu'on était au concert. Et là il se promenait de long en large, tout

en répétant le nom de « Maréchale Ney... maréchale Ney... maréchale Ney ».

Il paraît que la maréchale Ney, dont les beaux yeux noirs rappellent en effet ceux des belles filles de l'Orient, avait frappé le Persan, et qu’il était devenu amoureux d'elle. Il répétait ainsi son nom, seul mot français qu'il sût. C'était M. de Courtomer qui le lui avait appris et qui racontait ensuite l’histoire du pauvre Persan.

Mais une autre bonne histoire dans laquelle est entré un grand personnage qui de sa vie n’a su ce que c'était que de rire et qui pourtant alors fit faire de joyeux éclats à quelques têtes folles telles que la mienne, eut lieu à peu près à cette époque.

L'ambassadeur de Perse logeait, comme je l’ai dit, à l’hôtel de M"° de Condé. L'empereur avait donné l'ordre que toutes les autorités allassent, non pas en corps, mais partiellement, lui rendre visite et lui faire honneur. Chacun y fut parce que les ordres de Napoléon ne se déclinaient jamais. Pendant plusieurs jours l’'Excellence persane ne cessait de voir entrer et sortir une longue suite de curieux que sa vue amusait beaucoup. Quant à lui, cela l'ennuyait fort. Soit que l'ennui fit son effet, soit que le changement d'air, d’eau, de nourriture eût agi, il se trouva dérangé. On le dit à M. Jaubert, qui promit d'envoyer le médecin des affaires étrangères. C'était Bourdois. En effet, on le lui dit, il promit de s’y rendre, mais, en apprenant que la chose était légère, 1l remit sa visite au lendemain. Tandis qu'il était aussi tranquille, le Persan ne l'était pas autant. Ses coliques et ses souffrances avaient augmenté d'intensité. On attendait donc le lendemain avec impatience. Tout à coup un esclave

entre dans la chambre, frappant des mains avec joie et annonçant que le médecin arrive. Grande rumeur. On cherche M. Jaubert, car il fallait parler au mire. Nul dans tout l'hôtel ne savait un mot de français, et ceux qui parlaient français ne parlaient pas le persan. Mais 1] n'était qu'’onze heures et M. Jaubert n'était pas encore arrivé. Le médecin entre dans la chambre, assez étonné de la pantomime qu’il a vue depuis qu'il est descendu de voiture. À peine avait-il mis le pied par terre qu'un homme tout noir se prosternant devant lui avait indiqué en montrant sa tête, en touchant son ventre et indiquant l'étage supérieur, que leur maître souffrait. Celui auquel il s’adressait était un homme de quarante à quarante-cinq ans, si pâle et si maigre, que certes on pouvait croire qu'il était le malade et non le médecin. Il portait une longue robe de velours noir faite en manière de simarre et boutonnée depuis le menton jusqu'aux pieds. Il avait peu de cheveux et ce qu'il en avait était grisonnant et presque blanc. Cet individu avait de plus un air respectable et bon, qui était un chef-d'œuvre de copie patriarchale. Il portait une de ces physionomies qui sont à elles seules un poème.

En le voyant, l'ambassadeur se souleva sur ses coussins et fit un geste de la main qui pouvait signifier un salut. Cependant le médecin ne le vit pas ainsi, ou bien il ne se crut pas suffisamment salué, et 1] fronça le sourcil :

— Ah! dit le Persan à son premier eunuque, qui le redit ensuite à Jaubert, je vois bien qu’en m'aper- <evant seulement, le ire vient de me condamner!

Le mire s'avançait toujours. Enfin parvenu contre l'Excellence versane :

— N'y a-til donc aucun interprète ici? ditl d'une voix sévère.

L'ambassadeur prononça quelques mots, comme pour se consulter avec son premier eunuque, et le résultat de sa conférence fut de se retourner brusque- - ment vers l’homme à la simarre noire et de lui tendre son bras qu’il venait de découvrir jusqu’au coude. Ce bras était couvert de petits morceaux de vélin sur lesquels étaient écrits des versets religieux.

— Allons, dit le prétendu médecin en le prenant, c'est peut-être ainsi qu'on reçoit les présidents de cours souveraines en Perse |

Et il serra la main après l'avoir gardée une minute dans les siennes. Mais aussitôt une autre formalité succéda à celle-ci et fut assez étrange. L’ambassadeur attira le ire à lui et, le forcant de le regarder, 1l lui tira une langue longue d’un pied et toute malade. Pour le coup l’homme à la simarre n’y comprit plus rien Il était sémeux, peu plaisant de sa nature, et il allait se fâcher lorsqu'un des interprètes, peut-être mème M. Jaubert, arriva à temps pour empêcher le président de la Cour des comptes, M. Barbé-Marbois, d'être entrainé dans un certain endroit, où le premier eunuque voulait le mener pour le faire juger de l’état tout entier du malade. Cette histoire, qui courut Paris tout un hiver, fut ensuite démentie, Je crois que ce fut par ordre de l'empereur, qui n'aimait pas que les chefs de ses cours, de ses principaux tribunaux, fussent tournés en ridieule, et il avait raison. Au surplus, tout le monde a raconté cette histoire, et personne n'en doutait, M. de Barbé-Marbois, qui est, je crois bien, puritain aussi rigide que Burleigh pouvait l'être, ne paraissait pas assez entendre la plaisanterie pour qu'on

pôt lui demander si en effet le Persan lui avait tiré la langue et si le premier eunuque Jui avait fait la proposition d'aller en certain lieu. Mais La Valetie, ce bon garçon, qui était si plaisamment sérieux, m'a affirmé que le fait était réel.

Le nom de La Valette me rappelle aussi une autre aventure d'une époque plus reculée, mais dans laquelle il se trouve mêlé, et sur laquelle je puis revenir, car avec des Mémoires il n’y a jamais de temps perdu,

C'était un jour de Noël, nous avions diné chez M®° Marmont avec La Valette, Marmont et sa femme, et Junot et moi. Nous étions tous fort unis, partant fort gais et contents de nous trouver ensemble... La soirée se passa rapidement dans ce petit cabinet qui est au fond de l'appartement de la duchesse de Raguse, et où déjà, à cette époque, elle faisait son séjour favori avec ses amis.

Nous bavardâmes, nous rimes, et onze heures arrivèrent rapidement. On vint annoncer que ina voiture était arrivée :

— Ma foi, dit Junot à Marmont, arrange-to1 come tu l'entendras, je ne sors pas d'ici, cela m'est égal, je suis bien et j y reste.

—- Eh bien! dit M* Marmont, je vous donne à souper. Nous ferons réveillon.

— Oui! oui ! s'écrièrent Junot et La Valette, faisons réveillon. Allons, Marmont, faisons réveillon.

Le général Marmont était alors ce qu'il a été depuis, ce qu'il est encore aujourd'hui, un homme bon et brave. Il était attaché à Junot comme à un frère, ainsi qu'à La Valette. Il sourit à leur feu de jeune homme, mais avec un sourire triste, Il semblait que,

dès cette époque, il vit dans l’avenir un sinistre horizon. Il riait avec l'ignorance de la joie.

— Ah çà! dit La Valette après avoir sauté dans la chambre, il faut faire la partie entière; il faut aller à la messe de minuit. Quant à moi, j'y suis allé si jeune que je n'en ai pas le souvenir bien distinct. Ces dames n’en ont jamais vu — c'était vrai, — ainsi donc nous devons aller à la messe de minuit.

— Oui! oui! dimes-nous aussitôt. Mais à quelle église ? Celle de la rue Montmartre ?

— Allons donc, dit Junot, il faut aller à Saint-Roch ou bien à Saint-Sulpice !

— Saint-Sulpice est trop loin.

— Va pour Saint-Roch.

Quoique je n'eusse pas fait une grande toilette pour venir diner chez M*° Marmont, avec qui j'étais intimement liée à cette époque, cependant j'avais une robe d'étoffe à demi-queue et un bonnet à fleurs. Il était impossible d'aller en messe de minuit avec cette toilette. Mes chevaux étaient là. Je parlai d’aller chez moi.

— Non! non! me dit M*° Marmont, ne faites pas une chose qui glacerait notre soirée! Restez ici. Je vais vous prêter une douillette, nous relèverons votre robe avec des épingles, et par-dessous la douillétte on n'en verra rien. Quant à la tête, un de mes chapeaux remplacera à merveille votre bonnet.

Ce qui fut dit, fut fait. Mais nous n'avions pas pensé à la burlesque tournure que j'allais avoir avec une robe beaucoup trop courte pour moi, et rendue encore plus courte par le volume immense que formait autour de ma personne la queue de ma robe de soie déjà fort bouffante par elle-même. Nous fimes des rires fous

en nous mettant en voiture. Nous en fimes en route, nous en fimes en arrivant, et je puis certifier qu'il n'y avait pas dans toute l’église de Saint-Roch, ce soir-là, cinq individus aussi gais et aussi heureux que nous l’étions alors! La Valette, qui était seul, puisque je donnais le bras à Marmont, et M°° Marmont à Junot, prétendait qu'il était le bedeau et il s’en allait en avant de nous, disant mille folies qui, pourtant, n'étaient point inconvenantes, mais nous faisaient rire aux larmes. Tout à coup, au détour d’un pilier plus sombre que le reste de l’église, deux hommes passèrent près de nous. Ils étaient vêtus de redingotes entièrement boutonnées et portaient des chapeaux ronds très avancés sur leur front.

— Lorsqu'on vient dans une église, c'est pour y avoir la tenue qui convient à un lieu saint, dit une voix bien connue en passant près de nous.

C'était l'empereur.

En un instant ce fut fini de notre joie. La Valette, à qui la parole avait été coupée au milieu d’une histoire miraculeuse sur saint Herménegilde, se remit le premier et déclara que ce n’était pas l'empereur, parce qu'il vit que j'étais tourmentée de cette apparition. Mais c'était bien lui. J'avais bien reconnu sa physianomie à nulle autre semblable, lorsqu'il avait un chapeau rond. C'était lui. Nous nous retirâmes aussitôt. Cela ne nous empêcha pas de faire notre réveillon, et même fort gaiement. Mais j'ai voulu montrer l'effet produit quelquefois par sa seule présence inattendue, et surtout combien la peur de lui déplaire agissait sur des hommes peu susceptibles de crainte d'ailleurs. Maintenant, que de réflexions viennent entourer les souvenirs de ces jours d’une folle gaieté ! Nous étions

cinq. Seulement cinq ! Tous jeunes, riches, heureux, mais heureux à défier le sort ! Eh bien, que sont devenus ces heureux de la terre? Junot est mort. Et comment! La Valette l’a suivi après avoir épuisé en deux années toutes les horreurs Qui peuvent être présentées à un être humain dans une vie fantastiquement horrible. Marmont n’est pas mort. Mais qu'est-ce qu'une vie comme la sienne, traînée dans l'exil, loin d’une patrie qui le repousse? Et sa femme ? L'infortunée! C'est elle qui doit répéter :

Je ne veux plus de la vie!

Oh! je la plairs, je la plains du fond de Pâme. Elle a repoussé l'amitié. Qu’elle accepte au moins la pitié d’un cœui: qui sait aimer et plaindre. Et moi? Il me reste à me compter pour clore la liste de ces cinq personnes que vingt années ont vu disparaitre de la scène du monde sous le souffle de Dieu, en ne laissant après elles que les vestiges des plus affreux malheurs, des existences brisées, des avenirs détruits dans de jeunes générations encore à la mamelle! Et j'ai le triste honneur de pouvoir affirmer que des cinq c'est moi qui suis la plus à plaindre, car ce qu'ils ont vu, je l’ai vu, ce qu'ils ont souffert, je lai souffert et, de plus, je vis toujours !

Cette manie de parcourir Paris en calife Haroun al Raschid procurait souvent à Napoléon de douces jouissances. Voici une aventure qui lui est arrivée à son retour de la première campagne de Pologne, c’est à-dire à l'époque où nous sommes de ces Mémoires.

C'était le 45 d'août. Après de tels triomphes, on doit comprendre combien l'enthousiasme était exces-

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS ks1

sif. C'était un amour et un délire motivés sur de si glorieux faits, que l'enthousiasme prestigieux n’y enirait mème pour rien. Le sentiment qui faisait alors aimer l'empereur était inhérent à soi-même.

C'était donc le soir dela saint Napoléon. Le jardin des Tuileries resplendissait du feu d’un million de lampions. La terrasse du château, sur laquelle chaeun pouvait alors se promener, était couverte de monde. La foule était tellement serrée qu'à peine pouvait-on passer, et cette foule n’écoutait mi le concért, ni les chansons patriotiques et ne regardait aucune des illuminations du jardin. Non, tous les regards étaient dirigés vers deux fenêtres du rez-dechaussée, dans l’espoir de voir un moment leur empereur bien-aimé, car ill’était alors. Qui, il était l’empereur bien-aimé. La France ne lui déniait pas une reconnaissance qu'elle éprouvait alors, et c'était surtout dans Paris que l’on pouvait juger de l’enthousiasme de la nation. Ce même soir, le 45 août 1807, les cris de : « Vive l’empereur! » frappaient un ciel ardoisé, sur lequel brillaient les bordures de feu des palais qui bordent le quai, répondant ainsi à la masse étincelante du château impérial. Puis on voyait se dessiner dans les airs, comme si le symbole de la gloire française eût été ainsi jeté dans l'espace par la main de quelque messager céleste, la croix lumineuse de la Légion d'honneur. Cet insigne, accordé comme prix du sang du brave, ainsi que celui des veilles du savant, n'était pas encore devenu assez vulgaire pour que les hommes vraiment élus par la voix de l'honneur et de la patrie dédaignassent de le porter. À cette époque, que beaucoup de gens affectent aujourd'hui de méconnaître en disant que

c'est une gloire qui a coûté bien du sang — remarquez bien que ces mêmes gens n'en ont pas versé une goutte — à cette époque on admirait de bonne foi ce qui était admirable et l'on donnait avec joie, et sans jalousie surtout, son cri pour l’hosanna universel.

L'empereur était sorti du palais ce même soir avec son Giaffar, son ami fidèle, celui qui ne le quittait jamais et qui encore craignait que sa surveillance ne fût pas assez active, avec Duroc. Il entourait l’'empereur de soins vigilants. Mais lui s’y dérobait ainsi que pourrait faire une jeune femme aimée avec un amant jaloux autant qu'amoureux. Et M. de Bourrienne a osé écrire que Duroc n’aimait pas l'empereur! Mais pourquoi me mettre en colère de nouveau en parlant de cet ouvrage non pas rédigé, mais libellé par l'ignorance des faits et des temps et bien plus encore par celle des personnages.

L'empereur était donc sorti du château pour voir la fête, c'était la veille de saint Napoléon. Le lendemain nous recevions l’empereur à l'Hôtel-de-Ville en grande cérémonie. Comme M°° Frochot n'était pas à Paris, c'était sur moi que roulait toute la besogne. J'étais grosse de six mois. Cela ne me convenait guère, mais avec l’empereur il ne fallait pas raisonner sur le plus ou moins de possibilité de faire ou de ne pas faire. Et dès qu'on pouvait marcher, il fallait marcher.

— Votre Majesté doit être bien heureuse, disait le grand-maréchal à Napoléon, qui, les bras appuyés sur le parapet de la terrasse de l’eau, promenait ses regards sur toute cette ligne dont je parlais tout à l'heure. Elle a eu de grandes fatigues, mais quel résultat! Ecoutez, Sire !

Et dans le même moment, cent mille voix lançaient au ciel de nouveaux cris de : « Vive l’empereur ! »

C'était comme un redoublement d'enthousiasme. On vit bientôt qu’une fenêtre entr'ouverte au rez-dechaussée avait causé l'illusion. On avait cru le voir. Napoléon sourit et, reportant ses yeux sur l’autre rive, 1l parut de nouveau absorbé dans une sorte de contemplation.

— C'est la maison de Ney, n'est-ce pas, Duroc, demanda-t-il au grand-maréchal en lui désignant en effet l'hôtel de Besenval, que le maréchal Ney venait d'acheter, c’est bien la place que doit occuper la maison de Michel Ney? A côté de l'honneur, en face de moi! C’est un brave, celui-là! Et puis mon fils Eugène et puis Mortier, Bessières, et Berthier était là aussi, lui, il n’y a pas encore deux ans.

Et tout en plongeant dans le sombre feuillage des bosquets qui entourent les hôtels du bord de l’eau, placés dans la rue de Lille, son œil était humide, son cœur était ému. Il regarda encore quelque temps l'étoile de feu de la Légion d'honneur, qui apparais sait comme un météore dans le ciel sombre. Puis, descendant d’un pas rapide, il gagna le jardin et y arriva au moment où de nouveaux cris s’élevaient encore et faisaient frémir le feuillage.

Ce qui attira le plus l'attention de l’empereur fut un enfant de cinq ans, beau comme un ange, qui poussait des acclamations avec sa douce et harmonieuse voix, en faisant sauter en l'air une jolie petite casquette de velours noir. Il était seul et ne paraissait pas effrayé :

— Vive l'empereur ! criait-1l aussi brayamment que s'il eût eu vingt ans.

L'empereur fut étonné de ne voir personne auprès de cet enfant, qui par sa mise et ses manières semblait appartenir à une famille aisée. Il fit un signe à Duroc, et le fidèle vizir s’approcha de l'enfant :

— Qui êtes-vous”? lui demanda-t-il, et pourquoi vous trouvez-vous seul ?

L'enfant ne répondit pas, mais il attacha ses grands yeux sur son interrogateur avec une vive Curlosité, ou plutôt comme pour lui dire :

— Mais vous qui me questionnez, qui êtes-vous ?

Duroc répéta sa question.

— Je m'appelle Gabriel, répondit enfin l'enfant.

Et ses belles boucles blondes, sa tête de séraphin lui donnaient de la ressemblance avec son patron céleste. I regarda encore Duroc, puis il lui échappa avec une merveilleuse adresse, fut à quelques pas et, jetant de nouveau sa casquette en l'air, ileria : « Vive l'empereur! » plus haut que toutes les autres fois. Ce fut alors Napoléon qui le saisit et, l’enlevant dans ses bras, 1l le regarda avec une sorte d’admiration :

— Pourquoi cries-tu ainsi : Vive l’empereur !

— Parce que je l'aime bien.

— Et pourquoi l’aimes-tu bien ?

— Parce que mon papa me dit de bien l'aimer.

Papa l'aime bien aussi l'empereur. Tous les matins et tous les soirs je prie Dieu pour lui!

Napoléon fut ému fortement. El posa l’enfan à terre et dit au grand-maréchal de l'interroger encore. Duroc lui demanda pourquoi il se trouvait ainsi tout seul.

— Mais je ne suis pas tout seul, dit le petit chérubin, mon papa et maman sont là, et 5l montrait un homme de quarante ans à peu près qui était à quel-

ques pas de l'endroit où ils se trouvaient. IH donnait le bras à une femme encore jeune qui était enceinte et qui tenait par la main une petite fille plus jeune de deux ans que le petit garçon à la casquette de velours noir.

— Monsieur, luidit le grand-maréchal en le saluant poliment, ce bel enfant est-il à vous ?

Et 1l lui montrait la petite tête blonde bouclée que l’empereur caressait. Mais il s'était retourné ne voulant pas être reconnu. :

Le père se découvrit et répondit avec une sorte d'inquiétude :

— Qui, monsieur, c'est mon fils. Aurait-il commis quelque faute ?

Duroc le rassura et lui demanda son nom. À cette demande le père reprit de l'inquiétude et parut en peine de la conduite de son fils.

— C'est en effet votre fils qui est cause de notre curiosité à mon ami et à moi, reprit le grand-maréchal. Nous l'avons trouvé criant: Vive l'empereur! avec un enthousiasme.

— Bien naturel à inspirer à ses enfants, monsieur, interrompit le père, lorsqu'on l'éprouve soi-même. Je vénère, J'adore notre souverain bien-aimé et mes enfants, s'ils veulent être bénis par leur vieux père, doivent l'aimer comme moi.

L'empereur s’approcha en tenant son petit ami par la main. Il avait avancé son chapeau sur son front afin de n'être pas reconnu,

— Monsieur, dit-il alors au père, vous avez donc servi sous Napoléon ?

— Non, monsieur, je ne suis pas militaire

— Votre père l'était donc ?

— Pas davantage, monsieur. Nous sommes de la Bretagne, bonne et loyale province, que les gouvernements précédents n'ont que trop forcée à prendre les armes. Mais je ne les ai pas prises pour abattre une tête française. Car enfin, qui donc aurais-je tué ? Un compatriote. Quant à mon père, il était avocat au parlement de Rennes. Il est mort dans le plus bel exercice de la vie d’un homme, en défendant celle d’une victime de l’ancienne tyrannie.

— Et vous n'avez pas voulu le venger ?

La physionomie de l'inconnu changea à l'heure même.

— Si, monsieur, je l’ai vengé. Je l'ai vengé comme il a voulu l'être, en faisant triompher, du moins en y aidant, la cause sainte pour laquelle il mourut.

— Brave homme ! s’écria l’empereur. Et que faites vous maintenant ?

— J'ai un emploi dans les bureaux du ministère de la justice, monsieur.

— Chef de division ?

— Oh non, monsieur, ma place est même fort peu lucrative. Mai nous avons peu de besoins et pas de désirs.

— Ah! pour cela, dit la femme en levant le doigt et menaçant son mari, pour cela ce n'est pas vrai.

Le mari se mit à rire.

— Ma femme a raison, monsieur, j'ai un désir bien vif, bien impéricux, c’est de voir l’empereur, c'est-à-dire de lui parler. Je l’ai vu quelquefois à la parade, mais ce n’est pas le voir. Il passe comme un feu follet devant vous et, lorsqu'il est ensuite dans la cour du château, les grenadiers de la garde vous

rudoient si bien, ou plutôt si mal, que, ma foi, je n'ai pas encore bien vu notre empereur.

— Et pourtant, vous l’aimez ?

— Ah! monsieur, faut-il donc le voir pour cela ! Il n’est besoin que de regarder autour de soi. Nous, par exemple. Eh bien, nos champs ravagés, nos villages incendiés, nos villes saccagées. Tout cela n’est plus que dans notre mémoire, tout est paisible maintenant en Bretagne. Il n'y a plus de Vendée, il n’y aura plus de guerre civile. Car ce n’est pas sous le règne de Napoléon que nous verrons renaître de semblables abus, iniques, révoltants. Ce n’est pas lui, qui a relevé nos murailles, ensemencé nos champs, qui laissera tirer de nouveaux coups de fusil dans nos haies. Non, non, avec lui notre belle France est heureuse pour longtemps. Aussi, mon fils vous a dit la vérité, tous les jours nous prions Dieu pour l'empereur.

— Ne voulez-vous donc pas me donner votre nom? dit Napœéon avec une expression singulière.

— Mon Dieu, monsieur, je le veux bien certainement, répondit l'honnête Breton.

Et tirant une carte de sa poche, 1l la présenta à Duroc. Mais on voyait qu’il était presque inquiet de cette insistance pour savoir son nom. Napoléon le salua de la main et s’éloigna, après avoir beaucoup caressé le petit Gabriel, qui lui plaisait par sa gentillesse et cet atiachement, d'ailleurs, pour sa personne, que l'enfant ressentait à un âge où rien n’est encore développé.

— Beaucoup de scènes semblables dans une soirée, et je suis un homme perdu, dit l’empereur en souriant, mais furi ému. Duroc, il faut dès demain, dès

ce soir, prendre des renseignements sur cet homme,

Il s’appelait M. d’ Ales et demeurait à Chaillot’, Duroc eut facilement les renseignements qu'il cherchait. Ils furent bons. M. d’Alleaume eut une place supérieure à celle qu'il avait, mais il .ne l’eut qu'à l'époque où son rang d'ancienneté et ses services devaient la lui faire obtenir. I] ne gagna à avoir rencontré l'empereur que d’être certain d'avoir justice,

— J'aurus été fâché qu'il en eût été autrement, dit l'empereur au grand-maréchal, lorsque Duroc lui rendit compte de sa mission,

Mais ce que des paroles ne peuvent décrire, c’est le délire de joie de cette famille en apprenant qu'elle avait eu Napoléon au milieu d'elle penilant un quart d'heure, qu'il avait embrassé leur esfant! Un fait. peut cependant en donner l'idée, La petite casquette, l'habit que portait le jeune garçon le Jour de sa rencontre avec l’empereur, furent mis dans une armoire et précieusement conservés comme une sainte relique. Napoléon les avait touchés! L'empereur fut perrain de l’enfant dont M°° d’Alleaume était enceinte. C'était une petite fille. Elle s’appela Napoléonie ?

Le retour de l’empereur avait donné lieu à beaucoup de fêtes. La ville de Paris voulut à son tour lui: témoigner la joie qu'elle éprouvait de le revoir. II accepta et 11 fut décidé que ce serait le 15 d'août que la fête aurait lieu, Les préparatifs se firent avec une grande célérité, On sait que, pour avoir un local

1 M. d’Allcaume est mort en 1812; sa femme est remariée et habite Lyon, du moins elle l'habitait en 1817 et 1818. * C’est la seule jois que j'ai entendu dire que le aom de l’empereur ait été ainsi donné.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS | + le

convenable pour ces grandes occasions, on construit une salle dans la cour même de l’Hôtel-de-Ville, cette cour intérieure qui se trouve de plain-pied au premier étage. Les fêtes de l'Hôtel-de-Ville étaient toujours fort belles. Le comte Frochot, qui alors était préfet de Paris, s’entendait à merveille à diriger toutes ces féeries. J'étais fort embarrassée de ma personne pour cette journée. J'étais grosse de six mois, il faisait une chaleur accablante et j'avais du chagrin et de l’humeur. En voilà plus qu'il n’en faut pour rendre sombre le plus beau jour, et triste la plus belle fête.

Junot devait quitter Paris. Il allait partir. C'est ainsi qu'il expiait son tort d'avoir écouté des paroles gracieuses et répondu à de doux regards. Il avait le commandement en chef de l’armée d'observation de la Gironde, quise rassemblait à Bordeaux et à Bayonne. C'était un beau commandement sans doute, mais rester gouverneur de Paris comme Junot l'était, voilà une existence que rien ne remplaçait. Le jour où il vint m'annoncer cette nouvelle, il était au désespoir. Il voulait refuser, il voulait donner sa démission de gouverneur de Paris. Il était dans cet état violent dont ma voix seule le tirait. Je lui parlai, je le consolai et, pourtant, moi-même j'avais le cœur blessé. Je voyais dans cette détermination de l’empereur une volonté de punir. Je n’osais pas le dire à Junot. Nous avions déjà eu de déplorables scènes d'intérieur sur ce sujet et je trouvais qu'il eût été peu généreux à moi de l’accabler en lui répétant ce mot aussi sec que méchant : « Je vous l’avais bien dit! »

Un homme que Junot n'avait jamais aimé, ainsi que tout ce qui tenait à l’armée, vint encore rembrunir le tableau en se plaçant an premier plan ae

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