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tout ce qui pouvait maintenant arriver à Junot. C'était le ministre de la guerre, Clarke.
C’est un homme dont le sort a pu être influencé par une étrange destinée, car il est impossible d’avoir autour de son souvenir plus de choses pénibles, plus d’amertume dans l’accent qui prononce son nom. Pour quoi cela? Il faut qu'il ait fait du mal. Quant à Junot, je sais qu'il lui en a fait. L'empereur lui-même fut obligé de mettre son sceptre, pour ainsi diré, entre eux. Je connaissais la manière de voir de Junot, relativement au degré d'obéissance qu'il croyait devoir au ministre de la guerre, et je tremblais de voir s’engager une lutte qui pouvait mal finir. Cela pouvait, et devait surtout arriver, dans une campagne que Junot faisait malgré lui et avec répugnance même. Tout cela m'était connu le jour de la fête de la ville et l’on peut croire que je n'étais ni gaie ni contente de ma position, bien que ce jour je fusse certainement dans toute ma gloire féminine qui aurait dù me flatter et me faire beaucoup oublier.
Je ne sais si J'ai déjà dit comment nous recevions Leurs Majestés. L'empereur, c'était Junot qui allait à sa rencontre. Mais limpératrice était reçue par M. Frochot et moi, à la descente de sa voiture sur le grand perron de l'Hôtel-de-Ville. J'étais à la tête de plusieurs femmes qui étaient là comme représentant, par les noms de leur maris, le commerce et la banque de la capitale de l'empire. Ces dames étaient au nombre de vingt-quatre. Je soumettais la liste dès l’avant-veille au grand-maréchal et au grandmaître des cérémonies. La liste était toujours communiquéé à l'empereur. Il fit un jour beaucoup de bruit sur cette liste, parce que deux noms, dont je
ne me souviens plus à présent, rappelaient, par leurs maris, deux chambellans.
= Je vois assez souvent les femmes présentées aux Tuileries, nous dit-il; qu’à l’Hôtel-de-Ville il n’y ait que des visages parisiens. C'est la ville de Paris que je veux connaître, entendez-vous bien, madame Junot ?
Et comme l’une des dames qui étaient dans le salon de l’impératrice se moquait très haut de cette mauvaise locution employée par la femme d’un fabricant de draps, en répondant à l’empereur, qui lui demandait:
— Que fait votre mari?
— Sire, il fait dans les draps.
L'empereur se retourna vers cette dame, que je né nomme pas par délicatesse, parce qu’elle pourrait en être fâchée aujourd’hui, et lui dit fort sèchement:
— Mädame, si les gens dont vous riez vous entendaient j4rgonner, comme j'ai Souvent lé malheur de vous entendre, ma foi je crois que les rieurs ne séralent pas pour Vous.
Et reprenant son travail avec Frochot et M. de Ségur, 1l continua tout en grondant à part lui, comme s’il eût répondu à quelque idée intérieure :
— Hum! Ce mépris! Parce que sa noblesse est est ancienne! Avec ses idées allemandes, cela finira par me donner de l'humeur, et beaucoup !
Et l'empereur avait raison. C'était une femme qui n'avait ni bonté ni beauté et qui enrageait de cette position, si mauvaise dans le monde, d'une vieille fille sans espoir de mari. Cela lui donnait des vapeurs, et lès vapeurs de vieille fille sont si épaisses qu’elles font un corps. Quant à moi, je fus contente de la
leçon, parce que jamais je ne l'ai trouvée une seule fois bienveillante pour moi et que, fort convaincue qu'il m'était possible de faire la grande dame tout autant qu'elle si la chose m'avait convenu, je ne me croyais en rien inférieure à toutes ses prétentions, quelles qu'elles fussent.
L'impératrice vint tard. Nous la recümes comme nous l'avions reçue l'année précédente. Le bal fut ouvert par M°° la grande-duchesse de Berg, la princesse Stéphanie, M°° Lallemand, une dame du palais, une dame de la ville, fille ou femme de l’un des maires, et moi. Je ne puis bien me rappeler comment les danseurs étaient répartis entre eux. Ce dont j'ai seulement souvenance, c'est que Je dansais avec le grand-duc de Berg. Je ne fis que marcher, car je tremblais qu'il ne m'arrivat un accident. La fête fut superbe, et surtout belle de l'enthousiasme que les habitants de Paris éprouvaient au retour si glorieux de l’empereur ramenant une armée dont chaque soldat renvoyait un rayon de gloire à sa propre famille. Et puis le commerce n'avait jamais autant gagné que depuis les cinq ans qui venaient de s’écouler, et le bien-être se faisait sentir.
On parlait alors beaucoup du mariage du prince Jérôme avec une princesse allemande. Il y avait des archiduchesses, mais elles étaient trop jeunes. Il y avait des grandes-duchesses, mais les mères ne voue laient pas les donner à la France, même pour le chet suprème. On se faisait part de ses conjectures et personne ne devinait encore, lorsque l’empereur annonça que le prince Jérôme allait épouser la princesse Catherine de Wurtemberz, fille du roi régnant à cette époque. On venait de réunir dans un seul gou-
vernement les états de Hesse-Cassel, de Brunswick, de Fulde, de Paderborn, de la plus grande partie du Hanovre, pour former le royaume de Westphalie. On disait assez hautement que c'était le nouveau couple qui devait aller y régner. L'empereur ne s’expliquait pas, et ce n'était pas non plus devant lui qu'on se laissait aller à ses prévisions. En attendanc que l’empereur donnât à ces nouveaux peuples le chef qu'il leur choisirait, 1l leur envoya une régence composée des conseillers d'État Beugnot, Siméun, Jollivet et du général Joseph Lagrange. Ce dernier est un de ces hommes dont il faut parler longuement lorsqu'on a quelque chose à en dire, parce qu'ils le méritent. Je le retrouverai lors de ma campagne d'Espagne.
Ce fut à cette époque qu’il y eut dans l'intérieur de la France une commotion reçue par une grande etimportante mesure prise par l'Empereur. Ge fut la suppression du tribunat. Depuis le couronnement ee corps de l’État le génait. L'opposition qu'il y avait trouvée à plusieurs reprises et pour la Légion d’honneur et pour l'empire lui-même, lui avait donné contre le tribunat une forte prévention. Et comme jamais il n’en prenait une légèrement, c'était alors un arrêt presque toujours irrévocable. Ce fut ce qui arriva dans cette circonstance. Chaque fois que la discussion préalable des lois arrivait à la Chambre du tibunat, 1l s'élevait toujours un monde de difficultés qui renouvelaient la mauvaise humeur de l’empereur. Aussi, du moment où il se crut assez fort pour laisser aller les choses au point où il les désirait, il supprima le tribunat avec une sorte de joie. La discussion des lois devait être faite par trois commissions prises dans le Corps législatif, l’une de finances,
l’autre d'administration et la troisième de législation. C’est ce même jour qu'un sénatus-consulte porta également une grande atteinte aux droits politiques de chaque Français, en ordonnant que, pour être député, il fallait avoir quarante ans.
Quoique l'empereur eût quitté l’armée, elle continuait toujours à vaincre. Le maréchal Brune prenait Stralsund par capitulation; l'île de Rügen tombait aussi entre nos mains, le Nord devenait notre propriété. Le roi de Prusse fermait la Baltique aux Anglais, et c’est ainsi que l’Angleterre était attaquée de facon à fléchir avant peu sous la volonté de fer de Napoléon. Une circonstance remarquable, c'est que les Anglais, attaqués de toutes parts, abandonnés de tous, ne firent aucun effort pour secourir Gustave, le seul allié qui leur restât fidèle, et le laissèrent accabler, tandis qu’au même temps ils étaient livrés à de petites tracasseries intérieures, une politique mesquine et cauteleuse comme tout ce qui tient à la faiblesse, et alors l'Angleterre était faible, car il ne faut pas considérer l’attaque de Copenhague, qui eut lieu à cette époque, comme une preuve de force dans un gouvernement. Un cabinet vraiment fort ne commet aucune lâcheté et l'attaque et le bombardement de Copenhague sont deux faits aussi infâmes qu'impolitiques. Abîimer une ville, détruire son port, incendier ses vaisseaux, et tout ce ravage pow se venger du refus de faire la guerre à la France! Ils abandonnent leur plus fidèle allié à ses propres forces et accablent un malheureux royaume qui n’est coupable que de trop de loyauté, car refuser de nous faire la guerre en était une preuve, et en même temps une marque de sagesse, puisque la force du Danemark
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Jui venait en grande partie de la neutralité qu'il avait constamment gardée. En agissant ainsi, au reste, ils servirent Napoléon, qui n'avait pu déterminer le roi de Danemarck à prendre un parti décisif. Mais la conduite irréfléchie de l'Angleterre l’irrita tellement qu'il ordonna l'arrestation de tous les Anglais qui étaient en Danemark et la confiscation de toutes les marchandises qui se trouveraient dans le royaume en défendant tout commerce avec eux.
C’est alors que parut cette proclamation — on peut le dire, car elle n'avait rien à une note officiellement diplomatique — par laquelle Napoléon s’opposait à toute liaison, soit politique, soit commerciale, avec l'Angleterre, Il ajoutait dans cette pièce, l’une de celles publiées sous son règne dans laquelle on aperçoit le plus la volonté de dominer, que, parmi les puissances de l’Europe qui lui étaient alliées, 1l en était une qui devait être punie pour sa double alliance, et c'était le prince régent de Portugal. Il le menaçait de le détrôner. Et dès lors son destin fut connu.
Un traité d’alliance suivit immédiatement le bombardement de Copenhague. Dans sa colère, le roi aurait, je crois, vendu son peuple pour qu'il pût se venger. Dans le même moment l’empereur Alexandre, pour lequel j'avoue que j'ai un grand faible et que je crois avoir longtemps été de bonne foi, l'empereur Alexandre, proclamait de nouveau, à Pétersbourg, la fameuse neutralité armée, ce chef-d'œuvre de la sagesse de l’impératrice Catherine. Il fit une proclamation, en manière de manifesté, qui était elle-même remplie de sages raisons. Je persiste à croire et à dire que l'empereur Alexandre eût été longtemps ami de la France si Napoléon l’eût voulu.
Je me rappellerai longtemps l'impression que fit sur Junot l’ordre que lui donna l’empereur d'aller prendre le commandement de l’armée d'observation de la Gironde.
— Ainsi done vous m'exilez, dit-il à Napoléon avec un accablement qui toucha celui-ci, vous me faites quitter Paris au moment où vous y rentrez. Qu'auriez-vous fait de plus si j'eusse commis un crime ?
— Tu n'as pas commis de crime, mais tu as fait une faute. Il est nécessaire que tu t’éloignes quelque temps de Paris. Cela est convenable pour détruire tous les bruits qui ont couru sur ma sœur et sur toi. Je défie un être au monde d’en parler encore en voyant la confiance dont je vais t'investir. Tu auras à Lisbonne une autorité sans bornes, tu ne correspondras qu'avec moi, tu resteras toujours gouverneur de Paris. Allons, mon vieil ami, le bâton de maréchal est là-bas.
Il lui tendit la main. Junot la saisit et pleura comme un faible enfant.
— Et cependant vous m'éloignez de vous ! répétaitil toujours.
— Mais il n’y a aucun danger pour moi en ce moment, répondit l’empereur, touché de l'émotion de Junot et comprenant son cœur. Il n'y aura que des fètes dont tu seras privé, par exemple. Mais tu as assez dansé pendant mon absence. Allons, mon ami, il faut du courage. Tu as là une belle mission. J'ai été au moment de la donner à Lannes, à Murat, puis j'ai pensé que tu n'avais pas eu ta part de gloire dans cette campagne, et j'ai voulu te dédommager. Crois-moi, la vraie raison de ton départ, c’est ta propre gloire, |
Lorsque Junot me rapporta cette conversation, je ne lui dis pas ce qui me frappa le plus, parce que l'empereur agissait dans mon sens en mettant du baume sur la plaie. Pourvu que le moyen agit, que m'importait la cause qui le déterminait. Mais comme il était habile, comme il connaissait les hommes ! Junot était entré désespéré chez lui, il en sortit heureux et disposé à verser tout Son sang pour ajouter une feuille de plus à la couronne triomphale de Napoléon.
Aussitôt que la résolution de Junot fut prise d’accepter le commandement de l’armée d'observation de la Gironde, dont lui seul savait la véritable destination à cette époque, 1l fit toutes ses dispositions pour son départ. Il était malheureux, je le voyais. Il souffrait de quiiter Paris. Il ne pouvait à moi, m'en dire le véritable motif, mais je le devinais, je le plaignais et jamais je ne pardonnerai à celle qui a été non seulement la cause de sa disgräce alors — car enfin c'était une disgrâce pour lui, quelque dorée qu'elle fût — et qui n'a pas eu la noble grandeur d’âme d'avouer que les torts étaient fous de son côté. J'ai eu plus tard tous les secrets du cœur de Junot, de ce noble cœur qui ne conçut jamais ni pensée fausse, ni plan maudit, pour perdre un être innocent. J'ai connu combien il était noble et généreux à lui de garder le silence. Je le garderai, à son exemple, pour ce qui me concerne. Mais, pour lui, je dois à sa mémoire de dévoiler toutes les manœuvres qui furent employées pour l'acquérir au parti de Murat, dans la terrible hypothèse d'un malheur arrivant à l'empereur dans l’une de ses absences militaires. Du moins, ne parlait-on alors que de cette circonstance. Mais une
fois qu'on se serait habitué à considérer Murat assis dans le même fauteuil que Napoléon, Murat montant le même cheval, Murat maître enfin de ‘empire de France, quand le burlesque de cette possibilité se serait évanoui par l'habitude de la fixer, parce qu'il n’est rien que l'œil ne finisse par trouver convenable en le regardant longtemps avec persévérance, alors un jour on aurait dit:
— Maislaballeennemieest bien longtemps à frapper. Les hasards de la guerre sont bien incertains !
Et de cette réflexion, à suppléer à la paresse, ou à la lenteur de la balle ennemie, il y a bien peu de distance.