CHAPITRE XIX
Mme de Caraman marraine. — Lettre de Duroc. — La princesse de Wurtemberg au Raincv. — Réchaud successeur de Vatel. — La duchesse Grognon et la princesse Gracieuse. — Arrivée de la princesse Catherine de Wurtemberg. — Son porirait.— La future belle-sœur entourée de Français. — M° de Luçay. — Son portrait. — Les révérences et le Bourgeois gentilhomme. — M° de Brignolé. — Son portrait. — M. Séra le Gênois. — Me Octave de Ségur. — Son portrait. — Mme Philippe de Ségur. — Son portrait. — Me Oscar de Bonneval. — Son portrait. — Mme Amédée Pichot. — Son portrait, — M. de Villoutreys. — M. Auguste de Talleyrand. — Le maré-
chal Bessières. — M. de Bausset. — Le collet monté. — La parole un peu gaie. — Le déjeuner royal. — L’ambassadeur dieu Terme. — La promenade en calèche, — La querelle d’étiquette. — La dame du Palais et la dame de Madame mére. — La princesse sans chemise. — Le prince polygame. — La robe de moire et les gros bras. — Inquiétude sans amour. — Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Mme Lallemand. — Souvenirs de Baltimore. — Le cardinal Maury. — Entrée du prince Jérome.
sunot avait fait tous ses préparatifs. Nous étions alors à la fin d'août, c'était le 20, Il était sorti pour aller diner avec M°° de Caraman, chez un de ses amis, M. Lalligant, dont il tenait l’enfant sur les fonts de baptème avec M*° de Caraman. L'hôtel était encombré de paquets, de malles, la cour de fourgons, de voitures de voyage, et tout enfin annonçait le prochain déplacement de l’un des maitres de la maison
C'était en effet Junot qui partait le surlendemain pour Bordeaux. Du moins était-ce le point de séjour le plus connu en ce moment. J'avais surveillé ce qui concernait la partie agréable du voyage et j'étais fatiguée. Il était neuf heures, j'allais me coucher, lorsque mon valet de chambre me dit qu’un valet de pied de l’empereur attendait Junot pour lui remettre une lettre et que cette lettre était du grand-maréchal. Je pris la lettre, elle était en effet contre-signée : Le grand maréchal du Palais, et à côté, en écriture à peine lisible : très pressée. L'adresse entière était de la main de Duroc. Je fis aussitôt monter deux hommes à cheval, j'écrivis un mot dont je les chargeai, puis ils partirent chacun dans une direction différente, pour rencontrer Junot. Je savais qu'il avait dû aller dire adieu à notre respectable archevêque, le cardinal Dubelloy. Mais le bon vieillard se couchait à neuf heures comme un enfant et Junot devait avoir déjà quitté l’Archevêché. Mais tandis qu’on était à sa recherche, il arriva. Il avait été en un lieu où il avait appris le sujet de la lettre de Duroc. Voici ce qu'elle disait :
« La princesse royale de Wurtemberg, mon cher Junot, arrivera avec sa suite demain, à neuf heures du matin, au Raincy, pour y déjeuner et s’y reposer jusqu’à sept heures du soir. Voilà ce que Sa Majesté vient d'arrêter. Veux-tu avoir la complaisance de donner des ordres pour que tout soit prêt? J'enverrai, soit pour service, Soit pour cuisine, ce que tu jugeras convenable que je fasse.
« Je te renouvelle l’assurance de mon attachement.
« Duroc,
« 20. — À six heures du soir. «
— Eh bien, dis-je à Junot après avoir lu, voilà vraiment de la belle besogne qu’on nous donne à parfaire. Il me semble voir un des ordres donnés à la princesse Gracieuse par la duchesse Grognon. Le malheur, c'est que nous n’avons pas là le prince Percinet avec sa baguette.
Junot se promenait d’un air soucieux. Je vis que je faisais mal en me plaignant et qu'il ne fallait pas augmenter sa mauvaise humeur. Je me mis à rire et, allant à lui :
— Ah ça! ce n est pas en demeurant comme le dieu Terme que tu avanceras cette besogne dont je me plains et qui, au fait, n’est rien du tout. Il parait que cette Altesse royale va nous demeurer toute la journée au Raincy. C’est à toi à disposer les choses de manière qu'elle ne s'ennuie pas, et cela est possible parce que ni les chiens ni les cerfs ne sont emballés et que tu peux lui arranger une jolie partie de chasse. Elle ne sera pas aussi belle pour toi que celle qui fut faite aux flambeaux. Mais la princesse de Wurtemberg comprendra avec raison que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Allons, réponds à Duroc. Veux-tu que je m'en charge ?
Et j'allai à mon secrétaire.
Junot me regardait, m'écoutait et avait l'air de s’éveiller peu à peu. Sa belle physionomie, qui perdait à être sombre, s’éclaircit et devint même gaie.
— Eh bien oui! me dit:l en me soulevant légèrement et évitant de me serrer. Eh bien, oui! répondslui. Voyons si tu m'auras compris.
Je répondis à Duroc que nous allions donner les ordres nécessaires pour la réc eption de son Altesse royale et que Junot et moi remercions l'empereur de
nous procurer cette nouvelle occasion de lui prouver notre dévouement. Mais je lui disais — avec raison — que je le remerciais de son offre pour les choses de service :
« Gela nous dérangérait plutôt que nous n’en serions aidés, lui disais-je. Je m'engage à ce que tout soit prêt pour la réception de la princesse à l’héure à laquelle vous nous l’annoncerez. »
Je fis venir Réchaud. C'était un personnage très habile que Réchaud, et de plus un parfait honnête homme, ce qui est assez rare à mettre ensemble dans sa profession. Lui et son frère avaïent été élévés chez le prince de Condé. Leur singulier nom avait contribué à leur faire prendre l’état de cuisinier. fs étaient devenus tellement habiles, que leur renommée dans le monde gastronome devint des plus fameuses: et M. de Sainte-Foix le reconnut en dinant chez moi un jour et mangeant d'un brochet à la Chambord, plat dans lequel il paraît que les talents culinaires dé Réchaud étaient admirables. Mais en vieillissant il souffrait de rester auprès des fourneaux, ét nous le fimes passer maître d'hôtel. Son frère était dans le même emploi auprès de l’impératricé Joséphine. Tous deux étaient intelligents à un degré Supérieur. Réchaud m'avait déjà donné un échantillon de son savoirfaire en disposant ainsi en quelques heures tout ce qui était nécessaire pour recevoir Je marquis de la Romana au Raïncy. Je le fis venir. Je lui expliquai ce dont il s'agissait. Il me comprit à l'instant.
— Madame peut partir pour le Raincy, me répondit-il avec un sang-froid digne de Vatel, tout séra prêt pour l'heure indiquée.
Je connaissais Réchaud. Je montai en calèche ét je
partis fort tranquille pour le Raïncy à dix heures du soir par un temps admirable. Il faisait un clair de lune qui rappelait ces beaux clairs de lune d'Italie. Je remérciai en ce moment la princesse de Wurtemberg de me faire courir les champs à pareille heure. En arrivant au château, je trouvai déjà des fourgons qui apportaient des provisions pour le lendemain. Toute la nuit le chemin du Raïincy à Paris fut continuellement couvert d’allants et venants qui transportaient tout ce qui était nécessaire, non seulement comme nécessité, mais comme luxe. Enfin le lendemain matin, j'entendis gratter à la porte de la chambre de bain, où j'avais couché pour laisser mon appartement à la princesse aussitôt son arrivée, si elle avait voulu s’y retirer. C'était Réchaud qui venait m'annoncer que tout était prêt. De mon côté, je n'étais pas demeurée oisive dans les ordres que j'avais donnés pour l'intérieur de la princesse, et tout était disposé jusqu'à un bain qui était préparé dans la belle salle de bain si la princesse avait voulu se plonger dans l'une des cuves de marbre pour y laisser la poussière de la route.
Une chose me tourmentait beaucoup, c'était de savoir pourquoi la princesse, arrivant à quatre lieues de Paris, demeurait ainsi chez le gouverneur de la ville sans oser avancer. Junot savait à peu près tout ce que empereur avait ordonné dans cette circonstance, ainsi que ses motifs. Il ne voulait pas que la princesse royale de Wurtemberg fit une entrée dans Paris, ainsi qu'auraient pu le faire M”* la duchesse de Bourgognée, où sa sœur la jolie Gabrielle de Savoie. En onséquencé, lorsqu'il apprit que la marche de la princesse avait été si mal calculée, qu'elle arrivät
ainsi en vue de la barrière à dix heures du matin, il décida qu'elle ne la passerait qu'à sept heures du soir et qu'elle demeurerait, en attendant cette heure
là, dans quelque campagne de particulier qu'on loue, rait pour cet office, L'empereur allait congédier Duroc après lui avoir donné ses ordres, lorsqu'il s'écria tout à Coup :
— Et parbleu! Junot! Junot a le Raincy. Il faut que la princesse passe la journée au Rainey, C'est une admirable chose et qu'elle trouvera plus belle, j'espère, que les grands châteaux demi-gothiques de la Souabe ou de la Bavière, Et puis M®° Junot sait comment on parle à des têtes à couronne, Écrivez à Junot que la princesse Catherine de Wurtemberg passera la journée de demain chez lui et chez sa femme, car il faut qu'elle y aille, il n'y a pas de grossesse qui tienne,
On voit combien sont graves les bases sur lesquelles reposent les ambitions et les témoignages de faveur et d'estime des princes, Quoi qu'il en soit, pour en revenir à ma princesse, elle arriva au Raincy à neuf heures comme elle l'avait annoncé, La précision al lemande se retrouvait en elle, à cette époque, jusque dans les moindres détails.
le la reçus à la descente de sa voiture sous le péristyle du château, J'étais en demi-toilette de cour, c'est-à-dire que je portais une robe de moire blanche à queue, et une toque blanche avec deux plumes, J'étais mise ainsi, parce qu'on m'avait prévenue que la princesse était fort susceptible et qu'en Allemagne j'aurais été forcée de mettre mon grand habit pour sa réception, Mais comme nous ne mettions notre grand habit qu'aux Tuileries, j'étais bien à mon aise pour
ne pas endosser le harnais dès le matin. Je voulus, en revanche, que ma toilette fût convenable aux yeux de la princesse. J'étais grosse, ensuite, et très avancée, ce qui me donnait la permission de ne pas mettre d'habit de cour.
J'étais fort impatiente de connaître la princesse. Le sort de Jérôme ne pouvait m'être indifférent, en résumé, car j'avais été habituée à l'aimer dès l’enfance, et malgré la froideur dont lui seul fut pour moi à la mort de ma mère, Je lui étais demeurée fort attachée. Je l'avais entendu dans les landes d’Estramadure lorsqu'il me jurait que jamais il n’oublierait la mère de son fils, celle qui lui avait donné le paradis dans une terre étrangère. Je pensai involontairement à cette jeune victime qu'on disait si belle, qui était si aimante, qui avait un enfant! Et cet enfant, il était donc orphelin! Ce fut donc avec une répulsion assez forte que je m'approchai de la princesse de Wurtemberg pour lui faire mon compliment. Elle m'accueillit avec une grâce parfaite, s'aperçut tout d’abord de mon état, me dit que si elle avait su que je fusse enceinte, et surtour aussi avancée, elle au"ait envoyé dès le grand matin un courrier, "pour m'cidonner de ne pas me lever.
La princesse de Wurtemberg avait, à l'époque dont je parle, de dix-neuf à vingt ans. Elle était belle, sa tête avait une expression de fierté noble qui allait à merveille avec son front, et qui eût encore été mieux si son cou eût été moins court ainsi que sa taille et son ensemble. Elle n’était pas jolie dans l’acception littérale du mot. Cependant tous ses traits étaient bien et son regard pouvait devenir caressant, mais il ne l'était jamais, ce qui donnait à sa physionomie
une expression sinon désagréable, au moins excessivement hautaine. Sa tête, qu'elle portait fort élevée pour ne rien perdre de sa taille, qui n’était pas grande, était un peu enfoncée dans les épaules. Elle souriait peu, et l'expression de sa figure était plutôt sérieuse et digne, qu'enjouée et gracieuse.
&lle avait, au moment où Je la vis un redoublement de fierté dans l'attitude et dans le regard. D'’abord cette expression me frappa désagréablement, malgré la politesse prévenante dont elle fut pour moi. Mais, au bout de quelques instants, je la compris tout entière et, loin de la blâmer et même de ne pas l'aimer, je me sentis portée vers elle, lorsque la réflexion me la montra telle qu'elle devait être en effet. Sa position était cruelle, et ce n'était pas à moi, femme, à ne pas l’entendre.
Depuis l’avant-veille la princesse était séparée, selon l'étiquette, de tout son service allemand. L'empereur, qui n’aimait pas Louis XIV, l’imitait au moins en ce qu'il avait de bon. Et ce qu'on pouvait appeler ainsi, était l'isolement de la princesse qui arrivait en France, soit qu'elle vint du nord comme la femme de son frère, soit qu'elle vint du midi comme celle de M. le duc de Bourgogne. La princesse de Wurtemberg avait donc été séparée de tous ses Allemands, malgré une sorte de résistance tout à fait comprenable dans sa position, car cette position n'était pas celle de toutes les princesses allant occuper un trône dans un royaume étranger. Il s'agissait de surmonter à la fois le préjugé national si fortement enraciné chez les Allemands, pour la répugnance qu'ils ont pour les mésalliances. Et si l'empereur, entouré de sa gloire et de ce prestige dominateur qui commandait l’adimi-
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ration, se plaçait en dehors de l’anathème, il n'en était pas ainsi de ses frères. Jérôme n'était en ce moment, pour la princesse Catherine de Wurtemberg, qu'un homme dont la première iemme était vivante et investie de ses droits d’épouse et de mère. Et cette conviction, amère pour toute autre, devenait bien autrement terrible pour une femme condamnée à se taire et à baisser les yeux pour qu’on ne vit pas ses larmes, et contrainte à tout dissimuler à un monde nouveau de serviteurs qui font ainsi des heures les plus intimes de retraite des moments encore plus douloureux que ceux consacrés à la représentation. L'empereur avait entouré sa future belle-sœur de personnes dont le choix, fait par lui-même, prouvait combien 1l mettait d'importance à cette alliance, la troisième contractée en Allemagne par sa famille avec le Grand-Cercle ; mais c'était de fait la première comme importance politique. Le roi de Bavière n'avait nul besoin d’être le beau-père du prince Eugène pour être notre allié. Jamais un cœur plus noble et meilleur n'a battu dans une poitrine de roi. Quant au grand-duc de Bade, il aurait épousé la fille ainée du muphti de la Mecque. que c’'eût été absolument la “nême chose que Son Altesse électorale, margrauiale, archiducale, épousant contre son gré la plus zavissante, non pas des princesses, mais des femmes. Toutefois ici les choses changeaient, non seulement par l'aspect mais aussi par le fond. Les temps n'étaient plus les mêmes. Les principes de la plupart des princes de la Confédération du Rhin étaient changés avec les derniers ou plutôt par les événements survenus dans la dernière campagne. Le roi de Wurtemberg était un de ces hommes dont il fallait à wut
cs MÉMOIRES
prix acquérir, sinon l'amitié, du moins cette neutralité armee dont Napoléon faisait plus de cas que des paroles à l'hydromel de quelque grande puissance, qui n'étant pas la plus forte, faisait de l'hypocrisie à défaut d'autre diplomatie. La princesse de Wurtemberg fut donc reçue, à son entrée sur les terres de France par la maison d'honneur que l’empereur lui envoyait et qui avait été prise en entier dans celle de l'impératr ice. Le maréchal Bessières avait épousé la princesse au nom du prince.
M"° la comtesse de Luçay remplissait les fonctions de dame d'honneur. L'empereur avait fait une faute en cela, d'autant plus qu'il y avait à côté d'elle une de ses compagnes dont l’âge était à l'unisson du sien et qui connaissait parfaitement ce monde, si diamétralement opposé à celui dans lequel nous vivons, surtout depuis quarante ans. C'était M”° de Brignolé. Et puis M*° de Luçay ne connaissait pas l'étiquette de la cour, et cela par une bonne raison, c'est que jamais elle n’y avait été avant la Révolution. Je me rappelle que Napoléon fit une exclamation le jour où je lui dis cela, mais c'était la vérité. M. de Luçay, du reste, un bien bon et excellent homme, était dans la finance. Il était ou fermier ou receveur général, je ne sais wop lequel des deux. Son père avait acheté des fiefs parce qu'il était riche, et ces fiefs donnaient, comme on sait, un vernis qui même avait un nom bien loin d’assimiler à la noblesse, et cela s'appelait, comme chacun sait, une savonnette à vilain. Le fief dont M. de Luçay avait pris le nom était situé en Berry ex s'appelait Luçay-le-Chélif. La superbe terre de Valençay était à M. de Luçay. Ce fut de lui que M. de Talleyrand l’acheta.
M°*° la comtesse de Lucay était douce et polie; mais les qualités de cette nature n'ont rien à voir dans un protocole d’étiquette et, pour dire la vérité, M°° de Luçay était, de toutes les dames de l'impératrice, du très petit nombre de celles qui, avec les plus excellentes vertus, devaient être exclues de fonctions semblables à celles de la réception de la princesse. Dans les dames du palais de l'impératrice, il y en avait, du reste, à peine quatre ou cinq qui fussent dans ce cas. La duchesse de Montebello ne s'y trouvait pas, quoiqu'elle ne fût pas noble. Elle avait porté les paniers. Elle avait habité longtemps comme ambassadrice une cour étrangère, et elle savait comme moi tout ce qui doit être su relati*ement à cette étiquette maudite. La duchesse de Rovigo avait beau être M"° de Faudoas, elle n’y entendait non plus qu'à ramer des choux. Elle ne faisait pas de visites et rendait tout naturellement une impertinence pour une politesse. Cela venait de source et même avec bonté. Elle apyelait cela faire la grande dame. Pauvre enfant! elle ne savait done pas que l'on disait autrefois : poli comme un grand seigneur.
Il y avait aussi de par la cour une ou deux nouvelles duchesses qui me faisaient bien souffrir avec leurs prétentions à la grande dame. Ce malheureux mot, dit d'abord je ne sais par qui, je ne sais pourquoi, fut pris comme on prend un titre et exploité à la grâce de Dieu. Cependant ces dames avaient des exemples à suivre. Certainement la princesse de Neufchâtel était une assez grande dame. Eh bien, malgré son titre de nièce du roi de Bavière et de parente de toutes les têtes couronnées de l'Europe, il est impossible d'être non seulement plus polie, mais
meilleure et plus faite pour être aimée. Elle montrait, tout en étant bienveillante, que l’on peut tirer une ligne derrière laquelle se retranche le rang et où bien certainement la véritable convenance va le chercher. Berthier était dans une telle faveur auprès de l'empereur que sa femme pouvait faire {a grande dame à tout son bien-aise sans qu'aucune de nous eût d'autre droit que celui d’en rire, parce que nos jeunes têtes ne voyaient qu'égalité entre nous. Mais le fait réel est que la princesse de Neufchâtel a continuellement êté la plus excellente personne qu'il soit possible de rencontrer. Sa conduite en tout fut celle d’une femme d'esprit à l'époque de son mariage. Je parlerai tout à l'heure de cet événement et de la conséquence dont il fut suivi.
Pour en revenir au choix que l’empereur avait fait pour former la cour temporaire de sa belle-sœur future, je compris d'autant moins celui de M°”° de Luçay que, dans le nombre des dames nommées, il y en avait deux, mais une surtout qui eût été admirablement à sa place comme dame d'honneur : c'était M°° de Brignole.
Voilà encore une de ces femmes dont le souvenir
1 J'ai acquis depuis quelques jours la preuve que la princesse douairière de Wagram est, non pas une femme, mais un ange de bonté. Un ange est le mot fextuel. Je comprends qu'une pareille femme soit adorée dans son intérieur. Quant à moi, je suis peu disposée, surtout depuis mes malheurs, à reprendre et à donner de ces assurances d’attachement dont l'illusion est si vive et si promptement détruite ; mais ici, je me laisserai aller avec certitude de n’avoir aucune déception. On est sir de bien placer son affection lorsqu’on rencontre à la fois esprit et bonté; quand c’est le cœur, enfin, qui aide l'esprit.
provoque le réveil d'une foule de sensations charmantes. Elle était fort supérieure d'esprit, ayant avec cela une mesure et une réserve très marquée dans sa tenue, et attirant au lieu d’éloigner Elle possédait admirablement son monde, et avait un grand art pour‘bien présider un salon. Elle avait beaucoup vu et beaucoup retenu; ce qui, joint à son esprit nat'irellement aimable, rendait sa conversation la plus amusante du monde. Je crois qu'elle avait de l'ambition, mais comme à la cour de l'empereur On ne pouvait même manifester une volonté sans que cela eût la couleur de l'intrigue, surtout si c'était la voix d’une femme qui s'élevàt, M”° de Brignole n’avançait qu'avec discrétion, et il m'a été dfficile de juger jusqu’à quel point elle pouvait élever ses prétentions ; toutefois, je répète que je crois qu'elle était ambitieuse : et pourquoi ne l'eût-elle pas été? Il y a à cet égard une sottise de préjugé dont l'absurde se révèle chaque jour. Je crois de plus que l'ambition de M°° de Brignole était vaste et fort audessus de celle des femmes ordinaires.
Elle avait une grande finesse sans la.faire néanmoins paraître ; un homme de ses amis qui, je crois, avait été plus que cela dans sa jeunesse, le célèbre M. Séra, de Gênes‘, me disait d'elle :
— Elle n'est pas ‘connue!.… si elle l'était!
Ce M. Séra, que nous avons tous connu ici ministre plénipotentiaire de la république liguriennne, était un homme de lettres distingué. Il écrivait en latin et en latin aussi pur que du temps de Tacite ; ce M. Séra
1 Voyez de lui De Bello germanico, pour la campagne d’Austerlitz.
dirigeait, je crois bien, M”° de Brignole ; au surplus elle n'en avait nul besoin. L'autre dame du palais était M”° Octave de Ségur. C'est une personne sur le compte de laquelle on n’est nullement d'accord. Les uns la déchirent, les autres la défendent avec chaleur. La cause de cette divergence‘d’opinions vient d'elle-même, et je ne puis l'en blâmer. Elle a une grande aversion pour tout ce qui ést contrainte. Ainsi, par exemple, la société des femmes lui déplait et celle des hommes est même recherchée par elle. Il est facile alors de comprendre comment toutes les médiocrités se sont soulevées, car on sait que rien ne se révolte aisément comme la vanité. M” de Ségur était ce qu'elle est encore, une femme infiniment agréable. Elle a de l'esprit, une volonté de se montrer qui est assez comprenable, et dès lors elle eut pour ennemis tous ceux qu'elle n’admit pas dans les rangs privilégiés. Elle était bien jolie à l’époque dont je parle. Elle avait surtout des yeux de velours qui disaient tout ce qui lui plaisait avec un vrai charme.
Ensuite, quoique jeune, M*° Octave de Ségur connaissait parfaitement le monde et tout ce qu'il offre de ressources à l'esprit d'une femme. Naturellement spirituelle elle-même, elle est d’une famille dont le nom seul révèle toute la dignité de l’homme de bien", et puis elle était par adoption la fille de l’homme le plus charmant que l'on puisse rencontrer sur la triste route de cette vie. Elle apprenait donc, en y marchant tout simplement, comment on plait, comment on s'y prend pour plaire. Son précepteur était
1 Elle est Mlle d'Aguesse2u,
M. le comte de Ségur, son beau-père. Il y avait aussi par là un certain oncle, un vicomte de Ségur, celui qui fit la ravissante chanson l’Amour et le temps. Son beau-frère était alors trop jeune pour que la contagion fût augmentée par lui, mais son admirable esprit s’est aussi fait jour. Mettez donc, je vous prie, au milieu de tout ce monde, une jeune et jolie femme, déjà spirituelle par elle-même, sortez-la ensuite de ce cercle enchanté, et vous verrez quel parfum de bonne compagnie, d'agréable esprit elle répand autour d'elle. C'était bien aussi ce qui arrivait à M°° Octave de Ségur.
Lors des fêtes du mariage du prince Eugène avec la princesse Amélie de Bavière, l’impératrice Joséphine fut à Munich. M”° Octave de Ségur était du voyage. Junot. qui faisait alors le service de premier aide de camp auprès de l’empereur, respira si bien ce parfum dont je parlais tout à l'heure, qu'il en perdit l'esprit. Je ne sais pas si jamais elle l'a su. Il fut obligé de partir à l’improviste pour Parme et Plaisance, et je ne pense pas qu'il eût parlé autrement que la circonstance le comporte rigoureusement, C'est-à-dire en regardant et en soupirant. Après tout, plaisanterie cessante, je comprenais fort bien que M"° Octave de Ségur tournât la tête d'un homme aussi complètement qu'une tête puisse l'être et j'ai trouvé que l'insurrection des Apennins arriva là fort à propos. Des yeux comme ceux de M*° Octave de Ségur donnent le frisson quand on les a contre sol.
En parlant de ce nom de Ségur, qui rappelle tout ce qui est bien, tout ce qui est aimable, tout ce qui est bon, il me faut ajouter quelques lignes pour une
charmante personne qui avait toutes les conditions requises pour entrer dans cette famille d'élus: c'était M'° Lucie de Lucçay, fille de M”° la comtesse de Luçay Cette pauvre jeune fleur sitôt cueillie, sitôt moissonnée, était la joie de ses parents, dont tout l'avenir fut brisé le jour de sa mort. Je l’avais connue enfant et Je l'aimais tendrement. Elle avait un grand charme de douceur et d'esprit. Elle était tout ce qu'il faut être de bien, bonne fille, bonne mère, bonne femme et bonne amie. Je ne crois pas que des louanges puissent être ajoutées à ce peu de paroles. Elles renferment un commentaire des plus étendus. Elle était agréable de sa personne, peut-être un peu trop brune et trop päle; mais je retrouvais en elle une de ces beautés andalouses dont alors on ne savait pas apprécier le ravissant mérite et je la trouvais charmante, Lucie, avec ses beaux yeux noirs charbonnés et pleins de feu, dont les rayons s’échappaient au travers de l'épaisse fourrure soyeuse de sa paupière. Elle mourut bien jeune et fut regrettée de tous.
Elle avait épousé Philippe de Ségur, second fils du grand-maître des cérémonies. On sait quel digne successeur il est d’un tel père. C’est un homme bien remarquable que Philippe de Ségur Je ne dirai rien autre chose de lui maintenant. C’est un de ces noms qu'il ne faut prononcer qu'avec tout ce qui doit les accompagner dignement, comme enfin il faut parler d'un homme dout s’honore la France.
C'est une famille dans laquelle il suffit d'entrer pour être entouré d’une sorte d'auréole et frappé d'un sceau de bonheur, comme il y en a d’autres qui ne marchent dans da vie que trainant après soi malheur et malédiction. Philippe de Ségur ayant perdu sa
femme, regarda autour de lui et fut effrayé du désert que lui présentait désormais la vie. Il fut longtemps bien malheureux. Enfin, les soins qu'il devait à ses deux jeunes enfants le rattachèrent à l'existence. Il voulut vivre pour eux. Dieu lui préparait la récoimpense de sa soumission.
Avez-vous vu une jeune femme dont la taille est celle d’une élégante sylphide, dont tous les mouvements sont gracieux, dont la voix est une mélodie, dont le regard est à la fois chaste et voluptueux, dont le sourire est bon et fin tout à la fois? Cette jeune femme c’est M°”° la vicomtesse de Bonneval, c'est Marie de Ségur. Il y a dans cette ravissante créature tout le charme puissant qui a pu, jadis, faire croire aux philtres. Et pourtant, j'ai vu des beautés plus étincelantes, J'ai admiré des traits plus parfaits, une taille plus semblable à la Vénus du Capitole; mais dans toutes ces beautés-là, je n'ai trouvé ni le regard, ni le sourire de M°° de Bonneval. Souvent je me trouvais à l'Élysée, qui alors appartenait à la reine de Naples, lorsque M°*° de Ségur y menait ses deux enfants; j'avais aussi la permission d'y conduire les miens et ils jouaient ensemble. Lucie regardait sa fille avec ces yeux d'amour d'une mère, mais aussi avec cette tristesse qui précède une séparation éternelle de cette mère et de deux enfants qui lui promettaient tant de joies dans la vie. Et je suivais ce regard prolongé, ce regard qu'elle a laissé à Marie, mais qui, chez la jeune femme, est empreint de toute la douceur du ciel.
Je ne sais pas si j'apporte dans mon jugement sur elle la prévention que peut me donner l'attachement profond que j'ai pour sa belle-mère, la plus noble, la
meilleure, la plus excellente des femmes, mais Je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui, à Paris, dans la soclété élégante, une jeune femme plus agréable que M°° Oscar de Bonneval'. Et puis, comme elle est belle du bonheur qu'elle donne et qu’elle reçoit ! C’est un charmant spectacle que celui de ce jeune ménage, si beau, si aimant, si uni. Je ne connais qu’un autre couple qui me raconte le bonheur du ciel comme eux, cest M. et M”° Charles Le Normand.
Mais 1l faut retourner au Raincy, pour y assister à une entrevue matrimoniale qui ne devait pas mettre en présence deux êtres aussi heureux de prononcer mutuellement les paroles sacramentelles.
J'ai parlé des trois dames du Palais faisant le service auprès de la princesse. Venait ensuite M. de Villoutreys, écuyer de l’empereur et faisant cette fonction auprès de Son Altesse royale, qui avait à cette époque une charmante figure et faisait métier de manger des cœurs. Celui de M”*° Rapp était fort malade, je crois, et on parlait déjà du fameux divorce qui eut lieu plus tard. Mais une particularité bien étrange, c’est, pour le dire en passant, la répugnance de l’empereur pour entendre même parlér du mot divorce... Il semblait qu'il eût été insulté par l’enquête, pour ainsi dire, que l'œil paraissait faire dans sa pensée pour l'usage que lui-même voulait faire de ce grand moyen de niveler les intérêts matrimoniaux. Ce pauvre Rapp était bien malheureux, non pas dans le sens qu’on pourrait attacher à ce mot comme sen-
1 Il y a à Paris un ravissant visage à la même expression de candeur virginale et de perfection de traits, c’est M"° Amédée Pichot, dont la bonté est égale à la radieuse physionomie,
timent, mais en raison de l'attention que cette affaire amenait sur lui. Il était timide dans le monde, cet excellent homme, et timide au point de s'embarrasser lorsque deux femmes le regardaient en souriant. Un fait qui pour moi a été comme fantastique, par l'image qu'il m'a présenté, c'est qu'il parait constant que Rapp a été un homme à bonne fortune. Voilà de quoi stupéfier même les plus intrépides. Et quelle est la femme encore que l’on m'a nommée? Jolie, spirituelle et. fort grande dame alors, si elle ne l’est plus aujourd’hui. Je n'ose pas en dire davantage, mais pour quelqu'un qui ricanait tant et si haut des fautes des autres, l'affaire est bien bonne.
Le baron Auguste de Talleyrand était à cette époque ce qu'il est encore aujourd'hui, s'il n’est pas mort, un homme poli, spirituel, comme le doit être un homine du monde. Ayant une passion de musique portée au degré de la monomanie, pour ainsi dire. Il était chambelian de l’empereur et remplissait les mêmes fonctions auprès de la princesse de Wurtemberg.
Venait ensuite le personnage principal, le maréchal Bessières. C'était lui qui avait épousé la princesse au hom du prince Jérôme. Cette bizarre et monstrueuse cérémonie, par le ridicule qu’elle répand sur ceux qui en sont les principaux acteurs, devrait bien être retranchée du protocole des étiquettes. C'est, au reste, un édifice qu'on bat en brèche tous lès jours et qui, je l'espère, croulera enfin tout à fait. Toutefois, comme en 1807 il n'était pas encore aboli, la princesse de Wurtemberg avait été épousée par le maréchal Bessières, en attendant qu'elle le fût véritablement par le prince Jérème, qui n'était pas à
cela près, puisqu'il épousait même des femmes très véritablement sans qu'on le lui permit. Cette relation toute cérémonieuse, bien loin d’avoir établi une sorte d'intimité entre le maréchal et la princesse, semblait au contraire avoir élevé entre elle et lui une muraille comme celle de la Chine. Bessières, qui était naturellement le plus aimable et le plus poli des hommes, me dit le même jour après le déjeuner :
— J'ai peur que notre princesse ne soit ce que ma grand'mère appelait un... collet-monté.
Et le voilà qui me raconte qu'il avait hasardé une parole un peu gaie, mais cependant nullement blessante et encore moins offensante. Mais la princesse lui avait répondu de manière à lui faire voir que l'étiquette allemande n’entendait aucune plaisanterie, quelque innocente qu'elle fût.
J'ai dit, je crois, que non seulement tout était prêt pour la réception de la princesse, mais qu'un bain était à sa disposition dans la belle et élégante salle de bains du Raincy. Elle n’en voulut pas profiter et parut désirer que le déjeuner fût servi de bonne heure. Comme j'ignorais ses intentions, j'avais fait préparer un double service et son déjeuner pouvait lui être servi dans son appartement, si elle désirait manger seule, ce qui pouvait être, car, au moment de se trouver face à face avec une aussi étrange position que la sienne allait le devenir, elle pouvait souhaiter de la solitude. Mais il n’en fut rien. Elle me dit qu'elle désirait mème que toutes les personnes qui étaient chez moi déjeunassent avec elle et qu’elle me chargeait de les inviter en son nom. Elle paraissait dans une sorte d'inquiétude, autant que la passibilité de sa physionomie permettait d'en juger, du retard
du ministre du roi son père, qui ne vint qu'à dix heures. On l’appelait, je crois, M. de Winlzingerode. C'était un grand homme, jeune, blond, sans la moindre expression dans le regard, dans le sourire et dans l’attitude.Un vrai dieu Terme! Enfin sa femme, qui devait venir, ne vint pas, je ne sais plus par quel motif. Lorsque la princesse Catherine le vit, sa figure prit à l'instant même une autre expression. Ce changement me convainquit encore davantage de ce dont je m'étais aperçue, c'était la contrainte que S’Imposait la princesse. Il était évident, pour tout œil habitué à juger le cœur humain, que cette femme était dans un état de vraie souffrance. Get isolement de tous les siens était un coup reçu si inopinément, quoiqu'elle dût s’y attendre, qu'il était visible qu’elle en souffrait mème physiquement. Elle était fort rouge et puis, par moment, cetté rougeur, presque pourprée, faisait place à une pâleur de mort. Il faisait chaud et elle-même, qui comprenait son état, fut au-devant des réflexions, en rejetant sur un mal de tête occasionné par la chaleur et la fatigue ce qui pouvait frapper dans les rapides changements de sa physionomie. Du reste, parfaitement polie, presque gracieuse, elle fut aussi bien royale princesse, que la position où elle était pouvait le permettre. Elle m'avait fait placer à sa droite et parla longtemps avec une grâce dont j'étais peut-être la seule, avec M°° Lallemand, qui à cette époque faisait partie de ma famille et logeait avec moi, à bien comprendre tout le prix.
On sortit de table à onze heures et demie. Je demandai à la princesse si elle aurait pour agréable de courir un ceri dans le parc. Il y avait des chevaux de
selle à sa disposition, où bien une calèche si elle aimait mieux une chasse plus tranquille. Elle choisit elle-même la calèche et, ayant fait amener deux de ces corbeilles, pour ainsi dire, dans lesquelles on courait la chasse à Fontainebleau et à Rambouillet, nous partimes‘ pour faire d’abord le tour de la forêt
1 Cette promenade donna lieu à une singulière querelle qui me fut faite par Mme la comtesse de L... Elle se fâcha de ce que j'étais dans le fond de la calèche et en fit même de fortes plaintes. J'avais bien vu une sorte d’altération sur son visage, mais il était si naturel que je fusse là où j'étais, qu’il fallut que le mari se mêlât d'expliquer la chose pour que je la comprisse. Lorsque les mots furent clairement énoncés, j'observai deux choses. L'une que, du moment où Son Altesse royale la princesse de Wurtemberg était chez moi, je n’y étais plus. Elle devenait maitresse du manoir et, moi, j'y devenais étrangère. C'était tellement naturel à rencontrer dans son chemin, dés qu'on se mettait en route pour quêter des difficultés et des tracasseries, que je fus étonnée que Me de L... ne le vit pas tout d'abord. Mais, bien loin de là, il parait même qu’elle se fâcha. Alors sans toutefois me fâcher, car je ne sais comment cela se fait, mais j'ai toujours quelque chose de mieux à faire que de me mettre en dépense de temps pour de pareilles pauvretés, je dis à mon tour que la qualité de dame du Palais invoquée par Mne de L... était sans contredit la première qualité pour une femme; qu’ainsi donc, je ne prétendais pas que les dames de Madame mére eussent le pas sur celles de l'impératrice; tout cela n’était pas même mis en question. Je répondais que Son Altesse rovale m'avait fait l'honneur de me placer à côté d’elle et que j'avais dû lui obeir. Ce serait vraiment une belle façon d'agir, que de faire la gracieuse quand le roi vous dit : « Mettez-vous Là ou là », et de répondre en minaudant : « Cela dérangerait Votre Majesté ». Il est probable que les majestés qui ne se dérangent guère ne le feraient pas volontairement, il est donc de regle d’obeir, Dans toutes les cours étrangères où j'ai été — et j'en ai vu beaucoup — j'ai toujours agi ainsi et je m'en suis bien trouvée. Ensuite, je rentrai dans ma petite va-
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de Bondy, puis nous rentrâmes par la porte de Chelles. Et là. ayant trouvé la meute et les piqueurs, on lança un jeune daim qui fut presque aussitôt pris et non pas pendu, mais fort maltraité par les chiens. La princesse, d’abord sérieuse et même triste, finié par s’égayer et parut enfin contente. Comme la chaleur était accablante, nous rentrâmes comme trois heures sonnaient. Ce n’était d’ailleurs que le temps nécessaire pour que la princesse fit sa toilette, opération que nous devions également mettre à fin pour nous-mêmes. Quant à moi, avec mes six mois ei demi de grossesse, je commençais déjà à trouver la Journée fatigante et 1l n’était encore que trois heures. En rentrant dans ma chambre, je me déshabillai et me couchai sur une chaise longue, car j'étais aux abois. Je m'y reposais depuis un moment, lorsque l’une de mes femmes vint me dire avec une sorte de fièvre et de mouvements dans la parole :
— Ah! madame, comment va-t-on faire? La princesse n'a pas de chemise!
ruté et je dis que Junot était gouverneur de Paris, de plus. premier aide de camp de l’empereur, les deux dignités premières de la ville de Paris, car l’une, comme autorité, n'avait point d’égale, et l’autre, comme honneur, était regardée également comme unique. Ces ennuyeuses petites tracasseries devinrent assez vives pour que je me visse forcée d’en parler à Madame. Madame se vit oftensée dans la personne d’une de 5es dames, ét la bonté exquise de son cœur (car elle est parfs te) lui fit dire aussitôt : « Et puis, n’êtes-vous pas grosse de sept mois! C’est d'une méchante personne, cette difficulté-là. » Alors moi, je pris la défense de Mme de L... parce que je réponds de sa bonté. Elle est véritablement bonne personne. Mais dans cette circonstance, il y eut vraiment de la’ plus insupportable susceptibilité et un tort entier de la part de M"° la comtesse de KE
— La princesse n’a pas de chemise! m'écriai-je en sautant sur mes deux pieds malgré mon empéchement, la princesse n’a pas de chemise!
— La princesse n'a pas de, chemise, me dit M'° Reidler d’un air consterné.
Nous devions être parfaitement ridicules l’une et l’autre, car je me rappelle que, ayant jèté lés yeux sur une glace qui répétait nos deux figures, leur expression me fit faire aussitôt un de ces éclats si francs et si bons que je ne connais plus, hélas!
Le fait est que les fourgons de la princesse étaient repartis après que ses femmes eurent pris toute la - toilette de leur royale maîtresse, et dans le tumulte inséparable des toilettes de voyage, la chemise avait été oubliée.
— Ah ça, nous sommes aussi folles que les femmes de Son Altesse royale, dis-je aussitôt que le souffle me fut revenu, si la princesse n’a pas de chemises, prenez-en une demi-douzaine. C’est cinq fois plus qu’il ne lui en faut, car, par le temps qu'il fait, je ne présume pas qu’elle en mette deux, et encore moins trois.
Et nous voilà à rire de plus belle. Pour expliquer cette joyeuse familiarité, je dirai que Joséphine Reidler avait été au service de ma mère, qu'elle m'avait vue naître et que je la considérais comme une mère Cependant elle m ‘impatienta lorsque je vis ses rires redoubler à la proposition que je fis de donner une de mes chemises à la princesse.
— Et par où voulez-vous qu’elle y entre, madame ? me dit enfin Joséphine.
Pour comprendre la question, il faut savoir qu'à cette époque j'éta's excessivement mince, et tellement
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même, que ma grossesse n'altérait aucunemènt ma taille. La princesse de Wurtemberg était énormémen grasse au contraire et toute la partie inférieure de sa taille était plus du double de la mienne. Je me mis - également à rire à cette idée.
— Porte-leur toujours les chemises, lui dis-je enfin. On en fera ce qu’on pourra, et ensuite ce qu'on voudra.
M"* Reiïidler porta une demi-douzainé de belle chemises de batiste brodée, avec les manches gauffrées et à poignet, ce qui était le plus tragique. La princesse entra dedans exactement comme dans un étui. Quant aux poignets, on les coupa. Je ne sais si les femmes s'accusèrent de leur oubli. Le fait est que les chemises furent coupées pour faciliter lé passage car jamais elles n'auraient pu servir, et du moins de cêtte manière la princesse, qui était rentréé baignée de sueur, put mettre du linge sec ét blanc.
Lorsqu'elle arriva dans le salon, une démi-heure avant le diner, j'éprouvai une sorte dé règret que pérsonne n’eût lé courage de lui dire de s'habiller autrement. Il était question d'une première éntrevue avec un homme dont l'imagination jeune et poétique, comme toutés les imaginations méridionales, parait d'un surcroît de charmes l'objet absent. D'après ce que j'en avais vu, si le portrait qu'il m'avait montré était ressemblant, M** Jérôme Bonaparte était uné ‘ravissante personne, et depuis lors jé me suis convaineue qu'elle était, en effet, charmante. Puisqué la princesse Catherine se décidait à donner sa main au princé Jérôme, elle devait chercher tous les moyens de s’en faire aimer, car, malgré sa trop facile soumission aux ordres de Napoléon, il était positif qu'il
regrettait beaucoup sa première femme, ox plutôt sa femme, car elle était bien sa femme, M" Patterson. Il aurait donc été d'une saine et bonne politique qu'elle parût devant lui avec tous ses avantages et, en vérité, elle avait une toilette qui n'avait pas d’excuse en 1807, lorsqu'on est princesse surtout.
Sa robe était en moire blanche, mais d’un blanc azuré qui, à cette époque, n'était plus de mode et qui avait de plus l'inconvénient de faire ressortir une très mauvaise broderie en argent qui garnissait le devant de la robe en manière de mathilde, mode antique et tout à fait oubliée depuis quatre ans. Sa coiffure était à l'avenant et seyait mal à une figure non seulement dont tous les traits étaient agréables, mais d’une expression vraiment remarquable. La princesse de Wurtemberg, alors âgée de vingt ans, était d’une grande fraîcheur. Ses cheveux blonds, ses yeux bleus, ses dents fort blanches, un tour de tête gracieux et en même temps rempli de dignité, lui donnaient un avantage qu'elle semblait dédaigner par la manière abandonnée avec laquelle elle laissait ordonner d’elle aux personnes chargées des atours dans son service d'honneur. La princesse portait au cou deux rangs de très belles perles auxquelles était suspendu le portrait du prince, entouré de diamants. Il est probable que le joaillier avait été seul chargé de déterminer la grandeur du médaillon, et que, pour placer plus de brillants, il avait littéralement fait un cadre, mais il est de fait que le portrait était d’une immense dimension. Il pendait au bout de ces deux fils de perles, et la princesse ne paraissait pasattacher une grande importance aux secousses que le {ableau recevait toutes les fois qu'elle faisait un mouvement.
Mais la manière dont la robe était coupée formait, pour moi et pour M”*° Lallemand, un texte à réflexion. Encore si cette belle moire bleuâtre avait été taillée à la mode courante, mais c'était un fourreau bien étroit, avec une petite queue qui ressemblait exactement à la queue arrondie des castors. Et puis les manches bien étroites, bien plates et serrant le bras au-dessus du coude comme aurait pu le faire une ligature de saignée et puis les souliers pointus de manière à les croire de ces souliers à la poulaine du temps du roi Jean. Enfin, toujours est-il que la qualité de princesse fait beaucoup en toutes choses, car Son Altesse royale entra dans le salon du Raincy avec le même air de majesté qu'elle avait deux mois après lorsqu'elle traversait la galerie de Saint-Cloud, ayant un grand habit brodé par Lenormand et fait par Leroy, étant coiffée par Frédéric ou Charbonnier et ayant autour du cou un collier admirablement monté par Foncier ou Nitot. Au surplus, son attitude insoucieuse de pareilles bagatelles dénotait à quel point son esprit qui, en effet, est supérieur, trouvait en ce moment, le plus important de sa vie peut-être, bien d’autres sujets d'occupation.
J'avais pris ses ordres et M. de Bausset, qui remplissait près d'elle les fonctions de préfet du palais, me dit de sa part qu'elle ne voulait diner qu'avec les dames qui se trouvaient au château. En conséquence, je fis servir dans la bibliothèque du Raincy, qui est une assez grande rotonde dans la partie gauche du château et donnant sur le parc. Nous étions six, en y comprenant la princesse, car elle avait permis que mon amie, M*° Lallemand, ne me quittât pas. M** Lallemand n'était pas encore présentée à cette époque.
Elle ne le fut que quatre ans plus tard, maïs je la considérais comme ma sœur et je n'aurais certes pas permis qu'elle ne fût pas admise dans un lieu où je l'eusse été. La table était donc composée de la princesse, moi, M°° Lallemand et les trois dames de service près de Son Altesse royale.
Un moment avant qu'on servit, Je remarquai une vive agitation sur le visage de la princesse, Je m'aperçus qu'elle désirait quelque chose. Et comme elle n’était entourée que de personnes étrangères, il devait lui être pénible d'aller au-devant de gens qui ne lui offraient, en ce moment où il aurait fallu sympathiser davantage avec elle, qu'un sourire révérencieux ou bien une indifférence complète, et voilà quelle était sa position. Je m’approchai d'elle, et sans avoir l'indiscrétion de provoquer, par une demande faite sans mesure, ce qui pouvait être ainsi désiré par elle — car il était évident pour moi qu'elle voulait quelque chose, et le voulait bien — je l’amenai à me parler avec plus de confiance qu'elle ne l'avait fait certainement avec aucune personne de son service.
— Ne serait-il pas possible, me dit-elle, d’être prévenue quelques instants d'avance de l’arrivée du prince ?
Elle devint très rouge en achevant ce peu de mots, Ce n'était certes pas l'amour qui provoquait cette émotion, et alors elle devait être bien pénible. Je ne parus pas la remarquer et je me félicitai du peu de difficulté que j'aurais à contenter Son Altesse royale. Le Raincy est peut-être la seule maison de campagne autour de Paris qui offre cette facilité. Tout le monde connaît la longue avenue de peupliers qui est à l'entrée de la propriété et conduit de la grande route
à la porte du château. Elle a certainement trois cents toises de longueur. Je fus dire à Junot ce que désirait la princesse. Il pensa comme moi qu’elle voulait avoir le temps de se préparer à une entrevue qui ne pouvait lui être que pénible. L'ordre fut donné à M. de Grandsaigne de se tenir à l'entrée de l'avenue, dans la partie attenante au château, et tout aussitôt qu'il apercevrait les voitures du prince de venir men avertir. Je dis à la princesse que ses ordres étaient exécutés et nous nous mimes à table, tandis que Junot faisait les honneurs du château au maréchal Bessières et à tout le reste de la suite de la princesse,
Le diner fut triste. Je suivais de l’œ1l les mouvements de la princesse. Ils étaient bien plus brusques que le matin. Ses joues étaient fortement colorées et tout en elle décelait une agitation intérieure très forte, mais que déguisait la dignité qu'on lui avait apprise, plutôt qu'elle ne la comprenait dans un tel moment, où certes le plus noble cœur pouvait sans honte se dévoiler. Nous demeurâmes peu de temps à table. La princesse était agitée, inquiète; et lui ayant demandé deux fois si elle désirait prendre le café et les glaces dans le parc ou dans le grand salon, elle me répondit en me regardant comme quelqu'un qui ne comprend pas :
— Hein? Comme vous voudrez,
Six heures et demie sonnaient comme nous sortions de table. On passa immédiatement dans le grand salon. Et je fus demander à Junot s'il avait veillé à ce que la vedette fût à son poste, car la princesse m'avait demandé également de son côté si j'avais pensé à ce qu'elle souhaitait, Mais Junot, Bessières, M. de Bausset et tous ces messieurs enfin qui n'avaient pas de
première femme dans leur affaire, ne songeaient qu’à diner très bien et très longuement. La salle à manger me renvoyait les éclats de leur gaieté qui frappaient ses parois de stuc. Je sortis du château, et montai moi-même jusqu’à la maison russe où se tenait M. de Grandsaigne dinant tout seul, et braquant sa lunette sur la grande route.
— Eh bien! sœur Anne, lui criai-je du haut de ja pelouse, car mon fardeau m'empêchait d’être bien leste, eh bien! sœur Anne, ne voyez-vous rien venir?
— Je ne vois, ma châtelaine, que l'herbe qui verdoie et la poussière qui poudroie, me répondit le gentilhomme de Milhau avec toute la courtoisie des mousquetaires de Louis XV, que lui avait apprise M. son père, qui avait fait partie de cette vénérable troupe.
Je regardai dans la campagne, et en effet rien ne paraissait. Mais au moment où j'allais quitter la pelouse, une masse de poussière s’éleva sur la route de Paris et plusieurs voitures se dirigèrent vers l'avenue de peupliers. Je descendis aussitôt et je prévins la princesse que dans cinq minutes le prince allait être auprès d'elle. Elle me remercia par un demi-sourire. Mais elle me faisait de la peine. Son visage était d’un pourpre foncé et tout en elle était presque alarmant. Mais cette agitation se calma extérieurement comme à un commandement. Elle appela M* de Luçay, lui donna probablement ses ordres pour que le départ suivit immédiatement l’entrevue, puis se plaça dans la pièce où elle devait avoir lieu. On connaît la distribution dû grand salon du Raincy. Il est partagé en trois. Au bout est le salon de musique, a l’autre bout le billard et, au milieu, le salon de
réception. Le prince devait entrer par le salon de musique. La princesse était dans celui du milieu, placée auprès de la cheminée, et ayant près d'elle un fauteuil destiné au prince. Nous étions toutes dans la salle de billard, pouvant voir tout ce qui se passait dans le salon du milieu, dont elle n’est séparée que par des colonnes, entre lesquelles sont placées des statues. On entendait déjà le bruit des voitures rou* lant rapidement dans l'avenue lorsque M°° Lallemand, me tirant par ma robe, me dit :
— Mon Dieu! il me vient une idée. Savez-vous bien que ma vue peut faire une singulière impression sur le prince ?
— Comment cela?
— C'est que la dernière fois qu’il m'a vue, c'était à Baltimore étant avec sa femme, M° Patterson, que je connaissais beaucoup. Ne croyez-vous pas qu'en me retrouvant après tout ce qui s’est passé, Je ne lui rappelle?
— Ah! mon Dieu! je le crois bien, m'écriai-je en la poussant dans la pièce voisine, car dans le même instant le vestibule retentissait de l'arrivée du prince.
Et en effet, quelques secondes après la porte s’ouvrit et le maréchal Bessières l'introduisit.
De tous les frères de Napoléon, Jérôme est celui qui est le moins bien. Il a la tête enfoncée dans les épaules, défaut général chez tous les Bonaparte, c'està-dire les plus jeunes, car 1l est à remarquer que l'empereur, le roi Joseph, la grande-duchesse de Toscane, Lucien, n'ont pas ce défaut, qui est éminent chez la reine de Naples et chez Jérôme, et qui l'est légèrement chez Louis. La princesse Borghèse en était
exempte comme ses aînés. A l’époque dont je parle, le prince Jérôme n'était donc nullement agréable ni de figure, ni de tournure. Et, en vérité, lorsqu'on me racontait qu'en Wesphalie il ne se nourrissait que de cœurs en brochette, je me disais combien le titre de roi peut donc faire même en amour, car enfin pour faire le Lovelace comme il se le permettait, il fallait bien des moyens de plaire à ce qu’on trouvait. Eh bien, on n’en aurait pas, que, comme dit cet admirable Werther, ce serait absolument la même chose!
Le prince était accompagné des officiers de sa maison, parmi lesquels je remarquai le cardinal Maury comme premier aumônier et M. Alexandre Le Camus, qui déjà à cette époque exerçait un grand empire sur Jérôme et ne le quittait jamais. Il lui importait surtout de ne pas le perdre de vue dans un moment aussi important dont 1] avait provoqué l'existence. Je ne crois pas que Jérôme se fût décidé seul à abandonner M'° Patterson, si des conseils que son âme n'était pas assez forte pour concevoir ne lui avaient été inculqués par une voix étrangère. M°° Patterson est un de ces êtres que l’on n’abandonne pas, lorsqu'on s’y est attaché, sans que la punition suive immédiatement.
Le service d'honneur du prince demeura dans le salon de musique, comme nous étions dans la salle de billard.