‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 40 sur 72 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Entrevue de Jérôme Bonaparte avec la princesse Catherine. — Accablement de Junot, — Le comte Louis de Narbonne, — Intrigues de cour. — Recherches de M. Crawfurt sur le Masque de Fer. — Un bal chez Me la duchesse de Luynes. — Venez m'embrusser. — Me Zayoncheck. — Je me promène en souliers de satin blanc et en jupon de batiste. — Pourquoi. — Une tache verte sur ma robe de bal. — Mot du duc de Laval, — Mme de Balbi, — Le comte de Provence n’est pas un César. — Mme de Flammarens et les cinq cents louis d’or.

Le salon du Raincy semblait être fait exprès pour l’entrevue qui avait lieu en ce moment. La princesse était auprès de la cheminée quoiqu'il n'y eût pas de feu. En apercevant le prince, elle se leva, fit deux pas en avant et salua avec beaucoup de grâce, quoique avec beaucoup de dignité; quant à lui,i | ne salua ni bien ni mal. Il semblait être venu là parce qu'on lui avait dit : « Tu iras là », Ils’approcha de la princesse, qui me parut en ce moment ayoir recouvré toute sa présence d'esprit et tout son calme de femme et de princesse. Après quelques paroles échangées, elle indiqua au prince le fauteuil placé près d'elle, et une conversation sur le voyage s'établit aussitôt, mais elle fut courte. Jérôme se leva en disant, avec une galanterie de Galaor :

— Mon frère nous attend, Je ne veux pas retarder

plus longtemps le plaisir qu'il doit éprouver à connaître la nouvelle sœur que je vais lui donner.

La princesse sourit et reconduisit le prince jusqu’à l'entrée du salon du milieu. Aussitôt qu’elle eut perdu le prince de vue, cette rougeur qui lui couvrait le visage augmenta si violemment que je craignis un coup de sang. Elle se trouva mal. Mais on lui donna de l’air, de l’eau de Cologne et en peu d'instantselle eut recouvré sa présence d'esprit. Et je puis affirmer ce dont jecroisêtresüre, c est que cet évanouissement, qui fut mis ensuite sur le compte de la fatigue et de la chaleur, ne fut produit que par l'extrême violence que la princesse se faisait depuis plusieurs heures. Elle me dirait maintenant le contraire que je ne la croirais pas. Et il est de fait que pour elle, princesse royale de Wurtemberg, devant avoir tous les préjugés des princesses allemandescontre les mésalliances, y joignant celle toute naturelle que tout ce qui était allemand nourrissait contre le nom de Bonaparte, ajoutant à ces causes toutes simples une autre raison qui avait bien aussi son poids, c'était la connaissance qu'elle avait du premier mariage de celui qui allait être son mari, il y avait bien assez dans tout cela pour faire reculer une personne plus aguerrie que la princesse Catherine. Aussi me n° atil tout simple qu'elle se trouvât non seulement mal mais même assez mal pour retarder son départ du Raincy et, par là, une célébration qui devait lui paraître presque sacrilège. On a beaucoup parlé du dévouement de la reine de Westphalie. Ilest en effet superbe, mais je le considère surtout comme méritoire dans la position où le sort l'avait placée.

Quoi qu'il en soit, elle ne me parut pas disposée

ce même soir à invoquer la violation des droits de M°° Patterson, droits qu’elle aurait dû soutenir. Elle se trouva prête à partir lorsque Junot vint l’avertir que ses voitures étaient avancées. Quant à moi, je restai cette nuit au Raincy. La journée avait été bien fatigante pour une femme grosse de sept mois, et je n’en pouvais plus.

—- Madame Junot, me dit la princesse au moment de partir et s’avançant vers moi avec un sourire gracieux, je n’oublierai jamais le Raincy et la boane hospitalité que j'y ai reçue. C’est un lieu qui me rappellera les plus doux moments de ma vie.

C'était, je l'espère, une phrase digne de son père, qui s’entendait en diplomatie, car, en bonne foi, les moments qui avaient précédé ceux où elle disait de si douces paroles étaient bien sûrement d’une grande amertume. Elle partit et Junot l'accompagna avec Bessières. J'ai su depuis que, lorsqu'elle arriva aux Tuileries, elle y trouva toute la famille assemblée. L'empereur vint au-devant d'elle jusqu'au haut du grand escalier ‘. En l’apercevant, elle voulut se mettre à genoux et lui baiser la main, mais l’empereur se baissa aussitôt et la contraignit de se relever. Puis, la conduisant dans la salle du trône, où toute la famille était rassemblée, il la leur présenta comme une fille et une nouvelle sœur. Elle fut aussitôt entourée, caressée et de ce moment elle fut admise parmi les sœurs de l’empereur.

Je revins à Paris le lendemain matin. Je trouvai Junot dans une sorte d’accablement qui me fit peine. Je ne pouvais m'imaginer qu'un sujet de chagrin

1 Jusqu'à la salle des maréchaux.

pour lui, et, en effet, je né m'étais pas trompée. Mais pour le faire Connaître entièrement, il faudrait lever un coin du voile qui est déposé sur tous les événéments qui suivirent les chasses au cerf du Raincy. Il faudrait voir combien l’âme noble et grande de Junot fut profondément blessée de se voir, pour ainsi dire, abandonnée à soi-même, pour sa propre conservation dans un moment assez critique pour que le sort entier de sa famillé dépendit de ce qui pouvait résulter des événements de l'avenir. Hélas! ces événeménts ont été la mort pour lui. Sans doute, le pardon est une des vertus du chrétien ‘et celui qui m'a ouvert le chemin de consolation dans lequel je marche aujourd’hui me blämerait de conserver au fond du cœur un réssentiment que rien ne peut atténuer. Mais je ne puis oublier mes enfants orphelins. Jé né puis même pas accépter, comine compensation, le malheur d’une autre. Ce malheur n'est lui-même qu’un châtiment. Oh! quand ma pensée se reporte sur cette indigné trahison d’un noble cœur, sur ce lâche abandon, cet abandon si niaisement calculé pour détruire les soupçons du monde, comme si le monde révenait jamais sur les jugements qu'il lance même injustement! Oh! ce fut un jour de malédiction que celui où cette femme vint avec son rire moqueur se jouer ainsi de la destinée de toute une famille.

Il est plus que temps que je parlé d’un ami qui me fut bien cher et dont la précieuse amitié, l'excellent esprit me furent bien utiles dans cette circonstance épineuse. Il m’arrèta au moment où je voulais un jour aller aux Tuileries et ‘parler à l'empereur de toute cette indigne affaire. Il eut raison. Jé me per-

dais sans sauver Junot. Dès cette époque, j'étais entourée d’espions. Tout ce que je disais, tout ce que j'écrivais était connu et livré aux commentaires d’une femme dont l’âme ne connut jamais un bon sentiment.

— Demeuréz, me dit mon ami, demeurez et attendez tout du temps.

Hélas ! il a amené la mort et la ruine! .…

Cet ami, ce père, cet homme que jé pleure encore et que je regretterai pendant toutes les années que Dieu doit encore me donner dans cétte misérable vie, c'est le comte Louis de Narbonne. Jamais je n’ai connu d'âme meilleure, de cœur plus noblement placé, où le foyer dessentiments généreux fût plus actif et plus renouvelé même pour ceux qui lui faisaient du mal et qui lui en voulaient. Combien j'ai entendu dire de fois qu'il était léger, sans aucun vouloir de bien faire pour ses amis, c'est-à-dire ses connaissances ! Ce jugement, du reste, ressemble à tous ceux que le monde porte sur les gens qui sont, comme M. le comte Louis de Narbonne, dans une sphère de supériorité dont les médiocres ne peuvent approcher. Leur consolation alors est de parler contre celui ou celle qui offusque leur misérable nullité; et voilà comment se dispensent la plupart des réputations !

Non seulement le comte Louis de Narbonne était bon, mais sa bonté était active : il aimait ceux dont il était vraiment aimé avec une tendresse touchante. Ses filles, par exemplé, à quel point sa vie était inhérente à la leur! Que de joies ont inondé son pauvre cœur paternel en signant les contrats qui assuraient à toutes deux d'heureuses et grandes existences ! Je le voyais alors chaque jour. J'avais déjàsa confiance,

car il me considérait comme sa troisième fille et je le lui rendais avec la même tendresse que M°° de Rambuteau et M°° de Brancamp avaient pour lui. Accoutumé aux intrigues de cour, à cette vie tant orageuse de ce pays dont il m’apprit à connaitre la carte, mais dont il m'apprit aussi à repousser tous les leurres et à ne pas prendre de l’or faux pour du vrai, ce qui me füt arrivé, sans doute, sans lui, dans ces malheureuses affaires de la grande-duchesse de Berg, car enfin il faut bien la nommer. Tout ce qui tient à cette liaison est la chaine fatale qui a conduit Junot à la mort, et à cette mort si cruelle!... Je ne puis donc me dispenser de parler de ces événements. C’est à mon regret. Il est bien d’autres choses que je pourrais dire. mais je me borne au strict rapport des taits. |

M. de Narbonne connut le motif politique de cette liaison bien avant que je m'en doutasse. La princesse était dirigée dans tout cela par M”° Ad... de La G..., qui depuis épousa un aide de camp de Sébas tiani, M. de Cur... M°”° Ad... de La G..., à l’époque où elle mit toutes ces idées dans la têtede la grandeduchesse, n’était pas aussi riche qu'elle l’est devenue depuis et son ambition souriait avec une extrême bienveillance à la place de dame d'honneur de Sa Majesté l’impératrice des Français, Caroline["", femme de Joachim I*. J'ai déjà dit qu'il n’y avait à tout cela aucune mauvaise pensée de mêlée. Junot n’était pas un de ces hommes à qui l’on eût pu dire : « Nous allons mettre une entrave à lamarchedel' empereur », parce que cette entrave eüût-elle été une gerbe de fleurs, bien fraiches, bien odorantes, si elles eussent été entrave, il l’eût repoussée. Mais on pouvait in-

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— Le piège est adroit, me dit M. dé Narbonne. Dieu veuille que notre excellent général ne s’y laisse pas prendre |

M. de Narbonne possédait surtout une rapidité et une justesse de coup d'œil que l'habitude du monde peut sans doute rendre plus lucide, mais qui ne se donne pas. Il souriait souvent pendant les éternelles parties de whist, que Junot avait imaginé d'introduire sous le prétexte de réunir la partie de whist de M. de Talleyrand qui était à Varsovie avec l’empereur, et cette hospitalité, dont au reste j'étais charmée, parce qu’elle m'amenait auprès de ma chaise longue M. de Sainte-Foix, ce doyen des jeunes gens et l’un des hommes les plus spirituels que j'aie rencontrés dans ma vie, M. de Crawfurt, cet homme toujours si silencieux et pourtant bien armable, cet homme aimant tellement les arts que de découvrir un portrait, une statue, un torse mutilé était pour lui un événement auquel il donnait suite, même aux dépens de sa santé et de sa fortune. Il avait la plus précieuse collection de Mignard qui existât en Europe, amsi que les plus curieux Petitot.

M. Crawfurt s'occupait beaucoup aussi de notre littérature et nous a laissé de lui un ouvrage excellent sur diverses matières, intitulé : Mélanges de littérature. M. Crawfurt était ami de M. de Talleyrand et lui avait souvent prêté assistance dans des moments où il s'agissait de discuter sur un autre point que celui de la virgule ou de l'interrogation. M. Grawfurt était sérieux, digne comme tous les Américains, et montrait dans le monde une volonté de s’effacer qui était bien injustement appliquée par lui à un

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homme fait pour être remarqué. Il était silencieux et en mérite le surnom. Il n’y avait que lorsque M. le duc de Laval, qui aurait querellé Dieu le père, si Dieu le père jouait au whist et qu'il oubliät ses honneurs, il n’y avait que lorsque M. le duc de Laval commençait ses injures, que M. de Crawfurt, sans s'émouvoir néanmoins, lui répondait assez fermement. J’aimais beaucoup M. de Crawfurt. Il a fait sur le Masque de Fer des recherches qui, ainsi que toutes celles faites sur ce sujet plus que fantastique, car il 2st réel dans le texte, sont toutes conjecturales. L'empereur causant un soir avec le duc de Plaisance sur le Masque de Fer et appuyant beaucoup sur l’opinion qui en fait un frère de Louis XIV, je parlai de l'ouvrage de M. de Crawfurt, qui venait de paraitre alors et dont il avait eu la bonté de me donner un exemplaire in-folio de choix. L'empereur me fit quelques questions sur ce M. de Crawfurt et me dit de lui anporter cet ouvrage. Je le lui envoyai le soir même en rentrant‘, car il n’aimait pas à attendre, et l’aide de camp de service en donna un reçu à mon valet de chambre. C'était le général Lemarrois qui était de service ce jour-là. L'empereur lut avec quelque attention, non seulement ce qui concerne le Masque de Fer, mais aussi plusieurs morceaux détachés qui fixèrent son attention, comme paraissant sortir de la tête d’un habile publiciste. C’étaient des réflexions sur les différents ministères et, surtout, sur la responsabilité des ministres et même de tous

{ L’exemplaire fut perdu pour moi. Je ne l’ai jamais revu. Celui que j'ai maintenant m’a été donné par cette bonne M?° de Crawfurt, l’une des plus fidèles amies de Junot.

les gouvernants en général, M. Crawfurt considérant les peuples comme une grande famille. Néanmoins il y avait quelques contradictions peu importantes dans ses réflexions. Et comme l’empereur ne se plaisait nullement à ces réflexions, 1l eut de l’humeur et demanda comment j'avais eu ce livre. Je le lui dis :

— Ah! c’est un Anglais ! Hum! un petit M. Burke! Ces roquets de publicistes qui s'imaginent être des Cicérons, parce qu'ils ont fait un discours, étant grimpés sur un tonneau dont ils ont bu le vin le jour de leur élection. C'est une pitié... Ah çà! que fait-il donc à Paris, cet Anglais-là? dit l'empereur en se retournant vers le duc de Rovigo, qui certes n'aurait pas adouci les choses si l'empereur eût eu de l’humeur fondée sur une raison ayant le sens commun.

Je me hâtai de prendre la parole et de dire que M. Crawfurt était Américain. Je n’en étais pas sûre, mais cela ne pouvait que bien faire. Junot n'était pas à Paris dans ce moment-là et en son absence le duc de Rovigo, qui fut toujours son ennemi, comme il était au reste celui de tous ses camarades, le duc de Rovigo pouvait faire du mal à un homme qui passait pour être l’ami de Junot et, de plus, celui de M. de Talleyrand, que Rovigo n’aimait pas non plus. Ce n'est que depuis peu d'années que j'ai acquis la cerutude que Rovigo était aussi malveillant pour Junot. Et pourquoi? Parce que l’empereur aimait Junot pour lui, qu'il l’aimait comme ami, avec un sentiment qui pouvait n'avoir rien de tendre, parce que Napoléon n'avait aucune partie de lui-même qui ne fût en harmonie avec cette expansion toute généreuse qui faisait la base du caractère de Junot, mais qui pourtant offrait une part assez belle pour donner de la

jalousie aux ambitieux, qui ne voyaient que des croix et des places dans la manifestation de son affection. Aussi tous les moyens furent-ils employés pour mettre entre l’empereur et l’ancien aide de camp, l'ancien ami des jours malheureux, une sorte de barrière que lui-même ignorait, car son noble caractère le mettait en dehors de toutes les manœuvres mystérieuses, surtout lorsqu'elles étaient nuisibles.

— Tu ne vois que mes ennemis, dit un jour l'empereur à Junot.

Junot demeura stupéfait. Jusqu'’alors cette phrase, à laquelle je ne faisais même plus attention, n'avait été dite qu'à moi et tel était son peu de conséquence que, en vérité, je le répète, je n'y prenais plus garde, Mais Junot fut plus frappé que moi du reproche étrange qui lui était adressé et il ne répondit pas.

— Oui, répéta l'empereur, tu ne vois que mes ennemis. Qu'est-ce que cette partie de whist, que tu as établie chez toi et qui est composée de tout ce qui peut m'offusquer ?

— Cette partie de whist est formée des mêmes joueurs qui jouent chez M. de Talleyrand et, jusqu'à présent, Votre Majesté n’a pas encore. pensé à lui en adresser des reproches. Ils étaient probablement tous réservés pour moi.

— Mais enfin, dit Napoléon, peux-tu m'expliquer pourquoi tu es allé dans une maison du faubourg Saint-Germain, où je suis tellement détesté, pour dire le véritable mot, que je ne sais pas en vérité comment je caisse ces gens-là à Paris.

— Je ne vais dans aucune maison du faubourg Saint-Germain, Sire. Il y avait à Paris une personne à laquelle je porte un vif intérêt et chez laquelle je

rencontrais souvent des individus que Votre Majesté

apu croire ses ennemis, mais sur le compte desquels elle est probablement revenue, car plusieurs d’entre eux sont autour de sa personne.

— Il n'est pas ici question de moi, répliqua l’empereur en fronçant le sourcil comme évidemment contrarié de l'argument. Que vas-tu faire chez M°° de Luynes, où tu passes ta vie, où tu te laisses malmener par des péronnelles qui croient qu’elles peuvent jouer impunément avec l'épée d'un de mes braves ? Depuis quand cela leur paraît-il donc possible ? Ah! ah! monsieur Junot, vous voyez que je sais tout. J” suis bien informé.

Junot, en entendant prononcer le nom de M”° de Luynes, ne sut d’abord que penser. Ensuite son étonnement fit place à un sentiment si pénible qu'il soupira profondément en mettant sa main sur ses yeux. L'empereur crut qu'il était confondu et ne savait, qu'objecter pour sa réponse. Et il répéta :

— Oui, oui, je suis bien informé. Aussi vous ne pouvez nier.

— Sire, dit enfin Junot avec une expression solennelle qui frappa d’abord Napoléon, je me vois forcé de donner ma démission à Votre Majesté, car je ne puis demeurer plus longtemps près d'elle dès qu'elle accorde ainsi une confiance implicite aux absurdes mensonges qui lui sont faits sur mon compte et sur celui de ma femme. Elle croirait done que j'ai conspiré contre elle si on venait le lui dire ?

En faisant cette question, Junot avait une expression probablement singulière, car Napoléon lui répondit avec plus de douceur :

— Mais c'est bien différent,

— Nullement, Sire, et Votre Majesté le comprendra facilement lorsque je lui aurai dit que ma femme et moi nous n'avons jamais été qu’une seule fois à l'hôtel de Luynes. Et cependant ma femme a beaucoup connu M°° de Chevreuse quand toutes deux étaient filles. Mais son opposition est tellement publique, que M°° Junot n’a pas cherché à renouveler d'anciennes relations. Quant à me laisser malmener par des péronnelles, je ne sache pas avoir donné jusqu’à présent beaucoup de sujet de faire croire que je supporterais un mauvais traitement, de qui que ce soit au monde. Mais Votre Majesté va voir à quel point il faut se méfier des rapports qui lui sont faits, en dehors des grandes autorités, telles que Dubois, Fouché, Duroc et moi.

Et voilà Junot racontant à l’empereur ce qui, en effet, avait pu donner lieu à cette calomnie. Comme il s'y trouve plusieurs personnages intéressants de notre dernière époque, je vais également la rapporter.

J'ai déjà dit que lorsque M. de Talleyrand suivit l'empereur à Varsovie, Junot, pour se consoler de son veuvage, recueillit chez lui tous les joueurs de whist. M. de Narbonne était loin d’être le plus habile, mais étant d’ailleurs déjà notre ami il venait encore plus souvent et c’est à cette époque qu'il prit l'habitude de venir me voir le soir et le matin de chaque jour. Il me dit une fois :

— Vous avez connu M°*° de Chevreuse quand elle était M de Narbonne. Pourquoi donc ne vous rapprocheriez-vous pas mutuellement ? Je suis sûr que vous vous conviendriez.

J'objectai à M. de Narbonne que, n'ayant jamais

été liée avec M*° de Chevreuse, ce n’était pas le mo-

ment où elle montrait une opposition aussi marquée,

que je pouvais choisir pour commencer une liaison

que, du reste, j'aurais fort désiré pouvoir former. — Mais elle est dame du Palais, me dit-il.

— C'est précisément parce qu'elle est dame du Palais, répliquai-je.

— Eh quoi! avez-vous donc mis dans votre protocole d'étiquette impériale que les dames du Palais devaient faire la volonté de Sa Majesté, même lorsqu'il leur dit : « Venez m'embrasser ». N’avez-vous pas fait le contraire.

Je me mis à rire.

— Oui, sans doute, mais il n’est pas ici question de cela.

— Je vous demande bien pardon, madame la gouvernante, car enfin Ermesinde ne conspire pas même contre le repos de l’empereur, qu’elle se contente, comme beaucoup d’autres, d'admirer de loin; car lorsqu'il bâille et qu'il étend ses pattes, votre lion, j'ai toujours peur d'attraper quelques coups de griffes. Allons, laissez-vous séduire et venez à l'hôtel de Luvynes.

J'en avais le désir, parce qu'en effet M** de Chevreuse et moi nous avions des antécédents fort amis et l’une des personnes que j'aimais le plus tendrement était demeurée fort liée avec elle. C'était M°° de Cazeaux. Quelques jours après je fut fort étonnée de recevoir une invitation pour un bal qui se donnait à l'hôtel de Luynes. Junot en reçut également une.

— Jras-tu ? me demanda-tl.

— Sans aucun doute, si cela ne te déplait pas.

Il me répondit affirmativement et, comme j'étais

encore en deuil de ma belle-mère, je commandai une toilette entièrement blanche, et sans argent; seulement, Je me réserval de mettre beaucoup de diamants, mais la robe par elle-même devait être fort simple. M°° Germon, qui était alors comme elle fut toujours, la meilleure couturière de Paris, me fit une robe de crêpe avec un dessous de satin blanc. Je donne ici ce détail comme je le retrouve dans mes notes.

J'ai dit que j'avais alors dans mon intimité de cœur la vice-reine de Pologne, M*° Zayoncheck. Elle était invitée à l'hôtel de Luynes et je lui proposai d'y aller ensemble, ce qu’elle accepta. Je fis observer à l'empereur, en lui faisant l'historique de cette soirée, ce que Junot exigea, que j'avais au contraire si peu de familiarité dans l’hôtel de Luynes, que je n’osai pas demander une invitation pour une amie qui demeurait alors avec moi et faisait partie de ma famille. C'était M°° Lallemand. Je donnai rendez-vous à M°° Zayoncheck, à dix heures et demie, chez moi. Elle fut ponctuelle et me trouva coiffée, chaussée et me promenant dans ma chambre, fort mécontente, car j'attendais ma robe et elle n’arrivait pas.

Qui ne connait l’ennui d'attendre ? Mais il en est un bien plus terrible encore et presque effrayant de souvenir, c'est d'avoir son mari devant soi, tout habillé, lui, tout prêt et vous regardant d’un air moqueur. M°° Zayoncheck me trouva dans cet état qui précède les larmes.

— Au nom de Dieu! me dit-elle, n'allez pas pleurer, car je veux qu'ils vous voient belle !

Mais lorsqu'elle sut le sujet de mon chagrin, ce fut bien autre chose pour moi. Elle me railla encore plus que Junot,

— Pardieu, me dit l’empereur en m'interrompant ici, j'en aurais bien fait autant. À qui, diable! en aviez-vous de ne vouloir sortir qu'avec cette robe toute neuve? Voilà bien les femmes! Vous en aviez peut-être cent dans votre garde-robe, vous surtout qui passez pour être la femme qui dépense le plus d'argent de toute la cour pour sa toilette.

— Mais, Sire, je n’en avais pas de toute blanche et j'ai eû l’honneur de dire à Votre Majesté qu'il ne fallait pas même une feuille verte parmi les fleurs qui la garnissaient.

— Et pourquoi cela? Vous n’alliez pas faire votre première communion:

— J'étais encore en deuil de ma belle-mère, Sire, je ne voulais pas le rompre et je ne voulais pas non plus donner cette raison à Junot. Autrement, sa douce ra’\lerie, sa gaieté même se seraient changées en un tout autre sentiment. Votre Majesté sait combien il aimait sa mère.

L'empereur me regarda sans parler pendant plusieurs secondes, puis il me dit en me faisant un signe de tête admirablement bon et significatif :

— C'est très bien ! Après.

— Eh bien, Sire, je continuai ainsi ma promenade en souliers de satin blancs.

— Ah, ah! vous aimez cette chaussure-là, à ce qu'il parait. Heureusement que vous n’aviez pas de sabre ce jour-là, hein! madame Laurette |

Il voulait sans doute parler de ma malheureuse aventure des Folies amoureuses.

— Non, Sire, je n'avais pas de sabre, mais j'ai eu l'honneur de dire à Votre Majesté qu'il y avait là une épée à deux tranchants dont j'avais assez à faire de

me garantir. Et 1l me paraît qu'elle veut leur donner le fil. Ce n'est pas généreux. Trois contre un.

Il se mit à rire de ce rire sourd comme celui d’un ventriloque, dont il riait quelquefois lorsqu'il était en bien belle humeur.

— Enfin, me dit-il, les souliers blancs ! Racontezmoi {out.

— Eh bien, Sire, ils étaient à mes pieds. Et je me promenais donc en petit jupon de baptiste, ayant sur la tête une guirlande d'épis de diamants et de violettes blanches. Pendant ce temps-là; Junot, qui avait pris le parti de la patience apparente, mais qui enrageait intérieurement, sifflait une valse ou bien l'air du Grand-Père. Et le temps que rien n'arrête poursuivait sa course, lui, et la pendule fit entendre une demie, c'était celle de onze heures. Junot bäilla, étendit les bras et dit qu'il se voulait aller couc!2r. Il faisait un temps affreux et la pluie tombait à torrents et fouettait violemment contre les vitres de l'appartement. Je dis à M" Reïdler de prendre la voiture de Junot ou la mienne, car routes deux étaient attelées, et d'aller sur-le-champ chez M°° Germon. Junot me dit bonsoir.

— Vous feriez mieux d'aller d’abord à l'hôtel de Luynes annoncer M°*° Junot, lui dit M*° Zayoncheck, vous diriez qu'elle s’est trouvée mal.

— Non, non, répondit Junot, cela se pourrait faire dans une maison où nous serions plus familiers, mais chez M°° de Luynes que je connais à peine, cela ne se peut. Si Laure m'en croit, nous n'irons pas du tout.

Tandis qu’il parlait nous entendimes des pas précipités dans les salons précédents, c'était l'ouvrière

de M°° Germon, que mon valet de chambre avait amenée en fiacre.

J'étais bien en colère, mais aussitôt que je vis le paquet de taffetas vert déposé sur une chaise, je ne songeai plus à gronder. Je jetai mon châle et, courant me placer devant ma psyché, je criai qu'on me passât ma robe. Cela fut fait en un moment. Comme j'étais entièrement prête et que mon collier, mes bracelets, mes boucles d'oreilles, tout était mis, je dis d’un air triomphant à Junot :

— Maintenant, J'espère, tu n'as pas envie d’aller te coucher, et dans dix minutes nous sommes à l’hôtel de Luvnes.

— Brrrrr ! Altro, figha mia! est-ce qu'avec les femmes on est jamais sûr de rien? Bonsoir. Laure, je vais me coucher.

Pour le coup, je demeurai stupéfaite et le regardai avec une figure qui dut le mettre en joie, car il partit d’un grand éclat de rire. Puis, reprenant son sérieux, il me prit par le bras, me fit tourner sur moi-même et, me disant de regarder dans la glace, je vis aussitôt une large tache verte de la grandeur des deux mains, déposée sur le côté de ma robe, au beau milieu de la grande pointe.

Les hommes qui liront ceci ne peuvent comprendre l'excès de mon chagrin. Oui, de mon chagrin. Il faut être femme, et jeune femme encore, car on peut avoir oublié les impressions d’un jour de bal, pour comprendre l'effet que dut produire sur moi la vue de cette tache maudite. Il fut tel que je n'eus pas même la force de me fâcher et je demandai, avec l'apparence de la tranquillité, à M'° Augustine, comment elle avait fait une si belle besogne ?

La raison qu'elle me donna était assez bonne. Elle avait fait vingt pas dans la rue Sainte-Anne pour aller chercher un fiacre en sortant de chez M°° Ger mon et, comme il pleuvait à torrents, le malheureux taffetas vert avait déteint sur le crêpe.

Mais, tout en parlant, elle s'était mise à l’œuvre, et, en dix minutes, la pointe maudite fut enlevée, replacée, et nous roulions au trot précipité des deux chevaux de carrosse, les meilleurs et les plus vifs peut-être de Paris, vers la rue Saint-Dominique.

Il y avait une telle quantité de bals cette année-là qu'il ne parut nullement étonnant que nous vinssions à une heure aussi avancée. Mais M. de Narbonne, M. de Montrond, M. de Sainte-Foix, M. de Lavaupallière, qui, tous étant de ma société intime, savaient très bien que je n'avais pas d'autres engagements pour ce même soir, commençaient à croire que Je u’arriverais plus. Ce fut M. de Narbonne qui, en sa qualité de parent de M”° de Chevreuse et d'ami intime à moi, me présenta à M°° la duchesse de Luynes.

— Madame la gouvernante de Paris, lui dit-il avec un sérieux tout solennel.

M°* de Luynes, que j'avais beaucoup vue à l'hôtel de Périgord, chez M°*° de Cazeaux, mais à qui je n’avais jamais parlé, fut pour moi extrêmement polie et même prévenante.

M. de Luynes, qui avait eu l'oreille frappée un jour de la possibilité de revoir le procès du maréchal d'Ancre, ainsi que la confiscation de ses biens, ne demandait pas mieux que d’être également poli pour Junot. Il lui parla entre deux sommeils, car on sait que le digne duc dormait partout où il s’arrêtait seulement une minute, Le jeune duc de Chevreuse pas-

sait inaperçu dans la maison, quoiqu'il fût loin cependant d’être invisible. Quant à la duchesse de Chevreuse. elle était devenue, aussitôt après son mariage, la personne la plus marquante du faubourg Saint-Germain, la véritable maîtresse de l’hôtel de Luynes, car sa belle-mère ne voyait, n’entendait qu'elle et ne voulait plaire qu'à elle. C'était un singulier caractère, pour le dire en passant, qué M°° la duchesse de Luynes. Elle avait été jolie comme les anges lorsqu'elle était au couvent de la Visitation, où elle fut élevée. Elle était, comme chacun sait, M'° de Laval- Montmorency, sœur de ce duc de Laval si admirablement savant à tous les jeux. M*° de Luynes eut la petite vérole de très bonne heure et en demeura tellement changée, qu’elle reconnut que ce qu'elle pouvait faire de mieux était de se faire quelque autre condition que celle de femme, car, de celle-là, il n’y fallait plus songer. Elle s’en fit une assez étrange, et qui pourrait en vérité avoir un nom particulier. Elle montait à cheval et sautait les halliers, les fossés, portant une culotte de peau sous un grand habit de cour, se cassant le bras en tombant dans de pareilles courses et recommençant le lendemain. Du reste la plus parfaite des femmes, possédant un cœur d'or, bonne amie et aimant ce qu'elle devait aimer avec une profusion de tendresse qui avait une sorte de charme. Cependant elle présentait en tout un aspect étrange, et rien n’est joli comme le mot du duc de Laval son frère, et ne la peint mieux, ainsi que son mari.

— Pardieu! dit le duc de Laval en apprenant la première grossesse de la duchesse de Luynes, je suis bien aise de ce que j'apprends là. Cela me prouve deux choses dont je n'étais pas sûr. C’est que ma sœur

est une femine, et que mon beau-frère est un homme.

M°° de Ch... est une personne dont le nom tient, pour ainsi dire, à l’époque par sa position sociale, autant que la vie d’une femme peut être importante pour ajouter une teinte de plus à celles employées pour peindre cette même époque. Ce n'est pas que je veuille classer M**° de Ch... parmi les femmes supérieures du temps, je lui reconnais au contraire une médiocrité remarquable en ce genre. C’est ce que Je verrai toujours dans une femme lorsqu'elle voudra mener une vie bizarre, se signaler par une conduite en dehors de toutes les barrières sociales, et M”° de Ch... est passée maîtresse en ce genre. Elle n'avait aucun principe arrêté. On n'en a pas en Jouant avec le danger, en se riant avec sa réputation et croyant répondre à tout en disant, répétant cette devise qu'elle avait fait graver partout :

Bien faire et laisser dire.

Elle a résisté à l’empereur, parce que la résistance lui donnait avec un tel homme bien autrement de célébrité qu’en lui cédant. C’est du moins mon opinion. Je ne puis allier une vertu positive avec les scènes plus que ridicules qui se renouvelaient chaque jour et dont elle était l’héroine, et dont ses frères euxmêmes, dont l'excellent esprit est bien loin de ressembler au sien, la blâmaient au point de lui en faire des leçons publiques, comme ce jour où elle paria arrêter son frère Albéric au milieu du Palais-Royal à onze heures du soir, et en effet elle l’arrêta. Mais 1l la réprimanda si rudement, qu'elle en pleura. Et cette autre fois, en apprenant qu'un vieil épicier retiré at-

tendait sa nièce par la diligence de Rouen, elle se présente la veille, fait un conte pour motiver cette arrivée prématurée et fait tourner la tête du vieux marchand, qui jure qu’il va écrire en cour de Rome pour obtenir la permission de se marier avec une nièce aussi parfaite. Une autre fois elle présente à son beau-père un seigneur suédois couvert de cordons et de croix. Il est le premier du royaume, chacun le recherche, lui fait accueil. Puis il se trouve que le seigneur suédois n’est autre qu'un mendiant auquel tout le monde donnait un sou le dimanche à la porte de Saint-Roch. Je sais bien que ces divertissementslà ne présentent rien de criminel dans le fond, mais ils offrent à mes yeux du moins, un mépris des jugements du monde, un dédain de l'opinion, qui prouvent que la barrière existant entre le mal et une tête si folle n’est elle-même qu’un caprice tout à fait subordonné au temps qu'il fait. Je dirai plus; je crois que la réputation de M*° de Ch... aurait bien plus souffert dans notre société qu'elle n'a été attaquée dans la sienne, où cette fleur de bonne compagnie et de courtoisie était encore à cette époque en pleine floraison, et où des faiblesses qui pouvaient être mises sur le compte de l'imprudence, trouvaient presque toujours une excuse. Ensuite M®% de Ch... était impertinente, plus par air peut-être que par ferme volonté de l'être, Mais n'importe, une femme impertinente est pour moi un être à part dans la créa-

1 Les amis de Me de Ch... ont cherché à détruire ces bruits qui pouvaient lui nuire beaucoup en effet, mais cela fut impossible, Ce fut à la même époque qu’elle commença cette étrange correspon(lance avec Me de Genlis, sous le nom de Jeannette, je crois.

tion. Serait-elle belle par admiration, je lui trouverais. des cornes et des griffes et suis sans pitié pour de pareilles personnes. Moi toujours si indulgente pour les autres, je cesse de l’être dans de tels instants et je deviens presque sévère dans mes jugements.

M”° de Ch..., devenue presque célèbre par son élégance et l'originalité de ses manières, était tout l'opposé de cela avant son mariage. Elle était extrémement rousse et portait avec elle tout le désagrément attaché à la queue de vache en chevelure. Ce n'était pas ici la couleur acajou et le reflet doré sur des cheveux châtains, tels qu’on en voit en Irlande et qu'on appelle auburn. C'étaient les cheveux roux dans toute leur ardeur, c'était bien la nuance carotte pure. Aussitôt après son mariage elle essaya tous les coiffeurs de Paris et enfin ce fut, je pense, Duplan qui parvint à lui faire des cheveux qu remplaçaient ceux que sa mère lui avait si maladroitement donnés. Toute fière de n'être plus exposée à ètre appelée quenouille, nom que quelques-unes de nous autres jeunes filles nous lui avions donné avant son mariage, lorsqu'elle arrivait dans un des beaux bals du 14 février, à l'hôtel de Périgord où logeait M”"° de Cazeaux, habillée comme un vrai paquet, et sa tête, dont Fexpression était fort boudeuse dans de semblables moments, surmontée de cette étoupe alors dans sa belle vérité. Mais lorsqu'elle fut M*° de Ch... ce ne fut plus un paquel grognon. De ce paquet sortit une jeune femme à la taille élancée, au teint éblouissant, au regard fin et spirituel, car elle l'était, quoique cependant fort inférieur à la réputation d’origmalité qu'elle s'était engagée à soutenir.

On ferait un volume, et même deux, des aventures,

des mystifications, des histoires de tous les genres, provoquées, supportées par M”° de Ch... On ne conçoit pas comment elle n’a pas eu une réputation perdue et mille fois perdue. Sans doute ses parents, ses amis, savaient tous qu'elle ne commettait aucune faute, cela est possible. Mais le monde toujours si rigide lorsqu'il appelle par-devant son tribunal, le monde était-il donc aussi sous l'empire du préjugé qui donne toujours raison à celui qui donne le plaisir et la joie, distribution toujours facile avec une grande fortune ? C'est honteux pour notre pauvre nature, mais cela est. Ensuite la protection de M°° de L... a été d’un immense poids dans la balance que le monde prend pour peser la destinée de chaque femme. M°° de Ch... aurait été perdue sans M°° de L...

Le soir où se donnait le bal dont j'ai parlé à l'hôtel de Luynes, M°° de Ch... était dans une sorte de tourbillon enivrant qui me la fit juger plus favorablement que je ne l'avais fait jusque-là. Je conclus qu'il faudrait une bien forte tête pour résister à une vapeur d'encens aussi forte. Tout est mode à Paris. Eh bien, à cette époque il était du bon goût de la société du faubourg Saint-Germain de choisir M*° de Ch... pour porte-étendard de la mode, et de plus cette mode devait être différente des nôtres. Ainsi, par exemple, pour cacher sa perruque elle avait une coiffure particulière qui ramenait les cheveux sur le front, afin de déguiser la fatale raie. Toutes les femmes se coiffaient comme cela dans le faubourg Saint-Germain, même M”° de Montmorency, qui avait pourtant bien autrement bon air que M”*° de Chevreuse, et qui se faisait son écho et son sosie, je ne sais trop pourquoi. La forme des robes était aussi différente. Les manches étaient bien

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