VE
plus amples que les nôtres, les tailles plus longues. Ce même soir, M” de Chevreuse avait une robe de blonde blanche sur un dessous de satin blanc. Un immense peigne formé d’un seul rang de grosses perles fines retenait ses cheveux, et aux oreilles et au cou elle portait également de belles perles, mais pas un diamant. Elle était fort bien mise et avait très bon air.
— Mais pourquoi est-elle ainsi toute blanche ? demandai-je à M. de Narbonne.
— Elle est vouée au blanc, me répondit-il avec une inconcevable expression sérieuse.
— Elle est vouée au blanc! Elle ! M"° de Chevreuse! Mais à son âge c’est complètement ridicule.
— Je n'ai jamais songé une seule minute à vous dire le contraire et 1l y a longtemps que je le lui ai dit à elle-même.
— Et pourquoi cette belle résolution ?
— Pour avoir un enfant. Elle ne va pas au spectacle par la même raison.
Je me rappelai que, en effet, depuis longtemps je ne la voyais plus à l'Opéra ni à la Comédie-Française. Ce beau vœu avait été cause qu’un jour elle refusa d'accompagner l'impératrice à l'Opéra.
Elle fut polie pour moi, mais moins accueillante que M°° de Luynes. Je ne sais si je dus la manière aimable dont celle-ci me reçut aux rapports que devaient établir entre nous plusieurs amitiés communes à nos deux cœurs. Je le pense et M°®° de Luynes devait le penser aussi. Elle était mise le plus burlesquement du monde. Elle portait toujours un petit bonnet monté qui la vieillissait au moins de dix ans. car elle pouvait encore être coquetie à l’époque dont je parle; elle n’était point vieille, et je puis dire
précisément l’âge qu'elle avait, attendu qu'elle a été au couvent avec ma bonne et excellente amie M°® la comtesse de La Marlière, et qu'elle est du même âge, à un an de différence seulement. En 1808, M°®° de Luynes avait quarante-huit ans. Elle me dit:
— Vous allez voir ici, madame, beaucoup de vieux visages qui vous rappelleront bie: des traditions avec lesquelles vous avez été bercée. Lui avez-vous montré Caumont ? dit-elle à M. de Narbonne.
— Non, dit celui-ci en riant, à quoi bon ?
— Mais à faire voir à madame une personne célèbre. Ne lui dites pas son nom d'abord. Nous verrons si madame la gouvernante mettra d'abord sur ce visage-là le nom d'une élégante personne.
M. de Narbonne me conduisit dans une pièce où l’on ne faisait que jouer, et assez loin des salons où lon dansait pour que la musique ne troublât pas l'attention des joueurs. A peine fûmes -nous entrés que M°° de Luvynes courut se placer à une table de jeu, et de la nuit elle ne bougea plus dé là. Chacun sait à quel point elle avait la fureur du jeu. Mais ce qu'on sait moins, c'est qu'elle jouait fort petit jeu, et que jamais elle ne se laissait emporter au delà de ce qu'elle voulait perdre ; et ce qu'elle voulait perdre était fort peu de chose.
— Elle passera ainsi toute la nuit à carotter, dit M. de La Vaupalière en me souriant avec sa bonne et excellente figure si paisible.
Et il s'approcha, en sifflant une certaine marche du maréchal de Belle-Isle, d’une table de whist, dont il ne s'éloigna qu'à six heures du matin.
— Regardez bien, me dit le comte de Narbonne, cette femme qui est assise à côté de M. de Sainte-Forx,
auquel elle parle en ce moment d’une voix un peu mâle.
— Que voulez-vous que j'en fasse? lui dis-je en riant, c’est la plus comique figure qui soit ici, et de plus elle est fort laide.
La femme sur laquelle il dirigeait mon attention était vieille et mise d’une manière bizarre. Elle portait une robe de taffetas couleur de bois. Ses cheveux étaient relevés en toupet, pour ainsi dire, et surmontés d’un petit bonnet tout à fait dans le goût de ceux que portait M” Lachassaigne à la Comédie-Française. La figure qui était ainsi entourée était laide fort remarquablement, mais les yeux étaient admirablement beaux. Cette femme était assise à une table de vingtet-un et paraissait jouer avec une sorte de fureur. Plus je la regardais et plus elle me semblait étrange.
— Mon Dieu, la drôle de figure! dis-je à M. de Narbonne, je ne puis rendre l'effet qu’elle produit sur moi. Cette femme est-elle bonne ?
— Méchante comme cinq cents diables,mais ayant de l'esprit autant qu'eux.
— Cela se voit. Mais dites-moi donc qui elle est ?
— Devinez. Cette femme a été aimée, adorée,parce qu'elle était charmante.
— Je suis la plus lourde bête pour deviner de pareilles énigmes. Ainsi, si vous avez envie de me la nommer, faites-le tout de suite.
— Eh bien! c’est M*° de Balbi.
— C'est impossible.
— Cela est.
— Mais elle est horrible,
— Pas tant que vous le croyez. Tenez, regardez-la à présent que nous sommes plus en face d'elle.
Je regardai l'ancienne amie de Monsieur, et je ne vis d'abord qu'un visage non seulement laid, mais même déplaisant.
Dans ce moment ses yeux rencontrèrent ceux de M. de Narbonne, et elle lui sourit. Ce sourire fit passer un rayon d'intelligence sur tous ses traits, et elle s’embellit à l'instant. Mais, ayant reconnu qu'il me donnait le bras et sachant d'avance que je devais venir à l'hôtel de Luynes, elle me parcourut des pieds à la tête avec une telle expression moqueuse et impertinente, qu’elle me parut beaucoup plus laide que je ne l'avais d’abord jugée.
— Allons-nous-en, dis-je à M. de Narbonne, cette femme me fait peur.
— Elle a fait peur à bien d’autres, me dit le comte Louis, et à de plus aguerries que vous encore. Mais si vous saviez que d'esprit il y a dans cette tète-là ! Et puis si amusante, si effrontée ! Imaginez-vous que, étant à Londres, il y avait dans la société qu’elle fréquentait le plus une jeune femme charmante, mais bête comme un chou. M°° de Balbi n'aime pas les bêtes, et en cela je trouve qu'elle a grandement raison. Heureusement pour la bête, que tout le monde n’étai:, pas de l'avis de M°*° de Balbi, car enfin il faut que tout le monde vive. Un de mes amis, qui n'était pas non plus bien habile, s'arrangea avec la belle jeune femme. Et comme on ne peut pas toujours parler de ces arrangements-là, un jour il ne trouva vien de mieux à lui dire, pour remplir un intervalle de conversation, que M*° de Balbi disait partout qu’elle était bête et que, cela étant fort mal, il l'en avertissait.
« — Maiscela estafireux ! s'écria la jeune femme,
je n'ai jamais parlé comme cela d'elle... et que me faut-il faire ? »
— C'était trop, ou trop peu, que deux semblables tètes pour tenir conseil relativement à M°*° de Balbi. Il y parut bientôt. La belle jeune femme, se trouvant deux jours après à un diner chez le prince de Galles, avec M°° de Balbi, prend son courage à deux mains et, d’un côté de table à l’autre, elle lui dit d’une voix qu'elle tâcha de rendre touchante :
« — Madame, pourquoi m'en voulez-vous ?»
« M°° de Balbi la regarda d'un air étonné et chacun fit silence :
«— Oui,poursuivit la belle jeune femme, vous dites partout que je suis une bête !
« — Madame, répondit M**° de Balbi, en s’inclinant, je l’ai entendu dire à tout le monde. Quant à moi, jamais je ne l'ai dit.»
— Cela vous donne une idée de la personne n’estce pas ?
— Oui, certes. Mais le comte de Lille l’aimait-il beaucoup ?
Au lieu de me répondre, le comte Louis de Nar: bonne me regarda en souriant :
— Je parie que vous ne l’appeliez pas ainsi il y à dix ans.
— Qui cela ?
— Le comte de Lille.
— Peut-être bien. Mais cela ne fait rien à ma question. L'aimait-il ?
— Il n'aime RIEN. C’est le cœur le plus sec et l’esprit le plus ennuyeux que je connaisse. Il avait une maitresse par air et par ton dont il ne faisait rien, même pour l'aimer. Aussi savez-vous comment eile
lui écrivait une fois étant à Hambourg ? Mais vous savez cette histoire, Cherval vous l’aura racontée.
— Je ne la sais pas, et puis dites toujours.
— Eh bien! toute laide que vous la voyez, elle eut une vioicnte fantaisie pour le père de votre amie Mélanie.
— Ah ! mon Dieu!
— Oui! Etce qu’il y a de plus curieux, c’est qu'avec sa jolie figure, sa ravissante tournure, Son nez au vent, Son amour pour une autre, il tomba dans le piège que lui mit sous les pieds M”° de Balbi.
— Mais c'était pire qu’un piège à loup!
— Je ne vous dis pas non. Toujours est-il que Monsieur apprit que sa Montespan faisait des siennes à Hambourg. Et comme il est le plus écrivassier des hommes, et surtout le plus prolixement ennuyeux, il lui écrivit une épître de douze pages dans laquelle il lui parlait du commerce de Hambourg, mais pas d’abord de celui qu’elle faisait. En bon et sage prince, il traita celui des sucres et des cafés, puis, comme il faut toujours un peu d'humanité, il aborda le sujet épineux, lui dit qu'il avaitappris avec peine les propos sans doute faussement injurieux qui se disaient sur son compte, relativement à Ar... de Pe..., et il finissait son étrange lettre par cette belle phrase :
« Vous êtes innocente, je le sais. Mais, ma chère « comtesse, songez que la femme de César ne doit « pas même être soupçonnée. »
— Je vous ai fait voir pour la belle et la bête qu'elle ne marchande pas sa réponse, ma vieille amie. Ce fut encore plus direct cette fois. Sa lettre, à elle n'avait que trois lignes :
« Je ne comprends rien à tout ce que vous me
« dites, car vous n'êtes pas César, et vous savez « bien que je n’ai jamais été votre femme. »
— Hein ! madame la gouvernante, comment trouvez-vous la riposte ?
— Si charmante que, malgré son petit bonnet et son air méchant, je vais aimer M°° de Balbi à l’adoration.