‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 42 sur 72 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Suite des anecdotes relatives à Me de Balbi. — Cette dam: écrit à M. de Narbonne. — Farcy, tome second de l’Intimé et de M. Loyal. — C’est de la part de M®° la comtesse. vous savez... — M. de Narbonne est poursuivi jusqu’au Théâtre Français et chez M®° la baronne de Staël. — On me donne un bon conseil... Ml Dillon, aujourd'hui femme du général Bertrand. — Fin de mon récit à l’empereur à propos du bal de la duchesse de Luynes. — C’est bien extraordinaire.

— Je pourrais vous en raconter encore sur cette étrange personne, car elle a certes donné matière à plus d'un texte.

— Vous pourriez en ajouter un auquel vous avez prèté, dit M. de Sainte-Foix, qui arrivait alors auprès de nous. Je vais vous raconter cette histoire, car Je vois que le comte Louis est trop modeste pour l’entreprendre.

Vous saurez donc que le digne comte que voilà devait cinq cents louis à M”° de Flamarens. M°° de Flamarens, que vous pouvez voir tous les mercredi: chez M°° de Souza, et qui est là bas à une table de jeu, n’a jamais été beaucoup plus agréable que vous la voyez. Je crois que c'était pour cela que Narbonne lui devait cinq cents louis. Hein! n'est-ce pas vrai? Quoi qu'il en soit, ils se brouillèrent, et M°*° de Flamarens demeura avec une créance de plus et cinq

cent louis de moins. C'était beaucoup pour une femme, dans notre temps, que cinq cents louis; M”° de Flamarens parla de son chagrin de les perdre à M”° de Balbi, car il faut dire qu’à cette époque aussi il y avait dans la bonne compagnie des formes de politesse qui rendaient le commerce habituel de la vie bien autrement sociable, et remettre sa cause entre les mains d’un recors eût été pour M°° de Flamarens la plus inconcevable des démarches. Mais elle voulait rentrer dans son argent, et ce fut dans ce sens qu'elle en parla avec M”° de Balbi, avec laquelle elle avait été au couvent de la Visitation. Celle-ci, toujours décidée et prompte dans ses premiers mouvements, se chargea d’abord des poursuites à faire.

— Mais comment vous y prendrez-vous? demanda M°° de Flamarens.

— Soyez tranquille. J'agirai comme si vous étiez demeurée la véritable créancière. J'aurai tous les égards voulus dans votre position.

Le lendemain le comte Louis reçut un petit billet de M”° la comtesse de Balbi, dans lequel elle lui annonçait que M°° la comtesse de Flamarens, son amie, ayant eu un besoin pressant d'argent, elle avait avancé la somme de 40,000 francs, qu’il devait, lui, comte Louis de Narbonne, à M°° de Flamarens. Et elle ajoutait qu'ayant elle-même le désir de faire rentrer une avance aussi considérable, elle le priait de lui envoyer les cinq cents louis dans la journée. Le billet était poli, mais d’une concision désespérante, Et puis, avec M” de Balbi, il n'y avait aucun souvenir à invoquer et Narbonne aurait donné plutôt mille louis pour qu'il n'y eùt Jamais sujet même à un seul entre elle et lui. Cependant il n'avait pas les

cinq cents louis. Comment faire? Il reçut le billet. On l'aurait dit écrit par un procureur, Enfin, à tout hasard, il répondit que dans la semaine il enverrait les cinq cents louis à M”° la comtesse de Balbi.. Et 1l arrangea cela comme vous savez qu'il tourne un billet. Mais il paraît que son éloquence ne fut pas très persuasive, car, une heure après qu'il l'eut écrit, on lui annonça un nouveau message de M°° de Balbi. Celui qui le portait était un grand valet de chambre qu'elle affectionnait plus que ses autres gens, et qui s'appelait Farey. Farcy salua profondément M. de Narbonne et lui dit, dans les termes les plus polis, qu'il venait de la part de M°° la comtesse de Balbi pour ce qu'il savait bien, et dont M°° la comtesse avait besoin avant la fin de la journée.

— Mais, dit Narbonne en frappant du pied, j'ai écrit à ta maitresse que je ne pouvais lui rendre cet argent que dans huit jours. Qu'elle attende! Pourquoi, diable, aussi a-t-elle été se charger de cette créance ? Pourquoi a-t-elle été donner cinq cents louis à cette folle de M*° de Flamarens?

— Monsieur le comte, je ne sais rien autre chose, sinon que j'ai ordre de rapporter à M°° la comtesse les cinq cents louis dont vous parlez. Et comme elle est très bonne et très indulgente, si vous ne les avez pas en or, donnez-moi de l'argent blanc et même des billets de la caisse d’escompte. J'ai ordre de tout prendre.

— Oh! le bourreau !.. s’écria M. de Narbonne avec un désespoir comique, en interrompant M. de Sainte- Foix, Imaginez-vous que c'était le second volume de l'Intimé et mème de M. Loyal. Il s'en fut parce que je sortais, mais il me dit qu'en cas de refus il avait

ordre de se présenter à moi toutes les heures. Je n’en fis que rire. J'allais à cette époque chez M'° Contat. Je n’y étais pas depuis une heure que son valet de chambre me dit qu’on me demande pour une affaire pressée. Je sors, et qui trouvai-je dans l'antichambre ? Mon grand coquin de Farcy qui s'incline tout aussitôt et me dit avec le ton le plus obséquieux :

— Monsieur le comte, c'est de la part de M°° Ia comtesse de Balbi.. C’est pour les cinq cents louis Vous savez!

Je n’entendis pas la fin de sa phrase et je me sauvai en tirant la porte après moi comme si j'eusse été en face du diable. Et me jetant dans mon cabriolet, je courus me réfugier chez M°° de Staël, espérant y être à l’abri de mon âme damnée, mais j'avais affaire à trop forte partie. Je n'étais pas assis depuis cinq minutes que le valet de chambre de confiance de M°° de Staël vint me dire tout bas qu'il y avait un homme qui me demandait pour une affaire des plus pressées. Le moyen de faire passer une réponse par un intermédiaire tel qu'un valet étranger! Je sortis, mais j'étais furieux.

— Drôle, dis-je à Farcy comme il commençait ses révérences et son éternelle phrase : « Monsieur le «comte, c’est de la part de M”° la comtesse de Balbi », drôle, si tu t’avises de me suivre encore de cette manière, je te casse les reins! Songes-y bien.

— Monsieur le comte, me répondit Farcy en recommençant ses éternelles révérences et tenant sa montre à la main pour me faire voir qu'il y avait une heure d’écoulée, je ne fais qu'obéir à ma maitresse. Monsieur le cômte est trop juste pour ne pas m'excuser et suricut pour me donner des coups

de canne avant de m'avoir donné les cinq cents louis.

Le drôle avait raison. Je me sauvai de chez M°° de Staël comme je m'étais sauvé de chez M'° Contat et, lançant mon cheval au galop, je fis deux lieues dans Paris pour dérouter mon espion et je rentrai chez moi pour faire ma toilette, ayant bien soin de consigner Farcy. Mais à peine avais-je ôté mon habit pour me faire coiffer, qu’un de mes gens accourut tout essoufflé m'annonçant un message de Monsieur. Je savais très bien à quoi m'en tenir là-dessus. Mais le moyen de décliner un pareil nom! La maligne peste avait licence de tout faire à cet égard, et elle se servait de toutes ses armes. Farcy entra avec la même gravité et me recommença, pour la cinquième fois depuis le matin, son éternelle phrase :

— Monsieur le comte, c'est de la part de Ms la comtesse de Balbi, pour les cinq cents louis. Vous savez?

— Je n'ai pas d'argent, lui dis-je, et quand j'en aurais, tu diras à ta maitresse que je ne lui en donnerali pas tant qu'elle s'y prendra de cette façon.

Farcy salua tout aussi poliment qu'il était entré et moi, tout fasciné par ces continuelles apparitions, croiriez-vous bien que je n’eus pas Le courage, c'est le mot, d'aller diner chez M”° la duchesse de Grammont où Jétais prié depuis huit jours. Je mangeai une aile de poulet et je fus ensuite à l'Opéra. A peine étais-je dans ma loge, que la porte s'ouvre et voilà le grand corps de Farcy qui se présente en faisant sa révérence et commençant son refrain :

— Monsieur le comte, c'est de la part de M°° la comtesse de Balbi..

— Coquin! lui dis-je en lui jetant au nez une

bourse qui contenait au moins dix louis, he peux-tu

donc aller dormir? Et ne voilà-t-il pas une belle heure pour faire les affaires de ta maîtresse ?

__ Cette fois, Farcy salua jusqu'à terre.

— Monsieur le comte a raison. Mais je ne pourrai pas toujours dormir, et demain matin j'aurai l’hon neur de me présenter chez lui.

Le bourreau tint parole. Mais son argent était prêt et, avant qu'il eût le temps d'ouvrir la bouche, je le lui avais jeté avec colère, car j'étais plus 1rrité le lendemain que la veille. C’est à vous maintenant de juger M°° de Balbi d’après tout cé que nous venons de vous raconter.

— Je la crois fort amusante, très moqueuse, mais point méchante. Me trompé-je?

— Aucunement pour les deux premiers points, mais tout à fait sur le dernic..

Et se penchant à mon oreille, il me dit très bas :

— Vous avez des amis communs, n'est-il pas vrai? Eh bien, repoussez toutes les tentatives qui tendraient à vous rapprocher. Ce n’est pas l’amie qu'il vous faut. Croyez-en ma vieille amitié, ma chère enfant.

C'était alors que M. de Narbonne était le meilleur des hommes. Il n’y avait plus de cette légèreté qu'on lui a reprochée. Quant à moi, je l’ai déjà dit, et je le répète encore, M. de Narbonne n’a jamais été léger pour ses vrais amis. Combien il a été parfait pour M. de Talleyrand! Et M. de Talleyrand, comment at-il été pour lui? M. de Metternich, dont l'âme généreuse et grande peut et sait apprécier un homme de bien, faisait le plus grand cas de M. de Narbonne. L'opinion d’un tel homme est d’un poids immense dans la balance du monde social.

Le bal de l'hôtel de Luynes m'occupait beaucoup sans m'amuser, parce que, à cette époque, le faubourg Saint-Germain n’était pas encore rallié sous la bannière impériale comme il le fut plus tard. Il y avait donc alors deux partis formant presque deux camps. Je m'amusais beaucoup de tout ce que me disaient mes amis. M” Zayoncheck, toujours si spirituelle, : l'était encore, je crois, davantage ce soir-là et nous passâmes très bien notre temps jusqu'au moment où nous partimes. Il était quatre heures du matin. Ce fut alors qu'arriva l'événement, qui n’en était pas un, dont l’empereur avait été si bien instruit.

Nous devions ramener M. de Narbonne, qui demeurait rue Roquépine. Il n’était pas auprès de nous et, tout en nous en allant, nous nous mimes en quête de sa personne. Nous étions au moment de partir sans lui lorsque nous l’aperçûmes donnant le bras à une grande et belle personne dont la tournure était remarquable et dont la figure sans être régulièrement belle, plaisait d'abord. Du moins est-ce l'effet qu'elle a toujours produit sur moi. Je ne puis dire aujourd'hui quel fut le motif qui fit témoigner un léger mécontentement à cette personne. Mais elle dit à M. de Narbonne que Junot avait eu tort. M. de Narbonne l'ayant remise aux soins de sa sœur, qui était M°° la duchesse de Fitz-James, vint nous retrouver et chanta une gamme à Junot, qui fut confondu, car il n'avait eu que de l'admiration pour M Dillon, qui était la grande et belle personne à laquelle M. de Narbonne donnait le bras. Non seulement c'était parce qu'elle lui plaisait, mais il savait qui elle était, tandis que je l’ignorais, moi. Elle était la fiancée de notre ami Alphonse Pignatelli, frère du comte de Fuentès.

C'était un titre pour que Junot, qui d’ailleurs était plus que poli envers les femmes, le füt avec elle aussi convenablement qu'il devait l'être.

Le lendemain il y eut des billets écrits de part et d'autre. Tout avait été l'affaire du hasard. M'° Dillon ne connaissait même pas Junot et M. de Narbonne le lui nomma. Du reste elle fut parfaitement bonne. Toutes les fois qu'une femme d'esprit agira dans quelque circonstance que ce puisse être, elle montrera toujours une supériorité marquée sur tout autre. Junot en avait la tête tournée.

— C'est une aimable femme, de par Dieu, que vatre jeune amie! dit-il au comte Louis.

Et le résultat de cette aventure fut de mettre Junot à portée de connaître, bien avant le temps, la femme de l’un de ses frères d’armes, car M'° Dillon dont je parle là, est aujourd’hui M"° la comtesse Bertrand, cette femme que la France doit aimer, vénérer, ainsi que son mari, comme les deux seuls êtres qui, après Marchand, aient adouci l’agonie de l’empereur.

J'ai rapporté cette petite histoire dans ses moindres détails pour faire le raisonnement très juste que l’em pereur était entouré de gens qui, sans pitié pour lui même, dénaturaient jusqu'aux actions les plus simples de ses amis et les lui présentaient altérées et sous un faux jour. Ce qui se passa fut si léger que, parlant de cela depuis à M* Bertrand, elle ne se rappela pas le fait non plus que moi.

— Et vous n'êtes vraiment allés qu'une fois à l'hôtel de Luynes? me demanda l'empereur en se promenant et me fixant toutefois avec une extrème attention. FRE

— Nous n’y sommes allés qu'une fois, Sire.

— Et cette histoire de M" Dillon s'est passée comme vous le dites?

— Exactement, Sire.

— C’est bien extraordinaire.

Et l’empereur -— je le sus depuis par Duroc — tança vertement la correspondant intidèle,

HAPITRE XXII

Départ de Junot. — Ses discussions avec le ministre de la guerre, général Clarke. — La trahison est toujours méprisable. — Napoléon n’a jamais estimé Clarke. — L'empereur autorise Junot à correspondre directement avec lui. — Mauvaise organisation du service de l’armée de la Gironde. — Junot perd un bracelet. — Lettre de Clarke. — Junot en est profondément otfensé. — L'empereur donne un savon au ministre de la guerre. — Nouvelle lettre. — Junot y es qualifié de Votre Excellence. — Le prince de la Paix. — Ses protestations de dévouement.

Le départ de Junot fut enfin arrêté. L'empereur lui donna des instructions secrètes fort étendues, et il partit le 28 août 1807, se dirigeant sur Bordeaux. C'était là qu'il devait trouver de nouveaux ordres.

Maintenant je ne vais marcher qu'appuyée sur des renseignements certains. C’est d'après des documents puisés dans les cartons de Junot, dans ceux des principaux personnages qui étaient avec lui, que je parlerai. Junot a laissé beaucoup de notes sur cette époque fort importante de notre histoire et je ne parlerai que d'après lui.

Avant de m’engager dans cette route assez difficile à parcourir pour une femme, il est nécessaire de parler assez clairement pour ne pas être forcé de s'arrêter souvent pour des explications relatives à un homme qui fut non seulement l'ennemi de Junot

et chercha tous les moyens de lui nuire, mais bien aussi de tous ceux qui avaient le malheur de se trouver en contact avec lui. Je veux parler du général Clarke.

Je ne sais d’où lui venait cette auréole de répulsion dont il était environné, mais en général il était peu aimé et, sur dix personnes consultées sur leur degré d'estime et d’attachement, neuf répondaient négativement. Junot ne l’aimait pas du tout et ne s’en cachait pas. Il le disait à l'empereur lui-même et, un jour l’empereur lui ayant recommandé de mettre plus de douceur et de liant dans ses rapports avec le ministre de la guerre, Junot s’écria comme emporté par une impression plus forte que lui :

— Ah! Sire, l’armée d'Italie! Puis-je donc l’oublier ?

Et l’empereur avait souri avec complaisance en regardant Junot.

Napoléon était vraiment inexplicable!

Le fait est que le général Clarke avait été envoyé à l'armée d'Italie par le Directoire pour y surveiller le général Bonaparte. Clarke était fin. Il ne vit pas le grand homme dans Bonaparte, mais il reconnut en lui un être supérieur aux mirmidons qui l'envoyaient et, sans être porté à le faire par un élan généreux, mais bien parce que, dans ces temps de révolution, rien n’était plus commun que la place appartenant au plus habile, il révéla à Bonaparte qu'il était venu à l'armée d'Italie pour l’'observer et rendre compte de ses actions, mais que dès cet instant 1l était tout à lui. La trahison est toujours méprisable. Néanmoins il est en nous un sentiment pour notre personne qui nous fait fermer l'œil sur le mauvais de l'action,

lorsque nous sommes nous-mêmes l’objet pour lequel on ‘rahit. Napoléon n'estima jamais Clarke, et je n'en veux pour preuve que la manière dont il avait formé le ministère de la guerre. Qu'est-ce que Clarke avait à faire? Diriger quelques mouvements de troupes, faire signer quelques nominations. Encore le major général avait la prérogative de nommer et de faire ce travail avec l’empereur, et tout ce qui avait ensuite rapport au matériel de l’armée regardait le ministre directeur de la guerre. Le ministre de la guerre proprement dit, alors, n'avait donc que peu ou point d’attributions à bien remarquer. Aussi Clarke s’en vengeait-il sur les malheureux qui avaient encore affaire à lui et, comme la marche des troupes, leur direction, leur cantonnement, tout cela le regardait, Junot eut d'abord des relations avec lui.

— Je prévois qu’elles seront orageuses, me dit-il, et que le malheureux me desservira auprès de l’empereur. Mais je te laisse ici et tu auras l'œil sur ses démarches.

I] dit la même chose à Napoléon, qui parut frappé d’une sorte de conviction lorsque Junot ajouta :

— Soyez persuadé, Sire, que les affaires de Votre Majesté iraient beaucoup mieux si nous avions à traiter avec un homme qui ne fût pas ainsi en dissidence avec nous, car elle peut savoir que je ne suis pas le seul et que tous les maréchaux ne peuvent supporter les manières impertinentes de M. le général Clarke avec eux. Je suis grand-officier de l'empire comme Ney, comme Lannes, comme Murat. Je suis, de plus, premier aide de camp de Votre Majesté, gouverneur de Paris, général en chef d’une grande et belle armée que me confie la bonté de Votre Majesié, le veux que

le général Clarke, dont les fonctions comme ministre de la guerre, se bornent, avec Votre Majesté, à faire celles d'un commis, qui jamais n’a vu une bataille autrement que dans les tableaux de Bourguignon ou de Vandermeulen, je veux que cet homme soit avec moi comme il faut qu'il soit, ou bien à mon retour je lui fais faire connaissance avec l’odeur de la poudre.

Monsieur Junot! dit l’empereur en fronçant le sourcil, vous êtes trop vif.

— Sire, je veux qu'il respecte en moi, non pas son égal.

L'empereur sourit.

— Mais l’homme investi par Votre Majesté d’un grand pouvoir et de sa confiance.

L'empereur marcha longtemps en silence; puis tout à coup, s’arrêtant en face de Junot, il lui dit :

— Eh bien, pour t’enlever tout prétexte à faire de la mauvaise besogne, je vais t’autoriser à une grande chose. Tu ne correspondras qu'avec moi, ton chef d'état-major correspondra avec Clarke. Es-tu content?

J'ai déjà dit que Napoléon aurait amolli de l'acier dans de semblables moments. Junot prit sa main, la pressa sans pouvoir dire un mot et s’écria enfin :

— Je ne puis que promettre mon sang pour tant de bonté !

Ce que Junot avait prévu arriva tout d'abord. Il trouva l’organisation mal en ordre, tout en suspens, le service des vivres mal préparé. Il était évident qu'on voulait le desservir. Junot oublia dans le moment ce que lui avait commandé l'empereur et, au lieu de laisser cette explication au général Thiébault, son chef d'état-major, dont l'esprit remarquable et une grande connaissance des affaires rendait l'inter-

vention parfaite dans un pareil moment, il écrivit lui-même et il le fit, parce que dans la lettre de Clarke qu'il reçut à Salamanque, il trouva des expressions qui non seulement lui déplurent, mais l’affectèrent. L'empereur était mécontent d’un voyage qu'il avait fait à Bagnères-de-Bigorre, où du reste il n'y avait plus personne et où Junot perdit un bracelet de cheveux blonds, qui fut rendu à mon propre individu l’année suivante par le maire de Bagnères, qui, avec toute la politesse de la province, vint me remettre ce bracelet en me disant qu'il avait d’abord reconnu la couleur de mes cheveux. Toujours est-il que cette petite excursion avait déplu à l’empereur et, au lieu d’en faire écrire par M. de Méneval, il en chargea Clarke. Je mets ici les propres phrases de la lettre pour faire voir à quel degré Napoléon était susceptible et M. Clarke. tout ce qu'on voudra bien.

« Paris, le 29 octobre 1807.

« Expédié de Paris; le 8 novembre 1807.

« Je ne puis approuver, général, la réponse que vous me faites au sujet du mécontentement de l’empereur, que je vous faisais connaître expressément de sa part dans ma lettre du 12 octobre dernier. Cette réponse s’écarte du devoir en ce que vous vous permettez d'appeler les reproches de l’empereur des reproches non mérités. Sa Majesté peut mieux que personne apprécier ce qu'elle peut exiger de ses généraux et de ses serv'ieurs. La sagesse préside aux témoignages qu'elle ‘eur donne de son mécontentement ou de sa satisfaction...

«.… L'empereur veut que je vous ordonne que, du

moment où la tête de vos troupes sera arrivée à Salamanque, \'ous y portiez votre quartier général, afin d'être à même de tenir correspondance avec son ambassadeur à Madrid et avec les ministres de Portugal.

« L'empereur suppose que du 1* au 15 novembre votre armée sera arrivée à Ciudad-Rodrigo'. I faut donc que du 20 au 30 novembre vous puissiez vous mettre en marche sur Lisbonne, et que, quelque chose que fasse le prince régent, soit qu’il déclare ou non la guerre à l'Angleterre, les troupes françaises aillent toujours à Lisbonne. Vous devez écouter toutes les propositions qui vous seraient faites, mais ne rien signer.

«... L'empereur veut que ses troupes arrivent le plus tôt possible à Lisbonne pour y séquestrer toutes les marchandises anglaises. Sa Majesté désire également que les troupes y arrivent comme amies, afin de se saisir de la flotte portugaise... L'empereur a ordonné au ministre de la marine d'envoyer à votre quartier général un certain nombre de marins qui vous seront utiles pour la police du port de Lisbonne.

« On doit présumer que le gouvernement portugais prendra un des deux partis dont je vais parler :

« 1° Ou il fera marcher son armée à l’apprôche des troupes françaises et se mettra en défense, alors tout devient du ressort militaire. Trois mille Espagnols de cavalerie et huit mille d'infanterie se réuniront à

1 Voilà qui prouve combien Junot lui-même obéissait à l’em pereur pour le silence. Cette lettre prouve que dès le départ de Paris Junot connaissait la destination de l’armée et le mot de Ciudad-Rodrigo le dit à lui seul, et le général Thiébault dit dans son ouvrage sur la campagne de Portugal que Junot ne reçut l'ordre de sa destination qu’à Salamanque.

votre corps d'armée, qui se trouvera alors porté à un effectif de trente-cinq mille hommes, et à un présent sous les armes de trente mille hommes. Deux divisions espagnoles, l’une de dix et l’autre de six mille hommes, doivent marcher l’une sur Oporto, et l’autre sur les Algarves. Quant à vous, général, l’empereur veut que vous marchirz droit à Lisbonne;

« 2° Ou le gouvernement portugais prendra le parti de se soumettre, déclarera la guerre à l'Angleterre, enverra au devant de l’armée française pour négocier avec vous. En ce cas, général, voici ce que vous devez répondre :

« J'ai ordre de mon souverain de marcher droit sur Lisbonne, sans m'arrêter un seul jour. Ma mission est de fermer ce grand port aux Anglais. Je devrais vous attaquer de vive force, mais il répugne au grand cœur de l’empereur Napoléon, et au caractère français, de répandre le sang. Si vous ne tenez pas vos lroupes réunies, Si vous les mettex en un lieu où elles ne causent aucune inquiétude, si vous nous recevez comme auxiliaires jusqu'à ce que les négociations entamées à Paris soient terminées, j'ai ordre d'y consentir, etc., etc.

« Il se peut, général, que par de semblables moyens vous arriviez à Lisbonne comme auxiliaires. On pourra calculer à Paris, a deux jours près, le jour de votre arrivée à Lisbonne; et vingt-quatre heures après un courrier partirait pour vous porter les résolutions définitives de l’empereur. On doit regarder comme certain, d'après ce qu'on peut attendre des sentiments que le Portugal à manifestés, que ce courrier vous porterait l'annonce que les propositions de ce pays n'ont pu être acceptées, et que le pa;s

doit être traité en ennemi. Huit ou dix vaisseaux, les chantiers qui tomberaient dans nos mains seraient d’un immense avantage. Tous vos discours, général, doivent donc se tourner vers l’accomplissement de ce grand projet. Votre dévouement pour l’empereur, le zèle que je suis sûr que vous mettrez à exécuter les ordres que je vous transmets de sa part, me portent à croire que ce projet réussira, parce qu'il n’est pas probable que le Portugal opposera de la résistance. On croit encore moins ici que le prince de Portugal veuille aller au Brésil.

« La convention secrète qui vient d’être conclue avec l'Espagne et qui vous sera portée par le prochain courrier, vous fera connaitre que les troupes espagnoles qui feront partie de votre armée seront sous vos ordres. Vous vous attacherez à les bien traiter. Si le roi d'Espagne ou le prince de la Paix se rendaient à l’armée, ils auraient le commandement en chef. Mais il a été convenu qu'ils n’y viendraient pas. S'ils y venaient pour une parade, vous leur rendriez tous les honneurs dus aux généraux en chef. Mais s'ils y venaient pour commander réellement l’armée, vous vous tiendrez strictement à vos instructions de garder vos troupes réunies et de marcher droit sur Lisbonne.

« L'intention de l’empereur, général, est que vous ne vous éloigniez aucunement de la ligne directe et que vous n'alliez ni à Madrid, ni dans aucun autre endroit qui s'écarterait de cette ville. Dès l'instant que le premier corps de vos troupes sera arrivé à Ciudad-Rodrigo, l’empereur veut que vous y soyez vous-même. L'opération importante dont Votre Excellence est chargée, aura réellement réussi, si par votre prudence et vos discours vous parvenez à vous

rendre maître de l’escadre portugaise. Vous ne négligerez donc rien pour tirer parti du choix que l’empereur à fait de vous pour donner à entendre que vous êtes envoyé pour concilier. Au surplus, {out discours sera bon pourvu que vous vous empariez de l’escadre.

« Sa Majesté l’empereur vient de m'écrire de sa main que, dans aucun cas, vous ne deviez signer aucune convention avec les Portugais. »

« Agréez, général, l'assurance de ma considération distinguée.

« Le ministre de la guerre, « CLARKE. »

Je transcris cette lettre presque tout entière parce que je la trouve très remarquable par ce qu'elle contient. C’est une pièce curieuse pour l'histoire.

Mais, après l’avoir considérée sous ce rapport, estil possible de ne pas être stupéfait à la vue d’une œuvre aussi inepte, aussi stupide! Quel style, bon Dieu, et quelles locutions ! Quel français barbare. Mais ce n’est pas tout. Que signifie tout le paragraphe entier où il s’agit de la venue ou de la non-venue du roi d'Espagne et du prince de la Paix à l’armée? Et puis cette fin de lettre : Au surplus, tout discours sera bon, etc. ?

Mais ce ne fut pas le rire de la moquerie qui entr'ouvrit les lèvres de Junot à la réception de cette lettre. Il eut un moment de vives souffrances. Puis, faisant venir un courrier qu'il affectionnait particulièrement, il le fit partir pour Paris, en lui donnant ordre de me faire éveilier, s’il arrivait dans la nuit, et de me remettre les paquets dont il était porteur.

Il arriva à onze heures du matin. J'étais au Raïncy. En lisant la lettre de Junot, je vis qu'il était profondément blessé. Sa lettre était fort longue. Il me chargeait de faire porter le paquet de l’empereur à l'instant même, ainsi qu'une très petite lettre adressée au ministre de la guerre. Si j'avais pu savoir ce qu'elle contenait, jamais je ne l’aurais envoyée.

Dans la lettre que Junot écrivait à l'empereur, 1l lui disait, avec respect, sans colère, mais avec dignité,— j'ai vu depuis le brouillon,et ilestadmirable— qu'il lui était impossible de servir plus longtemps s’il recevait encore une lettre comme celle dont il avait l'honneur d'envoyer la copie à Sa Majesté. Il terminait en suppliant l’empereur de choisir un autre général en chef s’il voulait qu’il correspondit avec un homme aussi injurieux dans ses relations que M. Clarke. Cette lettre de Junot à l’empereur est peutêtre une des plus remarquables que je connaisse de lui, et l’on sait qu'il écrivait à merveille. L’empereur en fut non seulement content, mais il rendit pleine justice à Junot. Le général Clarke fut mandé aux Tuileries, et l'empereur lui donna un savon — comme lui-même le dit ensuite — que l'homme de plume se rappela longtemps.

Quant à la petite lettre que je lui avais envoyée de la part de Junot, je ne puis en rapporter les mêmes expressions parce que je ne les dirais pas justes. Mais le sens m'est demeuré présent, et même la première phrase :

« Vous avez bien raison de dire que tout discours est bon, et vous le prouvez bien. »

Le résumé de la lettre disait qu'à la réception d’une seconde Junot monterait à franc étrier et vien

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