CHAPITRE XXIII
Dégoûts et ennuis éprouvés par Junot. — La jalousie et l’envie se déchainent contre lui. — Sac de mille francs. — Impartialité de l’auteur de ces Mémoires. — Les assassinats. — Le général Thiébault. — Charles X à l’exposition de 1827.— Instructions secrètes relatives à la campagne de Portugal. — Les généraux Loison, Laborde, Quesnel, Cazotte, Kellermans. — Manque de subsistances pour l’armée. — Ce que les soldats eurent à souffrir dans cette campagne. — Lettre de Junot sur ce sujet. — Erreurs du colonel Napier.
Junot était donc parti pour Lisbonne, et son armée avait déjà franchi Alcantara, que l’on ignorait à Paris, dans le vulgaire du moins, où allait cette armée. Il fallait arriver à Lisbonne le plus rapidement possible. Non seulement les ordres ministériels étaient précis à cet égard, mais les lettres particulières de l'empereur étaient péremptoires. Aussi Junot dut-il beaucoup sacrifier pour obtenir un résultat.
Il me faut enfin aborder un sujet personnel en disant combien Junot éprouva de dégoûts et d'enruis dans cette campagne de Portugal, l’une des plus re remarquables peut-être qui aient été faites depuis 17190. La jalousie et l'envie se sont élevées entre lui et la patrie pour empècher sa gloire de venir jusqu'à son berceau. Il semblait qu'il fût étranger et que la France ne dût pas être fière de lui.
Quelques-uns des généraux de son armée, dont je
ne nommerai que le général Loison, eurent assez peu de respect humain pour accuser un homme qui les a comblés de biens et d’honneurs et qui fui au-devant de tout ce qui pouvait être pour eux l’objet d’un désir. Parmi ces chefs, il y en avait dont le nom était déjà une feuille de laurier de la couronne triomphale de la France. Aussi ceux-là, qui étaient véritablement braves et hommes de talent, furent-ils pour leur général en chef de loyaux et bons frères d'armes. Parmi eux je mets d’abord en tête le duc de Valmy, ce brave général Kellermann, qui est vraiment bien, comme l’un de nos anciens preux, vaillant et loyal, et ne redoutant pas la gloire d'autrui. La sienne est de trop bon aloi pour cela. Le bon général Laborde, le général Thiébault, le général Quesnel, et puis le bon général Taviel, une foule d’autres dont les noms retentissent doucement au cœur, tous ces braves amis étaient vraiment des frères d'armes. Mais le général Loison, puis un autre, un autre qui existe et qui fut indignement méchant pour Junot, sans cause, sans motif même léger, et cet homme était comblé des bienfaits du duc, et il en acceptait des sommes d’arsent considérables dont il se disait alors reconnaissant! Cet homme a fait bien du mal à Junot et au pauvre maréchal Ney lors de la campagne de Masséna. J'y étais et j'ai vu toutes ces intrigues de près, et ces sommes d'argent reçues par ce général font cependant aujourd'hui la plus grande partie de sa fortune! Cet homme était alors en pleine disgrâce auprès de l'empereur pour des affaires pécuniaires, relatives à Masséna, que Napoléon aimait, comme il le disait lui-même, jusqu'au sac de mille francs. Mais ce général, dont je parle, Napoléon ne l'ai-
mait pas du tout à cause de toutes ces affaires peu propres pour tout le monde et qui deviennent tout à fait sales quand elles concernent une épaulette. Junot, qui devait être toujours malheureux par ce Vésuve maudit, reçui ce général avec une lettre de recommandation de la grande-duchesse, et même du grandduc, pour accueillir le général S... Cette lettre fit le bonheur du général presque proscrit, errant d'un corps d'armée à l’autre, et Junot l’accueillit avec sa bonté si parfaite, lui donna sa confiance, l’enrichit avec de magnifiques récompenses. Îl mettait une vipère dans son sein, Tout ce qu'une langue méchante et mensongère peut dire et inventer le fut par cet homme !.., La tombe est aujourd'hui le lieu d’où son bienfaiteur — oui, son bienfaileur — peut seul lui répondre! Mais je suis auprès, moi. J'y suis comme un témoin accusateur, car } ai vu les bienfaits, car j'ai vu ses offenses, Mon Dieu, que de haine devrait être amassée dans mon pauvre cœur ! Que de ressentiments je devrais écouter |
Et quand je pense que cet homme parle aujourd’hui avec la parole dédaigneuse de celui dont le nom devrait être dans ses prières, s’il croit en Dieu seulement! Qu'il garde au moins le silence, par respect pour lui-même, et j'ajouterai par intérêt; car je me verrai enfin forcée de parler plus haut et plus clairement! Faudra-t-il donc toujours faire respecter la mémoire honorable d'un mort! d'un mort couché dans la bière, au matin de sa vie, après avoir épuisé tout le sang de ses veines pour son pays, contre ces langues fourchues semblables à celles des serpents à sonnettes qui soufflent leur venin, mais du moins en avertissant |
Silence donc! Je le dis d'abord doucement. Puis une seconde fois j'élèverai la voix, puis, enfin, je parlerai; mais aussi je ferai du scandale puisqu’on le veut! Mais je ne dirai aucun mensonge, je ne dirai que la vérité, mais je la dirai d’une voix de tonnerre, d’une voix qui s’entendra par delà les mers, qui proclamera la-honte de ceux qui, abusant de la position d'une femme veuve, entourée d'orphelins, déchue du rang où la valeur et les talents de celui qui lui laissa son nom pour tout héritage l'avaient fait monter, croient pouvoir parler impunément de celui que Napoléon nomma son ami, de celui qu'il a pleuré, de celui que pas un de ceux qui ont osé prononcer ce nom glorieux n'eût osé seulement regarder en face lorsqu'une âme généreuse faisait battre son noble cœur ! Silence ! vous dis-je. Silence !
Lorsque je mis en ordre, parmi les nombreux papiers de mon mari, ceux qui traitent de la campagne de Portugal, je voulus que ma narration fût entourée de tout ce qui peut la rendre et plus claire, et plus vraie, et plus impartiale, car chacun sait que les campagnes de Portugal ont une couleur différente, bien qu’entreprises dans le même but. Je me méfiai de moi-même pour des choses surtout qui regardent an des grands noms de notre histoire militaire, parce que — pendant deux ans, j'ai entendu à l’armée de Portugal, où je faisais tout à fait la guerre comme un sous-lieutenant, tant et tant de versions différentes, quoique cependant se rapportant au même motif. — La différence n'existait que dans le mode d'agir. Enfin, pour parler plus clairement, car il faut arriver à dire ce nom que du reste on a déjà deviné, c’est le maréchal Soult. Voulant ne dire de lui que la vérité,
je fus un matin voir la maréchale pour lui raconter mon vouloir qui n'était que d’une bonne pensée, du moins je crois pouvoir l’affirmer d'après ma conscience. Je le dis aussi à un homme très attaché au maréchal et qui lui est attaché en honnête homme avec un cœur de loyal et franc militaire, c’est le colonel Bory de Saint-Vincent. Je trouvai le maréchal beaucoup mieux que je m'y attendais, car, depuis qu'il est au ministère, il a pris comme à tâche de toujours refuser les petites demandes que je lui faisais.
— En vérité, me dis-je un jour, c’est par trop fort aussi! Est-ce donc que ma qualité de veuve d’un soldat de la révolution et de l’empire serait un titre de proscription ? Jen serais d’autant plus fâchée que jamais je ne les abandonnerai. Fai repoussé le titre d’étrangère qui me donnait cependant 60,000 livres de rentes... Je suis Française, et je demeure Française de cette radieuse époque, en chérissant tous ses souvenirs, adorant toutes ses gloires, et les vénérant d'autant que je n’en vois surgir aucune autour de moi.
Je trouvai donc le maréchal fort accueillant, ainsi que je viens de le dire. Je lui parlai de mon désir d’avoir de lui des renseignements sur un événement qui eut lieu en Portugal en 1808 et 1809. Je veux parler de l'accusation qui fut portée contre le maréchal par ce même Loison qui aurait accusé sa mère, et trois ou quatre autres qui m'ont beaucoup parlé de cette sorte de volonté de se faire roi. J'aime toujours les lignes droites. Je m'en suis donc allée directement au maréchal. Il me répondit avec une extrème simplicité, et sans se donner la peine de réfléchir :
— Veuillez m'envoyer vos notes et laissez vos questions assez loin de la marge pour que je puisse écrire mes réponses. Cela vous convient-il ? |
Je répondis affirmativement.
Et, en effet, rien n’était mieux et pour lui, et pour moi. Mais la maréchale lui objecta qu'il pouvait s’épargner de la peine, ainsi qu’à moi, en me donnant un ouvrage fait par un colonel Napier, et Le général Mathieu Dumas, lequel ouvrage perlait de tout cela comme les quatre évangiles, et dans lequel je n'aurais qu'à copier ce qui était imprimé.
J'acceptai : mais je ne sais pourquoi je regrettais de ne pas voir s'accomplir l'offre du maréchal. Il semble que je prévoyais ce qui allait m’arriver*.
En revenant chez moi, je cherchai dans tous lés coins de ma tête d'où pouvait venir ce colonel Napier que jamais je n'avais entendu nommer. Vraiment je n'avais garde! C'était un colonel anglais. Je trouvai cette merveilleuse assurance en ouvrant le premier - volume des quatre que M°° la maréchale duchesse de Dalmatie eut la bonté de m'envoyer en ma qualité d'ancienne camarade. Comme j'y avais été renvoyée
1 Depuis les malheurs de la France j'ai rencontré sur ma trisie route un cœur, une seule âme qui me comprit et me parut aussi patriotiquement Française que je le suis. Cette personne me fait du bien à voir et à entendre : il y en a si peu! C'est une femme, une femme si aimante, si parfaite quand elle parle de nos temps h‘ureux! Alors elle devient haute de cent coudées, sa tête me paraît s’élancer dans les nuages. Je ne comprends pas qu'une force attractive ne m’ait pas portée vers elle fu bien elle vers roi. Maintenant que nous sommes l’une près de l’autre, il faudrait une grande secoussé pour déchirer le lien qui m'unit à elle. Au reste, tout ce qui connaît la comtesse de S... pensera comme moi.
pour mes renseignements, je me mis en devoir de lire cet ouvrage. Mais, attendu qu'il faut procéder par ordre, je commençai par les années 1807 et 1808. C’est ici que j'avoue que j'eus lieu d’être un peu étonnée de trouver une relation de la première campagne de Portugal faite dans l'esprit le plus injurieux, surtout contre Junot. Cette campagne, dont la gloire est établie et reconnue, non pas seulement en Europe, mais par delà les mers, dont la colère de nos ennemis qui ne voulurent offrir à sir Arthur Wellesley qu’une enquête pour récompense! Du reste nul détail sur l'affaire dont je parlais, il y a même un silence complet. C'est, du moins, ainsi que l’on peut appeler les trois ou quatre mots jetés au hasard relativement à la grande affaire de la royauté de Portugal, que le maréchal avait voulu prendre à ce que le bruit public a si longtemps répété.
Mes souvenirs sont nombreux relativement à l’affaire de Junot en Portugal. Ces souvenirs sont continuellement entretenus par des personnes d’une première capacité que je vois souvent. L'une d'elles, par exemple, est le chef de l'état-major de Junot, c'est le général Thiébault. Celui-là, j'espère, connait mieux cette première armée de Portugal que M. Napier. Il connaît mieux aussi le général en chef. Et, lorsqu'un homme comme le général Thiébault, un homme dont le cœur est vraiment français, l'âme noble et élevée, le talent remarquable dans le cabinet comme la bravoure sur le champ de bataille, conserve de l'attachement et de l'estime pour celui que la terre recouvre et qui fut jadis son chef, alors on peut croire que l’homme digne de l'attachement des honnêtes gens et de l'amour de tous les siens, peut être
jugé autrement qu'il ne l’est par le colonel Napier.
En vérité, on doit s'étonner aujourd’hui de s’étonner encore. Mais si l’on pouvait éprouver de la surprise, ce serait sans doute de voir tirer des archives nationales du ministère de la querre de la France un livre écrit par un Anglais, et un Anglais toujours au service de l’Angleterre. Car enfin, tout déshonoré qu'est un transfuge, on peut croire qu'il prend un peu d'amour pour la nouvelle patrie qui l’accueille. Ici il n'existe que la haine nationale si constante entre les deux nations. Et c'est un de nos généraux les plus distingués qui a traduit cette belle œuvre ! J'aime à croire que plus jeune le général Mathieu Dumas ne l’eût pas fait. Mais il lui arrive ce qui nous arrive à tous, il vieillit.
En 1814, le comte d’Artois disait ce mot charmant :
— Jene suis qu'un Français de plus.
Ne croirait-on pas entendre Bayard ou François I°"?
Eh bien, à l'exposition de l’industrie nationale, dans ce sanctuaire où se forgent les véritables forces de l'État, sa véritable prospérité, sa vie même, ce même homme devenu Charles X, mais plus âgé de dix années, répondait en souriant à l’un de nos plus habiles armuriers qui lui présentait une nouvelle batterie :
— Je vous remercie, je ne me sers presque jamais que d'armes anglaises.
Et plus loin, à un fabricant de châles de Lyon qui lui montrait des tissus admirables :
— Oh! nos voisins sont bien plus forts que nous. ous ne pouvons lutter avec eux.
— J'ai l'honneur de demander pardon à Votre Majesté, Sire, lui répondit avec fermeté le manufactu-
rier blessé jusqu'au fond de l’âme, mais 1l y a plus de six ans que toutes les fabriques de Lyon vendent à l'Angleterre, chaque année, pour plus de cinq cent mille francs de chaînes de ces mêmes étoffes que Votre Majesté parait trouver inférieures aux étoffes anglaises.
Ceci est pour faire remarquer qu'il fut un temps où la girouette était tournée au vent de la Manche et que, pour faire sa cour, il fallait chanter le God save the king, et mème le rule britannia. Alors 1l était tout naturel de mettre sur les tablettes de la bibliothèque du ministère de la guerre des cantiques à l'honneur de l'Angleterre, mais que depuis la révolution de 1830 nous en soyons encore là, c'est un peu trop fort !
La campagne de Portugal est peut-être un des plus remarquables événements de tous ceux de ce genre que nos yeux ont vus Courir devant nous depuis quarante ans; je dis {a première campagne de Portugal. C'est qu'il faut bien s'entendre ici, parce qu'il y en a eu trois et que, en ma qualité de femme de Junot, je ne veux pas qu'on prête à son nom #1 la seconde ni la troisième. Avec Napoléon, il y avait une cruelle chance à côté de toutes celles de gloire qu'il présentait, c’est qu'avec lui 1l fallait vaincre. Il n'avait à cette époque jamais connu de revers, 1l ne voulait pas que ses lieutenants les connussent et la convention de Cintra, toute glorieuse qu'elle est, tout admirable qu'elle présente le caractère de l’homme assez estimé pour l'obtenir d'une force quintuple de la sienne, cette convention qui est LE SEUL ACTE dans lequel l'Angleterre ait traité avec l'empire, ne lui suffisait pas, parce que, à lui, Napoléon, il fallait