‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 2)Chapitre 47 sur 72 · LE MÉMOIRES · texte numérisé non relu

LE MÉMOIRES

des victoires. Il en fallait avec des conscrits, il en fallait sans armes, 1l en fallait sans argent. Il exigeait qu’en fût toujours vainqueur. Et je ne puis le blâmer, tout en le trouvant bien sévère; c’est ainsi que le MONDE est devenu son empire.

On a pu voir dans la lettre écrite à Junot par le ministre de la guerre que l’idée dominante de l’empereur était d'empêcher le Portugal de livrer sa flotte et ses ports à l'Angleterre. Cette volonté était une idée qui pouvait passer pour une sorte de préoccupation et devenait fatale à tout le reste.

« N’accordez rien au prince du Brésil, même quand il promettrait de faire la guerre à l'Angleterre. Entrez dans Lisbonne. Emparez-vous des vaisseaux et occupez les chantiers. »

Voilà ce que portaient les instructions secrètes de Junot données par Napoléon et écrites sous sa dictée par M. de Meneval.

En conséquence de cet ordre qui lui ordonnait d’arriver à Lisbonne à tout prix, Junot se rendit à Bayonne, lieu de rassemblement des divers corps qui devaient former son armée. Cette armée prit d’abord le nom de premier corps d'observation de la Gironde. Junot partit de Paris le 28 août et arriva à Bayonne le 5 septembre. Le 9, le 10 et le 41, les troupes arrivèrent également, car le général en chef avait été le premier au rendez-vous. Le général Loison, le général de Laborde, autrefois le colonel de Junot lorsqu'il était dans ce fameux régiment de la Côte-d'Or que commandait de Laborde après la mort du malheureux Cazotte, le général Kellermann, le brave général Travot, le général Quesnel qui n’'arriva à Lisbonne que plus tard — ainsi qu'un autre général qui eût mieux

fait de n’y pas aller du tout — tous généraux de division, ainsi que d’autres encore dont les noms me sont moins présents, étaient sous les ordres de Junot. Le général Thiébault, le fils de cet ami du grand Frédéric, qui nous a laissé un ouvrage si parfait sur ces années miraculeuses de l'élévation de la Prusse, le général Thiébault lui-même, si excellent et si bon comme ami, comme il est en même temps à craindre sur le champ de bataille, pour nos ennemis, était chef d'état-major de l’armée d'observation de la Gironde. C’est de lui cet ouvrage sur la marche fabuleuse de cette armée, cet ouvrage dont chaque ligne, quand on est Français, car un Français pouvait seul l'écrire, fait résonner toutes les cordes vibrantes dans le cœur et dans l’âme. C’est la nature, et la nature belle, grande, vigoureuse et sachant souffrir pour l'amour de la patrie, comme sachant vaincre pour elle. Oh! que j'ai éprouvé de bonheur en reposant mes pauvres yeux rouges de larmes sur ces pages consolantes, vraies, et si candidement vraies ! C'était un baume frais, balsamique, endormant la douleur après une brülure faite avec un fer aigu rougi au feu de l'enfer.

Une fois que Junot eut accepté, 1l voulut que sa conduite justifiät la confiance que l’empereur lui montrait et 1l résolut de faire de cette campagne, dont il avait tout le secret, une chose mémorable dans sa vie. À mesure que les troupes arrivaient à Bayonne, elles étaient passées en revue, par lui presque toujours, ou tout au moins par un officier supérieur de son état-major. À cette époque il était fort souffrant, quoiqu'il eût l’apparence de la santé, et il était même sérieusement malade. Cela ne l’empêchait pas de

s'occuper d'une façon minutieuse même de tout ce qui avait rapport à son armée. Le général Thiébault, dont le témoignage honorable peut être invoqué avec la certitude d'une affirmative, pourra dire que Junot fit alors son devoir plus peut-être qu’un autre ne l’eût fait à sa place. Il parlait aux soldats, s’adressuit non seulement à leur intérêt, mais à leur honneur, à leur âme tout avide de gloire, car le soldat français est le seul de l'univers qui soit autre chose qu’une machine. Il a de l'élan, de l'enthousiasme, et il peut être un grand instrument dans une main habile; il y parut bientôt. Junot se mélait souvent parmi les troupes et leur parlait de la gloire des armées d’Allemagne et d'Italie. Il leur racontait tout ce qui avait été fait de grand dernièrement encore par ce fils chéri de la Victoire, qui devait, hélas! perdre ce titre pour la première fois sur ce même rivage où ils allaient en chercher une nouvelle.

— Mes enfants, disait Junot à ses soldats, nous allons faire un grand et pénible voyage, car nous sommes à l'entrée de l'hiver. Eh bien! je partagerai vos fatigues. Quant aux repos, quant aux avantages, je n’en jouirai qu'après vous".

Il est aujourd'hui bien démontré qu'on a voulu entraver ses opérations et le faire d’une manière qui pouvait être funeste pour l’armée, mais dont il devait surtout souffrir. La cavalerie n’était pas bonne et bientôt elle devint encore plus mauvaise par le man-

1 Junot ne leur parlait pas de Masséna comme devant les commander, car lui-même était loin de le présumer alors. Et puis il ne parlait pas non plus du Portugal, où lui seul savait qu'ils allaient. Mais il leur disait la gloire des armées françaises dans les Calabres et au siège de Gaëte.

que de fourrages, chose assez ordinaire dans cette partie des Pyrénées. Junot se plaignit. L'argent nécessaire pour augmenter l’approvisionnement de fourrages n’était pas suffisant, 1! demanda une augmentation supplémentaire et seulement pour le séjour de la cavalerie dans les Basses-Pyrénées. Il fut refusé. Il écrivit lui-même une lettre des plus pressantes dans laquelle il annonçait que les chevaux ne pouvant pas vivre comme ceux de cet avare, qui commençaient à s’y habituer, il était impossible que tous ne mourussent pas‘. La réponse qu'on lui fit fut un ordre de faire filer la cavalerie vers les Hautes- Pyrénées. Cet ordre parvint le 10 octobre, à Bayonne, et le 15, c'est-à-dire cinq jours après, l ordre d'entrer en Espagne arriva. Il fallut faire revenir cette cavalerie, qui, toute fatiguée, toute malade, fut contrainte de commencer immédiatement une marche bien pénible, et cela sans séjour, et après une course inutile de près de soixante et dix lieues. En vérité, c'était pitié.

Dans cette première: partie de la route, l'armée eut déjà beaucoup à souffrir. J'ai vu Junot avoir les yeux humides en me racontant plus tard les affreuses privations auxquelles ses troupes furent en proie. Jamais en arrivant à un séjour elles trouvaient les vivres ni le logement préparés. Lorsqu'ils l’étaient, les uns étaient pourris et les soldats préféraient se coucher

1 Un fait que je ne puis passer sous silence, c’est qu’à cette époque Junot donna, de son argent, la somme de quinse mille francs pour que l’on pût couper tout le regain des prairies des endroits où était la cavalerie. Jamais il ne voulut en parler, et la dette ne fut établie que dans ses registres de dépenses persconelles.

sans manger. Mais, la plupart du temps, les quaruers qui leur étaient assignés étaient tellement immondes, qu'ils préféraient dormir en plein air, ou bien sous quelque hangard. Une autre remarque à faire, c’est que la mauvaise volonté des employés de l'autorité était notoire, tandis qu'une sorte d'enthousiasme existait réellement dans les autres classes de la société, surtout dans les villes. Il est évident que par suite de ses jugements erronés, le prince de la Paix avait l'intention de faire périr l’armée française dans la route de Bayonne à Lisbonne. Non pas au'il fût d'accord avec le cabinet portugais, qui lui-même était dirigé par un homme de bas étage, parvenu à la plus haute faveur auprès du prince du Brésil —c'était Lobato, son valet de chambre, — mais par une sorte d'instinct mécharmment niais et stupide qui lui faisait ainsi forger le fer qui devait le frapper; car jamais l'empereur n’a oublié la conduite de la cour de Madrid dans les deux circonstances de la marche de l’armée française et de la proclamation du prince de la Paix. Chaque homme tombant dans un précipice ou sous le couteau d’un assassin devait être vengé avec un intérêt de plusieurs vies pour la sienne perdue ; quant à lui, il lui restait à connaître Napoléon vindicatif après l'avoir connu victorieux.

Je transcris ici une lettre de Junot écrite immédiatement après son arrivée à Lisbonne; elle donnera une idée de ce que l’armée a eu à souffrir, et ce qu'il a souffert comme elle.

« Ce que nous avons eu à supporter en Espagne de la mauvaise foi du cabinet espagnol ne peut se comprendre. Cependant je ne puis admettre que le ministre-roi ne comprenne pas toute la gravité des

rapports que je vais être forcé de mettre sous les yeux de l’empereur. J'ai perdu plusieurs hommes par l'assassinat, notamment à Vittoria, et cependant les deux hommes qui périrent par les navajas ‘ espagnoles n'avaient commis aucune faute. Et,en général, je ne puis qu'admirer la conduite de mes troupes ; rien ne les a rebutées. Jamais je n’ai vu, même en Italie, lors de notre traversée des Alpes, autant d'ordre, et je puis dire même de discipline. Les soldats, quoique souvent ils ne pussent faire leur soupe en arrivant dans une ville, parce que les masures assignées pour leurs logements étaient remplies de vermine, et que le pain qu'on leur distribuait était moisi, eh bien, ces mêmes hommes, loin de se venger du mauvais traitement d’un gouvernement dont ils pouvaient rendre le peuple responsable, furent patients et même généreux. Le feu prit à un couvent, tandis que nous arrivions dans une petite ville de la Castille ?; le feu fit de tels progrès que la ville menaçait d’être brûlée. Les fanatiques superstitieux d'Espagnols ne trouvèrent rien de mieux que de se mettre en prières et laissèrent aller le feu comme il l’entendrait. Les progrès furent tels en peu d'heures que le plus grand danger menaçait une des jolies villes de la Castille. Mes soldats conduits par le brave Dulong que tu connais, travaillèrent avec une telle ardeur, qu’au bout de sept heures le feu fut enfin dominé et la ville sauvée.

1 Coutéau catalan et valencien ; sa blessure est presque loujours mortelle, La lame est longue de huit à dix pouces, Le ventre en est très large et subitement s’eftile comme une lancette aiguë. C’est une arme funeste,

? À Duenss.

« Oui, je l ai écrit à l'empereur. Qui n’a pas vu le soldat français dans la route que nous venons de faire ne l’a pas vu dans l'exercice de son glorieux courage. Je suis encore ému au souvenir des dangers qu'ils ont eus à affronter. La mort envoyée par une balle, c'est la chance du soldat. Mais la trouver au fond d'un précipice, dans un torrent, sur le bord d’un chemin, égaré dans un désert et poignardé pendant son sommeil, voilà comment la mort est odieuse à redouter pour un soldat, et voilà comment les miens l'ont affrontée.

« Tu ne connais le Portugal que par les beaux ombrages de Cintra et les solitudes fleuries de l’Estramadure. Tu ne sais pas qu'il existe dans le nord des déserts aussi sauvages que les steppes de la Pologne Ce sont des montagnes escarpées, arides, pendant l'espace de plusieurs lieues, ou plutôt entièrement inhabitées. Des rochers nus et hérissés encaissant des torrents terribles sans ponts et sans moyen de les passer. Aucune route même fantasquement tracée par le muletier comme en Estramadure, excepté cependant quelques mauvais sentiers formés par les pâtres durant l'été. Tu te rappelles la venta d'Almaraz ? Eh bien, c'est un jardin anglais comparé à ce que nous venons de traverser ! Aucune ville, aucun village; quelques masures éparses sur un sol ingrat et inondé par les pluies terribles que tu connais. Enfin le Haut- Beira, que j ai été forcé de faire passer à mon armée, est un désert aussi affreux que l’a été pour nous le désert entre le Caire et Saint-Jean-d'Acre. Il existe même une difficulté plus difficile à combattre, c'est le peu d'habitants qui se laissent apercevoir. Ils sont féroces, nous détestent, et je devais les redouter d'au

tant plus que, dans une profonde misère, ils devaient être à la fois inhospitaliers et bandits. Je ne me trompais pas. La nature a donné au Portugal de telles positions dans cette partie de ses frontières, que mille hommes armés de simples fusils défendraient le Portugal, dans ces défilés terribles, contre une armée du double de la mienne.

« Il fallait user d’une grande circonspection pourne donner à ces habitants aucun motif de s’insurger, et en même temps agir avec une célérité peu commune pour arriver dans un pays plus ouvert, avant que le cabinet de Lisbonne, dont je connaissais la lenteur, se déterminât à se défendre. J'ai su depuis, en effet, que don Rodrigue de Souza avait ouvert cet avis dans le conseil du prince du Brésil. C'était le seul parti qu'ils avaient à prendre, et celui-là, du moins, dénotait du cœur et une résolution généreuse.

« C'est surtout après notre départ de Salamanque, que nous eûmes horriblement à souffrir. Mes soldats se sont nourris de glands pendant toute une journée, tandis que la neige glaçait et pénétrait leurs vétements. Il semblait que la nature s’unit avec les hommes pour accabler ces malheureux.

« À mesure que nous avancions dans ce pays désolé les ressources devenaient de plus en plus rares, et bientôt elles cessèrent entièrement. Les assassinats se multiplièrent d'une manière effrayante. Ce fut alors qu'il devint presque impossible aux chefs subalternes de contenir les soldats. Les assassinats, joints à la disette, aux souffrances de toute nature, achevèrent de les exaspérer. Ils n'écoutèrent plus ni la voix: ni le frein et, une fois passé Ciudad Rodrigo, dont le commandant est un misérable, il y eut une

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