VI. i
Et s’approchant du lit à la lumière incertaine qui Sclairait la chambre au travers des jalousies fermées, il se penche et se dispose à réveiller joyeusement le dormeur-ronfleur en le prenant par le nez, chose d'autant plus facile qu’Albert avait un nez de la plus immense dimension, et que ce nez se présentait à M. Briche surgissant du fond d’un bonnet de coton. Celui-ci le prend, le tire, et secoue rudement le dormeur en chantant de toutes ses forces :
…. Et s’approchant Doucement du hamac Où l’autre ivré de rack Était tout au bivouac ;
Vous le prend par la tête, et crac Le voilà dans le sac.
Mais avant qu'il eût fini sa chanson, l’homme endormi dégage son nez et son bonnet de coton, pousse des cris affreux en appelant au secours.
— Aux armes, s'écrie-t-il, aux armes !... ce sont les Autrichiens! Aux armes! Aïe! aïe! mon nez. C’est le diable. Arrêtez cet homme! C’est un voleur ! Au voleur! au voleur !
Mais vraiment Briche ne s'était pas amusé à attendre une explication. Le fait est que mon frère était parti pour Milan, où l’avait appelé le général en chef et qu’il avait remis le palais ducal, sa chambre et même son lit à celui qui le remplaçait et qui, par aventure, se trouvait avoir un nez encore plus long que celui de mon frère, ce qui n’était pas chose facile. À peine M. Briche se fut-il aperçu de sa méprise involontaire, que, rejetant l’homme au bonnet de coton au milieu de ses couvertures, il s'échappa en courant
comme un cerf dans les longues galeries, les vastes escaliers, déserts à ce moment de la journée et lui laissant le passage libre. Il passa comme un trait devant la sentinelle qui ne l’accueillit pas aussi civilement qu'à son arrivée et qui, bientôt avertie par les cris du nez écrasé venu en chemise sur la galerie pour hurler au voleur, lui cria aussi de s'arrêter. Mais vraiment il n’avait garde.
— Sont-ils fous de crier ainsi pour un nez serré !… Mais, que diable aussi, Permon pouvait bien dire à la porte que l’on m'avertit de son départ. Je n'aurais pas été secouer cette tortue dans son écaille, Quelle figure hétéroclite il a cet original-là !
Tandis qu’il discourait ainsi en lui-même en traversant les rues ordinairement désertes de Parme, mais bien autrement encore à cette heure de la journée, l'original avait mis ses culottes et était arrivé à la poste au moment où l'assassin de son nez allait monter en voiture. |
— Monsieur, dit Briche avec un sérieux comique au pauvre supplicié, dont le nez ressemblait en ce moment à une betterave par suite de sa pression 4micale, M. de Permon aura l'honneur de remercier votre nez de la manière dont il représente le sien.
Et, s’élançant dans sa voiture, il part en faisant un salut de la main au pauvre monsieur, qui demeure la houche béante, les yeux plus qu'ouverts et l’air hébété, regardant fuir cette voiture, qui lui paraissait maintenant une chose fantastique, ainsi que l'homme qu’elle emmenait, Tout à coup il tressaille, la voiture est devant lui et, comme dans sa préoccupation il à été aussi distrait qu'un homme d'esprit, il ne l'avait pas vue revenir.
— Monsieur, lui dit Briche, toujours avec ce flegme si plaisant dans un homme de son caractère, j'ai réfléchi que peut-être vous désirez savoir le nom de celui qui vous a réveiilé d’une façon si inusitée ? Je m'appelle Briche, et suis votre très humble et très obéissant serviteur. Allons, postillon, marche à présent et bon train.
Non seulement 1l était amusant dans ses saillies, mais il était parfaitement aimable, et ses manières étaient celles d'un homme bien né et bien élevé.
Il n'en était pas ainsi de son frère, le général Briche. Il avait en lui, comme par esprit de contradiction, toutes les parties de caractère opposées à son frère. Il était sans doute homme d'honneur, brave soldat, excellent homme dans la vie privée. Je n’attaque aucune de ses qualités personnelles, mais je ne puis m'empêcher de dire qu'il était bien bizarre et même des plus étranges, surtout lorsqu'il voulait parler; l'éloquence n'était pas la partie soignée de son esprit. Il me frappa surtout le jour où il m'amena sa femme, jeune personne charmante et nièce du duc de Feltre. Je la plaignis aussitôt que je la vis, parce que je compris à l'instant que nul rapport ne pouvait exister entre ces deux êtres si différents l’un de l’autre. M°° Briche était jolie et ses manières douces et distinguées contrastalent grandement avec celles de son mari. Ce jour-là, précisément, 1l fut encore plus remarquable qu'à l'ordinaire. Comme il avait été colonel d’un régiment de hussards et que Junot était son colonel-général, il prétendait que j'étais la mère de tous les hussards et conséquemment d'un homme tel que lui, 1! m'appelait sa petite maman. C'était à n'y pas tenir. Quelques jours avant, 1 avait
eu chez moi une scène d'un genre singulier. Ne trouvant pas Junot et n'ayant pas de ses cartes sur lui, il entra dans la loge du suisse pour y écrire son nom. Ïl n’y avait en ce moment que la femme de non suisse, que je n’avais pas fait venir d'Amiens pour l'être, comme M. Dandin, mais bien de Bourgogne, et qui, ainsi que son mari, soutenait dignement là réputation du nom bourguignon. Le mari n’eh portait pas moins très bien son baudrier et sa hallebarde, et la femme en était quitte pour s’aller coucher après toutefois avoir été bien dûment battue, parce que dans la loge du suisse, comme dans le salon, comme dans la mansarde, il faut que le mari ait la permission de faire ce qu'il ne permet pas à sa femme. On sait que c’est l'usage, Quoi qu'il en soit, Manette n'avait pas encore reçu la correction conjugale et, tout en l’attendant, elle battait les murailles de sa loge en se promenant. Par un hasard singulier, ou plutôt ordinaire, le général Briche se trouvait dans un état tout à fait semblable. D'abord, il ne fit pas attention à la démarche peu assurée de Manette, mais au vacillement de l’écritoire qu’elle lui présentait, 1l se reconnut probablement et, par un effet sympathique, 1l leva les yeux sur Manette.
— Oh! oh! dit-il en la regardant avec attention. Eh! mon camarade, touchez là, mon camarade! Vous avez, pardieu, d'aussi belles moustaches que moi! Savez-vous que cela n’est pas beau du tout pour une dame? Oui, parbleu! elles sont aussi longues que les miennes, ses moustaches !
Et avançant la main, 1l voulut prendre les moustaches de cette pauvre Manette, qui, en effet, en avait d'aussi noires et d'aussi belles que si elle eût
été un tambour-major. De plus, elle était. fea como un diablo, mais elle n’aimait pas qu’on le lui dit. Le général Briche, qui était en train de rire, ainsi qu'il nous le dit ensuite, jura que les deux moustaches s'embrasserdient. Manette, qui n’était pas fort accuutumée à de semblables politesses, se crut insulltée, et cria : « A l’insolent! » Le général n’en fit que rire et il avançait toujours. Mais Manette n'avait pas beaucoup sa tête. Lorsqu'elle vit que l'attaque était véritable, ce qui, certes, prouve le plus contre l'état de la raison du général, elle lui donna de sa main noire et sèche tout au travers de la moustache qu'il voulait marier à la sienne et se mit à crier comme une brûlée, en appelant au secours. Tous ceux qui se rappelleront la figure de Manette seront tout aussi étonnés de l’attaque que de la résistance,