CHAPITRE III
Plaisirs prolongés de l’hiver en 1806. — Bonne humeur de l'empereur. — Les bals et les distractions. — Le galop de Napoléon. — Mon départ pour l'Italie. — Correspondance de Russie. — Mme Demidoff. — Me Diwoff. — Mme Zayoncheck, aujourd’hui vice-reine de Pologne. — Notre intimité. — Son portrait. — Prince Joseph Poniatowski. — Joseph Bonaparte roi de Naples. — Le roi de Mortefontaine. — Les trois sœurs. — Mot de Napoléon. — L'héritage du feu roi notre père.
On dansait toujours aux mois d'avril et de mai de 1806, et pourtant nous étions au printemps. Mais l'empereur voulait que la cour fût brillante et elle ne pouvait l'être, 1l le comprenait bien, que par les joies et les plaisirs. Cependant son humeur à lui-même ne le portait pas à toutes ces joies folles. Cette humeur et ses goûts lui faisaient au contraire chercher sinon la solitude, au moins une vie calme dans l’activité, c'est-à-dire qu'il aurait aimé à faire dix lieues au galop, parce qu'il prenait un exercice violent tout en donnant cours à des pensées importantes. Tandis que dans une fête il était contraint de s'occuper des femmes et des hommes, et de leur dire de ces phrases qui devaient leur prouver que le souverain s’occupait d'eux. Mais Napoléon, tout en ayant de la répugnance à suivre cette manière bruyante de vivre, en voyait la nécessité, et ce n'était pas lui qui sacrifiait
un intérêt puissant à un vouloir personnel à sa convenance.
Junot m'’écrivit à cette époque pour me demander de nouveau de hâter mon voyage. Il s’ennuyait à Parme et désirait me revoir, ainsi que ses enfants. Mais je ne pouvais partir, mes deux filles étaient toutes deux malades. L’aînée surtout l'était assez sérieusement d’une fièvre miliaire, la câdette d’uné tumeur dans la bouche. L'excellent M. Desgenéttes, qui alors léur donnait ses soins, les guérit assez pr'omptemént, mais non pas pour entreprendre, étant aussi jéunés, un voyagé dé quatre cénts lieuës. J'écrivis donc à Junot que je me mettrais én route à la fin de mai, mais pas avant.
Il avait fait merveille dans son expédition de Parme ou plutôt des Apennins, pour parler plus juste. Les
A9, rss
Roïñe avait aussi en souvenäncé le peu dé trésultat qu'avait produit Son voyage ulträmontäih, ét tout à l'héure j'en väis dônnèr une preuve, qui pourrait trouvé} plutôt $4 place dâhs le Jôk}nal dé l'Estoilé, où dans les Méioites dé Sully, que dâns l8s miéns.
J'avais conservé es réldtions avec béautoüp de mes dthis dé Moscou ét de Pétérsbourg. Îls entteteniaiènt âvéc moi une cortéspondänce suivie, surtout ma bonne Elisabeth et cétté excellente M%° Diwoff, qui, jusqu'à soïi dernier jour, m’4 consérvé üne tendre amitié. Je récevdis done malgré 14 guerfe, très
souvent des nouvelles du Nord, et depuis la paix j'en avais encore plus assidûment. Elisabeth avait bien voyagé, mais mesamis de Pologne, espérant toujours une délivrance, qu'il était dans l'intérêt de Napoléon encore plus que dans le leur peut-être d'opérer, tenaient ma curiosité au courant des affairesde ce pays.
J'aimais fort le caractère des Polonais, non seulement pour tout ce qu'ils ont de noble et de chevaleresque, mais aussi pour leur constance dans leur infortune.. Ils se montrent toujours entourés d'une brillante auréole. L'empereur a pu juger de leur courage et de leur dévouement, et pourtant ils n'avaient qu'une espérance ! Q'auraient-ils donc fait s’ils eussent été entièrement libérés par lui! C’est alors qu’ils auraient mis entre la Russie et la France une muraille vivante, qui aurait opposé des cœurs palpitants d'honneur au fer de lance des Cosaques. Oh ! que j'ai eu une triste et longue conversation avec le malheureux prince Poniatowski lorsqu'il vint ici passer quelques heures avant la campagne qui fut la dernière de sa noble vie ! On sait trop bien aujourd'hui, car on le sait par l'expérience, tout ce que la France pouvait attendre de la recréation du royaume de Pologne.
Puisque ] J'ai tracé le nôm de la Pologne, il mé faut parlér ici d'une amie qui est bolonatéé, et dont ; je fs là connaissance à cette même époque (1806). C’est M*° Zayoncheck, femme du général de ce nom qui a fait les campagnes d'Égypte avec Napoléon et fut depuis vice-roi de Pologne. Il était toujours au service et sa lemmié habitait Paris. Elle était ma voisine et céltè circonstance fit d'abord naître entre nous des rapports qui devinrent bientôt intimes par le charme
ss MÉMOIRES
que M"° Zayonchecksavait répandre dans le commerce habituel de la vie.
Elle à beaucoup vu, beaucoup retenu, et elle est personne à beaucoup de souvenirs, dont aucun ne reçoit son reflet de l’autre. Tout est distinct, chaque chose a sa couleur. Une causerie de plusieurs heures avec M”° Zayoncheck est une mosaïque parfaite de ton et de dessin. Je ne puis rendre le charme de sa conversation. Pour donner, au reste, une idée de son aimable langage si naturel, et cependant fin et tout subtil, de cette malice sans méchanceté, pour la faire comprendre enfin, il faudrait parler comme elle. Pour faire son portrait ressemblant, 1l faudrait ses couleurs.
J'ai dit tout à l'heure que j'avais conservé beaucoup de relations avec la Russie et la Pologne. Ces relations se maintenaient, non seulement par des envois mutuels que nous nous faisions mes amis et moi, mais par une correspondance suivie. Elle était bien plus active depuisla paix d’Austerlitz, car, quoique nous ne fussions pas de grandes politiques, M*° Demidoff, M°° Diwoff et moi, cependantil y avait dans la rupture de nos deux nations un motif sinon de refroidissement, au moins de circonspection; mais depuis la paix nous recommencions n0s jaseries, lorsque tout à coup je reçus une lettre de Moscou, dans laquelle on me parlait d'une manière qui parut probablement singulière, car Je fus questionnée sur cette correspondance. Cependant le roi de Prusse venait de signer un traité ratifiant, à quelques modifications près, la convention provisoire de Vienne ‘, et de faire une
1 15 décembre 1805
belle proclamation pour remercier la France de lui avoir abandonné l’Électorat de Hanovre, en indemnité de ce qu'il avait donné un morceau d'’étoffe pour faire un manteau de souverain, un jeu écourté par exemple, à Berthier ‘. Mais tout cela n'était, au fait, que des démonstrations forcées, et Napoléon connaissait la véritable façon de penser de tous ces rois qui, plus tard, lui dürent leur couronne et qui préludaient à l’ingratitude par la perfidie. Déjà la haine se nenrrissait d’une jalousie en proportion de la gloire de Napoléon : cette gloire était alors à son apogée. Dès lors, Napoléon devait avoir pour ennemis naturels tous les souverains de l’Europe. Ce fut en vain qu’i les combla de bienfaits. Les mieux partagés ne virent dans ces bontés d’un noble cœur, ou tout au moins dans ces plans d’une haute politique, que la crainte d'un être faible; et ces hommes, que d’un mot il faisait monter et descendre de ces planches de sapin qu'ils appelaient leur trône, se croyaient redoutables et rêvalent la puissance.
Hélas! dans ce même temps le vertige royal s’empara aussi de sa grande âme. Ses frères et sœurs devinrent rois et reines... M" Murat fut appelée grande-duchesse de Berg et Joseph Bonaparte fut enlevé à ses goûts paisibles pour aller régner sur l'antique Parthénope.
— Laissez-moi roi de Mortefontaine, disait-il à son frère. Je suis bien plus heureux dans cette enceinte,
1 La Prusse abandonna à la France, lors du traité de Presbourg (26 décembre 1805), les pays d’Anspach, Clèves, Bayreuth et Neufchâtel. C'est ce dernier qui, quelques mois plus tard, devait être érigé en principauté souveraine pour Berthier.
60 MÉMOIRES dôtit jé vois le terre, il est vrai, mais où je puis répätidre le bonheur autour de moi.
Sa femme, M°° Joseph Bonaparte, éprouvait aussi le même regret de quitter ses douces habitudes. Mais Napoléon dvait parlé et il n’y avait plus qu'à se taire et à obéir.
— La maison de Näples a cessé dé régner, avait-il dit, et uñ nouveau roi est donné äux Deux- Siciles.
La princesse Élisa fut celle de sa famille que l’empereur favorisa la première de la souveraineté én lui donnant la république de Lucques, qu'il érigea en principauté. Lorsque la princesse Caroline vit sà sœur aînée avec une couronne souvétaine, elle aussi voulut que son front d'ivoire en fût orné. Elle fut grande-duchesse de Berg. Vint ensuite le tour de la princesse Pauline. Oh! pour celle-là, ce fut une véritable guerre que l’empereur eut à soutenir. Enfin, elle fut duchesse de Guastalla. Ce n’était pas grand’chose. Mais le moyen de lui donner même une taupiñière à gouverñer ! S'il y avait eu des royaumes de l'air comme au temps des sylphides, on l'aurait mise dans un nuäge rose et bleu bien parfumé, et puis on l'aurait envoyée régner dans ces régions fortunées, où l’on conduit les peuples avec une touffe de fleurs pour sceptre. Pour ici-bas, 1l n’y fallait pas songer. Ce n’était pourtant pas ce qu’elle voulait. Elle tenait à régner, comme Dandin à juger. Ses larmes et ses jolies impatiences amusèrent son frère pendant quelque temps, mais 1! n’était pas patiétit de Sa nature et finit par s’en fâcher. Venait ensuite la duchesse de Clèves. Soit qu’il n’y eût pas de duc de Nemours dans son duché, soit qu’une de ses sujettes,
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS Gi
fille d'un cordonnier de Dusseldorf et fort grande dame du reste à la cour impériale, lui eût parlé trop d'égale à égale, elle n'aimait pas beaucoup son lot et eût voulu pour beaucoup qu'on en fit un petit royaume. La princesse Élisa trouvait, de son côté, que Lucques et Piombino étaient de misérables principautés. Elle se plaignit, la princesse Caroline se plaignit, la princesse Pauline se plaignit, ce fut un chœur de doléances.
— Ah çà! dit l'empereur, qu'est-ce donc que tout cela signifie ? Pourquoi ces dames ne sont-elles pas contentes ? I semblerait en vérité que nous partageons héritage du feu roi notre père.
Un jour j'avais accompagné Madame à Saint-Cloud. Elle avait été diner avec la princesse Borghèse, qui occupait alors le rez-de-chaussée du château. L'em-
- pereur y vint dans la soirée. En m'apercevant, il me
dit en riant :
Eh bien! madame Junot, vous n'êtes donc pas encore partie ?
— Sire, J'attends que mes filles soient entièrement rétablies, et je me mettrai aussitôt en route.
— Ah ça! savez-vous bien, dit Madame, que vous devriez me laisser mes dames ? Voilà M*° Junot qui depuis un an n'a pas fait son service, et maintenant vous l’envoyez en italie.
— Ge n'est pas moi qui l'y envoie, c'est elle qui veut partir Demandez-lui plutôt.
Et me regardant en souriant, 1l me fit un signe très significatif. Dans çes moments-là, sa physionomie était vraiment charmante.
— Eh bien! dites done que c’est vous qui voulez absolument partir pour Parme.
— Mais, sire, je ne peux pas mentir. Je n'ai pas du tout envie d'y aller.
Il fit un de ces éclats de rire particuliers chez lui, parce que en général il souriait bien, mais il éclatait rarement, ou pour mieux dire, jamais.
— Et pourquoi ne voulez-vous pas vous en aller, madame Laurette? — Et mon pauvre nez fut pincé au sang! — Une bonne femme doit toujours suivre son mari. C’est la loi de l’évangile.
— Sire, Votre Majesté me permettra de lui dire que l’évangile n'a rien du tout à voir là-dedans et qu’en cette circonstance je ne suis pas une bonne femme. Et puis... peut-être serais-je de trop à Parme.
— Ah! ah! on vous a fait des caquets! Ces femmes sont caillettes ! Pourquoi aussi écoutez-vous des mauvaises langues ? D'ailleurs la poule doit se taire devant le coq. Et si Junot s’amuse un moment à Parme, qu'est-ce que cela vous fait? Il ne faut pas que les femmes tourmentent les maris, ou bien ils en feront davantage.
Cela fut dit non pas en me regardant, mais bien en tournant les yeux du côté de l’impératrice, qui, en personne d'esprit, n'eut pas l'air de comprendre. Les scènes de jalousie commençaient à être fréquentes et, pour dire la vérité, il y avait lieu.
Mais j'avais ouvert non seulement de grands yeux, mais de grandes oreilles, à ce que m'avait dit l'empereur. Je ne savais rien alors de ce que j'ai su par la suite. Et au fait, il n’y avait pas de quoi fouetter un écureuil. Mais je regardai l'empereur avec une expression probablement comique, car il me fit de nouveau l'honneur de me rire au nez.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS ts
— Eh bien! vous voilà toute stupéfaite pour bien peu de chose! C'est, dit-on, pour nous une peti e affaire quand nous le savons, et rien quand nous ne le savons pas. Jugez de ce que vous devez dire alors, vous autres? Allons, que devez-vous dire? Voulezvous le savoir?
— J'écoute, sire.
— Eh bien, rien du tout. Et comme vous autres femmes, vous ne pouvez pas vous taire, si vous parlez, que ce soit pour le trouver bon.
— Oh! par exemple ! s’écria Madame.
— Quelle horreur! dit la princesse Borghèse, je voudrais bien voir que le prince Camille s’avisât de vouloir me faire approuver... ah! ah!
Et elle se retournait sur sa chaise longue, tout en drapant ses châles. L'impératrice ne disait rien, mais elle avait les larmes aux yeux, et je suis sûre qu’une seule parole l'aurait fait pleurer à l'instant, ce que l'empereur n'aimait pas. Eh bien, je suis certaine que c'était l'effet extracrdinaire, comme impression profonde, que lui faisaient les larmes d’une femme, qui lui faisait redouter de les voir pleurer. L'homme qui ne pouvait sans émotion entendre le son des cloches à la chute du jour, celui qui trouvait un charme tout particulier à voir errer une femme sous de grands arbres, quand elle était svelte et vêtue de blanc', cet homme devait être bien impressionnable, et sans doute 1l cachait cette nature sous une écorce
1 On sait combien il était sensible au son des cloches. Quelquefois à la Malmaison il s’arrêtait tandis qu’il se promenait dans le parc, pour écouter le son des cloches de Rueil ou de Bougival. Quant à la femme vêtue de blanc et marchant sous les arbres, il avouait que rien ne lui paraissait plus charmant,
et plus rude et plus sèche. Ensuite cette écorce est peut-être devenue inhérente à lui-même. Mais pour qui l’a bien connu, il est démontré qu’à côté d’une foule de traits cités par la malveillance et qui se trouvent être justes, parce que dans le cours de cette vie qui n’eut aucune autre pour modèle, ik s'est trouvé des moments où sa volonté devait briser du fer. Alors elle devenait de diamant. Ah! que les mystères de cette grande âme sont profonds et sublimes! Que de coups d'œil curieux et profanes, que de regards impurs sont venus souiller son sanctuaire, en y fouillant avec sottise et âpreté, pour y trouver quelque nouveauté dont l'exploitation püt rapporter quelques écus de plus. Je me sens soulevée d’indignation, lorsque je vois ce colosse immense sur lequel s’acharnent aujourd'hur les corbeaux de la littérature, en déchirant de leur bec crochu et sanglant les lambeaux qui le couvrent encore’. Ah ! laissons cela.
La cour était alors fort attentive à tout ce que faisait l'empereur. Il était amoureux au moment du sacre, ainsi que je l'ai dit, et cet amour était positif. Pendant mon absence il y avait eu du trouble. L'impératrice avait été blessée par la conduite de la personne aimée, m'avait-on dit, et cette personne avait été invitée, à aller prendre les eaux. L'empereur, en faisant cette concession, avait eu de l'humeur et l'impératrice s’en ressentait quelquefois lorsqu'une nouvelle jalousie
1 Une chose remarquable, c’est que tous les beaux talents de notre époque ont évité, même en différant d'opinion, d'attaquer la mémoire de Napoléon. Le héros de notre littérature poétique l’a loué dans des vers immortels, et M. de Lamartine en a parlé dignement et noblement comme ennemi; M. de Chateaubriand également. .
venait la troubler, car, tout en ayant le cœur touché, l'empereur ne se refusait aucune distraction, et ça variait même beaucoup, ainsi qu'on le disait, pendant le voyage pour le couronnement d'Italie.
Le fait est qu'au moment dont je parle il y avait du trouble dans la famille impériale. On parlait déjà sourdement du départ de la princesse Louis et, bien que ce füt pour occuper un trône, on la voyait s'éloigner à regret de la cour dont elle était l'âme. Elle me rappelait Henriette d'Angleterre. Quant à la princesse Caroline, ce n'était plus cela. De toute la famille, elle était peut-être la seule qui n'avait pas appris à être princesse; —sa sœur Pauline s’Yentendait encore mieux.— Elle avait un air moqueur qui ne lui allait pas le moins du monde. Elle pouvait bien se railler de celles qui avaient la peau brune parce qu’elle était blanche. Mais, outre que cela n'était pas généreux, parce qu'on prend sa peau dans le sein de sa mère et qu’on n'en change pas à volonté, la chose était de mauvais goût. Une autre raillerie qu'elle se permettait souvent, et qui n'avait pas le sens commun, surtout d'une princesse impériale, c'était la manie qu'elle avait de se moquer de la manière de marcher des femmes. Ainsi, par exemple, lorsqu'on faisait la répétition du quadrille et qu'elle était au haut bout de la galerie, elle dominait en plein toutes les arrivantes et faisait sur chacune d'elles des réflexions jamais piquantes, mais toujours moqueuses.
— Madame, lui dis-je un jour en regardant la dame qui était de service auprès d'elle, M*° Lambert est bien heureuse, elle est venue avec Votre Altesse.
Mais tout à coup il me revint à l'esprit que la prin-
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cesse m'avait dit plus de vingt fois, en regardant mar: cher et danser M°° Lambert — Ne dirait-on pas qu'elle cherche des épingles ? Et je souris, en gardant pour moi ma réflexion. Le fait est que M°”° Lambert, jeune, jolie et gracieuse personne, ayant de l'esprit, de ces talents qui se font écouter et regarder avec un plaisir qu'on peut avouer parce qu'il est réel, avait la vue fort basse, et que cet inconvénient, facheux seulement pour elle-même, au reste, car elle a les plus beaux yeux du monde, lui donnait une attitude penchée qui avait beaucoup de grâce, et qui en avait surtout beaucoup plus que le cesse Caroline, malgré s sa Jen de princesse du sang. Mais le plus curieux de la chose, c’est qu'ayec toute cette profusion de fraicheur, ces touffes de lis et de roses, qui étaient du reste un objet ravissant lorsqu'elle les abritait dans un petit lit de tulle brodé, doublé de satin couleur de rose, enveloppée à demi dans des camisoles de point d’ Angleter re, des bonnets en dentelle de Bruxelles, et tout cela noué avec des rubans de même couleur, mais si frais, si charmants, et puis si peu serrés, tout cela éfait bien attrayant vu de cette manière. Mais aussi, lorsque ces bottes de jasmin et de roses se mettaient en devoir de marcher comme les autres, c'était comme celles qui marchaient le plus gauchement qu'elles Sen acquittaient. Et, malgré cela, le ricanement n'en accueilinit pre moins les femmes bien faites qui franchissaient le salon rond de l'hôtel de la rue de Provence, et plus tard, ceux de l'Ély sée-Bourbon, que M°° Murat ne fut occ uper que quelques mois après le :ouronnement.
Il est une chose assez singulière, ç'est la différanc qui existe dans {a tournure des fils et des filles de! la famille Bonaparte, tandis que leurs visages sont aus:i semblables. Les têtes sont toutes au même {yne. Ge sont les mêmes traits, les mêmes yeux, la même expression — j'excepte l’empereur — et puis la forme du reste de la structure est totalement disparate. La princesse Borghèse était une gracieuse nymphe. Sa statue, faite par Canova et qui & été moulée sur elie, offre à la vue une ravissante créature. On a prétencu que l'artiste avait corrigé des défauts dans la jambe et dans le buste. Je sais que 7 ai vu les jambes de la princesse Borghèse, comme tous ceux qui la connaissaient un peu intimement, et que je ne me suis pas aperçue de leurs défauts. Et, pour dire la vérité, on pouvait juger de cette perfection de taille par sa démarche. Elle était lente, parce qu'elle souffrait, mais on voyait à la grâce de ses mouvements comme ses membres étaient bien attachés l’un à Fautre Comme sa tête tournait sur ses épaules, comme elle s’inçlinait! Son oreille sans être ourlée, ainsi que je l'ai dut, voilà la seule imperfection de sa personne. La grande-duçhesse de Toscane était non seulement mal faite, mais toutes ces choses qu'on appelle bras ei jambes étaient attachées au corps comme cela s'était trouvé. Les os étaient carrés et la charpente très osseuse, ÇG qui formait un ensemble désagréable. Venait ensuite la princesse Caroline, qui prouvait que trois sœurs peuvent se ressembler et pourtant êlre bien dissemblables. Fai déjà parlé de sa figure. Elle était Jolie au premier coup d'œil, parce qu'une extrème fraicheur séduit d'abord par son éclat. Mais, en l'observant, on trouvait de petits yeux, des cheveux ordi-
nairement abondants, et qui, après avoir été blonds dans l’enfance, n'étaient plus ni bruns ni blonds; des dents très blanches et que ce ricanement montrait avec une trop grande complaisance, parce qu’elles n'étaient pas en manière de fil de perles comme celles de l’empereur et de sa sœur Pauline. Ensuite sa tête réclamait un corps plus grand de deux pouces au moins. Quant à ses épaules, elles étaient sans doute bien grasses et bien blanches, mais tellement rondes et tellement surmontant le cou, qu'il y demeurait en foncé, et lui rendait ainsi le mouvement de la tête — ce mouvement si charmant dans une femme et surtout si important dans une princesse — tout à fait désagréable, je dirai même très vulgaire. Ses mains sont ravissantes; elles sont potelées et blanches, de ce blanc transparent qui a quelque chose d'idéal et rappelle ce qu'un songe nous a fait voir d’une habitante de l'air. Eh bien, j'aime mieux la main de la reine Hortense. Elle est aussi blanche, et puis elle est comme il faut. Que l’on traduise ce mot comme on voudra, je n’en mettrai pas un autre, parce qu'il convient. La main de la reine Hortense est plus maigre, mais ses ongles sont admirablement faits, bombés, enveloppant le doigt, la main est allongée, les phalanges sont adroites dans leurs mouvements. On voit que cette main-là manie le burin, le pinceau, la lyre et tout ce qui double la vie. L'autre n'était faite, on le voyait, que pour effeuiller les roses auxquelles elle ressemblait jadis.
La même dissemblance existait entre les frères. L'empereur, le roi d'Espagne et le roi de Hollande étaient tous trois parfaitement bien faits, quoique petits, et le prince de Canino et le roi de Westphalie
présentaient le même contraste que les sœurs entre elles. Le roi de Westphalie a la tête dans les épaules comme la princesse Caroline et le prince de Canino est grand, comparativement à ses frères. Mais il a ce même défaut dans le peu d'harmonie de sa construction comme la grande-duchesse de Toscane. Du reste, un point de mire général existe pour résumer sur un seul visage la ressemblance des huit enfants, c’est celui de Madame mère. On y retrouve non seulement leurs traits, mais la physionomie de chacun d’eux.
J'étais un soir chez moi occupée à donner des ordres pour mon départ, devant me mettre en route le surlendemain, lorsqu'on m'’annonça le général Bertrand, alors aide de camp de l’empereur. Il était doux, d’une extrême politesse et généralement aimé de tous ses camarades. Je le rencontrais toujours avec plaisir, mais il ne venait pas chez moi. Et comme alors il n'était pas encore marié. ie ne le voyais qu'aux Tuileries, mais, je le répète, toujours avec plaisir. Je fus donc étonnée de sa visite. Probablement que je le lui laissai voir, car il me dit en souriant :
— Quelque plaisir que j'aie de vous faire ma cour, j'aurais attendu l’arrivée de Junot pour me présenter chez vous. Mais je viens par ordre supérieur.
— Eh, mon Dieu! m'écriai-je, qu'est-ce qu'un ordre supérieur et moi pouvons avoir à faire ensemble?
— L'empereur vous fait dire de ne pas partir.
— Cela commence à être moins effarouchant. Et savez-vous si Junot revient?
— Je ne sais rien du tout.
— De positif, je le crois bien, mais comme ouidire?
— Pas davantage. Vous savez que nous sommes
silencieux comine on l'était à Venise. Ainsi done, je ne sais rien. Mdis Jé puis déviner.
— Eh bien?
— Eh bien, je crois pouvoir dire qu'il n’y à rien que de fort heureux dans ce qui retarde votre départ !
Le général Bertrand me quitta. Je demeurai quelque temps auprès du lit de mes deux filles. Joséphine, quoique guérie, était encore convalescente et je fus charmée qu’elle n’eût pas à supporter la fatigue d’une aussi longue route. Nous étions alors au 7 de juillet et la chaleur était accablante. Jé demeurai auprès d’elle jusqu’à ce qu'elle fût endormie. Puis je demandai rhes chevaux et m'en fus annoncer la nouvelle du retard de mon départ à une amie à qui j'étais alors bien chère, que je voyais tous les jours et que Jj'ai- Mais äussi véritablement. C'était la duchesse de Raguse. Elle voyait fort peu de monde alors et par goût vivait très retirée. J'étais la personne qu'elle recevait le plus et son esprit si agréable et si varié ‘en faisait l'une des femmes les plus faites pour le charme habituel d’une causérie du coin du feu, comme pour l'agrément d’une conversation générale. Si elle savait être amie, Ce serait une personne remarquable.
Comme mon départ était remis indéfiniment, je repris mon service et la semaine qui suivait, je me rendis à mon devoir auprès de Madame. En l’accompagnant au diner de famille qui avait lieu tous les dimanches, je vis l’empereur qui, tout exprès, me
! Nous dinions chez la dame d’honneur, ou plutôt à une table qui devait être présidée par la dame d'honneur de l’impératrice,
fit entrer dans son cabinet, où étaient les princesses. H était debout devant la cheminée, quoiqu'il n'y eût pàs de feu, ét me regarda fdire mes révérenees avec un air moqueur qui était presque ifhpatiéhtant.
— Eh bien, madame Junot, on gagne toujours à voyager. Voyez comme vous faites bien la révérence maintenant! N'est-ce pas, Joséphine? — Et il se tourna vers l’impératrice. — N'est-ce pas qu'elle a bon air ? Ce n’est plus une petite fille, c’est madame l’ambassadrice ! C’est madame.
Et il me regarda avec une expression tellement fine et presque subtile qu'en vérité, je rougis sans savoir pourquoi.
— Eh bien, comment voulez-vous qu'on vous nomme? Savez-vous qu'iln’y a pas beaucoup de noms qui puissent remplacer dignément celui de madame l'anbassadriee ?
Et en prononçant ce mot, 1] grossissait encore sa voix, qui était déjà grave et sérieuse dans ses Inflexions. Mais 1l était évident qu'il était de bonne humeur. Jamais, peut-être, je ne l'ai vu Si en train de causer gaiemenit. Il me regarda encore et je me mis à sourire. Son caractère m'était connu. Il ne fallait pas aller trop loin avec lui, mais il fallait se donner de garde aussi de déméurer en arrière. Il sourit aussi et me comprit sans doute, car 1l me dit à l'instant :
— Oh! je sais bien que vous voudriez savoir pourquoi vous n'êtes pas partie, n'est-ce pas ?
et qui, aux Tuileries, était dans une salle à main gâüthe en entrant dans le pavillon de l'impérattite. Nôus rémotitions éfi$uite dans le salon de service de l’empereur.