CHAPITRE IV
Arrivée de Junot à Paris. — Silence et conduite de l’empereur. — Bruits de Paris. — Le prince Louis roi de Hollande. — Questions de Napoléon. — Parme et les jésuites. — Le jeune protégé et le confesseur — Visite au collège des jésuites. — Le fou. — Le cachot. — Le nouveau Ravaillac. — Les imprécations. — Monseigneur le gouverneur. — Les soldats gardes-malades. — Renvoi des jésuites. — La princesse de Parme. — M. de Talleyvrand, prince de Bénévent par l’empereur. — M. de Talleyrand gracié par la Convention. — Géné rosité de Mme de Staël.
Quelques jours après cette conversation, j'étais allée passer la soirée chez une de mes amies lorsqu'on vint m'y chercher en me disant que Junot venait d'arriver. Comme il faisait très beau, je partis aussitôt à pied, ayant renvoyé ma voiture. Dans la rue de Choiseul je rencontrai mon mari qui, impatient de me voir, s'était mis dans la voiture qui venait me cher- . cher. Il me demanda si j'avais quelques notions qui pussent lui servir de lumière pour lui montrer la route qu'il devait tenir, car 1] ignorait entièrement pour quelle raison il avait été rappelé. Je lui dis le peu de mots que m'avait dits le général Bertrand, et nous conclûmes qu’en effet 1l n’y avait rien d’alarmant dans ce retour. Le lendemain, Junot fut aux Tuileries et l’empereur le reçut avec la bonté la plus cordiale.
— Ah! me dit-il en rentrant, comme il me l'avait déjà dit à Arras, comment ne donnerait-on pas sa vie à un tel homme ? ,
Cependant il ne lui avait parlé de rien. Il avait été seulement accueillant, mais sa bienveillance avait ce caractère de confiance amicale des beaux jours de l’armée d'Italie.
Beaucoup de bruits couraient alors, et chacun fa : sait sa nouvelle. Le prince Louis avait été reconnu roi de Hollande le 5 juin précédent, par suite d’un traité fait entre la France et la république batave. Il n'était donc plus gouverneur de Paris, et d’un autre côté on parlait sourdement, ainsi que je l’ai dit, de bruits de guerre. Il était donc nécessaire que cette place importante fût remplie par une personne non seulement dévouée à l’empereur, mais dont le caractère connu des Parisiens fût pour eux et pour Napoléon une mutuelle garauue, dans le cas où il s’absenterait.
— Ce serait une des choses qui me ferait le plus de plaisir entre toutes celles que peut m'’accorder l’empereur, me disait Junot en me parlant d’une sorte d'ouverture à ce sujet que lui avait faite la princesse Caroline. Être gouverneur de Paris serait le plus haut degré de mon ambition.
Mais l’empereur ne disait rien. Il traitait Junot à merveille, mais sans lui dire pour quelle raison il l'avait rappelé de Parme, où cependant il lui était encore nécessaire. Toutes les fois qu'il le voyait, il le questionnait minutieusement sur ce petit coin de terre de l'Italie. Il semblait qu'une sorte de prévision lui fit attacher intuitivement son regard sur le dernier asile de cette fille des Césars qui avait partagé avec
lui le premier trône de l'univers. Un soir, Junot rentra fort avant dans la nuit. Il était ému et me sembla néanmoins fort content. Il l'était en effet et trouvait seulement que l'empereur avait été trop bon dans la punition qu'il venait justement d'infliger. Voici de quoi il s'agissait :
En arrivant à Parme, Junot trouva encore dans cette ville un collège de jésuites dirigeant l éducation de plusieurs ; jeunes gens. Il y en avait de plusieurs parties de lralie et même de la Corse. Dans ces derniers, il se trouvait un jeune homme de Bastia qui fut recommandé à Junot par le général Casabianca ou le général Sébastiani, même par tous les deux. L'effet de cette recommandation fut immédiat. Junot se rendit lui-même au collège, vit le jeune Corse, parla au supérieur et lui recommanda d'envoyer le jeune homme diner ayec lui tous les dimanches. Le supérieur ayant observé que les pensionnaires ne sortaient jamais seuls, Junot l’engagea poliment à l'accompagner.
Le dimanche suivant, le jeune Corse se rendit à son invitation. Il était avec son confesseur, homme d’une figure austère et qui paraissait imposer fortement à son compagnon. Le jeune homme était triste et sombre. Il répondit à peine et mangea fort peu. Il était pâle, maigre et semblait ne faire aucune attention à ce qui se “disait autour. de lui. Ce fut en vain que les aides de camp cherchèrent à le tirer de son silence. Il y demeura tout le temps du diner et ne le rompait que lorsque Junot lui adressait la parole. Le dimanche suivant, il retourna au gouyernement, mais sa physionomie fut encore plus sévère. Quelquefois Junot fut presque effrayé par l'expressionde son regard lors-
qu'il le dirigeait vers lui.[l mangea peu et ne but que de l'eau. Junot voulut lui faire boire un verre de vin de madère, mais le jeune Corse, ayant regardé son confesseur, refusa avec obstination.
— En vérité, dit Junot, vous faites là un singulier élève, mon révérend. A quelle carrière le destinezvous done ?
— À celle du ciel, répondit le jeune homme d’une voix basse et lente qui fit tressaillir tous ceux qui l’'écoutaient, car c'était la première parole qu'il prononçait depuis qu'il était à table, si ce n’est le non perpétuel qu'il faisait entendre à chaque chose qu’on lui proposait.
Junot secoua la tête en regardant le colonel Grandsaigne, son premier aide de camp.
— Ge jeune homme a une bien singulière expression dans le regard, lui dit-il lorsqu'il fut parti. Il y a tout à la fois de la crainte et de la haine. On ne sait ce que c’est.
Le dimanche d’après, le jeune Corse était souffrant. Le moine vint seul. Junot toujours bon et sans défiance, bien qu'il eût de l'éloignement pour cet homme, l’accueillit avec politesse et le retint à diner. Le dimanche suivant, le jeune Corse était encore malade, et le jésuite vint toujours seul, Cela dura de cette manière près de deux mois. On ne spécifiait aucune maladie. On disait seulement qu'il était fort souffrant. Junot lui envoya son médegin, JH fut poliment remercié et les pères lui dirent ayec un demisourire qu'ils n'avaient pas besoin de son savoir-faire pour guérir une pareille maladie. Ils avaient raison.
Ce refus donna de l'humeur à Junot, mais sans lui inspirer de soupçon. H fut seulement choqué de ce
manque de procédé. Deux jours après passant devant le collège en allant faire une promenade à cheval, il y entra et demanda à voir le jeune Corse.
A peine Junot fut-il dans la cour du collège qu'il s'aperçut que sa venue y produisait un effet singulier. On courait dans les corridors, on allait, on venait, on ouvrait et l’on fermait des portes. Il était évident que l'on était mécontent de la visite inattendue du gouverneur général. Junot s'aperçut à l'instant de cet effet et l'augmenta à dessein en demandant d’un ton d'autorité à voir son jeune protégé. Le supérieur vint à ce moment pour le recevoir, en s’excusant sur ses occupations de ce qu'il ne s'était pas trouvé là au moment de l'arrivée de Son Excellence. Il était pâle, presque tremblant. Junot déméla dans tout ce qu'il voyait un mystère important et répéta sa demande d'une voix plus forte et plus impérative. Ilétait en uniforme et armé. Quatre officiers de son état-major l’entouraient et vingt chasseurs étaient à la porte du collège. Il n’y avait pas moyen de résister, quoique l'expression de la physionomie du supérieur et du confesseur en révélât l'intention. |
— Le jeune homme est bien malade, Votre Excellence, dit le supérieur, si elle voulait remettre la visite à demain, je crois qu'elle ferait mieux.
— Mais, dit Junot, si cet enfant est malade aujourd'hui assez sérieusement pour que je ne puisse pas le voir, comment sera-t-il mieux demain ? Allons, conduisez-moi à sa chambre.
Le confesseur et le supérieur se regardèrent avec un air de détresse, Junot commençait à s'échauffer.
— Voulez-vous bien, mes pères, finir cette scène ? Je vous demande de me conduire à la chambre du
DE LA DUCHESSE D'ABRANTES: 8 jeutié Homme qui m'est recommandé. Si je savais où élle est, je vous épargnerais là fjeiné d’y venir avec
Le süpéfieut $’approcha de Juhot, ét lui dit à demi- VOIX :
—— MonSeigheur, vous allez trouver l’infortuñié dans un cruel état. Il à... üne... fièvre... chaude ét... je crains
— Conduiséz-mMoi, monsieur, répéta Junot d'uñé voix sévère et en afrêtant sur le moine un regatd ihtérrogateur qui le fit pâlif.
Le confesseur fit signé au supérieur et tous deux, marchant dévant Junot, le conduisirent, par des cott lüirs sümbres et hutnides, dahs üne partie du bàtiment éloigtiée de toutés les autres. Eh voyant leur Général $’éngdgér ainsi dans des détours presque inconnus à ceux qui visitaient la maison, lé colonel Grändsaighé fit un Signe à sès cartiarädes, ét tous quatre s'éldncèrent après lui. Ils marchèreñt Ilüngtémps, puis 18 étitrèrent dans dhe petite cour fermée par de hautes murailles. Là 1ls entéendirént d'affreux, d’horriblés cris, où plutôt des huürlements. Ils venäient d’une éalle basse située dans l’un des côtés dëè bétté cour. Junoôt s'y précipita, en otiviant la porte, et pensa réculer d'épouvante à 14 Vue dû Spététaële qui s’offrit à lui.
Cétte chaïtibfé, vu plutôt ée cachot, tait à pêne éclairé par une petite fénêtré grillée qui laissait par vériir däh$ cetté piècé quélqués rayons dé lumière. Léë plan: cher éh était dé terre battue ; 188 fiurs, humides ét verdâtres, n'étaient pas mème recouverts par un lanibeau de tapisserie où de papier. Dans un coin de cette cave fétide était un ht, ou plutôt ui colle, Sur lequel
était attaché le malheureux Corse. Mais dans quel état!
Lorsqu'il était allé au gouvernement pour la seconde fois, son changement avait déjà fortement frappé Junot. Mais il tressaillit lorsqu'il aperçut devant lui un squelette ayant deux yeux rouges et ardents, une bouche ouverte, laissant sortir une langue desséchée par une fièvre ardente, dont le feu empourprait ses joues creuses d’une teinte livide quoique rougeâtre. La chevelure de cette espèce de fantôme était mêlée et remplie d’ordures et de la paille sur laquelle il se roulait avant qu’on l’eût attaché, car le malheureux était lié en ce moment avec de grosses cordes dont les nœuds lui coupaient sa peau desséchée. Au moment où l’on ouvrit la porte, il était dans l’un de ses plus affreux accès. Il rugissait et, la fièvre doublant la force de la jeunesse, il faisait des bonds tellement violents, qu'il enlevait le grabat auquel il était attaché. En apercevant Junot, il le fixa d'un œil sauvage et le parcourut avec une rapidité de regard qui n'avait rien d’humain et, malgré son délire, 1l le reconnut.
— Ah! ah! s’écria-til voilà monseigneur le gouverneur ! Ah! ah! Donnez, donnez-moi le couteau ! . Attends, attends, démon !.Satan ! Bonaparte ! c’est lui qui est Satan, l’Antechrist ! Bonaparte ! Allez,maudits, aliez dans le feu éternel! Ife ! ite, maledetti !
Junot demeurait immobile devant le lit de douleur de cet infortuné, ou plutôt de cette victime! Enfin, se tournant vers le supérieur qui était auprès de lui dans une attitude qui révélait à elle seule tout le crime :
— Pourriez-vous m'expliquer la cause de ce que je vois, monsieur ? dit Junot d’une voix tonnante.
En l’entendant, le pauvre insensé tressaillit comme si un souvenir eût été interrogé en lui.
— Junot, Junot! Bonaparte ! Ils sont en enfer ! Ils brülent ! Bonaparte, scélérat, excommunié ! Oui ! oui! tue ! tue!
Et avec son poignet, car son bras décharné ne pouvait se soulever, il faisait le geste de plonger un couteau dans la poitrine de quelqu'un qu’il semblait tenir. Du reste, l’aliénation la plus entière, et une aliénation qui tenait à l’abrutissement. Les seuls mots qu'il prononçait distinctement étaient ceux que je viens de rapporter; quelquefois on entendait aussi Paris, parade, revue. Mais ce qu'il ne cessait de répéter, c'était la malédiction qu'il lançait sur l’empereur. Junot sortit de cette chambre avec le cœur serré. Il marcha pendant quelque temps en silence. puis, s’arrêtant et regardant fixement les deux religieux qui le suivaient, la tête basse et cherchant sans doute quelle couleur ils pourraient donner à cette aventure, il leur dit avec un accent qui n’admettait pas de réplique:
— Mes pères, vous allez préparer un lit portatif pour que le malade soit & l'instant même transporté hors de cette maison. Faites promptement ce que je dis, car je veux assister à son départ.
Et faisant un signe au colonel Grandsaigne pour qu'ilretournât auprès du jeune homme, il se promena, en attendant que tout fût prêt, dans la cour du collège, refusant obstinément d’entrer dans la maison. Il ne connaissait pas encore toute l'horreur de la conduite des moines. Mais ce qu'il présumait était plus que suffisant pour lui inspirer autant de ressentiment que de mépris. A peine quelques minutes étaient-elles
81 MÉMOIRES écoulées, que le jeune Corse parut, porté pat düatre chasseurs que le colonel Grändsaighe avait Chargés de lui. Il paraissait calme, mais aussitôt qu'il dperçut Junot, il voulut s’élaricer shr lui. Les soldats le continrent et il fut à l'instant transporté à la citadelle. Juriot l'y suivit et le remit aux soins des Soldats.
— Mes amis, leur dit-il, cet enfant est mortellenent attaqué peut-être; mais des Soins assidus pêuvent encore le sauver. Je vous le confie. Vingt-cinq louis à partager entre vous $i vous le sauvez.
Quätré jours après, les quatre premiers religieux du collège vinrent au gouvernement. Ils avaient été informés que le jeune Corse continuait à délifer et ils se croyaient bien en sûreté. Mäis tous les leurs n'avaient pas été Silencieux.
— Mes pères, leur dit Juñot, je dis toute l’Horreur de votre conduite; depuis hier j'ai appris des crimes dont le nom d'homme que Vous pürtez aürdit dû Vous empêcher de vous souiller. Ce matin, j'äi fait partir un courtier pour la France. Ce courtier est porteur de dépèches adressées directerhent à l'empéréür. Attendez-vous à quitter Parme incessamment.
Ïl$ voulurent nier.
— Silence! leur dit Junot. Je Sais tout ce qui a élé dit et fait. Allez, messieurs. Demandez fardon à Dieu si vous êtes capables de repéñtir.
Il parait, d'après ce qui fut rapporté ét ensuite confirmé, que le Supérieur de ce collège des jésuités avait voulu venger le säint Père de l’alfront que béaucoup d’ecclésiastiques prétendaient qu’il avait recu de l'empereur, en n'ayant pas obtenu le retour à la uare des trois légations cédées à Tolentino,
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ainsi que de l’humiliation que le clergé italien voyait répandue sur les clefs de saint Pierre, par le voyage de son suecesseur par delà les monts. Des âmes italiennes ne se contentent pas de souffrir. Il faut qu'elles se vengent. Cet homme jeta les yeux sur le jeune Corse qui avait été recommandé à Junot. Les moyens les plus extrêmes furent employés. Les religieux qui déposèrent ont déclaré que souvent on le privait de sommeil, lui faisant faire des veilles au pied de la croix dans l'église et seul, sans autre lumière que celle du tabernacle. Puis des jours entiers s'écoulaient sans qu'il prit de nourriture. C’est ainsi qu’il était traité lorsque Junot arriva à Parme. Cet enfant, peu maitre de renfermer les impressions qu'on avait éveillées en lui, sentit à la vue de Junot, du premier aide de camp de Napoléon, de cet homme qu'il regardait comme l’Holopherne de nos jours, une indignation qui dérangea le plan qu'on s'était tracé pour lui. Ce fut en vain que son confesseur chercha à le ramener à l’idée première, le sacrifice d'Agag. Le malheureux ne voulut rien entendre. L’anathème lancé sur Napoléon lui parut justement fait pour enve. lopper toutes les têtes qui soutenaient son trône. Bientôt cette pensée. prit une telle force qu'on n'osi pas le ramener au gouvernement, car le dernier di
manche où il y avait dîné, il avoua en rentrant au collège qu'il avait été au moment de commencer le sacrifice. Alors on reprit l'ouvrage, mais avec demodifications. Toutefois le mal était produit. Il ne fui pas possible de ramener cette imagination fougueus : et fanatisée, et de calmer un sang “brûlé par les aus
térités et les macérations. Le Fmalbeurèux jeune homme n'avait pas en lui la force physique et
morale pour supporter de semblables atteintes. Il succomba. Sa raison altérée par les jeûnes et les veilles s’écroula devant une nouvelle attaque. ‘1 devint fou, lorsque les misérables n’en voulaient faire qu’un fanatique. Il ne lui resta de sa cruelle initiation qu'une horreur profonde pour l’empereur et tout ce qui tenait à lui. Ce fut alors que ces hommes tremblèrent. Tous n'étaient pas méchants comme eux dans cette maison. Ils durent se cacher de ceux qui leur faisaient craindre leur coup d'œil sévèrement juste. La victime, désormais inutile, fut reléguée à l'extrémité d’une cour solitaire, seule, sans secours et livrée à la mort sous toutes ses formes.
Lorsque Junot acquit la conviction de ce crime vraiment épouvantable, il éprouva la colère de l’homme de bien appelé à venger la nature du malheur qu’elle a de produire des monstres. Il ne voulut cependant pas accuser sans les preuves matérielles de ce qu’il avançait. Ceux qui l'avaient instruit signèrent un procès verbal constatant cette criminelle action. Il fut prouvé que le malheureux jeune homme, que la haine religieuse de ces hommes avait désigné pour être un messager de mort, avait été livré par eux à des tortures afin d’éfre en état de commettre le crime qu'on lui présentait comme une vertu, comme une couronne de gloire, et que sa fragile nature n'avait pu résister à fout ce qui avait été tenté. On avait employé tous les moyens.
Le résultat de cette enquête fut de faire conclure Junot à ce que l’empereur lui donnât l’ordre de renvoyer les jésuites des états de Parme et de Plaisance en particulier, et d'étendre la défense de les recevoir à tout le royaume d'Italie ; ce qui fut exécuté. Leur
malheureuse victime mourut, sans recouvrer sa raison, au bout de quelques semaines, malgré les soins vraiment fraternels dont les soldats l'avaient entourée. Les deux médecins que Junot avait mis auprès de lui déclarèrent que les sources de la vie avaient été épuisées dans les terribles épreuves que sa jeune imagination avait dû supporter.
Tandis que Junot était à Parme, il ne s’occupait pas seulement à punir, mais bien aussi à faire faire à l’empereur des actes de justice. Moreau de Saint- Méry, qui était son prédécesseur à Parme, avait cru qu'il était convenable à un homme de la révolution de ne s'occuper en rien du sort de la princesse de Parme, fille du dernier duc, et rien n'avait été fixé, du moins d’une manière convenable à son rang et à son nom. Junot, sans calculer comme un courtisan aurait peut-être dû le faire, mais non pas comme un homme tel que lui, écrivit directement à l’empereur que la princesse de Parme avait droit à un traitement qu'elle n’avait pas et qu’il lui demandait ses ordres. Le traitement fut accordé à l'heure même.
Quelque temps avant le retour de Junot, nous avions eu un avant-goût des projets de noblesse de l'empereur, non pas par la création de quelques ordres de chevalerie, mais bien par une investiture presque féodale donnée à M. de Talleyrand. Ce fut dans le courant du mois de juin 1806 que cet homme, que Napoléon croyait alors si dévoué à sa cause et à sa dynastie, fut nommé par lui prince et duc de Bénévent.
« NaAPOLÉON, empereur, etc., etc., voulant donner à notre grand-chambellan et ministre des relations extérieures, Talleyrand, un témoignage de notre
bienveillance pour les services qu'il a rendus à notre couronne, nous lui transférons la principauté de Bénévent avec le titre de prince et duc, pour la posséder comme fief immédiat de notre couronne. Il prêtera entre nos mains le serment de nous servir en bon et loyal sujet. »
M. de Talleyrand l’a bien sûrement prêté, re serment.
Je retrouve, par hasard, un certificat donné à M. de Talleyrand par la Convention nationale et dont je me rappelle le contenu. Il prouve que tous les gouvernements ont eu à se louer de lui.
« La Convention nationale, reconnaissant que le citoyen Charles-Maurice Talleyrand-Périgord (exévêque d'Autun), à puissamment secondé la révolution par sa noble conduite comme citoyen et comme ecclésiastique, appréciant en outre les motifs qui l'ont éloigné, l’autorise à rentrer en France. »
Ce certificat est du 4 septembre 1795. Ce fut à A°° de Staël, à ses soins généreux, que M. de Talleyrand dut sa rentrée.
Une particularité assez remarquable et qui ferait rire comme inconséquence, si l'on pouvait rire de pareilles turpitudes, c’est que, le 6 septembre, deux jours après ce que je viens de citer, la Convention rendait une loi révolutionnaire portant que les pré- ‘ires déportés et rentrés sur le territoire frangais sont bannis à perpétuité.
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