CHAPITRE V
funot est gouverneur de Paris. — Paroles de l’empereur. -- Paris La plus grande des villes. — La Russie et ses préliminaires. — Sainte-Euphémie et le général Reynier. — Gaëte et Masséna. — Les douze maires et le préfet de Paris. — Émotion de Junot. — Extrait des minutes de la secrctairerie d’État rapporté. — Junot est nommé à la 4° division militaire. — Leltre de Berthier. — Le collier de perles et le coller de diamants. — Refus. — La corbeille de fleurs et le déjeuner de porcelaine. — Démarche honorable, pour Junot ét moi, des douze maires et du préfet. — Mot de M. de Narbonne. — Madame la gouverneuse. — Bonté de l'empereur. — Départ pour Pont. — Mort de Mme de Saint-Pern, — Chapatte. — Son histoire. — Danger des romans. — La femme de chambre modèle. — Le mariage forcé. — Le séducteur. — Mort de Chapatte. — Le château de Pont.
Enfin l’arrivée de Junot à Paris fut expliquée d’une manière brillante pour ses amis et à la confusion des envieux et des ennemis. Il fut nommé gouverneur de Paris le 19 juillet 4806. L'empereur, en le lui annonçant, lui dit, en lui prenant la main, ces paroles remarquables :
— Junot, tu es gouverneur de la ville que je veux rendre la plus grande des villes. Je t'ai nommé à cette place importante parce que je te connais et que je sais que les bons Parisiens seront tes enfants
où MÉMOIRES
encore plus que tes administrés. Ils t’aiment, t'estiment et seront contents, j'en suis sûr, de revoir dans les mêmes fonctions celui auquel pour adieu ils ont donné une épée avec des paroles aussi remarquables que celles que porte la lame. Mon ami, il faut en mériter une nouvelle.
Le lendemain de la nomination de Junot au gouvernement de Paris, on publia que la Russie avait signé les préliminaires de paix avec la France. Cette nouvelle fit effet à la Bourse, et elle devait en faire, car si la Russie ne soutenait pas la Prusse, cette dernière ne se lèverait certainement pas. Malgré la grande affaire de la confédération du Rhin, il était toujours important, du moins l’entendais-je conti- . nuellement répéter autour de moi, car on pense bien que je ne donne pas ici mon avis, que nous fussions encore quelque temps en paix avec l’Europe. Nous n’en étions pas là dans le Midi. L'insurrection de Calabre, qu'avaient préparée dès longtemps les manœuvres des agents du roi Ferdinand, avait été précédée par la bataille de Sainte-Euphémie, qui fut pour l'empereur un des coups les plus douloureux. C'était la première fois que nos troupes étaient battues sur terre par des troupes anglaises. Nous perdimes près de cinq mille hommes à cette affaire et les Anglais n’en perdirent pas mille.
C'était le général Reynier qui commandait nos troupes.
— Reynier est toujours malheureux, dit, l'empereur.
Heureusement que dix ou douze jours après Masséna prenait Gaëête.
L'empereur n'avait pas porté un faux jugement de la satisfaction de la ville de Paris en apprenant la nomination de Junot. Aussitôt qu'elle fut connue, le préfet du departement de la Seine, à la tête des douze maires, vint le voir et lui témoigner toute la joie qu'ils ressentaient de le revoir au gouvernement de Paris.
Je n’oublierai jamais qu'en rentrant dans son appartement, après le départ du préfet et des maires, Junot vint à moi, me prit dans ses bras et pleura sur mon épaule avec une abondance de larmes dont je ne l'aurais pas cru susceptible, quelque sensible que je le cornusse.
— Ah! me dit-il, comme on est heureux de pleurer de joie! Quel bonheur je viens d’éprouver en voyant que j'étais aimé, estimé, pour le peu de bien que j'ai pu faire!
J'ai dit tout à l’heure que Junot avait été nommé gouverneur de Paris le 19 juillet 1806, mais je n'ai pas dit comment il avait été nommé. Sa nomination à eu cela de particulier qu'elle est d’abord sortie du cabinet de l'empereur et n’a été le résultat du travail d'aucun ministère ; ainsi donc elle est sortie de la secrétairerie d'État, ainsi que pouvait le faire celle d'un ministre. La voici copiée sur l'original :
Extrait des minutes de la secrélairerie d'État. « Au palais de Saint-Cloud, le 19 juillet 1806. « Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie,
« nous avons décrété et décrétons ce qui suit : « Le général de division Junot, grand-officier de
l'Empire, colonel général des hussards, est nommé gouverneur de Paris.
« Signé ; NAPOLEON.
Par l’empereur, le secrétaire d’État, e HucuEs B. Marer.
« Le ministre de la guerre, « Maréchal Berruier.
« Par ampliation :
« L'inspecteur en chef aux reyues, secrétaire général, « DENNIÉE. »
Telle fut la forme de la nomination du gouverneur de Paris; on voit qu'elle a une physionomie toute particulière, tandis que celle qui suivit dix jours après, comme une nouvelle marque de confiance de l'empereur, lui vint néanmoins par la voie tout ordinaire du ministère de la guerre. C'était le commandement de la première division militaire en même temps que le gouvernement de Paris. C'est le seul exemple qu'il y en ait eu. La première division s'étendait alors bien par delà Orléans, je crois même jusqu'à Blois ou jusqu à Tours.
Berthier, que l'empereur venait de nommer prince souverain de Neuchâtel et qui sentait vivement le bonheur de s'appeler altesse sérénissime, écrivit alors à Junot une lettre que je vais transcrire sur l'original ; elle est curieuse en ce qu'elle fera voir les sentiments de Berthier à cette époque. Il était alors à Munich.
« Mon cher Junot, « Si je ne suis pas le premier auquel vous avez fait
DE LA DUCHESSE D'ABRANTES 93 part de la Hüuvelle marque d'estime et de bonté que vous vénez dé recevoir de l’émpéreur, je suis biën celui qui en éprouve lé plus de plaisir, ët pour vous et pour l’ernpereur lui-même. Qui peut lui porter plus d'affection que nous ? Je suis heureux quañd je vois ses vrais amis pouvoir veiller à sa sûreté.
« Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher Junot. Mes respects à votre femme, et continuez-moi cette vieille amitié qui est à l'abri du temps, des circonstaänces et de l'éloignement.
« Votre ami,
« ÂLEX. BERTHIER, « Prince de Néuchûtel.
« Mubich, 30 juillet 1806. »
Quelques jours après la nomination de Junot, une personne, qui était de nos amis, vint me voir le matin. Junot était sorti. Cette personne m& dit que, la ville de Paris voulant nous témoigner le contentement qu'elle éprouvait de nous revoir, et peut-être bieñ pour me remercier personnellément de ce que j'avais fait pour l'hiver de 1803, on me priait de choisir ce que j'aimerais le mieux ou d'un collier de perles ou d’un collier de diamants. |
— Mon choix sera bientô ait, répondis-je. Je ne veux ni l’un ni l'autre. |
— Pour quélle raison? Ne refusez pas avant le
retour de Junot. Consultez-le.
— Si cela peut vous faire plaisir, je le veux bien. Mais je vous préviens que vous serez éncore plus repoussé avêc pêrie avec lui qu'avec moi. Prenez garde qu'il se üenne pour offensé.
La chose arriva comme Je l'avais dit. Lorsque Junot rentra et qu'on lui parla de cette affaire, Junot répondit d’abord par un mouvement d'humeur et ensuite par un refus. Ce n'était plus ici l'épée avec la phrase si simple et si touchante gravée sur la
lame. Frochot, qui avait fait faire la demande, fut fâché
du refus.
— Eh bien! dit-il, n’en parlons plus. Madame Junot voudra bien accepter un déjeuner de porcelaine et quelques fleurs pour le jour de sa fête, car nous voulons la lui souhaiter. Cela ne peut être refusé par le général Junot ni par elle.
Il eût fallu pour cela être de bien méchante humeur. C'était une marque d'attachement donnée réciproquement. Le conseil municipal savait que Junot faisait distribuer, par mes mains, plus de 20,000 francs d’aumônes dans l’année, et la reconnaissance de la ville s’exprimait par leur organe.
— Jouissez de ce triomphe-là, me disait mon ami le comte Louis de Narbonne, il est bien vôtre, car tenez-Vous pour certaine que jamais aucune gouvernante de Paris, fût-elle deux fois au lieu d’une et Brissac et Chevreuse, n’a vu arriver chez elle les échevins et le prévôt des marchands.
Le 10 août, en effet, jour de saint Laurent, à midi précis, le préfet de la Seine — qui était alors M. Fro-. chot — en tête des douze maires, vint me souhaiter ma fête. C’est l’un des moments de ma vie où j'ai éprouvé une émotion profondément sentie. Je ne sais ce que j'ai répondu au compliment spirituel que me fit Frochot. Je me rappelle seulement que j'étais bien émue. Il me parla du déjeuner de porcelaine, puis,
on apporta une corbeille remplie de fleurs artificielles faites admirablement. Cette corbeille avait trois pieds et demi de diamètre. Je laisse à penser quelle masse de fleurs elle présentait à l'œil. De chaque côté on avait placé, près de la corbeille, deux caisses contenant, l'une, un immense oranger, l’autre, un grenadier.
— Vous nous avez permis de vous présenter quelques fleurs, me dit M. Frochot. Bien que nous soyons dans la saison de l’année où il est bien facile de les avoir fraiches, nous avons préféré vous les donner ainsi, pour que le souvenir de notre hommage fût plus durable auprès de vous.
Ah! bien des années se sont écoulées depuis ce jour, mais jamais il ne sortira de la mémoire, non de mon esprit, mais de mon cœur !
M. Frochot ajouta que le déjeuner que la ville de Paris m'offrait devant avoir les armes de la ville, il fallait le temps de les faire appliquer sur chaque pièce, « mais nous espérons, me dit-il, que cela sera prêt avant un mois ».
— Eh bien! madame la gouverneuse, me dit l’empereur le jour de la saint Napoléon, lorsque j'allai faire ma cour, vous faites donc la petite souveraine?
Je fus interdite, parce qu'il m’eüt été pénible, après un si doux moment, que l'empereur trouvât à redire à ce qu'avaient fait les douze maires et Frochot. Mais, en levant les yeux sur ceux de Napoléon, je le vis sourire de ce sourire doux et lumineux, qui, je le répète, éclairait sa figure.
— C'est bien, c’est bien. Je trouve fort convenable qu'on honore ce qui est honorable. Junot remplit aujourd'hui la première place auprès de moi après
16 MÉMOIRES Berthier. Savez-vous teld, madame là gouverneise?
C'était presque toujours ainsi qu'il m'appélait. A datér dé mon retour de Portugal, il füt toujoufs bien bon pour moi et me disait sans cesse uti mot aëréable. En me parlant des maires et de létr déniarché, il ne la trouva nullement blämable. D'ailleurs il n’ÿ à qu'une chose à dire. Au premier de janvier suivant, aitisi qu'à {ous les premiers de l'an bt les dir août, jour de ma fête, ils renouvelèrent cette démarche et elle fut toujours autorisée par l’'émperetür.
Je reeus à cétté époque une léttre de M” de Fontäñiges pour ällér immédiatement à Poñt-sur-Seine joindre Madame mère, qui ÿ passait l'été. Ce n’était pas mofñ tour de service, mais M°° de Säint-Pern venait de tomber maläde à Pünt, où elle faisait son service; sa maladie paraissait grave et tout faisait croire que de longtemps elle ne pourrait mème le reprendre. Je venais après elle, c'était donc à moi à marChér. Je laissat Junot à son tour faire /4 bonne auprès de ses filles, car je ne pouvais emméner res enfants à Pont, quoique Madame m'eüt fait proposér dé me dofiher un appartement assez grand pour qu’élles y fussent àVee moi, thais j'avais ehténdü dés parolës sur ce sujêt, mises seulernént Sur un autre air, ét jé savais que des enfants étaient fort énnuyéux dans la maison d’ün âutre. Junôt s’êtäit d'ailleurs donné une entorse, ou plutôt uné fouluré, qui devait lé rétenir $ur un Canäpé uné äs$ez SYandé partie du témps que jé dévais passer chez Madämé et je partis tranquille sur mes filles et sur lui. M Campän m'avait touvé une jéuné institutrice, Anglaisé, Catholique, ét réünissäht, mé disait M" Cämpän, & toutes 1e$ qualités requises pour être institutrice. +
Mais je ne devais la voir et la prendre dans ma maison qu’au mois d'octobre. Je partis de Paris, après avoir remis le soin de mes filles à Junot et à Fanchette, la bonne de ma Joséphine, n'emmenant avec moi que ma femme de chambre et un valet de chambre.
Cette femme de chambre eut une destinée trop singulière pour que je n’en parle pas ici. Elle est d’ailleurs nécessaire à l'harmonie des couleurs qui servent à peindre le siècle, car cette pauvre fille eût peut-être vécu plus tranquille quarante ans, plus tôt avant que son imagination n'eüût franchi des espaces inconnus pour chercher à pénétrer dans des régions qui devaient lui être fermées. Cette femme de chambre était depuis longtemps à mon service et s’appelait Chapalte, comme son père et sa mère, parce que telle avait été la volonté de son père. Le pourquoi, je n’en sais rien. Elle avait un autre nom bien simple, qui était Marguerite, mais jamais on ne la nommait ainsi. Cependant ce nom était souvent prononcé et j'avoue que j'étais loin de me douter de quelle manière.
En arrivant à Pont, je remarquai qu'elle pleurait beaucoup les premiers jours. Ses yeux étaient rouges et sa physionomie d’une tristesse que je ne pouvais m'empêcher de remarquer. Faimais beaucoup cette pauvre Chapatte. Je l'avais presque élevée — comme femme de chambre — et son savoir-faire était ma création. Je m'étais attachée à elle, ainsi que cela arrive toujours lorsqu'on croit avoir créé ou fondé. Mais mes bonnes intentions avaient été outrepassées, et Chapatte, au lieu de se borner à savoir bien écrire sa langue, et conséquemment la bien parler, à faire les robes, à coiffer, savoir blanchir la dentelle, les
bas de soie, enfin tout le code de la parfaite femme de chambre, crut qu’il fallait y joindre une connaissance de ce cœur qui battait sous le satin de la robe qu’elle faisait, et n'imagina rien de mieux que d'en aller faire l'étude dans tous les romans de M"° Cottin, qui alors faisaient grand bruit, et certes avec raison; car, Soit dit en passant, je n'imagine pas que Malvina, Amélie de Mansfield, Mathilde, et même Claire d'Albe soient en rien inférieurs aux romans d'invention qui paraissent aujourd'hui. On leur reprochait de n'être pas moraux. Quant à cela, par exemple, ils ont au moins le mérite de présenter des fautes commises par un sentiment vrai et bien naturellement exprimé. Il l'était au reste si bien, que cette pauvre Chapatte, ou plutôt Marguerite, se prit à rêver après avoir lu ces pages brülantes. Et dans cet état qui lui faisait désirer un bonheur que demandait son âme, qu'une demi éducation avait fait sortir de son doux sommeil, elle rencontra un jeune homme qui, comme elle, sorti également de sa sphère, voulait prouver qu'il comprenait une caste plus élevée. Mais malheureusement 1l ne la comprit que par ses vices.
Ce jeune homme était le premier piqueur de Junot. Son maitre, qui avait apprécié son intelligence et qui voulait l'utiliser, lui avait donné des maitres. Il écrivait très bien, parlait l’allemand, l'italien, le portugals, l'espagnol et connaissait géographiquement la plus grande partie de l'Europe d'une manière fort remarquable. Ce jeune homme, qui s'appelait Henri Chapelle, était fort attaché à son maitre ainsi qu'à moi, et ce fut cette dernière chose qui perdit la pauvre Marguerite, parce que, de Lisbonne, toutes les fois que Junot envoyait un courrier en France pour porter
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 99 des dépèches importantes, c'était toujours Henri qui en était chargé, et Henri, soigneux pour moi, venait toujours demander à M”° Marguerile si je n’avais pas de lettres pour la France, quelques commissions, quelques ordres enfin. Chapatte me rendait compte de ce que Henri lui disait, d’abord fort exactement, et sans y mettre aucun intérêt. Bientôt je m’aperçus qu’elle me parlait du jeune piqueur, même lorsqu'il était absent. Uu jour elle pleurait en m'habillant.
— Qu'as-tu ? lui dis-je.
Elle ne répondit pas.
— Qu'as-tu, mon enfant”? lui demandai-je encore avec plus d'intérêt, car je l’aimais vraiment.
Elle pleura plus fort et ne voulut rien dire. Le soir, Junot avait de l'humeur. Il attendait une réponse de France depuis deux jours, et Henri ne revenait pas.
— 11 a peut-être été assassiné en traversant les Pyrénées, dit M. de Rayneval.
Le soir, lorsque je fus me coucher, Chapatte avait les yeux rouges et gonflés. Elle ne pleurait plus, mais sur cette figure morne et sombre il y avait un profond désespoir. Le lendemain matin, lorsque je la sonnai pour me lever, elle entra dans ma chambre, gaie, légère, les yeux brillants, la bouche souriante et portait la vie bien autrement joyeusement que la veille. J'appris au déjeuner que Henri était arrivé.
— Ah! ah! dis-je à Junot, je crois que nous aurons des noces.
Et je lui racontai ce que J'avais observé.
— Je m'oppose à un projet de mariage, s’écria-t-il, entre mon gentil courrier et cette chouette de Chapatte. Que lui importe qu'elle ait de l'esprit, qu'elle brode et ‘soit sentimentale? Il reviendra passer
quelques jours auprès de sa femme, et il voudra pour quelques heures, ne trouver qu'une magie de beauté. Je destine d'ailleurs ce jeune homme à devenir quelque chose. Ne va pas mettre de sottes idées dans la tête de ta Fatime, et tout au contraire détruis celles qu'elle pourrait avoir.
Mais je n'écoutai pas ce que me dit Junot. J'interrogeai la pauvre enfant et ses réponses toutes naïves me firent connaitre à quel point, si elle avait le cœur peut-être un peu trop susceptible de faiblesse, Henri avait été de son côté coupable envers elle. Ce n’était, à la vérité, que de paroles d'amour, de regards, de lettres copiées peut-être dans des romans, mais écrites avec un style de flamme et qui brülaient le cœur de la jeune fille. I lui parlait de leur mariage, qu'il voulait, qu'il désirait avec ardeur; et dans toutes ses lettres, 1l sollicitait avec instance un rendez-vous que Marguerite ne lui avait pas accordé.
— Ah! madame, me dit-elle en pleurant, lorsqu'il est parti il y a deux mois, nous étions à Gintra. Il est venu pendant trois nuits de suite chanter tout bas sous ma fenêtre, du côté du petit jardin d’orangers Jde M”*° La Roche, et pourtant je ne lui ai pas répondu. Il me demandait de descendre et d'aller me promener avec lui jusqu'à Pena-Verde. Eh bien, j'ai résisté ! S'il veut de moi pour sa femme, c’est parce que je suis honnête fille. Mais que ferait-il de moi si mes camarades s’en moquaient en disant : « Elle est sa maîtresse ! »
J'ai conservé les propres paroles de cette pauvre fille. Elles sont simples et touchantes, surtout lorsqu'on sait sa triste fin.
— Il t'aime donc beaucoup ? lui demandai-je.
— Ah! madame !
Et sa physionomie, naturellement peu agréable, s’éclaira d’un jour lumineux.
Je la regardai, et ne pus m'empêcher de répéter en moi-même cet adage si commun, mais si vrai : « L’amour est bien aveugle. »
Car la jeune fille n'avait même pas la beauté de ses vingt ans. Elle était pâle, languissante, et si peu jolie qu'il fallait un étrange caprice, ou un bien profond calcul, pour en faire sa femme. Je ne me trompais pas. |
Je racontai cette petite conversation à Junot. Il avait des principes fort arrêtés sur le juste et sur l’injuste, malgré sa vie toute galante et toute amoureuse et, dès qu'il sut que Henri Chapelle avait écrit, qu'il avait demandé un rendez-vous, il commença par dire qu'il était un imbécile. Mais 1l conclut aussi que dès que Marguerite avait pris à l'hamecon, il devait terminer l'aventure.
Le départ de Junot pour Austerlitz rompit tous les projets que je pouvais faire pour le bonheur de ma favorite. Henri partit avec Junot, et moi je demeurai quelque temps en Espagne, ainsi que je l’ai déjà dit. Je voyais bien la tristesse de Marguerite. Cette tristesse prit un caractère tellement sérieux, que je m'en alarmai parce que je l’aimais tendrement. Je lui parlai. Elle ne me répondit que par des larmes. J'aurais dà dès lors me douter de la cause de ses pleurs. Je me le suis toujours reproché depuis. Elle recevait des lettres d'Henri. Elle lui répondait et les heures employées à cette triste et douce occupation étaient les seules qui ne fussent pas des heures de torture pour la pauvre enfant.
Nous avions auprès de nous, à cette époque, un ami d'enfance de Junot, un nommé Magnien, qui, en m'entendant parler de toute cette histoire, voulut essayer de consoler Marguerite. Elle avait l’âme tendre, mais pour uüne Seule âme. A la première parole de Magnien, elle se crut insultée et vint se plaindre à moi én pleurant. L'homme grossier dans ses appétits ne comprenait pas l’inconvenance de faire entendre des mots d'amour à l'oreille d’une jeune fille pauvre et vertueuse. C'était parole d'injure. Et cependant il ne fut que surpris et nullement repentant, lorsque je lui dis, avéc assez de mécontentement, qu'il pouvait aller chercher ses plaisirs et ses distractions surtout, ailleurs que chez moi. Il fut même assez impertinent pour faire une remarque sur la laideur de la pauvre Marguerite, qui, dans le fait, était bien la plus laide personne que j'aie jamais vue, si pourtant oh est laid avec de beaux yeux, de belles dents, uné taille tellement bien prise, que Chinard le sculpteur me dérnanda comme une faveur de la modeler. Mais, quoiqu'il le désirât vivement et qu'il fût même jusqu’à lui offiir une somme d'argent assez forte, elle n’y voulut jamais consentir. Je l'approuvai, et son pied fut la seule chose qu’elle abandonna au sculpteur.
De retour en France, je vis la jeune fille changer rapidement et tomber dans une tristesse si profonde, qu'elle me fit enfin pitié. J'en parlai à Junot dans une de mes lettres. Il me répondit de manière à m'inquiéter doublement pour ma protégée. Il semblait douter de la fidélité de Henri et, ce qui m'effraya tout autant, il paraissait l’approuvér, ou tout au moins né pas le blämer.
— Elle est si laide ! me disait-il,
— Pourquoi lui a-t-il dit qu'il l’aimait ?.. répondis-je.
Je ne connais pas les capitulations de conscience faites si bizarrement avec soi-même, selon la convenancé du moment et du temps qu'il fait. Si la passion a pu être exprimée une seule fois par la bouche de cet homme, si l'oreille de la jeune fille a recueilli des paroles d'amour, il est chargé de la responsabilité du bonheur de sa vie.
Junot ne me répondit pas et Henri ne fut plus envoyé en courrier à Paris. La pauvre Marguerite pleurait, mais doucement, en silénce, elle maigrissait. Ses mains, qui étaient des modèles de perfection, étaient effilées et menues. On voyait que la vie s’échappait de son enveloppe. Toutefois la douleur la rongeait sans élever la voix. Elle mourait d’un mal silencieux, mais terrible. Junot revint, alors 1l y eut en elle un changement qui parut être l'effet d’un philtre magique. Pendant un mois ses joues furent encore rosées, car la jeunesse se rattache à la vie de toute la puissance de ses forces, 1l faut qu'une tempête bien violente frappe et brise sa fleur. Pauvre Marguerite, comme elle pleurait! Mais si bien en accord avec cet amour de femme qui la conduisait à la tombe ! Ce fut alors que nous partimes pour Pont. Arrivées aù château, je m'aperçus, bien plus qu'à Paris, du changement de la jeune fille. Elle ne voulait pas descendre à l'office, elle était pâle et maigre. Un jour je la trouvai renversée sur son lit, pleurant à sanglots et parlant à Dieu, en lui reprochant de la laisser vivre. Je sortis de la chambre, en disant que j'allais chércher médecin de Madame, qui était dans la pièce voisine, auprès de M*° de Saint-Pern, Eu un
instant Marguerite fut à mes pieds. Elle embrassait mes genoux avec une force convulsive….
— Oh non, madame! N’appelez pas le médecin !
Que peut-il me faire ?
Je jetai les yeux sur elle. Elle était à peine vêtue. Je l'avais surprise. Pauvre fille! Tout son malheur me fut révélé dans un regard.
— Il t’'épousera, mon enfant, lui dis-je en la relevant et la replaçant sur son lit. Il t’épousera, je te le promets.
Elle secoua la tête, mais si tristement, qu'il y avait toute une certitude d’infortune dans ce mouvement si simple.
— Il ne m'épousera pas. dit-elle enfin, et moi j'en mourrai.
Son désespoir si vrai, si profond, me brisait le cœur. J'écrivis le même soir à Junot et je lui dis ce que javais découvert. Il me répondit immédiatement. Il avait une âme ardente, une tête volcanisée, ainsi que l'ont dit bien des gens qui fléchissaient sous sa parole altière et sous son regard de feu. Mais ce qu'on sait moins peut-être, c'est à quel point cette âme renfermait des sentiments d'honneur et de cette probité sans laquelle la société ne serait qu’un repaire bien plus affreux que celui évité par le voyageur dans les sables brülants de la Libye. Déshonorer une jeune fille, apposer sur son front un cachet d’infamie, donner le jour à un enfant dont l’état et le nom n'auront rien d’honorable, dont l'existence sera non seulement précaire, mais entachée d'une sorte d’ignominie. Cette conduite était aux yeux de Junot celle d’un malhonnête homme. I] était un fils de la Révolution, de cette Révolution dout les jeunes années furent si purement
radieuses, mais aussi bien exigeantes pour tout ce qui tenait à l'honneur. Alors rien n'était pardonné de lout ce qui pouvait le blesser. On citera des exemples partiels, des exceptions, elles confirment la règle. Junot, dans toute sa vie, n’a pas eu un seul reproche à se faire pour une faute de cette nature. Il a été peu scrupuleux peut-être pour ménager le repos des maris, mais je ne crois pas du tout que cela puisse être mis dans la même catégorie. Les femmes dont il fut aimé, bien plus qu'il ne les a aimées au reste, n’apprenaient pas l’amour de lui, et le nom bien connu de plusieurs d’entre elles vient à l'appui de ce que j'avance. Aussi avait-il, je le répète, le‘plus profond mépris pour un être qui aurait été assez lâche pour s’attaquer à un être sans défense. Je dirai tout à l'heure comment il envisageait la conduite d’un homme dans cette circonstance. Maintenant, je vais terminer l'histoire de Marguerite.
De retour à Paris, je demandai à Junot quelles étaient ses intentions.
— Avant de savoir ce que tu m'as écrit, me dit-il, je n'étais nullement porté pour le mariage, parce que Chapatte est vraiment laide et que Henri est très joli garçon. Maintenant encore, je serais d'avis de dire non, parce que Je vois qu'elle est bonne et qu’elle a du cœur et que lui n’en a pas. Mais 1l faut une réparation, et Henri la donnera.
On le fit appeler et on lui signifia qu’il fallait épouser. En apprenant que nous étions instruits, il ne put cacher sa colère.
— Elle m'avait promis le secret, dit-il en pâlissant, elle s’en repentira.
— Chapelle, lui dit son maître, pas une parole de
plus, ou je te chasse. Épouse Marguerite et rends-la heureuse, si c’est possible.
Depuis la veille, j'avais fait transporter Marguerite chez une sage-femme de la rue de la Ville-l’Évêque, où elle était soignée comme j'aurais pu l’être chez moi. J’aimais cette malheureuse fille et il semblait que son malheur me la rendît plus chère encore. Deux jours après, elle accoucha d’une fille, après vingtdeux heures de tortures. Je fus aussitôt prévenue et je fis à l'instant même avertir Henri. Il vint et se jeta à mes pieds, pour me supplier de pas le contraindre d'épouser Marguerite.
— Si vous êtes assez bonne, madame, pour abandonner cette idée, monseigneur ne voudra pas m'y forcer.
— Vous voulez dire si j'étais assez méchante, n’estce pas, Henri! Allons, qu'il ne soit plus question d'opposition de votre part. Choisissez entre votre renvoi et toute l’indignation de votre maître, ou bier: ma protection et la sienne, et deux mille quatre cents francs d’appointements pour vous et votre femme, et la dot déjà promise doublée en faveur du mariage. C'est à vous de dire oui ou non.
Il murmura d’une voix sourde un oui presque inintelligible et courut sans s'arrêter chez la sage-femme où était Marguerite avec son enfant qu'il ne connaissait pas encore. La jeune mère le tenait dans ses bras. Elle était au troisième jour de sa couche et avait la fièvre de lait. Henri monte rapidement, ouvre la porte avec fracas et, se plaçant devant le lit de l’accouchée :
— Je viens te dire que je t'épouse, dit-il à la pauvre jeune femme, qui, toute surprise de sa venue, était à la fois effrayée ec joyeuse. Oui, Je t'épouse, car mon-
seigneur et madame m'ont dit que je serais chassé si je né t'épousais pas. Il faut donc que je t'épouse.. toi. toi!
Et il frappait du pied en grinçant des dents.
— Henri, dit la jeune mère en lui présentant son enfant, ne soyez donc pas si dur pour moi. Bénissez votre fille. Vous devez l'aimer, elle, la pauvre innocénite... Tenez... embrassez-la.
Et la pauvre fille tendait vers lui ses bras chargés de ce doux fardeau d’une première née!
— Je n'aime pas plus ta fille que toi, lui réponditil. Je ne t'aime pas, j'en aime une autre. Quant à toi |.
Et il faisait un signe de menace avec le doigt.
— Henri! dit Marguerite en attachant sur lé méchant homme un regard suppliant.
La sage-femme s'approcha de lui et le tira par son habit. Mais 1l fit un mouvement brusque et, se dégageant, il s’approcha du lit :
— Voilà donc notre fille! Si elle te ressemblait !!! Oh, mon Dieu, oui! J'en ai deux enfants, moi, deux enfants beaux comme leur mère, c'est eux que j'aime!
— Henri!
— Quant à moi, on me force de t'épouser. Eh bien, tu seras ma femme! Mais à tous les moments de ta vie tu pleureras en larmes de sang le jour où le prêtre nous aura Unis.
— Henri!
Et la malheureuse faisait entendre une sorte de gémissement rauque et sinistre, Ses yeux se voilaient, tous ses traits étaient bouleversés et ses bras rapprochaient convulsivement son enfant de son sein.
— Veux-tu faire un marché? lui dit Henri. Jet'abandonne la dot que me donne monseigneur. Prends tout. Tu me donneras mon enfant, tu garderas tout l'argent et puis tu diras que c’est toi qui ne veux plus du mariage.
Les bras de Marguerite s’ouvrirent, et son enfant roula sur son lit. Ses yeux se tournèrent une dernière fois vers Henri. Il fut effrayé. Il l’appela. Elle était morte.
J'ai gardé longtemps le souvenir de cette mort. Chapelle, déjà attaqué de la poitrine, plia depuis ce jour sous une main vengeresse. Il mourut un an justement après ce jour, ce même jour où il avait tué la jeune fille! La justice de Dieu peut être tardive à frapper, mais son heure sonne.
Pour ne pas interrompre cette petite aventure, je n’ai pas parlé de Madame et de son château du Pont. J'y reviens, car c'est une description à faire.
Je ne sais pas comment on a pu acheter à la mère du souverain de la France un château comme celui de Pont. Sans doute le bâtiment en était beau, mais c'était un monceau de belles pierres de taille, et je n'ai jamais vu que cela fût agréable pour se loger. Le château de Pont-sur-Seine, situé dans le département de l’Aube, à quatre lieues de Provins, à sept ou huit de Troyes, n’a pour lui que sa position au bord de la Seine. Peut-être avant la révolution étaitil une agréable habitation, parce qu'il avait probablement un parc, ou tout au moins quelques arbres dont l'ombrage procurait une possibilité de promenade. Mais à l'époque où Madame en devint propriétaire, il n'y avait autour du château, et même dans ses dé-
pendances, qu'une seule allée d’arbres, encore fort courte, formée par des arbres à peine donnant de l'ombre et que l’on appelait l’Allée de la Glacière. De plus, on ne pouvait s’y promener que lorsque le soleil était couché. Tous les arbres du parc avaient été coupés à l’époque du bouleversement général, et comme il n’existe pas encore, malgré l’accroissement de toutes nos lumières, une possibilité de recréer aussi facilement qu’on abat, il s'ensuit qu'il faut attendre cent ans pour obtenir le même ombrage que vous venez de jeter à bas par le caprice d’un seul coup de cognée.
Ce château de Pont avait appartenu autrefois au prince Xavier de Saxe, au comte de Lusace. Il est près de Brienne, de ce Brienne où s’écoula la première Jeunesse de l’empereur. A-t-on voulu mettre sa mère en mesure de reconnaître, par de fréquentes politesses envers M*° de Brienne, les bontés que cette dernière avait pour le jeune Napoléon? Je n’en sais rien, mais je le croirais assez. Cependant, si tel a été le but de l'empereur, il a été mal rempli, non pas que Madame ait été mal pour M°*° de Brienne, mais leurs relations à toutes deux n'ont jamais été amicales. M°”° de Brienne était une petite souveraine lorsqu'elle était dans son château d’une beauté vraiment royale. Madame y fut la première et la seconde année de son stjour à Pont. On l'y reçut avec üne grande magnificence. Je ne sais pas pourquoi, quelque satisfaite qu'elle parüt de ces visites, Madame en revenait toujours avec de l'humeur. Je l'ai observée et suis certaine qu'elles lui déplaisaient. Pourquoi? Je l'ignore, ou plutôt je le présume. Tout cela venait de cette première époque où Napoléon obtint une bourse