CHAPITRE VIII
Le calmant. — La lettre. — Le baron Desgenettes. — Amiiié.
— Bataille de la Moskowa. — Les boulets et les obus. — Les blessés. — MarmoQt. — L'ours en pâté. — Bulletin du 23.
— Le volcan ! — Rancune du Vésuve. — Kœnigsberg et Elbing. — Une belle âme. — Je souffre, mais j'aimerai! — Lettre de Junot à l'empereur. — Le général Tharrcau. — Le corps d'armée égaré. — Smolensk. — Le Borysthène. — Le combat. — Les bulletins sont faits. — Injustice et douleur. — Tristesse et pressentiment. — Les discours. — Rougeur et pâleur de Napoléon ! — L'imbécile ! — Le roi de Rome. — Respect et amour. — MM. Barbé-Marbois et Muraire. — Abandon de l'armée par Murât. — Examen de la France depuis 89. — Brissot. — Robespierre. — BiUaud- Varennes. — Barrère. — Institutions départementales. — M. de Lafayette. — M. de Bouille. — Marat. — 18 fructidor et le général Bonaparte. — Fouché et Talleyrand. — Le père Bridaine et son sermon. — Le cardinal Maur^. — Louis XIV.
— Le retour. — M. de La Valette. — Le Juif et l'Autriche.
— MystificatioD plaisante.
Après cette lettre de Berihier datée de Wilria, il paraît que Junot fut plus tranquille et plus heureux pendant quelque temps. U effet du calmant avait été positif. Je reçus une lettre de lui, datée de Mojaisk, qui était même gaie et dans laquelle il me parlait presque en riant et du climat et des boulets russes. Cette lettre est curieuse en ce qu'elle montre à quel point Junot était impressionnable pour tout ce qui lui venait de l'empereur. Une assurance d'affection, et
il était heureux ; une seule parole injuste, et il était désespéré !
W XXXIV de la Correspondance de Russie.
* Mojaifsk, Id 13 septembre 1812.
« Je t'ai écrit un mot, ma chère Laure, après la grande bataille du 1, pour te faire voir que je n'étais pas mort et je te confirme aujourd'hui par ces présentes cette bonne nouvelle. Je le dirai de plus que, quoique nous ayons un temps du diable, c'est-à-dire du nord, avec un vent et un froid terrible qui a enrhumé, humé et inhumé un grand nombre de malingres affaiblis par la fatigue de la route et là pénurie des vivres, cependant, moi, je me porte bien, et même mieux que jamais. Ce matin, j'ai mangé comme quatre à déjeuner avec Desgenettes*, qui était mort
* M. le baron Dasgeneltes, médecin en chef de la Granide- Armée. C'est un de mes plus anciens et de mes plus chers amis. 11 n'est pas un homme que j'estime au-dessus de lui *, je l'aime comme un frère. Je l'aime avec une profonde affection. Il a un cœur parfait et, à l'âge où il est parvenu, il a conservé non seulement son esprit, mais toutes les parties piquantes de cet esprit naturellement l'un des plus mordants que je connaisse. Je l'ai pressé de faire! ses Mémoires, Ce qtt'il a vu depuis le commencement de la révolution est prodigieux. Il a surtout vécu longtemps près de l'empereur, et un tel homme examinant iVapalôon doit en donner im aperçu remafqti.ible et tout à fait intéressant 11 a commencé à mettre en ordre ses documents et il m'a lu les premiers chapitres de son ouvrage!. Ces! étincelant d'esprit et d'originalité. Il peint avec sa plvune el fait tout à la fois, et selon sa fantaisie vagabonde, un Rapliaët ou bien un Caltot. M. Désgenettes est tout ensemble le meilleur des hommes et le plus éminemment âprrhuel et le plus amusarti que j'aie rencontré dansi oml vtti>
de faim et avec qui j'ai bu à ta santé. II se porte bien malgré sa mauvaise vie, et je te prie de le faire dire à sa femme,
« L'avant-garde de l'armée russe est tout au plus à dix lieues de Moscou. On dit que les Russes veulent encore se battre une fois. Soit. Nous n'avons refusé de la vie une si galante partie et ils nous verront là, et quand ils voudront,
« L'empereur a été bien content de la conduite de mon corps d'armée à la grande bataille. Il est vrai qu'ils se sont battus à merveille. Je n'ai de ma vie entendu tant de boulets, de mitraille, d'obus et de balles que ce jour-là. Tous les officiers de mon étatmajor qui étaient autour de moi ont été tués ou blessés sans exception. Ce pauvre Lagi-ave^ ! Enfin Alexandre a eu un cheval grièvement blessé d'un coup de canon et un autre d'une balle. Pour moi, je suis resté au milieu de tout ce fracas sans qu'il me soit arrivé la moindre chose et sans bouger, excepté pour le ser\ice, sans avoir mis seulement pied à terre, et me voilà bien portant.
€ Tu es sans doute à Paris% en ce moment. Tu es au milieu de tes enfants et moi je suis ici entouré de plus de 3,000 blessés, russes, français, ou alliés. C'est un spectacle effi'oyable. Rapp, Grouchy, Nansouty, Priant, Gratien sont du nombre, etc.
« Aimez-moi bien pour me consoler d'être si loin de vous tous. Embrasse bien tes enfants pour moi et désire, ma bonne Laure, le retour de ton ami avec
^ On le crut tué, mais il ne l'était pas *, il fat seulemeot ea> ▼oyé prisonnier en Russie.
2 Je revenais des eaux d'Aix en SaroM*
èOe MÉMOIRES
autant d'ardeur qu'il désire, lui, se retrouver près de toi, qu'il aime de tout son cœur.
« J'ai écrit à la malheureuse duchesse de Raguse * et au maréchal. Demande-lui si elle a reçu ma lettre et donne-moi des nouvelles du maréchal, s'il y en a encore à donner.
« Mille choses à Calo et à Cherval '. J'ai reçu sa lettre. »
Quelle différence de cette lettre à la précédente seulement ! Il est facile de voir comment il était au pouvoir de Napoléon de bouleverser cette àme noble et généreuse et surtout dévouée à lui.
Dans la suivante, en date toujours de Mojaïsk, et du 6 octobre 1812, il me dit :
€ Il fait depuis deux jours un temps superbe. J'irai peut-être à la chasse aux ours. Si j'en tue un, je te l'enverrai en pâté... «
Maintenant, nous arrivons à l'action principale ; le nœud se resserre et l'intérêt est plus vif.
Je reçus une lettre de Junot, de Mojaïsk toujours, en date du 15 novembre 1812 (36* de la correspondance de Russie), qui est trop importante pour l'omettre. Je vais donc la transcrire dans son entier comme nécessaire à l'explication où je vais arriver.
1 Le maréchal avait été blessé aux Arapiles. La duchesse avait été le joinilre en Espagne, c'est-à-dire à Bayonne, et n'était pas encore de retour.
2 La baronne Lallemand. Mes enfants l'avaient nommée ainsi, ne pouvant pas prononcer Caroline, et nous lui avions conservé ce nom dans notre intimité, qui était comme celle d'une sœur. Et puis M. Lagcard de Cherval, celui qui fut toujours l'objet d'une sorte d'hostiliré entre l'empereur et moi.
N" XXXVI de la Correspondance de Russie.
« Mojaïsk, le 15 novembre 1812.
€ Je viens de recevoir, mon aimable amie, ta première lettre de Paris du 22 septembre. Si tu crois que je te laisse jouir sans jalousie de tout ton bonheur, tu te trompes bien. J'envie les heures du jour où tu peux voir, soigner, embrasser tes enfants. J'envie les heures de nuit où tu reposes au milieu d'eux. Je ne puis me faire à l'idée que ce sera encore pour longtemps ainsi, sans que ton ami puisse partager ce bonheur avec toi, ce bonheur qu'il espère, le seul qu'il chérisse désormais. Je vois toujours avec bien de la peine que le moindre effet de ton imagination porte sur ton physique. Ta santé n'est pas encore bien rétablie. Pourtant je te conseille de ne pas te tourmenter du bulletin du 23^ .Tu sais bien que beaucoup de victimes innocentes ont ressenti les fureurs du Vésuve. C'est un volcan dangereux; malheur à celui qu'il veut perdre, quand il se trouve à portée de son irruption. Mais Jupiter peut être trompé un moment, et il sauve ensuite celui qu'il avait un moment abandonné à la rancune du volcan. Je te dirai tout cela un jour: tout ce que je puis te dire aujourd'hui, c'est que si le maître m'avait vu ce jour-là j'aurais été loué beaucoup, beaucoup, etc. »
* 11 croyait alors que je le connaissais; mais il n'en était rien, mes amis me l'avaient caché. J'étais inquiète de ia tris t<'?se de ses lettres; mais habituée à lire dans son àme comme dans un livre, j'y vovaib Je tristes et douloureuses pages. IX. i4
aïO MÉMOIRES
Je joins ici le fac-similé' de cette portion de lettre, parce qu'elle est importante pour contribuer à la clarté de ce qui suit. Je mets aussi le fac-similé de cette lettre d'Elbing.
• ElbingsurlaVislule, le22 décembre 1812.
c Eh bien, ma chère Laure, voilà encore bien des jours passés sans avoir reçu de tes lettres, et toi aussi sans avoir rien reçu de ton ami. Tu m'as écrit, toi, et moi je n'ai pas même pu le faire. Hier, à Rœnigsberg, j'ai reçu tes envois. Je t'en remercie. Il ne m'en faut plus faire, j'espère aller les chercher moimême. J'ai écrit à l'empereur l'état de ma santé, l'exigence de mes affaires, ta maladie, qui meréclame et qui s'augmente par mon éloignement, et la connaissance que tu as de ma pénible existence. Je lui demande un congé qui m'est indispensable, sans lequel il m'est impossible ni de me rétablir la santé, ni de renouveler les moyens de faire une autre campagne si je le puis. Demande une audience à l'empereur et sollicile-lepour nous. Une peut pas te refuser. Je puis encore le servir. Mais, si je ne me rétablis pas, j'en suis incapable pour la vie,
« Cette lettre, ma Laure, va te faire de la peine, mais je le dois *. J'ai pu te tromper quand nous étions
' Les fac-similés que la duchesse d'Abranlès annonce iréquemment dans le courant de ses Mémoiivs (sauf un de Duroc) ne figurent pas à l'édition de 1834. (^. D. L. E.) j
'^ Quelle aimable et bonne pensée! 11 y a de l'àrae et de l'àrae de femme dans colle délicatesse craintive d'eflrayer quand on souâ're soi même.
encore plus mal, mais aujourd'hui il n'y a plus que la vérité à dire. Je ne puis pas marcher sans canne et il m'est impossible de monter à cheval' . Ce climat est affreux pour moi. J'ai tant vécu dans les pays chauds, que je suis plus qu'un autre frappé de la rigueur prodigieuse de cette atmosphère, qui n'a au reste épargné personne.
« Je me rends à Thorn, où j'espère recevoir la permission que j'ai demandée et que je réitère à l'empereur. Il ne peut me la refuser. Ce n'est pas le désir de revoir Paris qui en est l'objet. Mais quand ma santé, la tienne, ma fortune sont les motifs qui me pressent, quand je ne peux pas rentrer en campagne sans renouveler mes équipages en entier^, où prendrai-je ce qu'il me faut, si je ne vais moi-même faire un dernier sacrifice de ce que j'ai et qui peut n'être pas nécessaire à l'existence? Ce n'est que sur vous que se reportent mes idées et que je crains pour l'avenir. Pour moi, je n'ai besoin de rien. Quand on a fait comme moi cette campagne sans se plaindre, je défie le sort d'imaginer la possibilité de me faire changer. Mon âme, résolue depuis longtemps, l'est plus que jamais ; et quoi que f aie à souffrir, il ne me sera pas possible de cesser d'aimer.
« Adieu, ma Laure chérie. Embrasse bien tes enfants pour toi et pour leur père. Aimez-le bien et souhaitez pour vous et pour lui de le revoir bientôt.
* Il n'avait que quarante et un ans!
2 II avait perdu ses équipages tout entiers. Ils représentaient une valeur de plus de 200,000 francs, en y comprenant son argenterie de campagne, ses fourgons, ses chevaux et ses voitures. 11 n'avait sauvé qu'une calèche-dormeuse et uoe caisse d'argenterie.
« Je pars à l'instant pour Thorn. Il fait un froid
cruel.
« Amour pour la vie.
« Ton ami,
Maintenant nous voici au moment d'expliquer la tristesse de Junot et le malheur qui l'avait frappé en apprenant que Napoléon n'était plus pour lui le général Bonaparte de Toulon. Peut-être la chose n'avaitelle suivi qu'une pente naturelle, mais Junot ne voyait pas ainsi avec son âme ardente et passionnée. Il voulait une réciprocité, qu'il exigeait même d'autant plus impérieusement dans ses rêves d'affection, qu'il sentait, lui, à quel point il aimait toujours. Il aimait l'homme, et non pas l'empereur, et il était toujours celui qui, à Marseille, voulut partager la captivité du général Bonaparte, lorsque la prison était le chemin de réchafaud\ On peut alors se former une idée de ce qu'il dut éprouver en voyant paraître un premier bulletin où son nom était marqué parle doigt de la haine, et de la haine injuste. A peine était-il revenu de son premier étonnement douloureux, qu'un second bulletin encore plus injuste que le premier achève de l'accabler.
Il voulut voir l'empereur, demanda la permission
• Madame mère ne voyait jamais Junot, ou ne me parlait de lui, qu'elle ne rappelât, les larmes aux yeux, cet événement de la vie de son fils. C'étaient Albitie et Salicetti qui l'avaient fait emprisonner avant de le destituer et de le mettre dans la cruelle position où nous le vîmes ensuite, ma more et moi, dans les mois qui précédèrent le 13 vendémiaire. C'est alors qu'il garda le silence sur la fuite de Salicetti que nous sauvâmes.
DE LA DUGHESSfi D'ABRANTÈS âl3
de quitter Mojaïsk pour aller à Moscou. Il lui semblait . qu'un mot allait remettre sa conduite toujours noble, toujours pure, toujours si chevaleresque, dans son vrai jour. On lui refusa cette permission. MaisBerthier lui écrivait toujours des lettres comme celles de Wilna et le malheureux s'endormit sur la foi d'une sécurité trompeuse, mais qu'il n'était pas blâmable d'avoir.
Puis vinrent les désastres de Moscou. Il eut à gémir dans la gloire de celui qu'il aimait et, pour la première fois, il comprit qu'il était pour lui un plus grand malheur que de souffrir par Napoléon, c'était de souffrir en lui. Que n'aurait-il pas donné pour avoir une puissance à mettre à ses pieds! Oh! je puis parler des regrets douloureux de cette âme, car j'ai entendu ses sanglots, j'ai vu toutes ses tortures !
Ce fut alors qu'il reçut un ordre du prince de Neufchâtel pour aller à Moladetchno. Voici sa réponse au prince de Neufchâtel. Elle est suivie de sa lettre à l'empereur. Je ne l'ai pas publiée plus tôt, parce que j'att3ndais qu'elle eût ici sa place.
€ Moladetchno, le 3 décembre 1812.
« Monseigneur,
« Je reçois l'ordre de Votre Altesse sérénissîme de me rendre ici. J'y suis depuis hier soir, parce qu'il n'y a pas un village sur la route et pas une goutte d'eau. La journée ayant été extrêmement forte, il est resté plus du tiers de la cavalerie en arrière et à pied. Les uns ont cherché des villages dans les chemins
tl4 MÉMOIRES
aboutissant à la grande route, d'autres ont pris le chemin de Wislieka, et on assure qu'une autre partie des troupes a suivi la route de Minsk.
« La première lettre de Votre Altesse sérénissime me dit de me rendre à Moladetchno et d'y réunir cette cavalerie, d'où j'en conclus qu'elle pensait que ce serait aujourd'hui que je ferais cette réunion, et ce temps est vraiment nécessaire. J'en profiterai pour les passer en revue, compter leurs armes et rendre compte de leur situation à Votre Altesse sérénissime. Elle verra ce que je dois espérer de gloire du commandement qui m'est confié pour finir cette campagne. Jamais personne de mon rang n'a été chargé de pareille mission et j'ose assurer sur mon honneur que je ne suis pas en état de résister à cinquante, je ne dis pas Cosaques, mais paysans armés et montés. J'exécuterai l'ordre que j'ai reçu. Mais, monseigneur, rappelez-vous vos bontés et, si je dois terminer ma carrière d'une manière aussi peu digne de ma vie, mettez cette dernière preuve de dévouement aux pieds de Sa Majesté pour qu'elle sache que si j'ai vécu son plus fidèle et plus attaché sujet, je ne changerai pas au dernier moment et que je remets avec confiance entre ses mains le sort malheureux de mon intéressante famille ^
t J'ai l'honneur, etc. »
* Cette lettre, telle qu'elle est dans le fac-similé, a été trouvée parmoi, ainsi que celle de l'empereur, dans les papiers de Junot, avec ses cahiers de correspondance ; si la lettre eût été écrite plus tôt, le brouillon n'eût jamais été retrouvé. Mais alors on était hors du trouble de la retraite et la Providence permit que ces deux pages se retrouvassent.
« A l'Empereur.
« Moladetchno, le 3 décembre 1812.
« Sire,
"• Cette mémorable campagne va se terminer. Je l'ai commencée avec un commandement fait pour donner de la gloire, et je finis avec un commandement trop au-dessous de mon rang et dans lequel je ne puis qu'achever de me déshonorer. Deux bulletins m'ont accablé, Sire, je ne m'en suis pas plaint. Mais si l'opinion publique n'est pas ce qui m'est le plus cher, celle de Votre Majesté est ce à quoi j'attache plus de prix qu'à la vie.
c Le bulletin qui parle de la marche de l'armée sur Smolensk dit que je me suis égaré et que fai fait un faux mouvement. Eh bien, Sire, je ne me suis point égaré. Seulement j'ai fait, le second jour de marche, six lieues au lieu de huit que je voulais faire (chose facile à réparer dans les autres journées). Le général Tharreau s'est perdu par désobéissance et malgré que je lui eusse laissé des plantons de cavalerie pour le diriger sur Boullianow. A dix heures du soir, lorsque j'envoyai chercher mes généraux pour leur parler de notre marche, on ne trouva pas le général Tharreau à l'emplacement que je lui avais désigné. Je crus qu'il était resté en arrière, et j'envoyai au-devant de lui. L'officier chargé de cette mission rentra au camp à trois heures du matin sans l'avoir rencontré. Alors, me rappelant son opinion de la veille sur notre direction et connaissant son caractère, je ne doutai pas qu'il n'eût voulu suivre la droite pour arriver sur la route de Mitislaw que nous
devions rejoindre. J'envoyai sur-le-champ M. le colonel Revest*, mon chef d'état-major, qui le trouva en effet à plus de quatre lieues de nous, et il ne rentra au camp qu'après quatre heures du soir. J'avais appris que Votre Majesté avait eu lieu d'être mécontente de cet officier général. J'espérais, à force de marcher, réparer ses torts et, pour ne pas perdre cet homme, j'ai supporté la punition de sa faute. Tout le 8* corps a été témoin de ce fait. Mais il m'importe seulement que Votre Majesté sache la vérité. Cet acte de justice m'a coûté bien che^^
Le bulletin sur l'affaire du 19 août, devant Smolensk, m'accuse de navoir pas agi avec assez de fermeté. Par conséquent j'ai donc eu peur? Eh bien, Sire, Votre Majesté va connaître ma conduite. Elle a a eu pour témoins dans cette journée, le général Valence, le général Sébastiani, le général Bruyères et beaucoup d'autres. Je reçus l'ordre d'aller protéger la construction des ponts sur le Borysthène. Je le fis, pf, nous passâmes ce fleuve assez lentement à cause de notre artillerie, les rampes des ponts étant très mauvaises. Les chemins que nous avions été obligés de faire nous ayant retardés beaucoup aussi, je ne pus déboucher du bois qu'à deux heures et je pris position. Je n'avais reçu aucun ordre de combaltre^
* Beau-frère du général Monnet. Il vil encore et habite se* propriétés dana le déparlement de l'Hérault
2 II serait absurde de dire ici que Junot se perdait à la place du général Tharrcau. Mais cet officier général était déjà dans la disgrâce de l'empereur, Junot pensa qu'il était perdu s'il le laisait passer & un conseil de guerre, comme en effet il en méritait la peine, et il croyait être plus aisément pardonné. Encore une illusion 1
j'ignorais même, Sire, quelles étaient les troupes qui se battaient à ma gauche. Mais après une demiheure, et lorsque la division Gudin arriva, le feu ayant recommencé beaucoup plus fort, je montai à cheval et passai un grand ravin que j'avais devant moi avec deux bataillons d'infanterie légère et ma cavalerie ; j'arrivai sur une superbe position en arrière de l'ennemi ; la plaine ou plutôt le plateau qui nous séparait de l'arrière-garde russe était couvert de tirailleurs et de cavalerie. Néanmoins, persuadé que nous pouvions être utiles à l'attaque de front, je fis passer ma petite avant-garde, qui reconnut que l'artillerie devait refaire un pont dans un village à droite pour pouvoir passer, ce qui fut exécuté, tandis que j'envoyai l'ordre au 8' corps de venir me rejoindre en entier et le plus promptement possible \ >
Junot manquant de fermeté et de volonté d'aller à l'ennemi paraissait si étrange, que même ses ennemis, et sa grande faveur lui en avait fait beaucoup, ne purent s'empêcher de trouver la phrase bizarre. C'était, au reste, le roi de Naples qui avait fait ce rapport à l'empereur,
« — Allons, Junot, marche donc, lui disais-je; comment donc!... mais ton bâton de maréchal est la!... »
Voilà comment le roi de Naples racontait la chose. Mais Junot, lui, la disait tout autrement, et le disaii
' 11 y a lieu de croire qu'il manque quelques lignes à cette copie de la lettre à l'empereur, mais elles sont peu imporlaQtes. Les deux affaires sont expliquées.
us MÉMOIRES
avec les preuves à la main. C'est cette affaire avec le Vésuve qu'il m'expliquait dans sa lettre de Mojaïsk du 15 novembre. D'abord, s'étant bien conduit, il s'attendait à ce que cette brume qui s'était élevée entre l'empereur et lui se dissiperait. 11 savait que l'affaire de Smolensk n'avait pas eu le résultat que voulait l'empereur, et l'humeur que cela devait lui donner lui paraissait une excuse suffisante pour ne pas même lui rendre justice à l'instant. Il fallait un motif à d'autres fautes. Mais cette justice, pour être tardive, n'en devait pas moins luire sur un front innocent ! Junot attendit longtemps. Trop longtemps peut-être! Bientôt il crut voir que, malgré la connaissance que l'empereur avait dû avoir de toute l'affaire de Smolensk, il gardait le silence. Le roi de Naples devait demeurer à la tète de l'armée au retour de l'empereur en France. Napoléon avait-il voulu ne pas le désobliger par un démenti formel donné à une fausseté avec une vérité? Quoi qu'il en soit, Junot n'entendit aucune parole réparatrice se dire sur son nom, et un voile ténébreux cachera toujours les causes premières de l'espèce d'intrigue ourdie contre lui. Ce fut alors que, l'armée étant en pleine retraite, Junot reçut l'ordre du prince de Neufchâtel, auquel il répondit, ainsi qu'on vient de le voir, et il écrivit pour la première fois à l'empereur sur toutes ces choses qu'il était bien difficile que Napoléon ne sût pas aussi bien que lui. Il lut la lettre de Junot et il la lut avec beaucoup d'attention.
— C'est fâcheux, dit-il enfin, les bulletins sont faits.
Il ne faut ici aucune réflexion. Il ne faut pas même s'arrêter sur le motif qui a pu faire répondre un mot
aussi dépourvu de toute justice à l'empereur. J'ai longtemps ignoré le fait en lui-même. Ce n'est que dans cette nuit, cette veille de la douleur où Junot, vaincu par l'émotion qu'il ressentit à la vue de mes larmes, se laissa aller à m'instruire de tout. J'ai remercié Dieu de ne pas l'avoir appris plus tôt. Si je l'avais su le jour où j'obtins l'audience de l'empereur, il y aurait eu entre nous une explication qui peut-être eût été encore plus orageuse que celle où il eut la bonté, comme il le dit lui-même dans le Mémorial de Sainte-Hélène, de se laisser traiter par moi comme un petit garçon \..
Après avoir lu ensemble tous ces papiers :
— Voilà, me dit Junot, ce qui s'est passé pendant cette malheureuse année ! Voilà ce que j'ai fait aussi. Mais voilà la vérité. Était-ce donc par la bouche de Napoléon que mon nom devait arriver sous une fausse couleur à la postérité? Cette pensée me tue!
— Mais enfin, dis-je à Duroc, quelle conduite fautil tenir dans tout ceci ? Il me semble qu'il y a quelque chose à faire. Autrefois, nous aurions eu l'impé-
' * Voyez le chapitre intitulé : De Junot et de sa femme. Ce chapitre n'est pas tout entier de l'empereur. Il ne faut qu'avoir vécu quelques jours dans son intimité pour reconnaître qu'il n'y a ni sa façon de parler, ni même ses locutions les plus communes. Il a dit sans nul doute plusieurs faits que renferme ce chapitre. C'est un canevas sur lequel on a fait ensuite une tapisserie telle quelle. Il y a des absurdités qu'il est impossible que l'empereur ait dites Comme par exemple que Junot voyageait avec ses relais... La chose est physiquement impossible, quand on dépenserait cent louis par heure. Il y en a vingt de celte force-là. Junot avait des relais pour aller à la Malmaison et à Saint-Cloud comme tous les ministres. Rncore sommesnous allés quelquefois en poste à la Malmaisoa.
é2Ô MÉMOIRES
ralrice Joséphine. Mais le moyen d'aborder l'empereur par une personne comme Marie-Louise !
Ici, je m'arrêtai. Je me rappelais la conversation que j'avais eue dernièrement avec Napoléon — celle de 1808 — et je ne dis plus rien. Junot avait raison, l'empereur était changé.
Le résultat de cette matinée fut de procurer un adoucissement très grand aux peines de Junot. Il put en parler avec moi. Nous en causions avec Duroc quand il s'échappait un instant de sa prison, qui commençait aussi à lui paraître lourde. Un jour, Junot lui prit la main et lui dit :
— Mon cher Duroc, tu souffres comme moi. Je te l'ai dit l'autre jour : Nous souffrons tous! Et cependant nous l'aimons tant!
Duroc était triste et bien autrement sérieux dans son humeur habituelle depuis son retour de Russie, qu'il ne l'avait été jusque-là dans toute sa vie. Je le connaissais assez pour voir que ce n'était pas ici une chose qui le touchât personnellement. Je ne me trompai pas. Il nous parla d'une foule d'inquiétudes qui, en effet, devaient être de nature à faire à la fin naître de tristes pressentiments pour l'avenir que nous avions devant nous. Nous apprenions à connaître les alarmes.
— En cherchant dans un carton où étaient plusieurs discours que l'empereur voulait revoir, il avait la veille même, nous dit Duroc, retrouvé celui que le préfet de la Seine avait prononcé le jour de son arrivée à Paris. Napoléon le prit, le relut en entier et, s'étant arrêté au mot de JIoscou, il avait pâli, rougi. Puis, prenant le papier et le froissant avec colère, il l'avait ensuite foulé aux pieds et jeté
dans le feu, en répétant: « L'irabécile! Oh! l'imbécile ! »
Et dans le fait, quoique l'épithète soit injuste, le discours était de force à exciter la gaieté de nos ennemis, et conséquemment nos larmes.
« Sire, disait le préfet de la Seine, nous étions dans la tristesse. Mais vos regards viennent tout vivifier. Quelle allégresse!... mais aussi, que de gloire pendant votre absence! Notre admiration suivait les pas de Votre Majesté lorsqu'elle volait de victoires en victoires planter ses aigles sur les tours de Moscou et dans ces moments plus glorieux encore où elle montrait ce que peuvent contre le climat, la constance et la force d'âme, qui lui ont assuré le plus beau triomphe quHl soit donné aux mortels d'obtenir... »
Certes il est difficile de faire un plus maladroit discours. Napoléon aurait mieux aimé qu'il lui eût dit une injure. 11 aurait eu à punir, et voilà tout.
Le discours qu'il cherchait était celui du grandmaître de l'Université. Il n'était pas dans ce carton. Napoléon le fit chercher dans un autre. Ne le trouvant pas, il dit au grand-maréchal d'aller voir chez lui s'il le trouverait dans ses papiers :
— Je suis sûr qu'il n'y est pas, Sire, lui dit le grand-maréchal. Mais, si Votre Majesté l'ordonne, elle l'aura dans un instant.
On eut le discours et l'empereur le lut et le relut jusqu'à trois fois. Que pouvait-il vouloir en faire? Voilà ce qu'il ne disait pas. Je ne le connaissais qu'imparfaitement ce discours, et seulement par ce que m'en avait dit l'archevêque de Parir^, qui était le cardinal Maury et que je voyais chaque jour, comme
je l'ai déjà dit. Il était en grande admiration devant ce discours et le savait par cœur, bien qu'il n'aimât pas le grand-maitre et qu'il lui décochât un trait d'arbalète de sa lourde main quand il le pouvait, avec quelques bonnes paroles bien amères. Mais ici c'était autre chose et il avait raison. M. de Fontanes avait aussi fait de la louange, mais elle n'était pas offensante, et son discours était fait pour imposer, même dans les provinces et dans le midi de l'Europe. Ce que m'avait dit Duroc me donna envie de le lire. Il était, du reste, au Moniteur où il peut encore se voir tout entier.
a. Permettez, Sire, disait-il, que l'Université détourne un moment les yeux du trône que vous occupez avec tant de gloire pour le reporter vers cet auguste berceau, où repose l'héritier de votre grandeur. Toute la jeujiesse française environne avec vous de ses espérances et de ses bénédictions, cet enfant royal, qui doit les gouverner un jour. Nous le confondons avec Votre Majesté dans le même respect et le même amour. Nous lui jurons d'avance un dévouement sans bornes comme à vous-même. Sire, ce mouvement qui nous emporte vers lui, ne peut déplaire à votre cœur paternel, car il vous dit que votre génie ne peut mourir, qu'il se perpétuera dans vos descendants et que la reconnaissance nationale doit être éternelle comme votre nom. »
Lorsque Junot lut ce discours, il fut touché de plusieurs expressions vraiment remarquables qui se trouvent dans quelques-unes de ces phrases. A peine Teut-il parcouru qu'il dit avec émotion :
— C'est en pensant à son fils que l'empereur a demandé ce discours. Il est l'expression de la jeu-
DE LA DUCHESSE D'ABRANTr:S 128
nesse savante, par l'organe de son grand -maître. Cette assurance de l'amour de la jeune génération qui produira des hommes faits au moment de l'avènement probable de Napoléon II, a touché l'empereur. Enfin je suis sur que ce n'est que pour son fils qu'il a mis une telle instance à le relire.
Je crois que Junot avait raison.
Au milieu de cette nécessité de louanges, dans un moment où la décence nous imposait plutôt l'obligation du silence, je remarquai deux hommes qui, tout en demeurant dans une mesure parfaitement convenable, surent rester également dans l'attitude que leur commandait l'honneur national. Leur nom va faire comprendre qu'on aurait tort de s'en étonner. C'est Barbé-Marbois^ pour la Chambre des comptes et
' Il y a dans ces deux hommes une pureté de mœurs tout à fait antique. Je ne connais rien de plus beau que la conduite de M. Barbé-Marbois sous le Directoire. Il me fait l'effet d'un de ces pères conscrits mourant sur leurs chaises curules. Rien n'est admirable comme la simplicité dans la vertu, au milieu des orages politiques. M. de Marbois a été sensible à une erreur qui dans le temps fut accréditée dans toute l'Europe et que j'ai redite avec la France entière qui même le croit encore ; c'est l'histoire de l'ambassadeur de Perse. Je me suis chargée avec plaisir de la démentir dans cette note.
Quant à M. le comte Muraire, c'est aussi un homme à la Plutarque, c'est un de ces caractères taillés largement et sur une échelle dont le compas et l'équerre sont perdus. Pour un tel homme l'intérêt du pays est tout, l'intérêt privé n'est rien. J'ai une profonde estime pour M. le comte Muraire. Elle est compagne de ma tendre amitié pour sa fille. M™* la comtesse de Sussy. Elle est, comme lui, un être dont l'àme est de feu, mais de ce feu sacré qui fait conserver éternellement des amis «t vous en acquiert chaque jour de nouveaux. Et puis comme file est Française! J'ai déjà parlé de sçs rares qualités. Main-
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Muraire, pour la cour de cassation. Ils ont été au pied du trône rendre au souverain de la France l'hommage qu'ils lui devaient, mais celte démarche n'eut rien de honteux et ils ne bravèrent pas les larmes de quatre cent mille familles qui portaient alors le deuil en Europe, en cé,lébrant avec des chants de joie un triomphe ensanglanté de quelques heures, d'autant plus regrettable et plus horrible qu'il luit d'une lueur sinistre à côté de la défaHe honteuse ou s'engloutirent et ce même triomphe et les débris de toute une armée.
Hélas ! les nouvelles que nous recevions de la Russie ne faisaient que donner une teinte encore plus sombre à l'avenir ! Murât avait abandonné l'armée que l'empereur lui avait confiée. Plus elle était en désordre et plus il était de son devoir peut-être d'y rester jusqu'au dernier jour.
— Les besoins de son royaume le rappelaient chez lui, disait-il.
Son royaume! Et quelle était donc cette magie qui avait souftlé son poison sur toutes ces intelligences royales qui étaient devenues assez insensées pour se croire en effet souveraines par elles-mêmes, oubliant ainsi quel était celui qui les avait couronnées ? C'est merveille, en vérité, ou plutôt c'est grande pitié de voir s'agiter, dans ce nuage sombre qui précède l'orage, cette foule d'insectes qui, maintenant fiers du malheur de leur chef, cherchent à le piquer de leur aiguillon, au lieu de réunir en un faisceau tous leurs moyens pour si>utenir cette force qui fait la leur. Les
('■nuQt je le fais d'une voix plus haute. Deui ans de plus se sont écoulés depuis ce que j'en ai dit.
insensés ! De rois mercenaires, ils deviendront alliés perfides, amis, parents ingrats et, dès lors, ennemis implacables.
Oh ! quelles devaient être les pensées qui se pressaient alors en foule dans le cœur de cet homme ! Il avait fait des heureux, il avait fait des princes, il avait fait des rois, il avait fait des héros ! Et maintenant il se voyait délaissé de ces appuis naturels sur lesquels il devait compter !
Ce que j'entendis alors autour de moi formait un blâme général sur le roi de Naples. Tous les officiers généraux, dont mon salon était rempli depuis le retour de Junot, n'avaient qu'une voix et qu'un avis, c'était de témoigner le plus vif étonnement, surtout de l'abandon de l'armée au moment du nouveau danger qui la menaçait. Ce danger était d'autant plus à redouter que le contre-coup devait se faire ressentir à Paris même. Et un peu plus de réflexion aurait dû offrir à Murât la vérité d'un autre péril tout aussi certain pour lui, c'est que la secousse ébranlerait Naples et son trône précaire, bien autrement à mort qu'une éruption de son Vésuve.
Ce danger de l'armée de Russie était d'abord dans la conduite équivoque de l'Autriche, et puis dans la position des différents corps, qui, rassemblés confusément sur la Vistule, offraient dans leurs misérables débris l'image d'une destruction qui révélait notre malheur dans sa terrible vérité. La cavalerie était totalement détruite, l'artillerie dans son matériel ne présentait plus rien qui pût même mériter ce nom. C'était la réunion de tous nos désastres en une seule masse et l'aveu de nos misères. Il aurait fallu dans une telle circonstance un autre homme que Murât, et IX. 15
même que le prince Eugène, sur qui le roi de Naples se décliargeà du soin du salut de toute cette foule pâle et presque expirante, qui ne demandait à ses chefs que de revoir la Frande pour y mourir autrement que sur un chemin couvert dé neiges et de glaces, où les malheureux expiraient de besoin, après avoir été percés de la lance des Cosaques. Murât n'avait pour talent militaire que le courage d'un soldat. Mais à quoi pouvait servir une bravoure audacieuse avec des gens qui n'avaient plus de jambes pour le suivre, ni d'armes au poing pour l'imiter dans ses courses de tirailleur au galop qu'il s'amusait à faire sur des groupes de Cosaques? Chose étrange, cette sorte de vniilniice chevaifret^que qui, semblable à la bravoure du moyen âge, avait l'air de ces défis portés par les héros de ce temps^là, n'était plus, à l'époque dont je parle, au milieu de ce^ ombres livides et mourantes qui l'entouraient, qu'une parade ridicule qui aurait fait rire, si les malheureux avaient pu rire.
Il partit donc et, le 8 janvier 1813, il remit ces tristes débris de la plus belle armée du monde entre les mains du prince Eugène. Quel effet produisaient toutes ces nouvelles, mon Dieu ! On n'osait parler dès qu'il y avait dix personnes dans un salon. Mais aussitôt qu'on était sûr d'être en confiance et à l'abri de toute remarque, alors les craintes se manifestaient et l'avenir était examiné avec des yeux qui souvent se fermaient devant les maux qu'il présentait.
La France était alors dans un état extraordinaire qu'il est bon d'examiner, pour comfirendre les évé* nements subséquents comme ils doivent l'être.
Depuis 89, qu 'avons-nous vu en France? Les révo*
lutions de notre Révolution et, à chaque mouvement, une réactiun s'élever comme force répulsive de celle qui attaquait. C'est ainsi que plus les révolutionnaires ont cru détruire et plus les choses abattues ont pris une force réfractaire.
Il y a évidence non seulement dans les résultats, mais dans les rôles même des acteurs du grand drame révolutionnaire. Cette évidence se retrouve encore plus fortement formulée dans les deux périodes de la révolution ascendante et descendante. Cette sorte d'échelle est curieuse à monter et à descendre. Et, depuis le jour oia le peuple prit la Bastille, et puis égorgea son gouverneur pour promener ensuite son cadavre en lambeaux dans Paris, jusqu'à celui où Napoléon Bonaparte revint d'Egypte pour panser et guérir nos plaies par son génie tout immortel, il existe de grandes choses, bien faites sans doute pour être étudiées et servir de leçon aux rois comme aux peuples, si les rois et les peuples pouvaient se corriger par l'exemple du passé. A cette première attaque du peuple en masse, il se leva un autre parti, composé aussi de Français. C'était tout ce qui comprenait \ ancien régime. Ce mot qui commence aujourd'hui à ne plus avoir une signification précise, en avait une alors. Il signifiait non seulement la noblesse' et la cour, mais tout ce qui tenait à la noblesse et à la cour, et dont les intérêts étaient communs avec ceux de la classe titrée. Le 14 juillet enfin sépara
> On entendait par ancien régime, tout ce qui avait appartenu à la cour ou bien à une personne titrée. On pouvait donc ne pas l'èlre et faire partie de l'ancien régime, ce qui rendaiV celle classe très nombreuse.
l'ancien régime du nouveau. Première réaction. Puis vint celle de la noblesse, celle du clergé, quand on l'abolit. Celle-ci fut spéciale et terrible. On peut même la diviser en deux parties égales, au supplice de GobeP, de Fauchet et de plusieurs évèques constitutionnels. Les institutions départementales en provoquèrent une autre parmi les administrés des provinces, en leur donnant une souffrance que rien ne venait adoucir. C'était la réaction de la faiblesse lourdement active et s' élevant à côté de la force brutale et vexatoire. La cinquième de ces réactions fut horrible dans sa provocation et bien bizarre dans son
* Si j'avais la place et le temps nécessaires, je montrerais encore Brissot, cet agitateur qui donnait l'absolution aux égorgeurs d'Avignon, qui mit en vente les biens des émigrés, ordonna l'incendie des châteaux, et qui commit à lui seul plus de vexations et d'horreurs que beaucoup d'hommes de cette époque réunis. Eh bien, vous le voyez changer subitement au 20 juin. Après le 10 août il voulut même sauver le roi, parce que ces hommes qui avaient été ses pairs, devenaient ses maîtres et qu'il ne le voulait pas. Il succomba dans la lutte, quoiqu'il fût plus habile que ceux qu'il voulait abattre. Mais il en est toujours ainsi en révolution, parce que l'individu lutte presque continuellement seul contre des masses, isolées à la vérité, mais toujours plus fortes que lui. Parmi les cordeliers, Danton et les organisateurs de septembre, las de boire du sang et de marcher parmi des cadavres, méditèrent le 9 thermidor, sans pouvoir l'exécuter. Et pourtant il était de beaucoup supérieur à Robespierre et à Saint-Just. Robespierre lui-même voulait détruire la Montagne. Et Legendre qui voulait dépecer le corps de Louis XVI pour envoyer un membre de lui aux départements de l'Ouest pour bannière, André Dumont, une foule de ces monstres de la funeste année, ont tous fléchi devant les systèmes conservateurs et fait eux-mêmes une contrerévolution, une réaction, ce que vous voudrez de leur première révolution. Lu Fr&Qce vivait dans ces paroxysmes conliauels.
effet. Ce furent le 10 août et la déchéance de la royauté constitutionnelle. A celle-ci vous voyez l'un des apôtres les plus chauds de la liberté et du système constitutionnel, M. le marquis de Lafayette enfin, après avoir accepté un commandement de la force armée, et l'avoir guidé lui-même à Versailles les 5 et 6 octobre, abjuré sur l'autel de la patrie ses titres de noblesse, parlé de l'insurrection comme du devoir le plus saint, présenté les Droits de l'homme à l'assemblée, après avoir constitué Louis XVI prisonnier au château des Tuileries, écrire à M. de Bouille des paroles repentantes, avec le langage de la répression de l'anarchie qui commençait à se montrer hideuse et formidable, faire fusiller au Champ-de-Mars les pétitionnaires de la déchéance du roi et terminer sa première période révolutionnaire par sa démarche à l'Assemblée nationale pour lui demander compte de la violation de la personne du roi dans la journée du 20 juin ; se disputer avec le côté gauche, qui le renvoie dans le côté droit, dont à son tour il est repoussé, et finir par émigrer! Belle conclusion! Quant à la seconde période de sa vie, elle n'appartient pas à cette partie de mes Mémoires. J'en parlerai à l'époque voulue.
Ce que je veux démontrer ici, c'est que, depuis la révolution, nous avons toujours eu deux décompositions par faction. On pourrait même comparer cette chose bizarre à l'effet purement mécanique opéré par la décomposition chimique par laquelle les hommes de chaque secte ont éprouvé une telle altération dans leur nature et dans leur moralité intérieure, qu'on ne retrouvait plus en eux au dehors le même individu, c'est-à-dire la même espèce. Abusé par ce qu'il avait
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VU lui-même, l'empereur fut entièrement dans l'erreuf sur l'état moral de la France au moment du péril. Il avait comprimé avec sa main puissante, pendant quatorze années, toutes ces opinions, toutes ces réactions, et il croyait la France régie par une seule volonté, qui était la sienne. Sans doute il avait beaucoup fait pour user la force révolutionnaire, non pas celle de 89 et même de 91, mais celle de 93 et de 94, celle qui était destructive et mortelle dans son action. Il l'avait toujours combattue et avec une sorte de haine. L'affaire de Malet était venue corroborer son opinion pour lui donner une nouvelle preuve que les révolutionnaires de la seconde époque existaient toujours en France avec les mêmes principes sub" versifs de tout ordre et tendant continuellement à détruire, mais uniquement par intérêt personnel et, surtout, par une ignorance complète des besoins du pays et des volontés de ce m.ème pays. Joubert, 1q républicain le plus habile que la révolution ait donné à la France et qui eut tenu secondairement la place de Napoléon à un 18 brumaire — qu'au reste il voulait faire, — voyait bien comme je viens de le dire. Marat, qui, tout monstre sanguinaire qu'il était, avait des moyens, voulait aussi faire une réaction dans son parti. Il s'était convaincu qu'il fallait une concentration de pouvoir et il le disait hautement. Au 43 vendémiaire même, Bonaparte avait vu devant lui la Gironde et la Montagne, qui jusque-là s'étaient livré un combat à mort, cesser de s'entr'égorger pour fusiller les agitateurs du moment, qui étaient alors des royalistes. Le 18 fructidor, qu'il organisa également de l'armée d'Italie où il était alors, lui présentait Tallien ou du moins son parti, déportant ou fusillaiu
des Girondins*, et des Girondins déportant ou fusillant des Thermidoriens-. Napoléon avait donc été trop tôt persuadé que les différents partis de la révolution s'étaient détruits par eux-mêmes. Sans doute il y avait quelque vérité de cela pour les hommes de 93. Encore Fouché était-il au ministère, M. de Talleyrand avait-il une des grandes charges de la couronne, et Barère et Billault-Varennes se promenaient-ils tranquillement sur le boulevard d'une ville dont on aurait pu paver les rues avec les crânes de ceux qu'ils avaient fait périr. Oh! mille fois honte sur nous ! Et pourtant nous sommes un peuple aimable, doux, bon même! Enfin...
Cependant il faut dire pour notre honneur que l'autorité ne demeura pas dans ces mains teintes du sang, et du sang innocent des Français. Ces factions révolutionnaires, même les plus énergiques, n'ont jamais obtenu d'autorité permanente. La leur a été éphémère et, chose bizarre, la stabilité fut plutôt donnée par le sort aux réactions qu'elles avaient produites, tant il est vrai que la force rélractaire est bien autrement force que toute autre. Il y a dans elle une souffrance et puis une inertie qui la multiplient et la rendent redoutable quand elle se lève. C'est un don du malheur. Mais il est de fait que l'insulte et la cruauté se sont usées sur ces réactions produites par
• Les Girondins, c'est-à-dire ceux qui étaient de ce parti dans la Convention et dans les deux conseils après la 13 V( n- 4émiaire. Ceux dont je veux parler ici sont Aubry et Saiadiq.
2 Le Thermidorien est Bourdon de l'Oise, On pourrait biea le mettre, sans couiir le risque d'être démenti, en tète de ce qui restait de 93. Quant à Billault-Varennes, il vivait uncore il y a deu.x ans et dvneurait sur le boulevard du Temple.
la proscription et la mort. Les premières ont passé comme un orage dévastant tout, ravageant jusqu'aux plus jeunes plantes. Mais le champ demeurait là, lui. Il y demeurait pour reproduire. Ce champ, c'était le pays.
J'ai dit tout à l'heure que Napoléon avait une trop grande sécurité relativement aux différents partis qui, après tant d'années, houleversèrent la France. Parce qu'il avait comprimé, il croyait qu'il n'y avait plus rien; parce qu'il avait arrêté la presse, il croyait qu'on ne pensait pas. Il était loin de juger sainement cette importante partie du gouvernement moral. Un soir je l'entendis parler sur cette question de la liberté de la presse, et il en raisonnait admirablement, comme de tout ce qui était traité par lui. Mais mon opinion était autre que la sienne dans une telle matière. Ainsi je ne puis rien prononcer. Et puis, Napoléon avait peutêtre raison en quelque point. Néanmoins cette raison était alors, selon moi. bien peu importante, en proportion de l'immense bien que peut faire la pensée exprimée librement.
L'empereur, en parlant de la liberté de la presse je ne sais plus à qui, je me rappelle seulement que c'était à Saint-Gloud ^ l'empereur disait que la liberté de la presse ne pouvait être que funeste en France par l'usage insensé que les écrivains journalistes faisaient de leur plume-.
^ Je ne me rappelle plus le nom de l'interlocuteur. C'élaitj un conseiller d'Étal et de la révolution, peut-être Real, mais jcj n'en suis pas sûre.
2 A cette époque surtout, c'était la plus indécente licence quei l'on pût voir. L'abbé Sieyès qui était au Directoire, à la lin en liuyé de celte attaque quotidienne, lit suspendre, ou pendre, j
f)E LA DUCHESSE D'ABRANTÊS fôS
-- Les actions les plus simples du gouvernement, disait l'empereur, sont soumises, non pas à leur enquête, mais à l'examen le plus indécent. Et souvent, le plus sot premier venu, échappé d'un banc de collège, est tout heureux de s'attaquer à plus haut que lui. Grand bonheur, comme nous le savons tous, à l'âge où tout est beau et brillant. Gela est même à un âge plus avancé, parce que l'esprit français est éminemment tourné à l'opposition, et même à l'oppo sition railleuse. Un Français ne sait pas résister à un bon mot, ce bonheur dût-il même lui coûter un emploi, un héritage.
Ouvrez le Motiiteur, voyez depuis 87, époque de sa fondation, jusqu'à 1799, voyez quelle est la pensée qui dirige la plus grande partie des discours prononcés ! Toujours cette tendance à l'opposition, et à l'opposition railleuse, je le répète. Nous avons le besoin de faire effet. Nous sacrifions à notre vanité pour cela l'intérêt même du pays qui souvent se trouve blessé dans sa convenance d'être ainsi mis è jour devant des étrangers. G'est partout et en tout chez les Français. Groyez-vous donc que le père Bridaine venait prêcher, comme il le faisait à Paris, pour convertir les gens de Versailles ? Vraiment ? G'était bien là son but ! Tant mieux, s'il le menait là. Mais ce qu'il voulait, c'était de faire de l'effet, et certes il était bien sûr de lui en parlant comme il le faisait devant des gens dont les oreilles étaient closes à toutes les vérités un peu dures.
ne sais lequel des deux, un grand nombre de journalistes en 179K. Il avait aussi le talent du sceptre, le bonkomme Sieijès .
ÎS'- MÉMOIRES
—r- Ne pensez-vous pas ainsi, monsieur le cardinal, Jit-il au cardinal Maury, qui était ce joup-là à Saint* Cloud ?
Le cardinal avait une profonde vénération pour le talent du père Bridaine. Il répondit à l'empereur que le père Bridaine était un apôtre dans toute la force du mot, et qu'il était d'une entière bonne foi et vraiment animé de l'esprit, quand on le fit prêcher à Saint- Sulpice, je crois, ou bien à Saint-Germain-l'Auxerrois.
Et tout à coup voilà le cardinal qui se lève, et, avec cette voix large et sonore, cet accent qui n'était qu'à lui, il se met à nous dire ces belles et adorables paroles du père Bridaine, ce sermon sur la pauvreté et sur les grâces à attendre de Jésus-Christ pour récompense, faisant précéder cette partied'une peinture de l'enfer.
— Mais qu'ai-je fait, ô mon Dieu ! Je suis entré sous le chaume, et j'ai parlé de votre sévérité, ô mon Dieu, à qui doit tout attendre de votre bonté! J'ai prêché l'abstinence à des malheureux qui n'ont pas de pain ! J'ai parlé d'humiliation à l'humble dont la poussière est la couche. J'ai crié contre les joies du monde à des oreilles qui n'entendent que la plainte du désespoir, que le cri de la misère. Pardon, pardon, 6 mon Dieu, si j'ai contristé des cœurs à vous, si j'ai affligé vos vrais enfants ! C'était ici, mon Dieu, dims cette ville impure, où le vice fait sa demeure, où Satan fait ses recrues pour son royaume infernal, ici, où maintenant, les yeux fixés sur la chaire de vérité, des femmes impudiques, des hommes perdus attendent de moi ouelques paroles qui chatouillent peutêtre leur amour-propre de grands, leur vanité nobi-
liaire. Non, je leur dirai qu'ils scnts maudits pour avoir oublié le pauvre au jour de l'affliction, pour l'avoir oublié comme ils ont oublié Dieu. Mais lui aussi vous a rejetés, et vos prières ne sont plus un encens qui fume au pied de son trône. Vous être ré~ prouvés! Allez, maudits!... vous êtes réprouves!
En finissant cette phrase, le cardinal lança toute sa voix qui roula pour ainsi dire sous la voûte de la galerie comme les éclats d'un tonnerre. Mais ce qui est étonnant, c'est l'effet qu'il produisit sur chacune L'empereur lui-même fut frappé d'une sorte d'impression momentanée sans doute, mais positive. Le silence suivit la dernière phrase. Mais, au bout de quelques instants, l'empereur s'approcha du cardinal et lui dit :
' Le père Bridalne avait eq effet une éloquence remarquable, eurtoul avec son ignorance. Mais ce qu'il digait venait du cœur. Cel lioiume avait ensuite du génie. En voila plus qu'il ne taut jjOur donner de belles choses. Un jour il prêchait dans une petite ville. C'était pour le dimanche de la Passion. Il se pUç» comme toujours dans sa chaire, et, assis comme dans sa chambre, il avait l'air soucieux. Après avoir fait la prière et le signe de la croix : « Mes frères, dit-il aux gens qui l'entouraient, il vient d'arriver une bien triste aventure dans notre pauvre petite ville voisine. Vous connaissez tous le tils de ces honnêtes artisans, ces bonsN...? Eh bien, leur tils qui était, comme vous le savez tous, l'honneur de notre jjroviuce et la joie de ses parents, ce bon et excellent jeune homme, ayant appris que des mauvais sujets allaient être pendus pour leurs méfaits, fut leur caution, les tauva, les rundit à la société. Eh bien, mes frère;;, ce pauvre jeune homme ! Us l'ont abandonné! renié ! Il a péri à leur place. El, comme il n'y avait pas de bourreau, c'est un de ceux qu'il avait sauvés qui en a servi ! Oh ! mes frères, dit l'apôtre en pleurant, le jeune homme, c'est Jésus-Christ! Et nous, nous sommes ceux qu'il a sauvés I»
t3é MÉMOIRES
— Ce n'est pas du père Bridaine ce que vous venez Je nous dire là, monsieur le cardinal, n'est-ce pas?
— Je demande pardon à Votre Majesté, répondit le cardinal, ce n'est pas le même arrangement de phrases, mais ce sont les mêmes pensées. Ce sermon est d'ailleurs très connu (c'était vrai, et je le connaissais). Il est plus long et parfaitement beau. C'était l'homme de Dieu, Sire, que le père Bridaine. Votre Majesté dit qu'il prêchait ainsi pour faire de l'effet. Mais il passait sa vie dans les villages, dans les cliaumières, dans des lieux non pas déserts, mais habités par des gens simples, par ceux enfin à qui le royaume des cieux est promis.
— Eh bien, je vous passe le père Bridaine, encore. Mais enfin soit ! Quant aux autres, je sais ce qu'ils valent. Et le mot est plus juste qu'on ne croit, dit de ma bouche, ajouta-t-il en ayant l'air de dire qu'il savait ce que valaient le silence et le bavardage.
— La liberté de la presse fut fort demandée aux états généraux, dit le conseiller d'État.
— Ah! ah! dit l'empereur.
Puis, comme s'il eût ri lui-même de son étonnement, il reprit aussitôt :
— Je le crois, pardieu, bien. C'était sûrement la corporation des imprimeurs ?...
Je fus fâchée pour lui de ce mot.
— Non, Sire, répondit le conseiller d'État, ce n'était pas la corporation des imprimeurs. Les trois ordres avaient des cahiers où les volontés s'exprimaient librement. M. le cardinal doit s'en souvenir.
— Oui, oui, répondit le cardinal, que cette sorte d'interpellation ennuyait fort. Comment, diable !
monsieur le comte, allez-vous vous rappeler que lea trois ordres parlaient par cahiers?
— Et que disaient vos cahiers ? demanda l'empereur avec humeur.
— Sire, Rennes^ demandait par le cahier de son tiers état la liberté de parler, d'écrire ^ et d'imprimer, à la charge seulement ' de mettre le nom de l'imprimeur et de ne jamais attaquer l'homme en place dans sa vie privée et dans sa conduite d'homme du monde... Ces demandes, Sire, furent faites parles cahiers non seulement du tiers état de plusieurs provinces, mais aussi parla noblesse et le clergé de beaucoup d'autres. L'Auxois, Nimes, l'Agénois, le bas Limousin. L'Agénois surtout se distingua par ses demandes admirables faites par sa noblesse, l'une des plus anciennes et la plus pure de France*.
— Que voulaient-ils donc ? demanda l'empereur qui prenait intérêt à la conversation, quoique peut-être le sujet ne lui plût pas.
— Sire, la noblesse de l'Agénois demanda que les magistrats seraient responsables; des faits à leur
' Rennes {Tiers, art. 45), unanimf.ment demandé.
2 Paris, hors les murs. {Tiers, Art. 14).
3 Mont-de-Marsan, Gascogne, page 7. Il y avait dans la demande que l'auteur ne serait tenu à aucune peine, à la charge seulement par l'imprimeur de mettre son nom. On mettait aussi des bornes à la haine particulière en empêchant de parler de la conduite privée des gens en place.
* J'entends même par là une partie de Toulouse ; quant à l'Agénois, sa noblesse était en 89 ce qu'elle fut toujours, brave autant que loyale et l'amie du pays. Voilà la vraie noblesse et, lorsqu'à de pareils sentiments il s'en joint d'autres produits par une longue suite d'aïeux honorables, on peut les pardonner.
«88 MÉMOIREB
charge à la nation assemblée. Il y a plus, cette demande fut unanime dans les trois ordres \ Votre Majesté ignore peut-être un fait assez curieux, c'est que les cahiers de la noblesse de Paris portent la demande de la démolition de la Bastille^. La noblesse d'Arras demanda que le secret des postes ne fût plus violé. L'abolition des lettres de cachet, des lettres closes fut demandée à ViinaniinitépRV les trois ordres. La traite des noirs abolie, également unanime. Le droit de propriété sacré et garanti par tout ce que les lois ont de plus fort, sans que jamais un individu, quel qu'il fût, pût en être privé, même pour l'intérêt public, sans en être dédommagé aussitôt à dire d experts. Cette dernière demande était également unanime. Une chose fort remarquable, poursuivit le cardinal, et dont se doutent à peine les gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, raisonnant sur une époque qu'ils n'ont pas vue et dont la plupart du temps ils n'ont rien lu, c'est qu'à l'ouverture des états généraux, la noblesse et le clergé avaient depuis longtemps des vues non seulement philanthropiques, mais philosophiques, dans le bon sens du mot, c'esià-dire une volonté ferme de faire du bien et d'accroître les lumières. Tous les grands propriétaires avaient des plans les plus vastes pour l'éducation et la prospérité du pays. Beaucoup avaient déjà établi des manufactures particulières. Et un autre fait, c'est que pour l'établissement de ces mêmes manufactures quelles étaient les entraves?... C'étaient les ouvriers
1 L'Angoumois se montra aussi admirablement ; les cahiers de sa iioblosse sont bien bo lux et curieux à étudier. * iN'oblesse. (Paris, page 14.) '
et leurs maîtres; c'était le fléau des corporations, celui des jurandes... des syndics... de tous ces Vâm* pires de l'ouvrier simple, lui-même abusé par eux.
— Comment, dit l'empereur, je le crois bien ! Vous êtes bien instruit, monsieur le cardinal. J'ai là-dessus des détails bien curieux, et, si avant 1181 la pauvre France a eu quelques manufacturés, elle le doit à la seule Providence et à la force ascendante de son industrie, qui a surgi malgré le manteau de plomb jeté sur elle. C'est votre bon ami saint Louis, ajouta-tril en riant et en frappant sur l'épaule du cardinal, tandis qu'ils montaient et descendaient le grand salon bleu de Saint-Cloud. Votre bon ami saint Louis n'a pas toujours été une porfcclion.
— Mais, Sire, reprit le cardinal, qui défendait son favoj'i, saint Louis ne fit autre chose que mettre les ouvriers en corps et de faire de cette réunion plutôt une école d enseignement muluel qu'une corporation. Le fisc, qui se met partout, se mit là comme ailleurs. Et les confréries devinrent bientôt un moyen (T emprunts et même d'exactions.
Napoléon était attentif, et quelquefois il s'arrêtait, regardait le cardinal avec ce regard profond et tout scintillant de feu et de génie, quand son âme rêvait quelque grande pensée.
— Quel est le roi de France qui le premier fat donc ainsi le tyran du peuple^ ? Il faut demander cela à la savante ici... Junot, oîi est donc ta femme ?
-' J'écrivis ceUe conversation en rentrant chez moi, quoique malade et fatiguée, tant ello me parut exiraurdiuaire et remarquable.
Je n'étais pas loin. Je m'avançai. Le cardinal, qui savait tout cela bien mieux que moi, s'était tu très obligeamment jusqu'à ma réponse, qui fat d'abord celle d'une sotte. Je m'embarrassai bien plus que si l'empereur m'eût dit un mot désagréable et ce ne fut qu'après avoir entendu répéter la question, que je pus répondre que je croyais que c'était un Valois. Mais je n'étais pas sûre du nom. Cependant la mémoire me revint, et je pus dire que c'était Henri III. Un premier édit de lui impose les corporations. Un autre édit déclare que la permission de travailler est un droit royal et domanial*.
— Allons, ce n'est pas mal, dit l'empereur, ce n'est pas mal. Car en vérité Henri III est comme un roi étranger parmi nous. Il se trouve placé à côté de Henri IV, qui est demeuré l'idole de la nation, tandis que lui n'en eut que le mépris sous plus d'un rapport, dont pas un n'est injuste. Ainsi donc, qu'il ait fait une action de plus ou de moins lâche et honteuse dans sa vie corrompue, cela est bien égal. Mais ici, c'est autre chose. Ce n'est pas encore lui dont je veux parler comme le roi qui a fait le plus de mal à la France, sous le rapport indiqué tout à l'heure. Allons, madame Junot, aidez-moi ! Allons, voyons !
* Cet édit est bien curieux par la teneur, et ceux qui le suivirent le sont encore davantage. On prescrit par ces édits la manière de travailler, les outils dont on doit se servir, la forme, la qualité du chef-d'œuvre pour l'admission, le temps à demeurer compagnon ou maître. Ensuite Vkérèdité mettait les rêveries jusque-là. L'enfant d'un maître compagnon, fùt-il une bcle, était plutôt reçu. Ensuite l'argent faisait tout et tarissait le talent même, parmi les ouvriers eux-mêmes. Les jurandes et les syndics étaient eux-mêmes les tléaux de la classe ouyrière. L'eavie et la jalousie parmi eux faisaient le reste.
Cette fois, j'y étais parfaitement. Mais je voyais que lui aussi se rappelait très bien son homme, et il eût été bien maladroit à moi de lui en ôter le plaisir. Aussi, je n'eus garde. Il sourit, se remit à marcher et, prenant une prise de tabac, il dit tout en cheminant :
— Eh bien, c'est Louis XIV, votre grand roi, qui est cause de cette sorte d'anarchie dans les corporations. Car il ne faut pas se dissimuler que les maux de cette nature ne s'effacent pas avec une entière volonté de le faire. On se ressent aujourd'hui encore de ce malheureux effet des corporations.
— Votre Majesté est toujours bien sévère pour Louis XIV, dit le cardinal.
— Et cependant, répondit l'empereur avec un sourire plein de grâce, je ne suis pas jaloux de lui, quoiqu'on l'ait prétendu. Sans doute, je suis sévère pour Louis XIV, poursuivit-il plus sérieusement, parce que je sais qu'il a fait à la France des plaies qui saignent encore aujourd'hui. Ce sont de grands malheurs, monsieur le cardinal, que ceux qui sont imposés à une nation pour satisfaire des passions effrénées .
Et sans doute apercevant sur la physionomie du cardinal une expression singulière que tout son savoir de courtisan ne pouvait dissimuler, il ajouta^ :
— l'ai fait souffrir la France sans doute, dans cette dernière et malheureuse guerre. Mais mon intention était au contraire de lui donner du bonheur et de la gloire. Je ne l'ai pas pu faire parce que la volonté de
'J'ai déjà dit que j'écrivis cette conversation en rentrant chea ■oi, parce qu'elle me frappa vivenaent.
li Iti
l'homme n'a qu'une quantité de forces, et que ces forces ne peuvent lutter contre la trahison et la mauvaise foi...
Le cardinal, très contrarié d'avoir été peut-être deviné, ne savait que répondre. II savait que s'excuser pour une chose tacite, c'est faire une faute bien autrement maladroite que la première qu'on peut toujours désavouer. L'empereur, content d'avoir répondu, ne fit plus paraître qu'il eût compris le mouvement de lèvres et de sourcils du cardinal, et reprit :
— Ce fut pendant la guerre qui précéda celle de la succession d'Espagne... Cette guerre qui amena le traité de Rysvvick..., cette guerre injuste, autant que mal faite et mal conduite, et qui coûta des millions à la France, que Louis XIV, dépourvu de toutes ressources, créa des offices qui se multiplièrent ensuite à l'infini. Mais ce fut surtout pendant la guerre de la succession que ces offices n'eurent aucune mesure. La seule année n04 vit créer quinze maîtrises. Quand on songe à leur destination surtout, il est impossible de n'avoir pas une profonde pitié d'un peuple imposé si cruellement au nom de celui qui doit être son père. Du moins, si je suis sévère avec lui, moi, je lui donne ce qu'il aime, en revanche, et il me comprend, et il m'aime. Car il m'aime, le peuple. C'est dans le peuple qu'il me faut aller chercher maintenant des cœurs dévoués. Les autres ont été trop heureux. Il y a des exceptions cependant, dit-il en se reprenant, car il venait do rencontrer tout à la fois mon regard et celui tout attristé de Duroc qui, déjà frappé par avance du coup qui nous l'enleva quelques mois plus tard, semblait ployer sous le poidt. d'une tristessQ de pressentiment. J'ai de lui une
lettre bien singulière à cet égard-là, à peu près de cette époque. L'empereur était affecté. Il se promena encore quelque temps, puis il rentra dans ses appartements, mais silencieux et triste, et comme ayant reçu une fâcheuse impression de tout ce qu'il venait d'évoquer. Le cardinal s'en revint avec moi. Et, avec M. de La Valette \ nous parlâmes pendant toute la route de cette liberté de la presse qu'on paraissait vouloir demander avec tant d'instances à l'empereur.
— Il ne la faudrait pas absolue, dit le cardinal Maury, parce que dans notre belle France rien ne s'y fait avec mesure. Si l'on donnait demain la liberté de la presse, vous auriez licence après-demain. Voyez ce que votre Directoire a gagné à laisser parler. Cela ne sert à personne, si ce n'est à ceux qui se font payer pour se taire et qui, pour être achetés à plus haut prix, crient comme des paons du plus haut de leur tête...
— Comment, lui dis-je, vous croyez que dans les hommes qui pourraient dire d'utiles vérités il n'en est pas un bon nombre d'honorables et de véritablement assez patriotes pour parler à l'empereur le langage de la patrie, sans qu'une intention vénale souille une intention si loyale !
— Je n'en connais pas detix qui soient capables de braver la colère de l'empereur pour le motif luimême. Et, ces deux-là, il faudrait encore voir bien clair dans leur âme. Plaignez-moi d'avoir cette pensée-là, madame la duchesse, mais c'est l'expérience des hommes qui me l'a donnée... Ainsi, p^^ exemple, je crois que A..., M..., G..., G... et quelques autres
> JttDOt demeura à Saiot-Cioud.
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encore ne seraient pas gagnés par de l'argent. Mais ils le seraient par des places, des grâces, des faveurs d'un haut prix...
-r- Eh bien, vous vous trompez pour M..., lui disje, je le connais beaucoup et je puis répondre de lui...
-^ C'est-à-dire que vous croyez pouvoir en répondre, parce que vous êtes vous-même loyale et que vous n'imaginez pas que l'homme qui dit une chose en pense une autre. Mais si l'on vous fournissait la preuve que M... a eu la fièvre pendant un mois, parce que M. de Fontanes a été nommé grand-maitre de l'Université...
— Allons donc I
— C'est la vérité exacte. N'est-il pas vrai, monsieur le comte ?
— Hein ! Qu'est-ce que c'est donc? s'écria La Valette, qui s'était endormi comme un bienheureux pendant notre discussion, qui l'ennuyait ^ la mort.
On le mit au courant.
— Je le crois pardieu bien, qu'il voulait être grandmaître de l'Université. Nous en avons eu la preuve dans des lettres de lui et dans les réponses à ses lettres. Mais la preuve irrécu?fable, et même ce qui est plus étrange de la part du petit homme, c'est que cette constante opposition envers l'empereur a été motivée là-dessus. Je tiens de l'empereur lui-même qu'à l'époque où le M... était dans son intimité, il avait appris de lui-même le dessein qu'il avait formé depuis longtemps de refaire une université, et de mettre un grand-maitre à la tète. Le M..., se jugeant d'une valeur assez haute, probablement pour se faire beaucoup payer, avait imaginé ce système d'opposi-
lion qui, au fait, réussit quelquefois. Mais ici le but fut manqué parce qu'il écrivit imprudemment, et l'empereur, en lisant ses lettres, prit à son égard un parti qui a été constamment suivi.
-^ Savez*vous bien, dis-je à La Valette, quê c'est une bien horrible chose que de violer ainsi lé secret des familles? Car, en ouvrant une lettre et en la lisant pour voir s'il n'est pas question de l'empereur, vous y voyez bien des affaires étrangères à la poli' tique. Ainsi, lorsque je vais au spectacle, un commis très subalterne dans votre administration aura le droit de me fixer avec insolence parce qu'il aura mes secrets.
La Valette se mit à rire.
— Que voulez-vous que je vous dise? La morale de cela, c'est qu'il ne faut pas que les jeunes femmes aient des secrets. Mais, reprii-il plus sérieusement, vous vous trompez sur la manière dont se fait ce travail-là. Il est aussi consciencieux que possible. L'empereur seul rnéme lit les lettres importantes. Et puis je vous jure que cette lanterne magique qui nous passe devant les yeux chaque jour, nous rend bien indifférents sur les intérêts privés de chacun. Et puis si vous croyez que nous ne sommes pas à même de faire quelquefois du bien, vous vous trompez. Je vai3 vous raconter une aventure arrivée après la bataille de Wagram et dans laquelle l'empereur joue un rôle admirable. Comme je ne vous nommerai personne, cela ne vous mènera à la connaissance d'aucune chose.
L'empereur venait d'arriver de la campagne de de Wagram. Il était à Fontainebleau. Un matin, j'étais encore couché, lorsc^u'un page arrive au galop dans
ma cour et m'apporte l'ordre de me rendre immédiat tement auprès de Sa Majesté. Je fis venir des chevaux de poste qu'on attela à ma voiture, parce que je ne voulus pas croire le petit diable de page qui voulait m'emmener à franc étrier. C'était pour se moquer de moi. Hein ! Oui, je crois que c'était pour se moquer de moi. J'arrivai auprès de l'empereur, qui me parut de très bonne humeur. Il avait devant lui quelques lettres ouvertes. L'une d'elles était une écriture de femme et remplie sur les quatre côtés par une écriture fine et serrée comme des pieds de mouche.
— Voilà une petite personne bien imprudente, dit l'empereur en me mettant la lettre dans les mains. Lisez cela, et puis rappelez-vous ensuite de ce que je vais vous dire, monsieur le comte, poursuivit-il avec un sérieux qui m'aurait fait peur si je n'avais été le plus sage des hommes.
Le cardinal et moi, nous nous mimes à rire si bruyamment, que le bon La Valette en demeura tout stupéfait. Je le tirai par la manche et je lui dis tout bas :
— La lettre n'était donc pas de M""' F...?
Et le cardinal, le tirant par l'autre bras, lui dit un mot très court que le bruit de la voiture m'empêcha d'entendre, mais qui produisit un singulier effet sur La Valette, car il bondit comme un volant sur le coussin heureusement bien moelleux de la voiture. Et, se retournant de mon côté, il me regarda d'un ^ir tout aussi effaré, reportant alternativement ses petits yeux que l'étonnement voulait rendre plus grands sans y parvenir.
— Allons, allons, calmez-vous, disait le cardinal avec son gros rire, sa grosse voix et sa grosse figure
rouge, même à côté de sa soutane, mais toujours avec cet accent d'un esprit supérieur, même dans une raillerie, calmez-vous, mon cher comte, et finissez votre histoire.
— Eh bien donc, reprit La Valette avec assez d'assurance, l'empereur me dit de lire cette lettre. Le curieux de la chose, c'est que je connaissais l'écriture. Cette lettre, écrite d'un château, à dix lieues de Paris, était adressée à un officier de la maison de l'empereur. Elle contenait des détails terribles pour le mari, qui était aussi attaché à l'empereur, mais dans sa garde, et dont le grade était même assez élevé. Ces détails compromettraient pour toujours le repos de l'intérieur de cet homme. L'empereur me dit de prendre à l'instant même des informations pour savoir si la jeune femme avait des enfants de son mari.
« — Allons, va vite et reviens de même, me dit l'empereur. Je t'ai envoyé chercher parce que, devant plus tard voir cette lettre, il était inutile d'avoir un confident de plus. »
Et il me poussait par les épaules. Mais comme je pouvais répondre à la question sans aller plus loin, je ne faisais pas un pas et je réfléchissais. L'empereur n'aime pas beaucoup qu'on réfléchisse, comme vous savez, surtout quand il donne un ordre. 11 répéta d'une voix plus sévère. Alors je me retournai vers lui et je lui dis :
« — Sire, elle n'a pas d'enfants. »
Il ouvrit non seulement de grands yeux, mais de grandes oreilles. Je dis encore une fois :
« — Sire, elle n'a pas eu d'enfant depuis sept ans qu'elle est mariée. Elle est jolie, elle est jeune et,
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sans employer ici le style du roman, elle a été sncfifiée.
« — Bhniprr, s'écria rempereur. Ei toi aussi, mon vieux ami, tu deviens romanesque I Tu vois des victimes, des tyrans, des sacrifices, là où il n'y a que des jeunes filles très contentes d'abord d'avoir une Voiture, des diamants, d'être présentées à la cour et de courir toutes seules toute la journée pour faire des visites et montrer les atours de la corbeille et du trousseau. Oh! je connais tout cela. Mais ici, c'est tout une autre affaire... Et comment la connais-tu donc?
« — Comme on connaît les gens, Sire, Je connais ses parents. Je l'ai presque vue naître.
€ — Ah, ah ! eh bien, dis-lui donc de ne pas conspirer contre moi et de ne pas chercher à détacher de mon service des hommes dont je suis sûr. Qu'elle use de son empire comme femme et comme femme amoureuse, mais qu'elle ne dépasse pas la ligne tracée par la nature, même à tout ce qui porte une cornette. Au surplus, ses propres affaires devraient assez l'occuper, car, d'après cette lettre, elle est au cinquième mois d'un événement qui peut troubler à jamais sa vie. Et cependant... c'est bien une tête de femme! Voilà qu'elle va s'occuper du meilleur moyen de me tuer.
Je fis un cri !
« — Oui, oui, poarsuivit l'empereur, elle écrit à*** et elle lui dit dans une sorte de chiffre, qu'un enfant pourrait du reste comprendre, que le temps approche, que l'exemple du jeune fanatique de Schoenbrunn doit donner du courage à des Français qui doivent être encore plus fatigués que lui de leur esclavage et de ma cruauté.
Je tenais cette lettre dans ma main et je lai parcourais sans comprendre. Je savais bien que l'opinion de la famille de cette jeune femme était extrêmement royaliste. Maîâ qu'elle eût influé sur la jeune femme elle-même, voilà ce qui me confondait et devenait inintelligible. Elle était un composé d'enfantillage, de grâces, d'esprit, mais voilà tout. C'était un monceau de rubans, de fleurs et de gaze, d'où pouvait sortir une belle opale à couleurs changeantes, mais un ru^ bis, un diamant? Jamais! Enfin je lus la lettre. Elle paraissait n'être pas la première. J'en fis l'observation. L'empereur me dit que c'était la cinquième qu'il lisait...
< — Et Votre Majesté ne m'en a pas parlé?
« — A quoi bon? Je savais que tu la connaissais.
« — Vous le saviez, Sire, m'écriai-je en faisant un bond sur moi-même et me rappelant surtout sa surprise précédente.
« — Sans doute je le savais. Tu t'étonnes de tout aujourd'hui. Que peut-il y avoir de surprenant que je connaisse les relations avec cette famille? Tu crois peut-être que je t'en Veux, parce qu'ils sont royalistes? Eh! mon Dieu, où en serais-je donc, si je m'allais fâcher contre tous ceux qui voient le faubourg âaint^Germain ? Ce n'est donc pas pour cela que je t'ai mandé. Mais d'après la lettre de ce matin, la petite imprudente est au moment de tout voir se dé^ couvrir. Je ne veux pas d'esclandre dans l'intérieur de mon palais. Je veux que tout se passe convenable^ment, et surtout avec uti grand respect pour les moeurs et les convenances... C'est toi que je charge de toute cette affaire, La Valette. Tu vas aller aujourd'hui même Chet M"* *". Tu lui parleras, mais seul,
entends-tu bien, seul. Je ne veux là-dedans, ni mère, ni oncle, ni cousine. Il paraît, d'après ses lettres, qu'elle n'a que sa femme de chambre pour confidente... Qu'elle n'en prenne pas d'autres. Tu es là, toi, en cas de besoin, tu serais utile. Quant à son amant, il faut qu'elle le considère comme mort pour elle, à moins que son mari soit enlevé par une balle ou un boulet de canon. A cette condition j'écris au maréchal *** pour qu'il donne une mission au mari et qu'il ne puisse être de retour que lorsque son repos et celui de tous les siens ne pourra être troublé par la connaissance d'une chose qui serait un coup mortel pour lui.
— J'étais si attendri en l'écoutant, poursuivit La Valette que — vous ne me croirez peut-être pas — eh bien, je pleurais. Je pleurais comme un enfant...
— Ah ! je vous crois, je vous crois sans peine, lui dis-je en riant, quoique très émue moi-même, et je vous crois d'autant mieux que vous m'en donnez la preuve en ce moment, plus que par toutes les paroles du monde...
Il avait la figure couverte de larmes. Quant au cardinal, il se barbouillait le nez et le menton avec son tabac d'Espagne et répétait en souriant :
— Qu'il est habile cet homme, qu'il est habile ! Je suis sûr que cette famille a été gagnée à sa cause à tout jamais, n'est-ce pas, monsieur le comte?
— Ma foi, je n'en sais rien, répondit le brave homme avec une sorte de rudesse qui ne lui était pas habituelle, ou plutôt... Oh! j'ai tort... on la croirait ingrate... Oui, sans doute, elle s'est attachée à l'empereur. Et ce que Votre Eminence doit trouver plus exemplaire et plus digne d'attirer son attention, c'esf;
que la jeune femme s'est repentie de ses fautes, ou, pour parler juste, de sa faute, et qu'elle est aujourd'hui la femme la plus respectable que je connaisse bien certainement. Et j'ai le droit de m'y connaître j'espère.
Il semblait que le digne homme se réfugiât dans la vertu de sa femme et qu'il eût d'avance une révélation de ce qu'elle serait un jour !
— Oui, oui, dit le cardinal, je suis fort édifié sans doute de la vertu de votre jeune madame, mais je crois, moi, que l'empereur, en faisant ce qu'il a fait, ne songeait ni à la dame, ni à sa vertu. Il était ce qu'il est toujours, l'homme le plus habile que Dieu ait fait, et certes il prouvait ce que je dis là en agissant ainsi que vous venez de le dire. Du reste, mon favori Louis XIV, comme le dit Sa Majesté, a été clément de la même manière. Seulement sa vie n'était pourrien dans l'aventure. Cet épisode rend le pardon et la conduite de l'empereur sublimes en même temps qu'habiles.
— Votre favori Louis XIV, monseigneur, dit La Valette, est celui qui nous a fait le présent indigne de tout gouvernement honorable, le violement du secret des lettres. C'est M. de Louvois qui, le premier, imagina cette infamie. Depuis lui, on a trouvé très commode de savoir, sans beaucoup chercher, ce qui était important pour l'État. L'on s'est donc mis à ouvrir les lettres, et cela sans pudeur, sans aucun discernement même et violant dix cachets pour arriver au bon. Louis XV exigeait de M. de Choiseul un compte rendu, surtout dans la partie scandaleuse. Ensuite M. de Choiseul lui-même avait un abrégé de cet abrégé, qu'il commentait avec son esprit fin et railleur, et
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dont il charmait les loisirs de M"" de Grammont^ et de ciriquante oisifs rassemblés dans son salon. Mais une chose qui vous surprendra, c'est que l'époque où les lettres furent le plus ouvertes, ce fut pendant les années 93, 94, 93, 96, 98 et 99. 93 surtout fut ûM véritable inquisition, moins le bûcher, mais il aVait une digne suppléante. Il existe à la poste des preuves de ce que je vous dis là, qui feraient l'étonnemenf de bien des gens. Le Directoire ne s'en faisait pas faute, comme vous pouvez le croire. Mais sous soft règne anarchique rien n'étonne, parce que tout y était dans une proportion de mal que ce serait plutôt la chose contraire qui surprendrait. L'empereur ne fait donc qUe ce qui est fait partout d'ailleurs et bien moins adroitement qu'en France.
Je fus de l'avis de M; de La Valette et je lui racontai à ce sujet une anecdote du temps de l'ambassade de Junot à Lisbonne.
J'écrivais assez souvent en France. Mais comme l'infidélité de la poste nous était connue, Junot envoyait fréquemment des courriers à l'empereur ou bien à 3L de Talleyrand. Cependant j'écrivais quelquefois par la poste, mais alors il était rare que je ne m'en repentisse pas. Un jour je reçois une lettre de la vicomtesse de Puihod, l'une de mes amies les plus intimes et que j'aimais chèrement. Cette lettre avait plusieurs pages et était écrite sur du papier Vélin satiné venant de chez Coiffier^, alors le Susse
' Sœur de M. de Choiseul.
2Coiffier ûlait le père de M"*Mezeruy, actrice très eXtoujoun mauvaise, de la Comédie-Franyai^e. Son maga^ill était où se irouve aujourd'hui celui de GiiDiix, rtie du Co(}-Sainl-Uotior4.
de la papeterie élégante de Paris. M°^ de Puthod, très soignée dans tout ce qui l'approchait, était sur-» tout d'une propreté exquise et recherciiée. J étais donc bien certaine que les huit pages toutes souillées, froissées, que j'avais dans les mains, n'étaient certes pas sorties des siennes dans cet état. Mais ce fut bien autre chose lorsque voulant continuer ma lecture, je fus arrêté par une page qui manquait. Le commis chargé de lire le grimoire français de ces révolution-' naires maudits, que Vantechrist envoyait en ambas^ sade dans leur pauvre royaume, y avait mis tant de temps et de soins qu'il était demeuré détenteur de la dernière page de ma lettre. Et comme c'est une grande affaire, quand on est à cinq cents lieues l'une de l'autre, qu'une page de plus ou de moins entre (jeux amies, je Us grand bruit et M. Legoyt, second secrétaire d'ambassade, eut la bonté d'aller à la poste pour moi et d'y faire tapage. Mais ce fut en pure perte. Ils nièrent d'abord que la page eût été perdue, parce que la lettre n'avait pas été lue. Cela était assez pour ne pas insister, mais pas assez pour me convaincre; aussi, écrivis-je à la vicomtesse:
c Je ne puis vous donner aucun détail sur ce que vous voulez savoir, il me faudrait pour cela vous parler du pays et, sauf quelques exceptions très remarquables \ je n'ai pas grand'chose à en dire, si ce n'est du mal. Or, je me rappelle que, étant petite, ma gouvernante me recommandait toujours d'être polie avec
2 En tôle de ces exceptions, je me ferai un devoir de mettre a duc)îe,sse de Cadaval, le marquis de Valence, le comte Sabugal, le marquis d'Alorqa, Dora Thomas de Noronha, M. d'Araujo et M. d'Anadia. Quant à M. de Villaverde, il avait de l'esprit. Eh bien, il avait dy l'esprit. . et beaucoup même.
les gens quand je me trouverais avec eux et chez 6ux^ il y a bien une toute drôle de morale là-dedans, mais enfin, je suis chez les Portugais, je ne puis donc pas vous dire tout ce que j'en pense, surtout depuis que je vois qu'ils ouvrent les lettres assez maladroitement pour employer un commis qui perd les feuilles, et les lit ayant les mains sales, etc. »
Comme je n'irai pas jusqu'en 1818, époque où se passe le fait qu'on va lire, je le place ici parce qu'il y est parfaitement en son lieu, en raison de l 'à-propos.
Quelques mois après les événements fabuleux de la Restauration, événements qui avaient remis l'Italie sous le joug autrichien, il arriva que dans une ville — que je crois être Milan, sans être assez sûre du fait pour l'affirmer — des agents de la poste chargés d'ouvrir les lettres qui pouvaient donner quelques inquiétudes par le nom que portait la suscription, furent étrangement empressés, en ouvrant une lettre adressée à l'un des premiers personnages marqués à l'encre rouge, de trouver une lettre écrite en hébreu. C'est un chiffre comme un autre. Mais l'hébreu, ne le lit pas qui veut. C'est une langue à.'agrément peu usitée dans le jargon social. Aussi messieurs de la poste furent-ils dans une sorte de désespoir de n'être ni assez habiles pour traduire cette pièce importante au salut de la ville, qui devait sans doute se trouver compromise, et dont le grimoire en lettres devait donner la clef. Mais la personne à qui elle était adressée refusa de recevoir la lettre, disant que ce n'était pas pour elle. Ma mémoire, qui me revient à mesure que j'écris, me dit que la ville était Trieste. Or, dans Trieste , ce n'est pas un personnage bien difficile à
trouver qu'un juif. Qu'il soit Allemand, Polonais, Russe, il importe peu. S'il sait lire le Talmud, c'est îe qu'il faut. On fît donc battre la chamade pour déterrer un Israélite. Et, enfin, dans une petite rue près du port, tout en haut d'une vilaine maison bien noire et bien sale, on trouva un petit vieillard, presque diaphane, collé contre une lampe à la lueur de laquelle il faisait des chiffres, et puis encore des chiffres. On lui raconta comme quoi il fallait suivre ceux qui le venaient chercher, chez le commandant de la ville. S'il avait pu pâlir, le petit juif, il en serait devenu comme une figure de cire. Mais un petit juif, cela ne pâlit jamais. Il suivit donc les envoyés du commandant et, arrivé chez lui, il se mita déchiffrer le grimoire, qu'il lisait couramment comme feu Moïse. Mais c'était alors qu'il aurait pâli s'il avait pu pâlir! A mesure qu'il lisait, il jetait autour de lui un de ces regards de juif qui cherchent à tout prendre, et sont tous quêteurs. 11 s'y joignait un anxiété terrible. Il était évident que le petit juif avait trouvé un grand, un terrible secret dans la feuille hébraïque et tout le conseil du commandant se mit à pâlir de concert avec lui.
— Juif, dit le commandant d'une voix sévère, qu'astu trouvé dans cette feuille qui te fasse trembler comme tu trembles? Allons, traduis -nous cela et finissons.
— Excellence, s'écria le petit juif en se jetant à genoux et joignant les deux mains . Excellence, je vous en conjure, ne me faites pas traduire cette page maudite ! Au nom du Dieu vivant brûlez ce papier, et ne me forcez pas, moi pauvre malheureux, à vous dire ce qu'il renferme.
— Comment, maraud, mécréant maudit, il y a sur ce papier quelque chose que tu n'oses pas me lire? C'est un peu fort ! Sais-tu bien qu'il y a des moyens pour te délier ta langue de Judas! De quel pays es-tu?
— De Varsovie, monseigneur.
Et le petit juif s'inclinait si bas, si bas qu'il entrait en terre.
— Varsovie? Ah! pardieu, et voilà précisément la chose! Tous ces juifs polonais sont auiant de fléaux, partout où ils se trouvent, même dans leur propre pays, oîi l'on ne veut pas d'eux. Ah! çà, veux-tu lire et promptement? Autrement, tu auras affaire avec l'autorité ! Et lu sais que la nôtre ne plaisante pas.
Le petit juif, tout tremblant, se mit en devoir d'obéir. Il prit ses lunettes, en frotta les verres, les rendit nets et luisants, et puis il voulut commencer. Mais il fallut se moucher, tousser. Et puis il n'y voyait pas assez clair. Enfin il prit son parti, comme un poltron qui se lance au milieu d'un danger, et, d'une voix aigre et perçante, il jeta ces paroles aux oreilles du commandant et de son consoil :
« Canailles que vous êtes... »
Et puis il s'arrêta comme tout étonné lui-même de ce qu'il venait de dire. Il leva son petit œil chassieux et rencontra le regard flamboyant du commandant.
— Excellence, Excellence, s'écria-t-il en laissant tomber le malenct)ntreux papier, ce n'est pas ma faute ! Je ne voulais pas vous dire cette impertinence.
-— Continue, dit le commandant, et fais promptement.
Alors le petit juif reprit le papier et lut cette fois tout ce qu'il contenait sans interruption :
Î)E LA DUCHESSE D'ABRANTÉS t57
t Canailles que vous êtes! Comment pouvez- vous aussi être assez imbéciles pour croire que si je voulais conspirer contre vous et votre baraque de ville, j^'irais me servir d'un moyen aussi stupide que celui-ci pour cacher mes desseins? Au moment où l'on vous lit cette carte politique, ce chiffre tant redouté par vous, il est certain que vous avez perdu plus de temps et surtout plus de considération à en chercher la clef, à le faire traduire, que bien certainement il vaut. J'aurai donc le plaisir de me moquer de vous, et cela sans que vous sachiez si je suis ou non l'auteur de votre mystification. Cela vaut bien, j'espère, le déshonorant plaisir de violer les choses les plus saintes et de vexer d'honnêtes gens dans les actions les plus simples de leur vie sociale. Que la leçon vous profite... si jamais une leçon donnée a corrigé d'un défaut comme celui que vous avez. »
Jamais on ne put découvrir l'auteur de la mystification. Quant au petit juif, il regagna son sixième étage en disant :
— Si, comme moi, ils ne recevaient ni n'écrivaient d»5 lettres, cela ne leur arriverait pas.
CHAPITHE IX
Ma correspondance d'Espagne. — Étoile de Napoléon. — Maladie, guerre, assassinat. — Noire situation en Espaghe. — Rapp ot .hinot. — Les coups de canne. — Vivant, — ViMèt- DEt'XiÈMB BLHSSURB ! -^ Doigts gelés. ^- Ressemblance. -^ Pie VU à Fontainebleau. — Les deux maîtres. — Les sœurs de charité. — La quête. — Le jeune abbé. — M°" Menou. — M*" V. . .dé. — L'empoisonnement. — Là duchesse de Chevréusè. — Troublés dé Caen. — Libellé. ^— Lèi chenilles. — ■ Jeuneâse de Napoléon. ^— Le mailre de cbarit, — Proclama- Uon de Louis XVIIL — Distractions. — > Haroun-al-Raschid. — Le magasin d'albâtre. — Triomphe d'une mauvaise pensée. — Lé petit homme.
L'année 4813 avait Commencé sous les plus tristes auspices. Les désastres de l'armée de Russie sêo»* blaient en appeler d'autres et le Midi leur répondait d'une voix lugubre par d'autres malheui'8 et d'autres morts. J'avais encore beaucoup d'amis en Espagne et, chaque semaine, je recevais des nouvelles, non par l'estafette ni par la poste, mais par quelque officier qui rentrait en France et m'apportait une lettre qu'il entourait encore de tout ce qu'il pouvait me dire d'intéressant pour ajouter à ce qu'on m'écrivait. Ces relations verbales et écrites étaient désespérantes ! et pourtant nos maréchaux avaient une conduite bien admirablement belle dans des circonstances aussi terribles, ne se maintenant qu'avec des peines infinies, même après les plus glorieux combats. Le maréchal
Suchet avait toujours conservé le littoral de la Méditerranée. Le maréchal Soult, par de savantes combinaisons, gavait encore soiitetiir le roi Joseph dans Uii royaume battu en brèche de toutes parts et ne demeurant encore debout que par une suite du bonheur de l'ancienne étoile de Napoléon, qui demeurait encore attaché à son sort et à ceux des siens, ttialgré que la fortuné se fût retirée de lui et de ses entreprises. L'Espagne, encore couverte de nos bataillons, hè l'était plus de nos soldats. Les régiments étaient bieft là, mais ce n'étaient plus les ménles homriies ! C'étaient des enfants succombant à la fois sous les trois fléaux de la maladie du pays, de la guerre, et de ïassassi nâl. Cette dernière mort surtout était ce qui frappait îê plus droit au cœur, parce que l'agonie en était continuelle, par la terreur dans laquelle vivait la victime. Il est inutile de considérer la quantité de troupes qui inondent l'Espagne. Cette vérité reconnue n'est ellemême qu'une preuve de plus de notre faiblesse. Notre position était à cette époque si étrange en Espagne qu'un de nies amis m'écrivait :
«... Quelque malheureux qUe flous fussions lorsque Vous étiez ici, rien n'approché de notre position actuelle. L'hointtie le plus courageux se sent anéanti. CottinientVoulez-voUs avoir le désir de Vaincre, lorsque la victoire d'hier est nulle aUJourd'htiî ? Je l'ai écrit à l'empereur encore aVâttt-hier. Les Espagnols seront vaincus, On pourra même les détruire. Mais les conquérir, les subjuguer, jamais! Il n'y a pas de trêve, pas de paix à espérer avec un peuple dont la haine et le fanatisme sont les véhicules, dont la résistance politique et religieuse est entretenue et renouvelée par ces mêmes véhicules. Savez-Vous ce qu'ils oflt
SâO MÉMOIRES
fait dernièrement dans les montagnes de Soria et du côté de Zamora? On les a désarmés, on leur a pris tous leurs fusils et ces piques, ces lances faites, si vous vous le rappelez, pour s'habituer aux lances des Polonais et n'en avoir plus peur, eh bien! ils ont refait des munitions en moins de huit jours. Ils ont établi des forges dans la montagne, ils ont forgé des piques et des sabres, ils ont fondu des balles avec du plomb qu'ils ont pris je ne sais où. Quant aux fusils, je crois qu'ils ont des démons avec lesquels ils fraternisent et qui leur en donnent. Il est fabuleux de dire à combien se monte le chiffre de ce qui leur en a été ôté. Au reste, toute arme leur est bonne. S'ils n'avaient pas de fer, ils trouveraient moyen de faire des haches de pierre et des canons de bois\ avec lesquels ils nous tueraient tout aussi bien qu'avec d'autres. Et puis l'assassinat peut se faire sous tant de formes! Seulement rappelez-vous que plus il sera cruel, plus il sera populaire. »
Cette lettre écrite par un homme qui connaissait bien l'Epagne, me fit un grand mal. J'aimais alors ma patrie «;omme je l'aime toujours aujourd'hui et ses malheurs trouvaient un retentissement bien douloureux dans mon âme. Hélas ! tandis que nous gémissions sur l'Espagne, le Nord se couvrait de nuages d'où la foudre devait tomber sur nous !
Rapp était en correspondance suivie avec Junot Junot avait éprouvé une reconnaissance profonde du
• Il n'est pas du tout absurde de supposer que les Espagnols pourraient faire des canons en bois. En 1793, les royalistes de la Lozère gagnèrent une grande bataille sur les républicains avec des canons de bois cerclés en fer. — On a trouvé dans l'arsenal de Salzbourg des canons en cuir.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS ÏM
refus que Rapp avait fait du commandement de son corps d'armée, lors de la mauvaise humeur de l'empereur et, lorsque Rapp retourna à Dantzick, Junot lui dit:
— Tu es mon frère d'armes, toi ! tu es l'homme d'honneur et de loyauté que je révais pour lui donner ce nom-là. Je n'oublierai jamais ton action.
Rapp, selon lui, avait fait une chose tout à fait simple et s'étonna fort que Junot lui en parlât seulement. Il lui serra la main ei lui dit :
— Eh bien ! oui, entre nous, vois-tu, ce sera à la vie à la mort.
Junot mettait donc un extrême intérêt à suivre la marche de Rapp à travers la vie dangereuse qu'il menait en Russie. Un jour il reçut une lettre de lui qu'il m'apporta et qui est bien remarquable par la profonde tristesse qu'elle déguise et révèle en même temps. Après le passage de la Bérésina, qu'il traversa avec l'empereur, il s'était dirigé avec lui sur Wilna. Mais à Smorgoni l'empereur lui confia qu'il partait pour la France pour chercher des ressources, réveiller le patriotisme national :
— Car, vois-tu, mon cher Rapp, ils veulent envahir notre beau pays et je ne veux pas qu'il perde un seul de ses joyaux, moi!
— Oui, me disait Rapp en me racontant sa séparation avec l'empereur, oui s'il a quitté l'armée, c'était pour en sauver les débris. C'était pour élever une barrière entre nous et les Prussiens, et les Russes, et non pas parce qu'il avait froid, comme le disent encore ici des hommes à qui je ne serai content que lorsque je leur aurai coupé leurs deux oreilles.
C'était en 1818 qu'il me disait cela. Pauvre RappI
^n 1313 iî écrivit 3 Junot une lettre qui n'est p^s de son écriture, parce qu'elle e^t 4ictée à un secrétaire, à caqse du mauvais état de ses mains. Ceit§ let^t-re fit une peine extrême à Janot.
Lorsqu'à Smorgoni Tempereur dit adieu à Rapp, il lui dit qu'il désirait qu'il retournât à Dantzick, mais qu'auparavant il devait rallier l'armée de concert avec Ney et le roi de Naples. A Wilna il fit des prodiges, non seulement de valeur mais d'humanité. Il comprenait bien lui, le vieux soldat quoique l'homme jeune, il comprenait bien que des misérables qui n'avaient reçu dans l'espace dedt ux mois que trois distributions^ , fussent sourds à la voi^ç de leurs chpfq, iï)ais que} que fût leur délire, ils entendaient toujours celle de leur canaarade. Ce fut celle-là qu'il leur fît entendre. Toujours ferme cependant à côté de l'indulgence, oï\ l'a vu dans cette journée remarquable, portant sur ses épaules un sous-officier blessé qui ne pouvait marcher et, pendant qu'il le portait, il donnait des coups de panne à un soldat qui assommait une vivandière, pour avoir un paju que celte pauvre femjne venait de payer