‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 9 sur 48 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

Kutusow et Morosow. — Ce que sont devenus les quatre cent mille hommes composant l'armée de Russie. — Nuit désastreuse de la Bérésina. — Ney toujours brave. — Avenir effrayant. — Blessures. — Le général Valence. — Douces émotions. — Incrédulité. — L'empereur vous aime. — Doutes. -^ M. de Narbonne et Junot. — Lellres de l'empereur. — Récit. — Correspondance de Bertliier, — M"^ Diwoff. — Extraits de lettres. — But que je me propose en écrivant ces Mémoires.

Tandis que Napoléon commençait à éprouver en France que le peuple garde peu le souvenir de ce qui est fait pour lui, les Russes chantaient bien haut leur chant de victoire. Ivres d'un dénouement auquel ils étaient loin de s'attendre et qu'en effet le hasard amena presque seul, ils ne remarquèrent seulement pas que leurs trophées étaient composés de cadavres et ne reposaient que sur des bases fragiles. La jactance moscovite feignit de ne pas reconnaître la part du temps, cet immense auxiliaire, quoique le peuple de Russie dît vulgairement alors que ce n'était pas le général Kutusow qui avait détruit l'armée française : c'est le général Morosow {la gelée).

Junot était profondément triste lorsqu'il parlait des désastres de Russie ; il n'aimait pas qu'on le questionnât sur les malheurs de 1812. Ce n'était que lorsque nous étions seuls qu'il se laissait aller à la

mélancolie profonde qui l'accablait et qu'il me parlait avec confiance sur ce qu'il avait vu. Un jour, à déjeuner, il lut dans le Moniteur un passage fort long sur la rentrée en France d'une partie des troupes revenant de Russie. Un rire amer répondit seul à ce passage et, jetant au loin le journal, il fit entendre une sorte d'imprécation.

— N'est-ce pas une chose indigne du grand cœur de l'empereur, me dit-il, lorsque nous fûmes rentrés dans mon cabinet, de vouloir cacher à la nation qu'elle a perdu ses fils ! Et comment le celer d'ailleurs? Ce journal qui parle des troupes qui viennent d'entrer dans Mayence en revenant de Russie !

Et il leva les épaules.

— De quatre cent mille hommes qui ont passé le Niémen, disait-il avec un air sombre, il n'en est pas revenu cinquante mille !,..

C'était surtout à ce passage du Niémen, qu'il aimait à rappeler la bravoure et le talent du maréchal Ney. En retraçant ces désastres, la figure de Junot devenait sublime. C'était du feu qui jaillissait de ses yeux. Quant au passage de la Bérésina\ il ne pouvait en parler. Il nous racontait un soir les malheurs de cette nuit désastreuse au passage de cette rivière, et il nous faisait frémir. Ces femmes, ces enfants périssant à la fois par la lance des Cosaques et dans l'eau glacée du fleuve ! ces cadavres écrasés sous les roues des fourgons, où s'entassaient d'inutiles richesses, frappés par les boulets des deux partis ! les femmes prises par les Cosaques et subissant tous les

» La Biîféâlûa est un affluent du Dnieper.

outrages! ces enfants dépouillés et jetés sur la neige, les cris, les hurlements, le fracas du canon, toute cette lueur sinistre qui éclairait comme une flamme mortuaire les débris qui se pressaient sur les ponts et tombaient dans le fleuve sans pouvoir être secourus ! Vingt mille prisonniers furent emmenés captifs. Les richesses de Moscou furent rendues à leurs maîtres, mais souillées de sang et de fange ! Ils s'emparèrent en même temps de cent cinquante canons. A notre tour nous fûmes dépouillés, honteusement, comme de vils brigands !

EtJunot grinçait des dents!

Junot nous disait encore que si le général Kutusow ne s'était pas laissé gagner deux marches et que si le général Wittgenstein n'eût pas fait d'énormes fautes, l'armée française devait être détruite corps et biens au passage de la Bérésina, et surtout à la fameuse affaire de Rowno et au passage du Niémen.

Le maréchal Ney avait été dans la retraite de Russie, me disait Junot, ce qu'il avait été dans celle de Portugal, toujours le dernier à se retirer, faisant face à l'ennemi pour défendre, protéger la vie du dernier soldat, ranimant le courage anéanti par des mots pleins de vigueur et valant ainsi à lui seul plus de dix bataillons.

Ce fut dans les eaux du Niémen que s'abîmèrent, malgré les efforts surnaturels du héros, les débris de la plus belle armée que la France ait jamais jetée sur les peuples ennemis. Cette campagne de 1812 fut, comme les précédentes, resserrée dans un espace de quelques mois. Mais quelle terrible différence ! Combien de malheurs, de deuils! quelle révélation d'un effrayant avenir! Et nous, encore jeunes mères, mais

DE LA DUCHKSSE D'ABRANTÉS 187

femmes toujours inquiètes, toujours malheureuses, nous en étions arrivées à ce point d'infortune de n'avoir plus d'espérance d'avenir. Jamais un projet ne pouvait se former pour une époque un peu reculée. Quelque bonheur qui eût suivi comme récompense le dévouement de ces hommes qui exécutaient les volontés de celui devant qui tout fléchissait, que leur en revenaitil? Quel charme trouvaient ces malheureux à avoir à Paris des maisons somptueusement meublées, pour expirer de froid et de besoin, quel que fût leur rang civil ou militaire, dans les plaines de Borisow, ou sur la berge de Wesselowo^? Tous le comprenaient. Quelques-uns, mais le petit nombre, le sentaient, mais en silence. On verra bientôt que ceux qui souffraient autant ne l'éprouvaient pas également, et surtout ne le démontraient pas. Seulement il devait bientôt venir une heure de deuil suivi d'autres deuils et d'éternels revers, frappant sur les familles, les décimant en abattant leur chef ou leur jeune héritier. Oui, il vint un temps où le vêtement de deuil semblait être la couleur nationale ! Et pour moi cette heure n'était pas éloignée.

Junot souffrait cruellement de ses blessures depuis son retour de Russie. La dernière surtout, qu'il avait reçue en Espagne dans l'hiver de 1811, fut d'un effet

• Village où se réunirent les débris de tous les corps. Junot y fut longtemps môme avant la retraite de l'armée. Wesselowo est le lieu où l'on a passé la Bérésina. C'est à Borisow que se réunirent les deux armées russes qui venaient l'une du golfo de Livonie, l'autre de la Finlande suédoise. Cette réunion prouve combien Napoléon était mal informé dos mouvements de l'armée russe. Cela répond à ce c^ue j'ai dit dans les précédents VQlumçs«

terrible sur son organisation. Il s'y joignit un renouvellement de souffrance pour une autre blessure reçue en Italie à Lonato. Cette blessure lui ouvrait le crâne. Elle avait un sillon tellement profond, qu'on y pouvait mettre un doigt couché en travers. Cette cicatrice fut si longtemps à se refermer que le général Bonaparte la rouvrit en voulant plaisanter, prèâ de six mois après qu'elle fut fermée. J'ai mis tous ces détails, quoique j'en aie parlé précédemment, parce que la dernière de ces blessures a probablement attaqué les fibres du cerveau et remis en désordre tout l'équilibre cérébral. Junot, sans avoir rien perdu de ses facultés intellectuelles, était dans un état étrange. Il était souvent dans une somnolence très marquée pendant le jour, et la nuit ne lui amenait aucun sommeil. C'était bien douloureux à voir. Un jour il était près de ma chaise longue avec mon frère, Duroc, et le général Valence. J'avais remarqué que ce dernier avait une profonde affection pour Junot, surtout depuis le retour de Russie. Je lui en savais gré et je lui ai voué pour le motif qui avait amené cette amitié une grande reconnaissance. Ce fut Duroc qui me le dit.

Ce jour-là, comme nous étions tous réunis, on annonça M. de Nai bonne, arrivé depuis quelques heures seulement. Il s'empressait de venir auprès d'une de ses amies les plus chères. Junot fut à lui et se jeta dans ses bras, puis l'amenant à moi :

— Voilà, me dit-il, non seulement un ami, mais ud noble frère d'armes!

Et il lui serrait cordialement la main...

Après le premier étonnement douloureux que M. de I^arbonne éprouva de mon affreux changement, il

regarda autour de lui et, me voyant entourée de Junot, d'Albert, de Duroc, enfin d'amis bien ehers, il reprit la main de Junot et l'interrogea du regard, ignorant si j'étais instruite.

— C'est toujours de même, mon digne ami, lui dit Junot dont la physionomie changea aussitôt*. Oui, je souffre comme je souffrais là-bas et voilà une douleur peut-être encore plus vive.

Et me prenant dans ses bras, il posa sa tète sur mon épaule et il pleura! Dans ces moments il me faisait un mal affreux! Jamais, depuis que nous étions mariés, je ne l'avais vu pleurer qu'une autre fois et dans une circonstance terrible. Oh! il fallait qu'il souffrît bien!

— Junot, Junot! lui dit Duroc d'une voix forte, tu es injuste envers l'empereur. Il t'aime toujours. Oui, je te jure qu'il t'aime toujours comme il t'aimait. Demande à M"° Junot, qui l'a vu il n'y a pas longtem.ps. Dites-lui donc qu'il a tort! me dit Duroc, impatienté de mon silence.

— Mais je le lui ai déjà dît, répondîs-je au grand iparéchal, que puis-je de plus ? Il ne me veut pas croire...

— Parce que tu n'as pas toi-même un accent de vérité, ma pauvre amie, parce que tu veux me convaincre sans l'être, dit Junot en se levant. Mais moi, moi, je SAIS bien ce que je sais.

— Junot! s'écria M. de Narbonne, je dirai comme Duroc, vous êtes injuste. L'empereur vous aime. Eh pardieu ! qui donc aimerait-il s'il ne vous aimait pas,

* U avait tout confié à M. de Narboaae ou Russie.

VOUS, le plus ancien de ses amis? Il vous aimé, vous dis-je, et vous êtes injuste.

— Et c'est vous qui me le dites, répondit Junot, vous qui avez été témoin de ce qui fut fait pour Rapp, lorsqu'on voulut lui donner mon corps d'armée ! S'il ne l'a pas eu, c'est parce que son âme est trop noble pour vouloir de la dépouille d'un ami. Mais cette dépouille enfin, on devait me l'enlever! Ces soldats que j'avais conduits à la mitraille de la Moskowa, on voulait me les enlever ! Tous les moyens d'avoir de la gloire on voulait me les enlever ! Et qui donc avait le pouvoir de le faire, si ce n'est celui qui peut tout? Non, non, je ne suis pas injuste! Napoléon ne m'aime plus et, si j'ose le dire aussi à vous autres, voyez-vous, il ne nous aime plus.

Son accent, son air, tout son ensemble était admirable pendant qu'il parlait. Sa belle physionomie respirait à la fois tous les sentiments nobles et affectueux blessés dans une âme généreuse. Mais une chose qui me frappa beaucoup, ce fut l'éclair électrique qui sortit de son regard de feu pour allei éveiller une nouvelle pensée dans les cœurs de ses^ camarades. Ils gardèrent tous le silence, il est vrai. mais il est certain qu'au dedans de chacun d'eux, il 5 avait une voix qui répondait à celle du vieil ami méconnu dans le moment de l'affliction et repoussi comme exigeant, lorsqu'il demandait non pas de: places, des cordons, des grâces, mais une parole di cœur*.

• J'aime et je vénère trop l'empereur et sa mémoire pour qu'i puisse y avoir môme une ombre de doute dans mes paroles. C n'est donc pas une accusation que je fais ici, c'est une vérit

Personne ne parlait. Ces cinq hommes étaient là, silencieux, rêveurs, et pas une voix ne se faisait entendre.

— Mon ami, dis-je enfin à Junot, il est de ton devoir de parler à l'empereur. Je te l'ai dit déjà souvent, et je le répète encore, je crois que s'il savait BIEN ce que tu souffres, il serait non seulement empressé de réparer le mal qu'il t'a fait, mais ce serait d'une manière éclatante...

Duroc ne dit rien. Mais Albert, M. de Narbonne et Valence s'écrièrent que j'avais raison et qu'il le fallait faire. Dans ce même moment, M. de Valence, entendant sonner cinq heures, prit son chapeau et s'en fut. Dès qu'il fut parti, Junot s'approcha de Narbonne et lui dit :

— Croyez-vous que je ne l'ai pas fait? Croyez-vous donc que je me suis laissé frappé au cœur sans me défendre? Duroc sait bien que j'ai écrit. Il sait aussi quelle réponse j'ai reçue!

Et ses traits prenaient une expression terrible. Hélas! j'ai trop appris dans la suite à l'expliquer, cette expression! Duroc fut à lui et prit sa main qu'il serra :

— Tu me fais mal, Junot, lui dit-il. Calme-toi, calme-toi pour elle.

Et il me montrait à lui.

— Il faut qu'elle voie au contraire ce que j'ai fait, dit Junot. Je veux que Narbonne et mon frère le sachent aussi.

Il passa dans son appartement et revint aussitôt

révélée. Il est de fait que les fatigues et les revers de Russie l'avaient changé.

|9e MÉMOIRES

avec un portefeuille dam lequel étaient plusieurs papiers. Il y avait quelques lettres de l'empereur, que je reconnus à l'écriture. Cela m'étonna, parée que je savais que Junot les tenait toutes dans une cassette de bois de santal précieusement montée en or. Cette boîte venait de Mourad Bey. Junot l'avait rapportée d"Egypte et, dans l'origine de sa possession, il la destina toujours à renfermer les lettres de l'empereur, dont il avait déjà bon nombre à celte époque. Aussi jamais je ne pensai à la lui demander, quoique j'en eusse bonne envie. Elle était en outre renfermée ellemême dans un admirable meuble fait par Jacob et qui était dans sa chambre à coucher \

Junot se mit auprès de ma chaise longue et, pFe^ nant quelques-uns des papiers de son portefeuille, il dit :

— Quelques mois avant que les bulletins parussent, j'avais déjà eu quelques explications avec Bei*thier, relativement ace qui m'affectait alors. Il s'agissait du 4* corps que je commandais. Je l'avais cx)nduit d'Italie en Allemagne, et même sur les frontières de la Pologne. On me fit quelques difficultés à l'arrivée du vice-roi. J'en fis à mon tour, non que j'eusse de la répugnance à servir sous Eugène, loyal et brave enfant que j'ai mis à cheval et que j'aimais comme mon frère. Mais ce nouvel arrangement ne me convenait pas. Je réclamai. Les réponses me révélèrent un nouvel ordre de choses dans les manières de l'empO'

1 Lûi'sque le duc de Rovigo Yiol, quelques mois après, pour prendre la correspondance de l'empf^reur et qu'il brisa à lui seu les scellés posés cliez moi en mon absence, comme cela se fail loujcuirô quand il y a des naiuôurs, il emporta la cas^ellc «l j« oe i'ai jamais revue.

t)Ë La duchesse D'ABRANTÉS 198

reur. J'en écrivis à Duroc... Tu dois te rappeler tout cela, lui dit-il en s'adressant directement à lui?

Duroc fît un signe de tête affîrmatif, et Junot poursuivit :

— L'empereur était alors à Dresde. Voici la lettre de Berthier. Elle est officielle dans chacun de ses mots. Lui aussi devenait quelquefois prince souverain avec ses camarades.

Et Junot leva les épaules. Les deux autres, surtout Duroc, se mirent à sourire.

A monsieur le duc d'Abrantès.

• Dresde, âl mai 1812.

« Monsieur le duc,

€ L'empereur a reçu votre lettre. J'ai également celle que vous m'avez adressée par M. de Contréglise. Vous avez tort de croire que l'empereur vous donnait une marque de défaveur. Sa Majesté connaît trop bien votre dévouement à sa personne et combien votre bravoure lui est utile sur le champ de bataille. Vous avez, monsieur le duc, mal compris l'ordre qui a été donné, puisque je vous ai dit que vous restiez aux ordres du vice-roi pour commander plusieurs divisions. Mais, pour ne laisser aucune incertitude à cet égard, je vous fais connaître les intentions de Sa Majesté. Vous conservez le commandement en second du 4' corps, sous les ordres du prince vice- roi qui commande plusieurs corps du centre. Mais le 4' corps étant à l'armée d'Italie, formée par le vice-roi, l'intention de l'empereur est que l'état-major de ce corps

soit en même temps Tétat-major de S. A. 1. et R. comme commandant plusieurs corps du centre de la grande armée. Vous restez donc, monsieur le duc, commandant, sous les rapports militaires du 4' corpSy aux ordres du vice-roi. L'empereur vous porte toute confiance. Sa Majesté vous aime et moi je vous connais assez pour être persuadé que cette assurance détruira les inquiétudes que vous paraissez avoir

e Le prince de Neufchâtel, major général^ c Alexaindre. >

Le style de celte lettre me parut si ridicule, pour ne pas dire plus, que j'eus besoin de la relire moimême, après l'avoir entendue... C'était bien vrai... ij y avait en outre des répétitions de mots, des phrases hors de sens. Par exemple, il y avait certes assez de corps pour en faire un corps d'armée à eux seuls; mais dans la circonstance qui nous occupait, c'était peu de chose. Le fond, la conlexture de la lettre, voilà ce qui avait frappé Junot, et je le conçus à l'instant. Ce n'était au fait qu'un rellet. Que devait être la lumière souveraine qui envoyait un tel rayon ?

Junot continua :

— Cette lettre me fit une vive impression. J'en accusai réception à l'instant, mais avec une auieitume qui, bien qu'elle fût exprimée dans une aeule ligne, racontait ce, que je devais souffrir d'une manière si formelle et si officielle de correspondre avec un vieil ami, même pour une affaire de service. Berthier est vraiment bon^il e&t incapable de faire du mal à aucuu

t)E LA DUCMËSSÉ D'ABRANTÊS m

de îiouè. Mais il n'e&t pas comme vous, tfiôs amis! Il n'affronterait pas notre Jupiter.

Et l'excellent homme donnant chacune de ses mains à ses deux camarades, les regardait alternativement avec une tendresse fraternelle.

— Mais enfin, tel qtl*il était, lé Berthief de l'armée d'Italie se remontrait encore quelquefois. A peine eutil reçu ma lettre, qu'il m'en écrivit une de sa propre main, et la voici ;

4 Dresde, il mai 1812.

t Mon cbêr Bûc tj'ABRAN'rÈâ,

c Pourquoi vous affliger sans motif. L'empereur vous aime. Vous voilà sur le champ de bataille et là où il sera à même d'apprécier ses vrais amis. Nous sommes du nombre. L'empereur n'a rien voulu de désobligeant pour vous- Vous restez au 4* corps comme commandant ce 4' corps sous les ordres du vice-roL L'empereur a ordonné que ce serait l'état-major de ce corps, qui serait celui du vice-roi, comme commandant plusieurs corps. Vous avez donc ce qui est préférable, le commandement militaire du 4° corps. II n'y a eu en cela qu'un objet d'économie; potir avoir un état-major de moins. Le 4° corps vient d'Italie, il a été formé par le vice roi et' il est naturel que ce soit l'état-major de ce corps qui soit le sien, plutôt que Celui des Bavarois, c'est'à-dire le chef d'état-majof ordinaire ^ .

^ Je n'ai pu suiri rortbograpbe du la lettre. Bl)e é9t singu^ liera en ce qu'elle reporte & un« époqae noéma plus éloignée qw

« Soyez tranquille. L'empereur, dans la conversation qu'il a eue avec moi, m'a plus que jamais persuadé de la confiance qu'il vous portait. Le général Junotest dans son cœur. Il se souvient de ses anciens services. Il en espère de nouveaux.

t Mille amitiés, mon cher duc.

€ Alexandre. »

Cette histoire me frappa ainsi que sa date. Je fus à mon secrétaire et j'y pris une lettre de Junot, que je donnai à lire à M. de Narbonne. Duroc la connaissait déjà. Elle était datée de Plock, du 30 mai 1812... et sous le n° 29 de la correspondance de Russie*. J'allais partir pour les eaux d'Aix. Il le savait. Après m'avoir parlé de ma santé, il ajoutait ce paragraphe, qui m'avait alors vivement inquiétée :

€ ... Tuas aussi quitté tes enfants, ma chère amie, mais au moins c'est pour peu de temps. Tu en as souvent des nouvelles. Ton Napoléon les remplace en partie. Mais leur pauvre père! il n'a rien, lui, il est bien loin ! Et qui sait ce qu'il va devenir? Patience, courage et constance, j'ai tout cela avec l'hon-

celle où Berthier était jeune homme. Il écrit vice-roi avec un y, mille avec un seul 1, et ainsi de suite.

Mes Mémoires vont être terminés. Je me suis alors retirée du monde, et ce que je n'ai pas vu, je préfère n'en pas parler. Je pense publier mon voyage en Italie dans les années 1817, 1818 et 1819, pour faire suite à mes Mémoires. C'est l'époque où la famille Bonaparte était toute réunie en Italie, soit à Rome, soit à Florence, la reine de Naples exceptée.

' Les lettres que j'ai de Junot sont reliées pour qu'elles st, conservent mieux Celle-ci comme toutes celles de Russie sont dans le même volume que celles de d'Espagne.

neur suffisant pour les soutenir tous trois noblement. Quelque chose qui m'arrive, on ne m'entendra ni réclamer, ni me plaindre.

« Ce passage de ma lettre te fera de la peine, mon ange. Dans quelques jours il te sera expliqué. J'ai confiance en celui qui doit décider mon sort. Quel qu'il soit, je le supporterai. Mon cœur est pur et mes actions n'ont pu mériter aucun reproche. Je puis d'ailleurs supporter un grand malheur. Ce que je ne supporterai jamais, c'est une fiumiliatio7i. »

Junot ne se rappelait plus cette lettre. Il fut touché en la lisant.

— Deux jours après te l'avoir écrite, poursuivit-il, je reçus celle de Berthier que je viens de te lire. Elle me rendit mon aveugle confiance dans l'attachement de l'empereur.

Il s'arrêta, passa sa main dans ses cheveux et les rejeta de côté, comme pour ôter un fardeau et donner de l'air à son front qui brûlait. Hélas ! je le savais, comme lui, qu'une parole avait suffi pour lui rendre toutes ses illusions! Il m'écrivait toujours de Plock, en date du 3 juin 1812, sous le n° 30 de la corresponpondance de Russie :

c J'ai reçu hier l'assurance que l'empereur me conserve sa confiance, et ses bontés sont portées au comble en remplissant toutes mes espérances. Je suis sûr de faire cette campagne avec distinction et d'être à même de prouver aux dépens de ma vie — s'il est nécessaire — combien mon dévouement et ma reconnaissance égalent dans mon âme les bienfaits de l'empereur...

t Adieu, mon amie; le courrier part, ton ami est bien heureux ! il t'aime et t'embrasse de tout cœur. »

Au milieu de cette joie, il était parti, et s'était en* toncé dans la Pologne, puis enfin dans la Russie, et les lettres étaient devenues tous les jours plus rares, Cependant j'en reçus deux, l'une du 20 août, écrite au bivouac, au milieu des cha»Tips, l'autre \ toujours au bivouac, et le goir de la bataille de la Moskovv^a. Dans la première, il me parle longuement de l'affaire générale de Smolensk, mais point du tout particu" lièrement.

« Nous avons eu, m'éerjvit-il une grande affaire devant la ville de Smolensk ; les Russes l'ont délendue, et nous l'avons prise. Cette ville, fort grande et très bien bâtie, mais en bois, a été entièrement brûlée par nos obus. Et lorsque nous y sonimes entrés, nous n'y avons trouvé que des cendres et des cadavres. Quelques rues ont échappé au feu, mais il n'y avait personne. Toute la population, forte de quarante mille âmes, a suivi l'armée russe. Depuis cette bataille, j'ai toujours été en course et j'ai, hier encore, eu une autre affaire ; j'y ai perdu environ 500 hommes. Les Russes en ont perdu beaucoup, J'ai été assez content de mes jeunes soldats', Il§ ont fait douîe belles charges de cavalerie.

n Aujourd'hui nous nous reposons. L'armée marche et notre tour viendra demain. Nous suivons la route de Moscou et je pense que j'aurai le plaisir d'embrasser M"' Diwoff' avant qu'il soit un mois. Con-

1 Sous le n^ 31 de Ia cprraspondaac9 d& Russie .

3 C'étaient déjeunes Wesiphaliens, tous conscrits,

3 M'°° la comtesse Diwoff. C'était une de nos amies. Elle s'é»

tait surtout fort attachée à moi et m'appelait sa petite sœur,

quoiqu'elle eût été grandement ma mère. Elle àtuii bonne et

^ès dérouéâ 4 ses »mi». Elle % occupé iongi^'ups i'Qùtt^i \\ii

DE LA DUCHESSE D'ABHANTÉS 19y

nais-tu mon bonheur de trouver après mille lieues de fatigue, une amie bonne et dévouée qui me parlera de sa petite sœur et qui me fera oublier tous les vilains visages que je ne cesse de voir depuis mon entrée en Pologne

t Je t'ai écrit l'autre jour que j'avais reçu le portrait de mon Napoléon le jour de ta fête, et le plaisir que cela m'avait causé. C'est sans doute le seul bonheur que j'aie eu depuis mon départ de Paris.

« Adieu, ma l>ien-aimée. Adieu, mon amie. Embrasse ton fils pour nous deux et dis mille choses aimables à Calo. »

Que d'inquiétudes, de peines déguise et révèle tout à la fois cette lettre. Je connaissais trop Junot pour m'y tromper. La lettre qui suivit ne contenait que trois lignes pour m'annoncer la victoire de la MoskowaV Ensuite il m'écrivit de Ghyat, à ireniehuit lieues de Moscou. Je le suis ainsi pas à pas pour arriver au moment oîi nous sommes et qui décida de sa vie. Cette lettre de Ghyat était du 7 septembre et la 33^ de notre correspondance de Russie. Elle était sérieuse et triste. On voyait déjà la plaie, car l'appareil n'avait pas été mis par une main habile et amie.

« Quand te reverrai-je? ma chère Laure !.. . quand

laReynière, ruedts Cliamps-Elysées, et tout ce qu'il y avait de meilleure compagnie russe et française se réunissait chez elle. Non seulement les Russes et les Français, mais tout ce qui arrivait à Paris d'étrangers de distinction s'y faisait présenter. Sa maison ^ait alors la meilleure de Paris.

* Celle lettre est dans l'albuin d'airog.aphes de M*"* Birinj Ift mère, à Londres. C'est moi qui l'ai donnée à son fils.

te presserai-je, avec mes enfants, dans mes bras, contre mon cœur ? Que cet avenir est à désirer ! Mais qu'il peut être loin ! Nous serons bien mal. Nousn'avpns rien et pour des poignées d'or on ne peut rieti avoir non plus. Pas une aune de drap, pas même une fourrure ! Quant à moi, je n'ai encore manqué de rien, mais mes provisions diminuent, etc.

« Ce qui me manque, c'est ma Laure chérie, ce sont mes enfants, c'est tout ce que mon cœur aime. Hélas! quand je vous reverrai, je serai comme l'an passé, perclus de tous mes membres. Je suis déjà aussi souffrant qu'en revenant de Portugal. Juge de ce que ce sera quand l'hiver aura passé là-dessus. »

Quelle tristesse amère et profonde ! Chacune de ses paroles raconte une nouvelle souffrance en voulant la cacher!

Une autre lettre était de Mojaisk même^ Celle-là' était plus gaie. On voyait que des lettres amies avaient versé quelques gouttes de baume sur la blessure. En effet, je l'appris ensuite. C'était exactement une passion que le sentiment de Junot pour Napoléon. Il l'aimait avec un abandon de lui-même presque aussi entier que celui qu'il ressentait pour moi, qu'il aimait, je puis le dire, avec une profonde tendresse. Il est incompréhensible pour moi que Napoléon n'ait pas apprécié Junot dans cette partie adorable de son être. Ce que devait valoir, mon Dieu ! pour un souverain, une telle affection, aussi vraie, aussi dévouée! Mais à quelle valeur se pouvait-elle taxer?

* Lieu de la bataille. Les Russes ne l'appellent pas batailla de la Moskowa, mais la bataille de la Mojaisk. > Pâtée du 13 septembre 1812 et sous le d° 34,

Une chose à remarquer, dans tout ceci, où je suis mon chemin pas à pas, c'est une lettre de Berthier, datée de Wilna, le 6 juillet 1812. Elle est tout entière de sa main. Il paraît que Junot avait eu quelque nouvelle peine pour son affaire du prince Eugène et qu'il en avait encore écrit à Berthier. Il était assez simple de penser, et l'empereur le devait faire, que, quelle que fût l'amitié de Junot pour le prince Eugène, il ne se pouvait qu'il oubliât que dix ans avant il l'avait connu enfant et colonel dans la garde de son beau-père ; que les antécédents de cela étaient, non pas une familiarité d'enfants, mais une sorte d'amitié presque protectrice, comme la pouvait avoir pour un jeune homme de haute espérance comme Eugène, un homme déjà célèbre parmi les braves. De tout cela, il y avait trop peu de jours. Il y en avait surtout trop peu pour que sa tète, vieille de cicatrices, pût s'incliner avec résignation devant la jeune moustache de la vice-royauté. Tous les prestiges de la souveraineté et de la puissance n'ont jamais eu leur effet dans la famille de l'empereur que sur sa propre personne. Il n'a jamais voulu se pénétrer de cette vérité qui était pourtant évidente. Il est résulté beaucoup de malheurs de cette manière d'agir de la part de Napoléon.

«... Mon cher duc d'Abrantès, disait Berthier dans une lettre écrite toute de sa main, j'ai parlé de vous à l'empereur. Il a trouvé inutile que vous veniez ici, Sa Majesté devant en partir d'un moment à l'autre et votre corps se mettre en mouvement demain matin.

« Continuez à commander le 4* corps pour la partie militaire. L'empereur ne voulant pas former

tn MEMOIRES

nn nouvel état-major pour le vice-roi, doit se servir^ de celui du 4* corps. L empereur vous aime. Ne vous tourmentez pas. Patietitez. Sa Majesté connaît votre position, elle vous saura gré de vous y tenir. Vous combattrez à la tète du 4* corps, n'est-ce pas là le principal? N'est-ce pas le commander réellement?

« Je vous embrasse, mon cher Junot. Bientôt l'empereur verra les corps du vice-roi. Tout finira par s'arranger d'une manière qui vous contente.

c Vous connaissez mon amitié.

t Alexandre. »

Cette lettre est remarquable, en ce qu'elle met à jour, selon moi, tout ensemble, ce reploieme7it sur lui-même, qu'on remarquait depuis longtemps dans l'empereur, et pourtant ce raisonnement, qu'il lui faut conserver ses amis et surtout ses amis dévoués, comme il savait que l'était Junot . Il connaissait sa tendresse pour lui, son dévouement et savait qu'un mot amical de sa part pouvait tout à la fois le consoler et le rattacher. Dans une alïaire aussi importante que celle que je retrace maintenant, je ne dois rien omettre. Il y a eu des erreurs graves qui ont été longtemps accréditées ; je n'ignore pas que l'opinion de plusieurs personnes a été influencée par ces mêmes erreurs. C'est donc pour cela qu'il est de mon devoir de présenter les faits dans leur plus minutieuse exactitude. Les probabilités morales

* Ceci est pour moi fort obscur. Lorsque je lus cette lettre avec Janot, ce n'est pas celte phrase qu'il m'importait d'expliquer et depuis je ne peux comprendre ce qu'elle veut dire.

trompent parement, et ici elles sont nombreuses en faveur de Junot. Je dois donc, je le répète, tout mettre au grand jour.

Je sais bien que ceux qui veulent trouver matière à remarque, et même à sarcasme à toutes choses, diront que ma légèreté française fait de ceci une affaire de mode et que je ne devrais pas porter la main sur la statue du dieu que j'ai proclamé. Mais je répondrai que j'écris l'histoire et non le roman de la vie de Napoléon ; que je dois dire la vérité de toutes les actions de cet homme, le plus grand sans doute que Dieu ait créé, mais un homme enfin, qui, tout immortel qu'il soit dans sa renommée et dans sa prospérité, a fait des fautes, et des fautes de cœur comme des fautes de génie. Je ne flétrirai pas, pour parler avec la voix de ma conscience, ce que j'ai loué, admiré avec enthousiasme. Je serai conséquente avec moi-même, car je serai vraie. Dans ce livre, Napoléon sera non pas comme sur un théâtre, environné d'illusions et de prestiges, mais avec sa propre grandeur, la sévère et simple majesté de son génie. Dans ce livre, son nom ne sera dit qu'avec une vénération qui ne sera pas affaiblie par le dévoilement de quelques fautes, et peut-être la main qui le loua justement a-t-elle plus qu'une autre le droit de signaler ces mêmes fautes.

A qui, d'ailleurs, devait venir demander vengeance et justice une gloire outragée? N'est-ce pas à sa veuve? Oui, c'était à moi à révéler la vérité. Je n'irai pas au delà. Quand les faits parlent si haut, il faut bien se garder d'y rien ajouter. En parlant d'ailleurs de Napoléon, la veuve de Junot, de celui qui fut à la fois son admirateur et son disciple, doit par devoii

a04 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D' AERANTES

s'étudier à parler comme son mari l'eût fait, s'appliquer à ne blesser aucune des parties vulnérables d'une grande mémoire, en retraçant des faits aussi importants qu'ils sont douloureux. Il est une délicatesse de cœur que je dois ménager, sans diminuer toutefois l'effet de la chose. Voilà ce qu'il me faut chercher et ce que je demande à Dieu de m'inspirer.

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