‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 12 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le tocsin européen. — Proclamation de l'empereur Alexanilix',

— Discours flo l'empereur rNapoléon, — Alexandre pacitic^t'-'iir (!t' l'Europe. — La Pi-usse et son système. — Le duc de Brunswick. — Sauve qui peut! — Vente de la Suèile. — i'.) millions. — C'est le prix du sang. — Plus il vaut, plus il est payé. »■ L'Espagne perdue. — Bulle conduite de SouU,

— Lettre de Bcniadotte à Napoléon. — Le transfuge. — Ma peLUe Bonnette.'— r L'emporeuf trop bien scrvj. — Les gardes d'ljomu;ur. — Mort de M. de Lagiauge. — Le pressentiment.

— PrùiiKiiade on calèche. -^ Le duc de Frioul et Junot. — Amitié fraternullo. — Ce qu'était Duroc. — Combien il était bon. — Pressenlimeatfi de Juaot. -^ Amour pour l'empereur,

— La consécrution et le serment.-^ L'enfant du brave dévoué ^yant sa naissance. — Le buUt-lin. — La partie de billard. — M. de Flahaut et M. de Valence. — Les cent bouteilles de vin de Sillery. — La bouteille d'eau de Portugal et la bouteille d'élher.

Maintenant nops somrnes à un moment qui est d'une haute et tei'rible importance dans la vie privéo des familles comme dans le corps politique des nations. L'immense colosse de la France, naguère revêtu de pourpre et d'or, commençait à dépouiller sa riche parure et n'était plus qu'un grand squelette dont les os déjà ébranlés s'entrechoquaient entre eux.

Averti enfin d§ son danger et du nôtre, au bruit du tocsin que les puissances européennes faisaient tinter de toutes parts, iNapoléon rassembla autour de

lui les forces de cette France qui jamais n'est épuisée de son sang et de ses richesses, quand il faut donner l'un et l'autre pour la défense de sa gloire et de son honneur. A l'occupation de Varsovie par les Russes"", l'empereur répondit par un senatus-consulte' qui déterminait la régence pendant la minorité du roi de Rome. Au premier pas fait vers lui pour l'attaquer, lui qui jamais ne le fut, il oppose l'assurance de la réversion de son pouvoir! A la proclamation d'Alexandre^ qui invite les Allemands à secouer le joug de la France, il répond par son discours au Corps législatif.

« Je désire la paix, dit Napoléon. Elle est nécessaire au monde. Quatre fois depuis la rupture du traité d'Amiens, je l'ai proposée par des démarches solennelles. Mais je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la grandeur de mon empire. »

Et l'on a pu critiquer de semblables paroles ! Que devait-il dire, cet homme qui, quelques mois avant, possédait l'Europe entière! Oh! combien sa grande àme devait souffrir, lorsqu'elle était si peu comprise !

Bientôt Alexandre prit le rôle du pacificateur de l'Europe. Un manifeste de Varsovie, en date du 22 février, suivit la proclamation du 10, de la même ville. Il appelait tous les peuples de l'Allemagne à V indépendance. Comme si pour eux il était moins honorable de répondre à l'appel de Napoléon, que

» Le 8 février 1813, reddition de Varsovie.

2 Le 5 février 1813. Voyez XèMoniteur.

3 10 lévrier 1813, en date de Varsovie. Elle est adressée aux Allemands et à l'alliance rhénane.

d'obéir à la lance d'un Cosaque! Enfin le 4" mars, la sixième coalition continentale contre la France est proclamée en Europe. Et seule, pour la sixième fois aussi, elle regarde ses ennemis avec fierté et les défie de l'abattre. Ce n'eût pas été une vaine jactance certes, si, dans ceux qui l'ont livrée, il n'y avait pas eu de ses enfants. Le même jour, la Prusse, toujours fidèle à son système de défection \ abandonne l'ami

C'e^l une chose curieuse à suivre que la conduite de la Prusse depuis 92. Toujours versatile, dissimulée comme une femme faible, nous l'avons vue en 92 prendre l'initiative et nous faire la guerre parce que nous étions si malheureux que nous allions succomber. Et pourtant elle n'était pas parente des Bourbons et n'avait reçu ni insultes ni dommages. A la troisième campagne, la Prusse retira son armée de celles coalisées, parce que la France triomphait partout. Elle poussa le cri de sauve qui peut, après le traité de Bàle qui détruisait celui de Pilnitz, et renversa et rendit dérisoire 1 impertinent manifeste du duc de Brunswick. La Prusse alors fut un peu moquée chez les républicains, qu'elle avait tant maudits. Ils la bafouèrent même. Pourquoi s'y exposait- elle ? En 1799 la fortune changea pour nous, la Prusse changea aussi et M. de Sandoz vint en son nom flatterie Directoire. En 1805 l'Autriche arma. La Prusse regarda de droite et de gauche, et se dit que la France devait être battue. Elle signa un traité avec la Russie, sur le tombeau de celui qui conduisait bien autrement les affaires de la Prusse. M. d'Haugwitz fut témoin d'Austerlitz et an courrier, expédié à Berlin, arriva à temps pour faire déchirer le traité de Postdara. La Prusse vira de bord, hissa le pavillon de la France et abattit celui de l'Angleterre, qui allait être le sien. C'est ainsi qu'elle se conduisit pendant 22 ans. En 18121a peur avait fait signer un traité aux conseillers de Berlin, la déroute de Moscou leur rendit courage et ils entonnèrent un champ de triomphe en réponse aux cris d'agonie de nos soldats mourant dans les fleuves glacés, dans les boues et les neiges de la Russie. Enfin la Prusse jeta le masque. Mais toujours perfide par le besoin de l'être, elle emprisonna le général

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chancelant et va faire alliance avec celui dont le bonheur se lève. Le traité d'alliance entre la Prusse et la Russie se signe à Kalisch. Dans le même temps, l'Angleterre et la Suède signent aussi un traité poiir abattre l'ennemi commun. Ils sont tous altérés de son sang, C'est une curée. C'est une frénésie qui les pousse contre cet homme qu'ils devraient tous aimei et vénérer, parce que l'humanité entière doit être vaine de lui. Et c'est un homme qui est presque son allié, qui est le beau-frère de son frère, qui signe le traité qui doit donner un ennemi de plus à la France 6t à Napoléon, car le prince royal de Suède faisait tout et Charles XIII n'était plus qu'une ombre de roi. Au reste, ce nouveau traité de 1813 (3 mars) n'est qu'une confirmation des traités précédents (24 mars et 3 mai 4812). Seulement cette fois la Suède est achetée. C'est le prix du sang maintenant et, comme il est précieux, on le vend cher, La Suède recevra vingt-cinq millions de francs et la cession de la Guadeloupe abandonnée aux Anglais par le général Ernouf. Il y a dans tous ces traités, dans ces capitulations, une lueur de honte et de bassesse qui fait mal à Tâme.

Chaque jour les plus désastreuses nouvelles nous arrivaient, tantôt elles venaient de l'Espagne et apportaient la perte de quelque ami, ou d'une bataille, ou d'une province. Le maréchal Soult, qui avait fait des efforts surhumains pour lutter contre le malheur de Sv^ position, devenue terrible par lo départ de la meilleure partie de ses troupes pour le Nord, fut

York «n même lumps qu'elle lui dit de trahir. Taol de turpitudus 1^1 si peu de grandeur, cela fuit mul !

enfin contraint à se porter de Valladolid au nord de l'Espagne. Cette mesure, qui était indispensable, et que même il n'avait retardée que trop longtemps, fit un effet malheureux sur le moral de l'ennemi et de nos soldats. Elle découragea ceux-ci en proportion de l'orgueil qu'elle donna à l'autre. Dès lors, notre séjour en Espagne ne fut plus regardé que comme précaire.

C'est, je pense, vers ce temps que Bernadotte écrivit à l'empereur pour lui demander en ami « de n'être plus ambitieux, de modérer cette soif de conquêtes qui est funeste à l'Europe, ajoute-t-il. Je suis désintéressé dans la question, et vous pouvez croire que mon profond attachement pour mon pays et pour vous me dicte seul cette démarche. »

On croit rêver en lisant de pareilles choses ! Lui, Bernadotte ! Lui, Jean, prince royal de Suède, venir dire à Napoléon, empereur des Français, qu'il doit remettre l'épée dans le fourreau, lorsque, lui, tire la sienne! Et cela au moment où son beau-frère, le mari de la sœur de sa femme ^ était menacé dans sa vie, dans tout ce que l'homme a de précieux et de cher I Bernadotte s'allie à toutes ces vieilles puissances que sa fierté républicaine repoussa si longtemps loin de lui. Mais parmi elles, il n'en est pas une seule dont le talent puisse effaroucher le sien. Ils sont tous nuls, et lui le premier parmi eux. Un autre transfuge, un traître, un Français indigne du nom de Français, va

1 On sait que la sœur do la reine Julie est reine de Suède. Je n'ai rien entendu de plus plaisant que le roi de Suède, avec son accent béarnais, appelant sa femme d'uu petit no n d'amitié, qui était Bonnette. Je ne sais pas si les habitudes . oyales ont supprimé la caresse bourgeoise.

bientôt paraître sur cette scène de guerre et de désolation. Celui-là fut jadis son maître et Jean, prince royal de Suède, sera heureux de lui serrer la main et de lui donner même la droite pour lui faire sentir sa supériorité.

Pendant ces préparatifs au dénouement du grand drame qui allait se représenter, Napoléon organisait de toutes parts ses moyens de défense. Les gardes d'honneur lui fournissaient à la fois ces mêmes moyens et devenaient entre ses mains des otages sûrs pour se rassurer sur les provinces intérieures. La France, sans cesse insultée par la Prusse, prit enfin l'initiative, non pas traîtreusement et dans l'ombre, mais dans le Sénat de l'empire. On y proclama hautement la déclaration de guerre que l'empire faisait à la Prusse. Ce moment fut terrible pour tous ceux qui, comme Junot et ses frères d'armes, connaissaient les ressources de la France. Ils savaient par exemple que l'armée française, au moment où elle déclara la guerre à la Prusse, ne se composait que de trente mille anciens «o/rfais.' Elle avait son quartier général à Statsfurts, près de Halberstadt. C'était le prince Eugène qui la commandait. Il avait pris position sur l'Elbe et la Saale, ancien théâtre de notre gloire. Mais quelle était la partie de l'Allemagne qui ne l'était pas ? Nous occupions Magdebourg,Wittemberg et Torgau. C'était dans cette dernière ville que je devais, dans cette même année, recevoir un coup encore bien douloureux même après mes malheurs.

Le Sénat, qui ne voyait dans la guerre intentée contre la France qu'une tentative répétée et six fois essayée sur notre beau pays, accorda à l'empereur ce

qil'iî lui demahda pour repousser l'agression. Cent quatre-vingt mille hommes furent ordonnés par le ^énatus-consitlle du 3 avril 1813. C'est dans ces cent quatt*e-vingt mille hommes que Se trouvent ces dix mille gardés d'hortneur qui firent tant crier après l'empereur. Eh bien, il en fut de cela comme de bien des choses dont j'ai déjà parlé, c'est-à-dire que l'empeur fut trop bien servi. Il avait demandé au ministre de l'intérieur deux mille gardes D'tiONNEtJR,'on crut lui faire la plus agréable des flatteries en lui en envoyant dix mille... C'étaient donc huit mille familles qui étaient aigl-ies contre l'empereur et le maudissaient au lieu de le bénir. L'empereur, pendant ce temps créait trénte^sept cohoHes urbaines pour la défense des places maritimes. Cet homme était universel, il n'oubliait rien.

11 eut Un chagrin qu'il ressentit vivement raênie à Cette époque. Ce fut la mort de M. de Lagrange. C'était, Comme on le sait, le mathématicien le plus habile que la science et l'Europe avaient eU depuis Euler. L'empereur l'aimait beaucoup et sa mort l'affecta. M. de Lagrange avait alors 18 ans. L'empereur s'occupa de ce malheur avec une sollicitude qui semblait annoncer un pressentiment.

--- le ne puis vaincre ce que j'éproUve, dit-il à buroC. J'ignore ce que peut signifier l'effet produit par cette mort de Lagrange, mais il y a du p}*esseittintetit datis mon affliction.

DuroC essayait de dissiper ces pensées sombres et lui-même quelquefois s'y laissait aller. Un joUr 11 Vint me voir. C'était le matin. 11 était deux heures. Le temps était beau et Junot, malgré que le froid fût encore piquant, avait fait mettre les chevaux à

une calèche et voulait m'emmener promener. Duroc vint avec nous. Il avait une heure à lui et il voulait causer de plusieurs choses intéressantes avec Junot et avec moi. Il voulait surtout parler avec le duc de la mort de Fuentès, que Junot avait reçu dans ses hras et dont il avait été l'exécuteur testamentaire. On sait que le comte Armand de Fuentès avait une fille de M"* Bigotini et que Duroc était dans la même position. La conversation fut tout à la fois triste et amicale. Duroc était si bon, si affectueux ! Il était si bon père ! Il parlait avec une parole qui venait du cœur. Oui, il était bon, et ceux qui peuvent dire que ce n'était pas doivent faire croire que, si le doute existe, c'est qu'ils ont eux-mêmes provoqué ce qu'il pouvait avoir de mauvais. Il fut toujours pour moi le meilleur des amis, comme il fut pour l'empereur l'un de ses plus fidèles sujets et de ses plus dévoués serviteurs. Hélas ! le moment approchait où lui aussi devait me montrer le chemin de délivrance de nos misères. Il le sentait, je crois, et cette agitation, cette sorte de souffrance qui ne lui était pas naturelle et qui révélait une peine intérieure de l'âme, me fit une forte impression. Je lui donnai la main et je lui dis :

— Mon ami, j'espère que vous n'oublierez pas, en partant, que je suis ici et que vous pouvez tout demander à mon amité.

L'excellent homme me regarda d'un air attendri. U me comprenait, mais une particularité que je connaissais l'empêchait en ce moment de me répondre comme il l'aurait voulu. Je le compris parfaitement et, pendant toute la promenade, je parlai de manière à te rubburer sur le sort de sa uile, et surtout à dimi*

nuer l'impression presque lugubre qu'il ne pouvait rejeter par derrière lui.

— C'est un pressentiment, répétait-il toujours pendant la promenade. Je ne reviendrai plus au bois de Boulogne.

Il paraissait frappé. Bon et excellent Duroc! J'aurais bien sûrement donné de plus douces consolations à son âme souffrante, si je n'avais été aussi chargée de la sainte mission de soigner une âme souffrante.

Junot était retombé dans un état de sombre inquiétude dont mes soins et mon affection l'avaient tiré. Il avait d'étranges moments d'inquiète souffrance. Il pleurait, lui, si fort et si maître de lui! Il pleurait comme un enfant. Les mouvements joyeux n'arrivaient plus à lui que par des intervalles qu'il fallait encore saisir.

Un jour, en lui annonçant que j'étais enceinte, il fut d'abord heureux. Puis il s'attrista par la crainte d'un surcroît de souffrances pour mon étai si peu fait pour supporter une si longue fatigue. Mais tout à coup il vint à moi et, me prenant dans ses bras, il me dit avec une expression qu'on ne peut oublier quand une fois elle vous a frappé l'œil et l'oreille :

— Laure, si c'est un garçon, promets-moi, juremoi de l'élever uniquement dans l'amour, dans la crainte de l'empereur. J'entends dans la crainte de /'affliger. Promets-moi de faire tous tes efforts pour qu'il l'aime comme je l'ai aimé, comme je l'aime toujours.

Et sa voix tremblait d'émotion.

— Pourquoi ne me réponds-tu pas? dit-il en me voyant seulement pleurer, car en ce moment, je l'avoue, la puissance de Dieu même ne m'aurait

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certes pas fait promettre ce qu'il me demandait, en voyant cet homme dont le loyal amour était si mal reconnu par celui qui aurait dû payer ces trésors de l'âme par une parole venue de l'àme aussi. Hélas! c'était tout ce que l'infortuné lui demandait.

— Laure, tu me fais plus de mal que tu ne penses en ne me répondant pas, comme j'ai peut-être le droit de te demander de le faire. N'est-ce pas, mon amie, que mon fils, si c'est un fils, ne recevra de toi que des leçons comme celles que je lui aurais données?

— Mais tu les lui donneras toi-même, mon ami...

— Moi? Non, noni il me faudrait encore des années de vie, et je n'ai plus que des jours...

— Et tu veux que je réponde à de semblables paroles? Mon ami, tu ne réfléchis pas non plus que pour cet homme tu blesses le cœur de tout ce qui t'aime. Que t'ai-je fait, moi, pour me parler comme tu le viens de faire?

Je pleurais et je souffrais, car en ce moment il était d'un si grand changement, que je ne pouvais fixer sa noble figure sans me sentir une telle douleur au cœur, qu'il me semblait que j'allais mourir. Je fus à lui et, l'entourant de mes bras, je lui dis avec la volonté de le calmer :

— Eh bien! je te jure, mon ami, que l'enfant que je porte sera, quel qu'il soit, élevé dans l'amour de celui que tu aimes tant. Quant aux autres, c'était déjà un devoir pour moi de le faire. Et si je prends œ'i engagement, tu sais que je le tiendrai. Mais à présent, mon ami, l'état de ta santé demande des soins. Ne pense plus à repartir pour l'armée. Je ne suis pas juge en pareille matière, mais il me parait que maintenant Vl ta dois à ta famille. Ainsi donc, tu pourras lui in-

culquer toi-même ces sentiments d'attachement que tu sais si bien éprouver pour 1 empereur. Ne me quitte plusl Ne quitte plus tes enfants, nos amis! Ici tu seras entouré de soins, d'amour, tu seras aimé.

Je pourrai vivre encore de longues années, d'autres souvenirs pourront s'effacer, mais jamais, jamais je n'oublierai la rapidité avec laquelle il s'élança sur moi! Il me saisit avec cette force terrible qu'il avait naturellement en lui et qui doublait à la venue d'une émotion profonde :

— Mais tu ne m'entends pas, ou tu ne me comprends donc plus? Comment, à présent que tu sais ce que m'a fait cet homme aux milles panaches, à présent que tu sais ce que sa vengeance a imaginé pour me perdre auprès de l'empereur, tu ne veux pas voir que je n'ai qu'une réponse à lui faire?

Et ses yeux flamboyaient. Il était admirable, mais terrible.

— Que veux-tu? Laisse tout cela, répondis-je en tremblant, car il me faisait peur.

— Ce que je veux, s'écria-t-il, ce que je veux, c'est de ME FAIRE tuer! Alors, quand je tomberai sous un boulet russe ou autrichien, quand une balle prussienne ou anglaise me renversera sous les pieds de mon cheval, alors je leur demanderai avant de mourir si fai manqué de résohUhm.

Cette malheureuse phrase du bulletin lui revenait sans cesse à l'esprit. Je le regardais avec cette pitié du cœur qui va trouver la souffrance dans l'âme affligée et qu'une femme aimée peut seule ressentir et donner. Le duc la comprit, ou plutôt la sentit. Il vint à moi et, posant sa tête sur ma poitrine, il pleura encore C'étaient des gouttes d'eau-forte que ces

larmes-là. Elles retombaient sur son pauvre cœur brisé et le détruisaient en le brûlant.

Le soir de cette cruelle matinée il était assez calme. C'était toujours après de tels orages qu'il avait comme un armistice avec la souffrance. La lutte commençait alors. L'homme ne voulait pas fléchir, mais la peine rongeante, cette vipère qui de son dard brûlant fouille sans cesse au cœur et le pique, l'empoisonne de son venin, la peine était la plus forte et fut en effet triomphante.

M. de Flahaut et le général Valence étaient venus nous demander à dîner. Après être sortis de table, nous passâmes dans le billard. Junot se trouvant plus disposé à faire quelque chose qui le pût distraire, proposa une partie de billard à quatre.

— Je me mettrai contre Valence, et ma femme contre M. de Flahaut. Valence, s'écria-t-il en riant et s'élançant avec une vivacité de jeune homme pour prendre sa queue de billard, je te joue cent bouteilles de ton meilleur vin de Sillery contre vingt-cinq lnuis, veux-tu du marché?

— Oui, pardieu, répondit le général, surtout si la duchesse se met de la partie. Mais elle n'a pas accepté.

— Bah ! ma femme veut toujours ce que je veux, n'est-ce pas, ma Laure?

Et, venant à moi, il m'entoura la taille de l'un de ses bras, m'enleva comme une plume à la hauteur de son visage, m'embrassa et, me reposant à terre, courut arranger les billes.

— Elle a dit oui, Valence! As-tu vu comment elle a dit oui? Sans parler. Mais elle a dit oui.

— Cela ne m'est pas prouvé, dit le général Valence, qui, voyant son front s'éclaircir et sa bouche nous

sourirp, nvait l'aimable esprit de prolonger ce moment de distraction.

— Comment cela? dit le duc en posant fort sérieusement sa bille sur le billard et me regardant avec une sorte d'inquiétude. Puis il vint à moi rapidement, me prit dans ses bras et me dit à demi-voix :

— Tu dois me détester? Je suis sûr que je t'ai fait mal tout à l'heure en t'enlevant ainsi comme si tu étais seule.

Il se frappa le front. Ses yeux s'assombrirent et en une minute et tout ce qu'il y avait de joyeux en eux avait disparu.

— Non, non, m'écriai-je, non, non, je ne souffre pas le moins du monde! Jamais depuis un an je ne me suis mieux portée, et je suis fière et joyeuse d'être ton second dans un duel où le seul sang qui doit couler est dans une bouteille de vin de Champagne. En vérité il faudrait qu'il n'y en eût jamais d'autre.

A mesure que je parlais, le duc me suivait des yeux. Il me regardait parler, si je puis dire ainsi. Lorsque j'eus fini, il me rapprocha encore de lui, prit ma tète dans ses mains, me décoiffa en baisant mes cheveux et puis, me regardant avec une expression indéfinissable, il me dit bien bas :

— Tu es mon ange consolateur, toi ! Que je t'aime ! Écoute, tu joues bien. Joue encore mieux que de coutume. J'attache une pensée... bizarre peut-être... mais, enfin, c'est mon idée. Si je gagne...

Il leva les yeux, ils étaient brillants et radieux.

— Si je gagne, eh bien, c'est une réponse de Dieu à tout ce que je souffre depuis si longtemps. Vois-tu ce brave et loyal garçon, poursuivit-il en me montrant le général Valence, celui-là me connaît. Il était à côté

de moi quand l'homme aux panaches voulut me donner des ordres quand il n'avait aucun droit de le faire, et parce que je n'ai fait que mon devoir, cet homme!...

— Oui, oui, il eut raille fois tort. Mais viens jouer et surtout rappelle tout ton talent. Quant à moi, je vais faire de mon mieux.

Et je l'embrassai. Il se mit à sourire et nous nous disposâmes au combat.

— Ah ça, tout cela est fort bien, dit M. de Flahaut, mais que jouons-nous, M"" d'Abrantès et moi?

Dans le fait, il fallait régler l'enjeu. La chose n'était pas facile, parce que je n'ai jamais joué d'argent de ma vie, et que, ne buvant que de l'eau, l'enjeu du général Valence me tentait peu à gagner.

— Eh bien, si vous voulez, dis-je à M. de Flahaut, je vous jouerai une bouteille de la grandeur de celle de ces messieurs... seulement, au lieu d'être remplie de vin de Champagne, elle le sera d'eau de Portugal. 'Voulez-vous ainsi?

— A merveille ! Mais moi, si je perds, qu'aurezvous? Voulez-vous aussi de l'eau de Portugal?

Je dis que oui.

— Eh bien, comme vous êtes malade et que vous avez surtout mal aux nerfs, j'y joindrai une bouteille d'éther.

Tout le monde se mit à rire. Nous commençâmes. Junot et moi gagnâmes les trois parties. Il eut ses cent bouteilles de vin de Sillery, et moi probablement ma bouteille d'éther.

Lorsque nous eûmes fini, Junot s'approcha de moi et me dit avec un fi'ont tout radieux :

— Eh bien! nous avons gagné, ma bonne Laurel El il me prenait la taille pour me faire sauter, puis

DE LA DUGHESSE D' AERANTES i9?

il se rappelait qu'il ne le fallait pas et il s'arrêtait.

— Nous avons gagné !

Je le regardai d'un air surpris, car ordinairemert il lui était bien égal de gagner ou de perdre.

— Iraagine-toi, me dit-il bien bas, que j'avais attaché à cette partie une pensée qui me tient au cœur. Et cette pensée, tu la devines, n'est-ce pas?...

Je ne devinais pas du tout, au contraire, et je le regardai en souriant en lui disant que je ne m'en doutais pas.

— Comment! reprit-il, tu ne comprends pas que c'est pour savoir s'il m'aime toujours!

En entendant cette parole du cœur sortir de sa bouche, en entendant cet homme qui souffrait depuis des mois entiers du supplice de douter que le sentiment d'affection pour lequel il vivait, pour lequel il mourrait, fût bien reconnu, en l'entendant m'avouer une faiblesse dont il aurait ri dans un autre, je me sentis émue aux larmes. Je l'embrassai avec un sentiment de profonde affection, car un être aussi aimant devait être à son tour aimé et adoré de tout ce qui l'entourait.

— Eh bien, lui dis-je en riant, tu vois qu'il t'aime toujours comme il t'aimait. Sois donc joyeux et que je te revoie enfin comme tu étais il y a deux ans.

Et dans le fait, il fut toute cette soirée comme je ne l'avais pas vu depuis bien longtemps. Il causait avec tous ceux qui arrivaient. Il demeura pour le thé, ce qu'il ne faisait jamais. Il fut causant, aimable et lorsqu il le voulait, j'ai connu peu d'hommes aussi agréables que lui dans les manières.

Ainsi donc cette idée, ou plutôt cette pensée, d'être plus ou moins aimé de Napoléon, ne le quittait plus.

a» MÉMOIRES

C'était une obsession. Ce n'était plus seulement pendant le sommeil, c'était toujours. Cette nuit il dormit paisiblement. Le lendemain, la journée fut comme celle de la veille. Le jour d'après il entra dans ma chambre avant neuf heures. Il était pâle. Ses yeux fort rouges et sa physionomie était bouleversée.

— Laure, me dit-il, je vais te quitter. Je pars. L'empereur vient de me faire une grande ffrâceU...

Et il jeta sur mon lit deux brevets, dont l'un le nommait gouverneur de Venise, et l'autre gouverneur général des pi'ovinces illyriennes.

— Et voilà la réponse qu'il a faite à la demande que je lui ai adressée il y a huit jours. Je lui ai écrit pour lui. demander de faire cette campagne*, pour lui demander de me faire tuer, car... voilà tout ce que je veux aujourd'hui.

— Et moi?... et tes enfants?

— Ah ! oui, vous tous ! Vous ! Rien que vous !

Et il pleurait sur mes mains, qu'il serrait convulsivement. Son état me brisait le cœur. Je lui parlai avec cette voix de l'âme qui charme toujours les douleurs de celui qui souffre, quand il aime. Je parvins à lui faire voir cette nomination ce qu'elle était véritablement : un poste de haute confiance et d'une excessive importance. Les provinces illyriennes étaient un objet de convoitise pour l'Autriche, qui voulait les ravoir, et ce motif, qui est même peut-être le plus positif dans tous ceux qui ont été déduits pour l'abandon du beau-père dans la cause du gendre, était alors moins à jour qu'il ne s'y est mis depuis. Junot

1 La campagne de Dresde qui allait se rouvrir, et jionr laquelle l'empereur partit au mois de mai avec l'impéralrice.

se calma et put raisonner sur ce que je lui disais. Dans ce moment on vint lui dire que Duroc le demandait chez lui. L'excellent ami, prévoyant que le premier momeni serait orageux, était venu pour le calmer. Je le fis prier de passer chez moi, quoique je fusse au lit. Il était en habit bourgeois et venait de faire avec l'empereur une course du matin, comme il en faisait si souvent depuis son retour de Russie.

— S'il cherche l'esprit public, nous dit le duc de Frioul, il a dû être content. Nous sommes allés ce matin dans le faubourg Saint-Antoine. Je ne croyais pas, moi-même, qu'il y fût aimé comme il l'est. Tu ne peux pas te faire une idée, Junot, à quel point l'enthousiasme est porté pour lui. Il a voulu s'arrêter devant une immense maison que l'on bâtit rue Charonne. Son chapeau était bien rabattu sur ses yeux. Cependant il est si reconnaissable que je crains toujours quelque malheur dans ces expéditions où je fais le Giaffar. Ce matin nous étions là au milieu de deux cents ouvriers qui maçonnaient et qui piochaient en même temps, parce qu'il y a des marais que l'on défriche, pour ainsi dire, pour en faire un jardin à cette manufacture. Eh bien, l'empereur était tout aussi calme que s'il eût été entouré de soldats de la vieille garde. Il regardait les maçons travailler, et particulièrement l'un d'eux, qui remuait son bras avec peine et paraissait moins agile que ses camarades...

« — C'est singulier, dit l'empereur, on dirait que je connais ce visage-là. » .,-.

Et il continuait à fixer le maçon, qui, à son tour, i-'V^ ayant avisé le petit homme, dont l'œil ne le quittait pas, s'en fut chercher sous son chapeau presque

sot MËMOIREF

rabattu qui ce pouvait être. L'enquête ne fut pas longue et l'ouvrier, ancien soldat, reconnut son gé-* néral, La bâche qu'il venait de remplir, tout auprès de nous, lui tomba des mains et les genoux lui tremblèrent.

« — Mon général! s'écria-i-il d'une voix étouffée...

« — Eh bien, eh bien, qu'as-tu donc» mon vieux brave? lui dit l'empereur en allant à lui. Tu m'as donc reconnu? Eh! pardieu, moi aussi je t'ai reconnu? Tiens, demande à Duroc. Je lui ai dit : « A'^oilà un visage que je connais. » Et à présent je te remets tout à fait. Tu était dans la 32*. Tu étais caporal et tu as été blessé au pont d'Arcole, pardieu !

Le maçon répondait en inclinant la tête à chaque mot de l'empereur, en ne disant jamais un autre mot que :

« — Oui, mon général.

« — Ah çà ! pourquoi t'es-tu fait gâcheux de plâtre? Puisque tu peux lever une bâche, tu peux bien porter un fusil !

« —Non, mon général, re;)rit le gâcheux en jurant énergiquement, non, je ne puis pas lever un fusil !

El il fit voir qu'en effet son bras se levait à peine à la hauteur de l'épaule.

« — Mais tu étais dans la garde à Austerlitï, pour-* jjuivii l'empereur, car c'est bien toi qu'on appelle Bernard, et tu es enfant de Paris?

« — Oui, mon général, c'est vrai tout ça.

* — -Et pourquoi n'as-tu pas les Invalides ?

« — Je les ai eus mon général, mais...

« — Ah ! ah ! oui, je me rappelle très bien à présent...

El je vis le iront de l'empereur se rembrunir.

« — Le maréchal Serurier ne m'a pas donné de bonnes notes sur ton compte. Qu'est-ce que cela veut dire ? Si ton opinion n'est pas celle qui convient au gouvernement, il faut alors quitter la France et t'en aller bâtir des maisons en Amérique...

« — Mais, mon général, il faudrait pour cela quitter non seulement mon pays, mais vous, que j'aime encore plus que lui.

« — Moi? dit l'empereur en riant. Pardieu, voilà qui est curieux. Comment donc arranges-tu ton attachement pour moi avec ta haine pour l'empire?...

« — Parce que, mon général, parce que... c'est que... voyez-vous... c'est que... c'est vous!

— Je suis sûr, poursuivit le duc de Frioul, que cet homme n'a pas du tout songé à la valeur immense du mot qu'il venait de dire. Ce n'est pas qu'il n'en eût la pensée intime. Mais il ne l'aurait pas traduite alors par la sublime simplicité de ces seuls mots : « C'est vous! »

L'empereur en a été frappé. Il comprit alors et cet homme et son âme, qui est, j'en suis sûr, grande et belle. Il n'y a pas jusqu'à cette continuité dans sa conduite à vouloir toujours appeler l'empereur : Moîi général ! qui n'eût son côté lumineux dans cette petite histoire... d'autant que jamais il n'eut l'air insolent et ne manifesta la volonté de braver. Cela est si vrai, que je n'en fus pas frappé d'abord, et que je ne vis dans cette innovation qu'une habitude du vieux soldat.

L'empereur le regardait avec des yeux où se peignait bien un peu de mécontentement, mais où cependant se voyait encore plus de bienveillance. Le vieux soldât était là, devant nous, le bonnet à la main, et

tout aussi respectueux que sous les armes, à une parade des Tuileries...

c — Ah çà ! est-ce que tu n'a pas la croix ?

Le maçon entrouvrit sa veste, et sa croix brilla sur sa poitrine...

« — Elle est à sa place, dit Bernard. Vous me l'avez donnée à la bataille de Wagram, mon général, pour une balle que ces damnés Autrichiens m'avaient envoyée dans la poitrine. Vous passiez là comme ■on me relevait, et quand vous avez su que j'avais attrapé ma laloche en brave homme, vous m'avez donné la croix. Oli ! c'était un fameux emplâtre que vous m'avez appliqué là, allez. Aussi je dors avec. Elle ne me quitte jamais. Par exemple, quand je travaille, je la mets dans ma veste.

« — Pourquoi cela? dit l'empereur. Crois-tu donc que ton métier fasse du tort à ta croix ? Ton état est honorable, entends-tu, et tuned'ùs pas rougir de lui. Que penseront de toi tes camarades et tous ceux à qui tu prêches la république ? Ils doivent bien rire de loi, mon pauvre Bernard, car enfin c'est par fierté ce que tu fais là.

Le pauvre Bernard ne savait où il en était. Il se rappelait en ce moment que ses camarades s'étaient d'abord moqués de lui et ensuite qu'ils s'étaient fâchés. Il li;)issa les yeux. L'empereur lui dit après un moment de silence :

c — Tu as la pension de ta croix. Je suis fâché que le maréchal ne m'ait pas demandé ce qu'il fallait faire de toi avant de te mettre ainsi à la porte de la retraite des braves gens. Y avait-il quelque autre raison pour te renvoyer comme on l'a fait ? Allons, dis-moi la vérité.

c — Mon général, il y en avait une autre, pour dîre tout. Je me laissais un peu aller les décadiç, voyez-vous... je veux dire les dimanches. J'ai été puni plusieurs fois. Et puis est arrivée cette histoire^ vous savez, mon général. Et, ma foi, alors je me suis dit : «Puisqu'on t'as mis à la porte, il faut aller manger « la soupe ailleurs. » Et je me suis mis à gâcher du plâtre. Mais tout de même ça me fait de la peine d'être hors de la maison. Et si c'était un effet de votre bonté, mon général, reprenez votre vieux soldat.

Il releva tout à fait sa tête pour mieux voir l'empereur et sa figure, paraissant alors entièrement éclairée, montra une physionomie expressive et d'autant plus persuasive, en ce moment, que de grosses larmes lui coulaient des yeux et tombaient, comme dans une rigole, dans une large et longue cicatrice qu'il avait au milieu de la joue gauche. L'empereur ne lui répondit rien, mais le fixa longtemps. Il me demanda ensuite ma bourse, en tira trois napoléons et, les donnant à Bernard :

« — Voilà pour boire à ma santé avec tes compagnons, Bernard. Allez déjeuner. Voilà l'heure, et surtout ne vous grisez pas, car alors je serais obligé de payer votre journée à votre maître. Adieu, mes enfants !

« — Vive l'empereur 1 vive l'empereur ! s'écrièrent tous les maçons. Et, l'entourant aussitôt, ils jetèrent leurs outils, leurs bâches et voulaient lui baiser les mains. Bernard se tenait à l'écart et était le seul qu) ne dît rien, mais il pleurait, et dans ces larmes dtt

1 Vhistoire, comme il i'appelait, c'est qu'un jour étant ivre il avait crié : Vive La république!

â06 MÉMOIRES

vieux brave il y avait plus d'amour que dans tous ces cris répondant à un don d'argent. L'empereur s'approcha de Bernard et lui dit :

— Bernard, il faut aller voir de ma part le général Songis^ ou le maréchal Bessières. Ou bien, si tu l'aimes mieux, il faut venir au château et tu demanderas ce jeune homme-là, vois-tu. (Et il frappa sur l'épaule de Duroc.) Tu lui parleras, et il aura quelque chose à te dire de ma part.

Il s'en fut après avoir ôté son chapeau à tous les ouvriers, qui, ravis de sa visite, de son aubaine, répétaient tous le cri de : Vive l'empereur ! même longtemps après qu'ils ne le voyaient plus.

Cette histoire me frappa vivement lorsque Duroc me la raconta. Quant à lui, il y faisait moins attention, parce que cela se rencontrait sous différents aspects presque tous les jours. Cependant il convint avec moi que celle-ci était d'une tout autre nature, il y avait du beau romain dans ce Bernard. L'empereur le comprit, cet homme. Il le comprit avec son génie, et cela parce qu'il ne l'avait pas écouté en roi. Le souverain se serait fâché. Le héros non seulement pardonna, mais devina la grandeur d'âme du soldat. Bernard ne fut plus maçon. Il eut une place dans l'administration du palais. Il s'habitua enfin à dire Sire et Votre Majesté, quand il parlait de l'empereur. Mais le curieux de la chose, c'est que surtout depuis la chute de l'empire il est devenu tellement impérialiste, qu'il fendrait la tête au premier qui manquerait de dire en parlant de l'empereur : Sa Majesté l'empereur et roi.

* Farce que, éiant infirme, on pouvait l'employer dans le traio d'artillerie de la garde.

Il était fort républicain avant d'entrer dans la garde, mais, avant tout, dévoué à l'empereur. Ce Bernard qui avait fait le siège de Toulon, les campagnes d'Italie, celles d'Egypte, avait conservé pour le général Bonaparte une sorte de culte. Il ne voyait rien au delà de ce titre de général immortalisé par les plus admirables victoires. Aussi ne le lui ôta-t-il pas dans son esprit. Mais lorsque l'empire fut établi, et au moment des signatures, il s'en fut chez le maréchal Davout et lui dit qu'il ne voulait pas signer pour. Le maréchal ou celui qui tenait sa place, en parla à l'empereur. L'empereur, qui voulait que tous les votes fussent libres, ordonna que Bernard signerait comme il le voudrait, ce qu'il fit au bas d'un non, mais avec des vœux pour son général et l'offre de son sang et de sa vie. Lorsqu'il fut blessé à Wagram, l'empereur, qui voulait avant tout conserver de bons soldats et de bons Français, lui donna la croix, aprèsl'avoir fait soigner comme s'il eût été attaché à son état-major. Ce caractère lui paraissait original, et il est même étonnant que cet homme n'ait jamais été plus loin que le galon de caporal. Il écrivait assez bien. L'empereur l'oublia pendant deux ou trois ans. Puis vint cette affaire des Invalides, où Bernard avait non seulement parlé avec peu de retenue, mais crié plusieurs fois : « Vive la république ! » Il pérorait, parlait. Enfin il fit si bien que le maréchal le mit à la porte, comme il le dit lui-même.

En racontant à Duroc comment il avait suivi cet homme, l'empereur était sublime de simplicité et de bonté.

— Ce même jour-là, dit le duc de Frioul à Junof, je t'assure qu'il m'a parlé de toi, en rappelant le siège

de Toulon, et qu'il m'en a parlé comme de Vàm\ qu'il aime le mieux, avec Marmont et moi. Je te l'affirme sur l'honneur d'un frère d'armes, Junot... Junot s'approcha du duc de Frioul et lui prit la main :

— Tu me le jures? lui difc-il...

— Sur l'honneur, sur mon enfant !

— Il n'en était pas besoin, Duroc, ta parole suffisait. Oui, il est toujours le même, n'est-ce pas? Eh bien, je partirai ! J'irai le servir là où il me dira d'aller... Et au fait, qu'importe que mon sang coule au Nord ou au Midi ? Seulement je voudrais que l'empereur me donnât, comme en Portugal, la possibilité de correspondre avec lui directement. Crois-tu qu'il le veuille ?

— J'en suis sûr.

•— Comment cela !

— Parce qu'il me l'a dit.

— Duroc, dit Junot tout joyeux, demande-lui pour moi une audience pour demain matin.

Le lendemain il vit l'empereur. Napoléon fut aussi bon, aussi aimable pour lui qu'il l'était quand il voulait l'être. Junot partit pour l'IUyrie, où je devais aller le joindre, quand l'état de souffrance où me mettait ma grossesse me le permettrait. Junot devait d'abord s'établir à Trieste et puis préparer mon habitation à Venise ^

• Laybach était le chef-lieu du gouvernement de l'IUyrie. Mais, comme Junot était en même temps gouverneur de Venise et que cette dernière résidence était plus agréable, je l'avais choisie.

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